§ 2. Anneaux de Dedekind
1. Définition des anneaux de Dedekind
Soit un anneau intègre. Il est clair que les conditions suivantes sont équivalentes : a) les idéaux premiers non nuls de sont deux à deux non comparables pour la relation d’inclusion ; b) les idéaux premiers non nuls de sont maximaux ; c) les idéaux premiers non nuls de sont de hauteur 1.
Définition 1
On appelle anneau de Dedekind un anneau de Krull dont tous les idéaux premiers non nuls sont maximaux.
Exemples d’anneaux de Dedekind. — 1) Tout anneau principal est un anneau de Dedekind.
2) Soient K une extension de degré fini de Q, et A la fermeture intégrale de Z dans K. L’anneau A est un anneau de Krull (§ 1, n° 8, prop. 12). Soit p un idéal premier non nul de A. Alors p ∩ Z est non nul (chap. V, § 2, n° 1, cor. de la prop. 1), donc est un idéal maximal de Z ; donc p est un idéal maximal de A (loc. cit., prop 1). Par suite, A est un anneau de Dedekind. En général, A n’est pas principal (Alg., chap. VII, § 1, exerc. 12).
3) Soient V une variété algébrique affine, et A l’anneau des fonctions régulières sur A. Supposons que A ne soit pas un corps (i.e., que V ne soit pas réduite à un point). Pour que A soit un anneau de Dedekind, il faut et il suffit que V soit une courbe irréductible sans point singulier : en effet, dire que A est intègre revient à dire que V est irréductible ; dire que tout idéal premier non nul de A est maximal revient à dire que A est une courbe ; enfin, comme A est noethérien, dire que c’est un anneau de Krull revient à dire qu’il est intégralement clos, c’est-à-dire que V est une courbe normale, ou encore sans point singulier. \
4) Un anneau de fractions S^{-1}A d’un anneau de Dedekind A est un anneau de Dedekind si 0 \notin S. En effet, S^{-1}A est un anneau de Krull (§ 1, n° 4, prop. 6), et tout idéal premier non nul de S^{-1}A est maximal d’après le chap. II, § 2, n° 5, prop. 11.
2. Caractérisations des anneaux de Dedekind
Théorème 1
Soient A un anneau intègre, K son corps des fractions. Les conditions suivantes sont équivalentes :
a) A est un anneau de Dedekind ; b) A est un anneau de Krull, et toute valuation non impropre de K qui est positive sur A est équivalente à une valuation essentielle de A ; c) A est un anneau de Krull, et tout idéal fractionnaire de A est divisoriel ; d) tout idéal fractionnaire de A est inversible ; e) A est noethérien, intégralement clos, et tout idéal premier non nul de A est maximal ; f) A est noethérien, et, pour tout idéal maximal m de A, est un corps ou un anneau de valuation discrète ; g) A est noethérien, et, pour tout idéal maximal m de A, est principal.
Démontrons d’abord l’équivalence de a) et de b). Le cor. 2 du th. 3, , n° 6, montre aussitôt que implique . Inversement implique ), car, pour tout idéal premier de , il existe un anneau de valuation pour qui domine (chap. VI, § 1, n° 2, cor. du th. 2)
Le reste de la démonstration se fait suivant le schéma logique
Si est un anneau de Dedekind, et si est un idéal fractionnaire non nul, on a pour tout idéal maximal (, n° 4, prop. 7), donc (chap. II, § 3, n° 3, cor. 3 du th. 1); ainsi a) implique ).
Montrons que c) implique d). Si c) est vraie, l’application est une bijection de sur (cf. § 1, n° 1); comme c’est un homomorphisme (, n° 2) et que est un groupe, tout élément de est bien inversible.
Montrons que d) implique e). Si d) est vraie, tout idéal entier de est de type fini (chap. II, § 5, n° 6, th. 4), donc est noethérien; comme est un groupe, est un groupe, et est donc complètement intégralement clos (, n° 2, th. 1). Enfin, si est un idéal premier non nul de , et si est un idéal maximal de contenant , l’anneau est principal (chap. II, § 5, n° 6, th. 4); comme est premier non nul, on a nécessairement (un anneau principal étant un anneau de Dedekind), d’où (chap. II, § 2, n° 5, prop. 11), et est maximal.
Montrons que e) implique f). En effet, si est un idéal maximal de , et si e) est vraie, est un anneau noethérien intégralement clos, et son idéal maximal est, ou bien , ou bien le seul idéal premier non nul de ; donc est un corps ou un anneau de valuation discrète d’après la prop. 11 du § 1, n° 7.
Le fait que f) implique g) est évident.
Montrons enfin que g) implique a). Comme est l’intersection des , où parcourt l’ensemble des idéaux maximaux (chap. II, § 3, n° 3, cor. 4 du th. 1), g) implique que est intégralement clos et noethérien, donc que est un anneau de Krull (, n° 3, cor. du th. 2). D’autre part, on montre que tout idéal premier non nul de est maximal comme dans la démonstration de .
C.Q.F.D.
Proposition 1
Un anneau de Dedekind semi-local est principal.
Soient un anneau de Dedekind semi-local, son corps des fractions, ses idéaux maximaux, et les valuations essentielles correspondantes; ce sont les seules valuations essentielles de A. Soit un idéal entier non nul de A. Puisqu’il est divisoriel, il existe (, no 4, prop. 5) des entiers tels que soit l’ensemble des tels que pour . Soit un élément de K tel que pour (chap. VI, , no 2, cor. 1 du th. 1). Alors est l’ensemble des tels que pour . Ainsi .
Si A est un anneau de Dedekind, on a vu, dans la démonstration du th. 1, que le groupe D(A) des diviseurs de A s’identifie au groupe I(A) des idéaux fractionnaires (comme A est noethérien, tout idéal fractionnaire non nul est de type fini). Le groupe C(A) des classes de diviseurs de A (, no 2) s’identifie alors au groupe des classes d’idéaux de A (défini au chap. II, , no 7).
3. Décomposition des idéaux en produits d’idéaux premiers
Soient A un anneau de Dedekind, I(A) le groupe multiplicatif ordonné des idéaux fractionnaires non nuls de A, et D(A) le groupe des diviseurs de A. L’isomorphisme de I(A) sur D(A) fait correspondre les diviseurs extrémaux aux idéaux premiers non nuls de A (, no 6, th. 3), donc le groupe multiplicatif I(A) admet pour base l’ensemble des idéaux premiers non nuls de A (, no 3, th. 2). Autrement dit, tout idéal fractionnaire non nul de A admet une décomposition et une seule de la forme:
(3) (4) (5) .
En effet, la relation (2) est évidente; la relation (3) en résulte, l’égalité découlant de la formule
Ces résultats s’appliquent notamment à la clôture intégrale de dans une extension de degré fini de . Lorsque A est principal, les résultats ci-dessus redonnent ceux d’Alg., chap. VII, § 1, n° 3.
4. Théorème d’approximation dans les anneaux de Dedekind
Dans les anneaux de Dedekind, on a un « théorème d’approximation » qui améliore à la fois le th. 1 du chap. VI, § 7, n° 2 et la prop. 9 du § 1, n° 5:
Proposition 2
Soient A un anneau de Dedekind, K son corps des fractions, et P l’ensemble des idéaux premiers non nuls de A; pour , notons la valuation essentielle correspondante de A. Soient des éléments deux à deux distincts de P, des entiers rationnels, et des éléments de K. Il existe alors tel que pour , et que pour tout distinct des .
En remplaçant au besoin les par des entiers qui leur sont supérieurs, on peut les supposer tous positifs. Examinons d’abord le cas où les sont dans A; tout revient évidemment à trouver un vérifiant les congruences
Passons au cas général. On peut écrire avec s, dans A; posant , tout revient à trouver un tel que l’on ait, d’une part, , et, d’autre part, pour tout distinct des ; comme sauf pour un nombre fini d’indices , on est ainsi ramené au cas précédent; d’où la proposition.
La proposition 2 peut s’interpréter comme un théorème de densité. De façon précise, pour tout , soit (resp. ) le complété de (resp. ) pour la valuation discrète , et considérons le produit ; on dit qu’un élément de ce produit est un adèle restreint de si l’on a pour tout à l’exception d’un nombre fini d’entre eux. Il est clair que l’ensemble des adèles restreints est un sous-anneau de , qui contient l’anneau produit . Considérons sur la topologie produit, pour laquelle est complet; il y a sur une topologie et une seule , compatible avec sa structure de groupe additif, pour laquelle les voisinages de 0 dans forment un système fondamental de voisinages de 0. La topologie est compatible avec la structure d’anneau de ; en effet, il est clair que l’axiome (AV) de Top. Gén., chap. III, 3 éd., , n° 3 est vérifié, la topologie induite par sur étant compatible avec la structure d’anneau de . D’autre part, pour tout il existe une partie finie de telle que si on pose , , , on ait , et comme est ouvert dans pour tout , est un système fondamental de voisinages de 0 pour la topologie produit de ; cette dernière étant compatible avec la structure d’anneau de ce produit, on voit que l’axiome (AV) de Top. Gén., chap. III, 3 éd., loc. cit. est aussi vérifié, ce qui prouve notre assertion. Il est clair que est un sous-anneau ouvert de , donc est aussi un anneau complet (Top. Gén., chap. III, 3 éd., § 3, n° 3, prop. 4)
Pour tout , soit l’élément tel que pour tout ; comme sauf pour un nombre fini de valeurs de , on a ; on définit donc ainsi un homomorphisme , qui est injectif si (c’est-à-dire si n’est pas un corps); les éléments de sont dits adèles restreints principaux, et il est clair que . Dans la suite de ce numéro, nous supposerons que n’est pas un corps.
Proposition 3
L’anneau (resp. ) s’identifie au complété de (resp. ) pour la topologie d’anneau dont un système fondamental de voisinages de 0 est formé de tous les idéaux entiers de .
Il est immédiat que la topologie considérée sur (ou ) est séparée. Compte tenu du n° 3, l’assertion relative à résulte du chap. III, , n° 13, prop. 17. Cela montre donc que est dense dans ; pour voir de même que est dense dans , on remarque que pour tout , il n’y a qu’un nombre fini de tels que ; en vertu du § 1, n° 5, prop. 9, il y a donc un tel que pour tout , autrement dit , et comme la multiplication par est un homéomorphisme de sur lui-même, il suffit d’appliquer le fait que est dense dans pour en déduire que est dense dans
On pourrait naturellement aussi prouver que est dense dans en utilisant la prop. 2.
Considérons maintenant le groupe multiplicatif , formé des matrices telles que ; si on munit de la topologie produit, elle induit sur une topologie compatible avec la structure de groupe de . En effet, il suffit de voir que l’application est continue dans ; mais comme est unimodulaire, on sait (Alg., chap. III, § 6, n° 5, formule (17)) que les éléments de sont des mineurs de , donc des polynômes en les éléments de , ce qui prouve notre assertion. Si on identifie à un sous-anneau de au moyen de , le groupe est un sous-groupe de .
Proposition 4
Le groupe est dense dans *.
Soit l’adhérence de dans ; comme est dense dans (prop. 3), contient toutes les matrices de la forme pour et . Pour tout et tout , soit l’adèle restreint tel que et pour ; ce qui précède montre que contient les matrices pour . Mais, on sait que les matrices de la forme , pour , engendrent le groupe (Alg., chap. III, 3e éd.) Pour toute matrice , désignons par l’image canonique de dans ; on voit donc que pour tout , contient les matrices telles que pour tout . Puisque est un groupe, il contient aussi toutes les matrices telles que sauf pour un nombre fini de ; or, la définition de la topologie de montre aussitôt que l’ensemble de ces matrices est dense dans .
5. Le théorème de Krull–Akizuki.
Lemme 1
Soient un anneau noethérien intègre dans lequel tout idéal premier non nul est maximal, et un -module de torsion de type fini. Alors la longueur de est finie.
En effet, comme est un module de torsion, tout idéal premier associé à est , donc maximal. Le lemme résulte alors du chap. IV, § 2, n° 5, prop. 7.
Lemme 2
Soient un anneau, un -module, une famille filtrante croissante de sous-modules de , de réunion . Alors .
On a pour tout . Le lemme est évident si aucun entier ne majore les , les deux membres étant alors infinis. Sinon, soit un indice pour lequel prenne sa plus grande valeur; on a puisque la famille est filtrante; d’où notre assertion dans ce cas.
Remarque
Cette démonstration ne suppose pas commutatif.
Lemme 3
Soient un anneau intègre noethérien tel que tout idéal premier non nul de soit maximal, un -module sans torsion de rang fini , et un élément non nul de . Alors est un -module de longueur finie, et on a:
Le lemme 1 montre que est finie. Démontrons d’abord (6) dans le cas où est de type fini. Comme est sans torsion et de rang , il existe un sous-module de isomorphe à et tel que soit un -module de torsion de type fini, donc de longueur finie (lemme 1). Pour tout entier , le noyau de la surjection canonique est égal à , isomorphe à ; comme , on a donc
Or, puisque est sans torsion, la multiplication par définit un isomorphisme de sur ; de même pour ; d’où, par récurrence sur , les formules :
Tenant compte de (7), on en déduit:
Passons maintenant au cas général. Soit la famille des sous-modules de type fini de . Le module est réunion des sous-modules . Or, est isomorphe à un quotient de , donc
C.Q.F.D.
Proposition 5 (Krull-Akizuki)
Soient un anneau intègre noethérien dont tout idéal premier non nul est maximal, son corps des fractions, une extension de degré fini de , et un sous-anneau de contenant . Alors est noethérien, et tout idéal premier non nul de est maximal. En outre, pour tout idéal de , est un -module de type fini.
Soit un idéal non nul de . Nous allons montrer que est un -module de longueur finie (donc, fortiori, un -module de longueur finie), et que est un -module de type fini.
Un élément non nul de vérifie une équation de la forme:
Cette équation montre que . En appliquant le lemme 3 à , on voit que est un -module de longueur finie; il en est de même de , qui en est un module quotient. De plus le -module contient, comme sous-module, qui est de type fini; comme est de longueur finie (en tant que sous-module de ), donc de type fini, est bien un -module de type fini.
Ce qui précède montre d’abord que est noethérien. D’autre part, si est un idéal premier non nul de , l’anneau est intègre et de longueur finie, donc est un corps (, chap. VIII, § 6, n° 4; prop. 9), de sorte que est maximal.
C.Q.F.D.
Corollaire 1
Pour tout idéal premier de , l’ensemble des idéaux premiers de au-dessus de est fini.
Supposons d’abord ; alors le seul idéal premier de tel que est ; sinon, en posant , serait un idéal premier non nul de (chap. II, § 2, no 5, prop. 11), et n’est autre que le corps des fractions de , car c’est un sous-anneau de contenant (Alg., chap. V, § 3, no 2, prop. 3); d’où une conclusion absurde. Si maintenant , il résulte de la prop. 5 que est un espace vectoriel de dimension finie sur le corps , donc un anneau artinien, et par suite n’a qu’un nombre fini d’idéaux premiers (chap. IV, § 2, no 5, prop. 9), ce qui prouve qu’il n’y a qu’un nombre fini d’idéaux premiers de contenant .
Corollaire 2
La fermeture intégrale de dans est un anneau de Dedekind.
Cette fermeture intégrale est, en effet, un anneau noethérien intégralement clos dont les idéaux premiers non nuls sont maximaux ; il suffit donc d’appliquer le th. 1 du no 2.
En particulier :
Corollaire 3
La fermeture intégrale d’un anneau de Dedekind dans une extension de degré fini de son corps des fractions est un anneau de Dedekind.
Proposition 6
Soient un anneau de Dedekind, son corps des fractions, une extension de degré fini de , et la fermeture intégrale de dans . Soient un idéal premier non nul de , la valuation essentielle de correspondante, et
la décomposition de l’idéal en produit d’idéaux premiers. Alors :
a) les idéaux premiers de au-dessus de sont les tels que ;
b) les valuations de correspondant à ces idéaux sont, à une équivalence près, les valuations de prolongeant ;
c) on a ;
d) on a (cf. chap. VI, § 8, no 1, déf. 1 et 2).
a) Dire qu’un idéal premier de est au-dessus de revient à dire que , donc que , donc que contient l’un des tels que (chap. II, § 1, no 1, prop. 1).
c) Le corps résiduel de s’identifie à , et celui de à (, n° 4, cor. 1 de la prop. 6).
d) Soit (resp. ) une uniformisante pour (resp. ). On a
Exercices
See the exercises for § 2.