§ 9. Application : corps localement compacts.
1. Fonction module sur un corps localement compact.
Soit K un corps localement compact (non nécessairement commutatif). Rappelons que l’on a défini (Intégr., chap. VII, no 10, déf. 6) la fonction mod (ou mod_K) sur K comme suit : on a mod_K(0) = 0 et pour x ≠ 0 dans K, le nombre mod_K(x) est le module de l’automorphisme y → xy du groupe additif de K
Proposition 1
Si K est un corps localement compact, la fonction mod_K appartient à (§ 6, no 1). En outre : (i) Si s > 0 est tel que soit une valeur absolue, alors g définit la topologie de K. (ii) Si K est non discret et si mod_K est une valeur absolue ultramétrique, il existe une valuation discrète normée sur K, dont l’anneau est compact et le corps résiduel fini à q éléments, de sorte que . La topologie de K est définie par . Cela résulte du § 6, no 1, prop. 1, du § 5, no 1, prop. 2 et d’Intégr., chap. VII, § 1, no 10, prop. 12 et 13.
Proposition 2
Soient K, K' deux corps localement compacts (non nécessairement commutatifs) tels que K soit un sous-corps topologique de K' et que K soit non discret. Alors : (i) K' est un espace vectoriel à gauche (resp. à droite) de dimension finie sur K. (ii) Si K est contenu dans le centre de K', on a, pour tout
Corollaire 1
Tout corps localement compact dont le centre est non discret est de rang fini sur son centre. En effet, le centre Z d’un corps localement compact K est fermé dans K, donc localement compact.
Corollaire 2
Soient K' un corps localement compact et K un sous-corps fermé de K' (non nécessairement commutatifs). Si K' est un espace vectoriel à gauche (resp. à droite) de dimension finie n sur K, on a
2. Existence de représentants.
Proposition 3
Soit un corps (non nécessairement commutatif) localement compact non discret dont la topologie soit définie par une valuation discrète ; soient l’anneau et l’idéal de , et posons (p premier). Alors, il existe un système de représentants de dans et une uniformisante pour , tels que , que soit un sous-groupe cyclique de et que . En outre, tout élément de s’écrit d’une seule manière sous la forme , où .
Nous utiliserons le lemme suivant :
Lemme 1
Soient deux éléments permutables de tels que ; alors pour tout entier .
Par récurrence sur , on se ramène à prouver le lemme pour . Alors ; le second facteur est une somme de termes, deux à deux congrus mod. , et comme est de caractéristique , on a dans , donc on a ; d’où .
On sait que le groupe multiplicatif est un groupe cyclique ayant éléments (Alg., chap. V, § 11, no 1, th. 1); soit un représentant dans d’un générateur de ce groupe; on a donc , d’où, en vertu du lemme 1, , puisque et sont permutables. Cela prouve que est une suite de Cauchy dans ; comme est compact, donc complet, cette suite a une limite dans , qui est évidemment telle que (mod. ) et . Comme , on a , plus précisément est une racine primitive -ème de l’unité dans . Il est clair que l’ensemble , formé de et des puissances est un système de représentants des classes de mod. , et est stable pour la multiplication dans .
Soit maintenant une uniformisante pour , et considérons l’automorphisme intérieur de ; il transforme en lui-même, en lui-même, donc, par passage aux quotients, il définit un automorphisme du corps ; on sait (Alg., chap. V, , n° 4, prop. 5) qu’un tel automorphisme est de la forme avec . On a donc pour ; comme et , cela entraîne
Posons
On a puisque ; on en conclut que est aussi une uniformisante pour ; en outre on a
Enfin, pour tout il existe une suite et une seule telle que pour tout et pour tout : c’est immédiat par récurrence sur , tout élément de vérifiant une relation de la forme , où est un élément de déterminé de façon unique. On a donc et la famille vérifiant cette relation et telle que pour tout est déterminée de façon unique.
3. Structure des corps localement compacts.
Les complétés et du corps pour les valeurs absolues non impropres sur ( premier quelconque) sont localement compacts. D’autre part, pour toute puissance d’un nombre premier , le corps des séries formelles sur le corps fini , muni de la valuation définie au § 3, n° 4, Exemple 3, est localement compact : en effet l’idéal maximal de l’anneau de valuation est engendré par ; on sait que cet anneau est complet pour la topologie (T)-adique (chap. III, § 2, n° 6, prop. 6) et comme le corps résiduel est fini, la prop. 2 du § 5, n° 1, prouve notre assertion. Inversement :
Théorème 1
Soit un corps (non nécessairement commutatif) localement compact non discret.
(i) Si K est de caractéristique 0 et si mod_K n’est pas une valeur absolue ultramétrique, alors K est isomorphe à l’un des corps R, C ou H.
(ii) Si K est de caractéristique 0 et si mod_K est une valeur absolue ultramétrique, K est une algèbre de rang fini sur un corps p-adique Q_p.
(iii) Si K est de caractéristique p ≠ 0, il est isomorphe à un corps ayant pour centre un corps de séries formelles F_q((T)) (où q est une puissance de p), et de rang fini sur son centre.
(i) Il résulte du th. d’Ostrowski (§ 6, no 4, th. 2) que K est un corps topologique isomorphe à un sous-corps partout dense de R, C ou H, et comme K est complet il est isomorphe à R, C ou H.
(ii) Soient A l’anneau de la valeur absolue mod_K, m son idéal maximal. On sait que A/m est un corps fini (§ 5, no 1, prop. 2), donc la valeur absolue induite par mod_K sur Q a un corps résiduel fini, ce qui n’est possible que si elle est équivalente à une valeur absolue p-adique (§ 6, no 3, prop. 4); l’adhérence de Q dans K est par suite isomorphe à Q_p et est contenue dans le centre de K puisque ce dernier est fermé dans K; on conclut par la prop. 2 du no 1.
(iii) La seconde assertion résulte de la première et du cor. de la prop. 2 du no 1. Pour démontrer la première assertion, notons que mod_K est nécessairement une valeur absolue ultramétrique (§ 6, no 2, cor. de la prop. 3); avec les notations de la démonstration de la prop. 3 du no 2, le centre Z de K est formé des éléments permutable à la fois à s et à u; mais en vertu de (3), on a u^{-1}s u = s^{p'} d’où
de sorte que u^q \in Z, et l’on en conclut que Z n’est pas discret. Comme Z est localement compact, on voit qu’on est ramené au cas où K est commutatif. La sous-F_p-algèbre F_p[s] dans K est alors un corps fini puisque s^{q-1} = 1, et l’on a évidemment y^q = y pour tout élément de ce corps, qui est donc identique à S et isomorphe à F_q puisque S \subset F_p[s] a q éléments. La somme de deux éléments de S étant dans S, l’application qui, à toute série formelle
fait correspondre l’élément
est un homomorphisme bijectif de l’anneau F_q[[T]] sur l’anneau A, d’où aussitôt la conclusion.
Corollaire 1
Tout corps localement compact non discret est de rang fini sur son centre.
Corollaire 2
Tout corps localement compact est connexe ou totalement discontinu; s’il est connexe, il est isomorphe à ou .
En effet, si la topologie d’un corps est définie par une valeur absolue ultramétrique, est totalement discontinu pour cette topologie.
Remarque
Soit un entier ; le sous-corps de est fermé dans et l’on a et . On voit donc qu’il y a des sous-corps fermés non discrets de tels que (et le degré ) soit arbitrairement grand (contrairement à ce qui se passe pour les corps localement compacts de caractéristique 0, où tout sous-corps localement compact d’un tel corps contient nécessairement ou et où par suite est borné).
Exercices
See the exercises for § 9.