Soit A un anneau. Munissons le A-module AZ de la topologie produit des topologies discrètes. Les éléments (an)∈AZ tels qu’il existe n0∈Z avec an=0 pour n<n0 forment un sous-module B de AZ. Si pour a=(an)∈B,b∈(bn)∈B, on pose ab=c, avec cn=∑i+j=naibj, on définit sur B une structure de A-algèbre. Soit T l’élément (θn) de B tel que θn=0 pour n=1 et θ1=1. Alors T est inversible dans B ; pour tout élément a=(an) de B, la famille (anTn)n∈Z est sommable dans AZ et l’on a
a=n∈Z∑anTn.
Dans la suite de ce chapitre, on notera A((T)) la A-algèbre B; elle contient comme sous-algèbres l’algèbre A[[T]] des séries formelles et l’algèbre A[T,T−1]; leur intersection est l’algèbre A[T] des polynômes.
Remarque
L’anneau A((T)) s’identifie naturellement à l’anneau de fractions A[[T]]T de l’anneau A[[T]] défini par la partie multiplicative formée des puissances de T.
Pour n,p dans Z, on définit l’entier naturel [np] par
[np]=0[np]=(pn)=p!n(n−1)...(n−p+1)si p<0 ou p>n,si 0≤p≤n.
On a [np]=[nn−p] pour n,p∈Z.
Lemme 1
L’élément 1−T de Z((T)) est inversible. Pour tout entier r>0 on a
(1−T)−r=n∈Z∑[n+r−1r−1]Tn=n∈N∑(r−1n+r−1)Tn.
En effet, 1−T est inversible dans l’anneau Z[[T]], d’inverse ∑m≥0Tm; on a donc
et la formule annoncée résulte de E, III, p. 44, prop. 15.
Soient Q(T)∈Z[T,T−1], r un entier >0, et F=(1−T)−rQ∈Z((T)). Posons
Q(T)=i∈Z∑aiTi,F=n∈Z∑αnTn.
Alors, d’après le lemme 1, on a
αn=i∈Z∑ai[n−i+r−1r−1]=i≤n∑ai(r−1n−i+r−1).
Soit n1 la borne supérieure dans R de l’ensemble des entiers i∈Z tels que ai=0. Pour tout entier n≥n1, on a αn=α~(n), où α~ est le polynôme de Q[X] défini par
α~(X)=(r−1)!1i∈Z∑aij=1∏r−1(X−i+j).
Si l’on pose c=Q(1)=∑i∈Zai, on a α~(X)=cXr−1/(r−1)!+θ(X), où θ est un polynôme de degré ≤r−2. Par conséquent, on a
αn=c(r−1)!nr−1+ρnnr−2,
où le nombre rationnel ρn tend vers une limite lorsque n augmente indéfiniment. On en déduit la relation
Q(1)=(r−1)!n→∞limn1−rαn.
Si F=∑n∈ZanTn et G=∑n∈ZbnTn sont deux éléments de Z((T)), on note « F≤G » la relation « an≤bn pour tout n∈Z ». C’est une relation d’ordre compatible avec la structure d’anneau de Z((T)) (A, VI, p. 18, déf. 1). On a (1−T)−1≥1. Si Q∈Z[T,T−1] est ≥0, alors l’entier Q(1) est positif.
Lemme 2. — a) Soit F un élément non nul de Z((T)) tel qu’il existe r∈Z, avec (1−T)rF∈Z[T,T−1]; alors F s’écrit de manière unique sous la forme F=(1−T)−d.Q, où Q∈Z[T,T−1], Q(1)=0 et d∈Z. Si F≥0, alors on a Q(1)>0 et d≥0.
b) Soient Q,R dans Z[T,T−1], d,d′ dans Z avec Q(1)>0. Si
(1−T)−d.Q≤(1−T)−d′.R,
alors, ou bien d<d′, ou bien d=d′ et Q(1)≤R(1).
a) On peut écrire F=(1−T)−rTnP(T) avec r,n∈Z et P(T)∈Z[T]. Par division euclidienne, on peut écrire P(T)=(1−T)pR(T) avec R(T)∈Z[T] et R(1)=0. Donc F=(1−T)−(r−p)Q(T), où Q(T)=TnR(T)∈Z[T,T−1] et Q(1)=0. Cela démontre l’existence de d et Q. Par ailleurs, si (1−T)rQ(T)=(1−T)sR(T) avec r>s et Q,R dans Z[T,T−1], on a R(T)=(1−T)r−sQ(T), donc R(1)=0; cela démontre l’unicité. Supposons que F soit ≥0; si on avait d<0, alors on aurait F(1)=0, ce qui est impossible puisque F est non nul et que tous ses coefficients sont positifs ; on a donc d≥0. Si d=0, alors Q=F≥0, donc Q(1) est positif. Si d≥1, alors Q(1) est positif d’après la formule (3). Cela démontre a).
b) Supposons d≥d′. Alors (1−T)−d((1−T)d−d′R−Q)≥0; comme S(T)=(1−T)d−d′R−Q appartient à Z[T,T−1], cela implique S(1)≥0 d’après ce qui précède. Si d>d′, on a S(1)=−Q(1)<0, d’où une contradiction ; si d=d′, on a S(1)=R(1)−Q(1) d’où Q(1)≤R(1).
2. Série de Poincaré d’un module gradué sur un anneau de polynômes
Soient H0 un anneau, I un ensemble fini et H l’anneau de polynômes H0[(Xi)i∈I]. Pour chaque i∈I, soit di un entier >0. Munissons H de la structure d’anneau gradué de type Z telle que les éléments de H0 soient homogènes de degré 0 et chaque Xi homogène de degré di. Lorsque di=1 pour tout i, on retrouve la graduation usuelle des anneaux de polynômes.
Soit M un H-module gradué de type fini dont tous les composants homogènes sont des H0-modules de longueur finie ; on appelle série de Poincaré de M l’élément PM de Z((T)) tel que PM=∑n∈ZlongH0(Mn)⋅Tn, et l’on pose QM=PM⋅∏i∈I(1−Tdi).
Théorème 1
L’élément QM de Z((T)) appartient à Z[T,T−1]*.
Divisant H0 par l’annulateur du H0-module M, on se ramène au cas où M est un H0-module fidèle. Si a,b∈Z sont tels que M soit engendré comme H-module par M′=∑a≤i≤bMi, alors M′ est un H0-module fidèle et de longueur finie ; par suite, l’anneau H0 est artinien (A, VIII, § 1, no 3), donc noethérien (loc. cit., § 9, no 1). L’anneau de polynômes H est donc noethérien (loc. cit., § 1, no 4). Si I est vide, on a H=H0, et la famille d’entiers (longH0(Mn))n∈Z est à support fini, puisque M est un H0-module de type fini ; d’où le théorème dans ce cas. Raisonnons alors par récurrence sur le cardinal de l’ensemble I, supposé non vide ; soient j∈I et J=I−{j}. Notons H′ le sous-anneau gradué de H engendré par H0 et les Xi pour i dans J ; considérons l’homothétie (Xj)M de rapport Xj dans M, son noyau R, et son conoyau S. On a, pour chaque n∈Z, une suite exacte de H0-modules
0→Rn−dj→Mn−dj→Mn→Sn→0,
donc Rn−dj et Sn sont de longueur finie, et l’on a
Puisque M est un module de type fini sur l’anneau noethérien H, les H-modules R et S sont de type fini ; comme ils sont annulés par Xj, ce sont des H′-modules de type fini. D’après l’hypothèse de récurrence, les éléments PR⋅∏i∈J(1−Tdi) et PS⋅∏i∈J(1−Tdi) de Z((T)) appartiennent donc à Z[T,T−1]; de (4), on tire
Supposons H0 artinien et prenons M=H. Alors, avec les notations précédentes, on a R=0 et S=H′, donc d’après (5), on a QH=QH′; comme on a QH0=long(H0), on en tire par récurrence QH=long(H0), c’est-à-dire
PH=long(H0)⋅i∈I∏(1−Tdi)−1.
Supposons désormais H muni de la graduation usuelle, pour laquelle di=1 pour tout i∈I, et posons r=Card(I); on a PM=QM(T).(1−T)−r. Posons cM=QM(1). Alors, d’après la formule (2) du n° 1, on a :
Corollaire
a) Si r=0, alors on a longH0(M)=cM.
b) Si r=1, alors on a longH0(Mn)=cM pour n assez grand.
c) Si r>1, alors on a longH0(Mn)=cM(r−1)!nr−1+ρnnr−2, où ρn tend vers une limite dans R lorsque n augmente indéfiniment.
Remarque 1
L’entier cM est positif d’après le lemme 2. On peut avoir M=0 et cM=0 (cf. prop. 2).
Remarque 2
Soit 0→M′→M→M′′→0 une suite exacte de H-modules gradués et d’homomorphismes de degré 0 telle que M soit de type fini sur H et Mn de longueur finie sur H0 pour chaque n. Alors, pour chaque n∈Z, on a
longH0(Mn)=longH0(Mn′)+longH0(Mn′′),
donc PM=PM′+PM′′, QM=QM′+QM′′ et cM=cM′+cM′′.
Remarque 3
Soit M(p) le module déduit de M par décalage de p de la graduation (A, II, p. 165, exemple 3). Comme on a M(p)n=Mp+n, on a PM(p)=T−pPM, QM(p)=T−pQM et cM(p)=cM.
Exemple 2
Supposons H0 artinien, et soit M un H-module gradué libre engendré par s éléments homogènes, linéairement indépendants, de degrés respectifs δ1,...,δs. Alors M est isomorphe à H(−δ1)⊕⋯⊕H(−δs). D’après les remarques 2 et 3 et l’exemple 1, on a donc
PM=long(H0)(i=1∑sTδi)(1−T)−r,
QM=long(H0)(i=1∑sTδi),
cM=s.long(H0).
Exemple 3
Supposons toujours H0 artinien ; soit M un H-module gradué, et supposons qu’il existe une suite exacte de H-modules gradués et d’homomorphismes de degré 0
0→Ln→Ln−1→⋯→L0→M→0,
où, pour k=0,1,...,n, Lk est un H-module gradué libre engendré par des éléments homogènes linéairement indépendants, de degrés respectifs δk,1,...,δk,m(k). Alors, d’après la remarque 2 et l’exemple 2, on a
QM=long(H0).0≤k≤n∑1≤j≤m(k)∑(−1)kTδk,j,
cM=long(H0).0≤k≤n∑(−1)km(k).
Remarque 4
On peut prouver (p. 88, exerc. 4) que sous les hypothèses du th. 1, les H0-modules TorjH(H0,M) sont de longueur finie, nuls pour j>r, et qu’on a
cM=j=0∑r(−1)jlongH0(TorjH(H0,M)).
Plus précisément, les H-modules Tj=TorjH(H0,M) sont munis naturellement de graduations et on a
QM=j=0∑r(−1)jPTj.
Proposition 1
Soit M un H-module gradué. On suppose que M est engendré par M0 et que M0 est un H0-module de longueur finie. Alors on a
PM≤(1−T)−rlongH0(M0),cM≤longH0(M0).
De plus, les conditions suivantes sont équivalentes : (i) cM=longH0(M0); (ii) PM=longH0(M0)⋅(1−T)−r, c’est-à-dire M=M0 si r=0 et
longH0(Mn)=longH0(M0)(r−1n+r−1)
pour n∈N si r>0; (iii) l’homomorphisme canonique de H-modules
φ:H⊗H0M0→M
est bijectif.
Notons R le noyau de φ. Comme φ est surjectif, on a
Les conditions (i), (ii) et (iii) équivalent respectivement à cR=0, PR=0 et R=0. On a donc (iii) ⇒ (ii) ⇒ (i) et il suffit de prouver que cR=0 implique R=0. Supposons R=0 et soit 0=Nh⊂Nh−1⊂...⊂N0=M0 une suite de Jordan-Hölder du H0-module M0. Soit Rm l’intersection de R et de l’image de H⊗H0Nm dans H⊗H0M0; il existe un entier m compris entre 1 et h tel que Rm=Rm−1. Posons L=Rm−1/Rm; on a 0≤cL≤cR et il suffit de prouver que cL=0. Or, si k est le corps quotient de H0 par l’idéal maximal annulateur de Nm−1/Nm, L s’identifie à un sous-module gradué non nul de k[(Xi)i∈I]. Donc L contient un sous-module isomorphe à un module décalé de k[(Xi)i∈I]; comme ck[(Xi)i∈I]=1, on a donc cL≥1 (remarques 2 et 3), ce qu’on voulait démontrer.
Remarque 5
D’après A, X, p. 160, th. 1, la condition (iii) signifie que (X1,...,Xr) est une suite complètement sécante pour le H-module M.
Proposition 2
Supposons que H0 soit un corps, et soit M un H-module gradué de type fini. Soit K le corps des fractions de H. Alors cM est égal au rang du H-module M, c’est-à-dire à la dimension du K-espace vectoriel M⊗HK.
Cela est clair si M=H, puisque cH=1. Par ailleurs, soit x∈H, homogène de degré d, et non nul ; on a (H/xH)⊗HK=0; de la suite exacte
0→H(−d)→H→H/xH→0,
et des remarques 2 et 3, on tire cH/xH=0. La proposition est donc vérifiée lorsque M est engendré par un élément homogène. Le cas général s’en déduit, puisque tout H-module gradué de type fini possède une suite de composition dont les quotients sont de la forme précédente.
Remarque 6
Sous les hypothèses de la prop. 2, on a donc cM=0 si et seulement si M est un H-module de torsion, ou encore si et seulement si dimH(M)<r (§ 1, no 5, exemple 4).
3. Série de Hilbert-Samuel d’un module bien filtré
Dans la suite de ce paragraphe, nous utiliserons la notation suivante : si G∈Z((T)) et si r∈N, on pose G(r)=(1−T)−rG; en particulier, si G=∑n∈ZanTn, alors
G(1)=n∈Z∑(i≤n∑ai)Tn.
Si G≥0, on a G(r)≥0 pour tout r∈N.
Soient A un anneau noethérien, q un idéal de A et M un A-module de type fini. Rappelons (III, § 3, no 1, déf. 1) qu’une filtration q-bonne sur M est une application F:n↦Fn de Z dans l’ensemble des sous-modules de M satisfaisant aux trois conditions suivantes : a) on a qFn⊂Fn+1⊂Fn pour tout n∈Z, b) il existe n0∈Z tel que qFn=Fn+1 pour n≥n0, c) il existe n1∈Z tel que Fn1=M. Si n0 et n1 satisfont aux conditions précédentes, on a, pour tout n∈Z,
qn−n1M⊂Fn⊂qn−n0M
(rappelons que l’on a posé qr=A pour r≤0, par convention).
Lemme 3
Si F et F′ sont deux filtrations q-bonnes sur M, il existe un entier m tel que Fn′⊂Fn−m pour tout n∈Z. En effet, il existe n2 tel que Fn′⊂qn−n2M pour tout n, donc Fn′⊂Fn−(n2−n1) pour tout n.
Lemme 4
Soit F une filtration q-bonne sur M. Si M/qM est de longueur finie, M/Fn+1 et Fn/Fn+1 sont de longueur finie pour tout n∈Z. Avec les notations de (7), on a long(M/Fn+1)≤long(M/qn−n1+1M) et il suffit de prouver que qnM/qn+1M est de longueur finie pour tout n. On est donc ramené au cas de la filtration q-adique. Soit (x1,...,xr) un système générateur fini du A-module q, et soit I l’ensemble fini des monômes de degré total n en r variables
X_1, ..., X_r. L’homomorphisme de (M/qM)^l dans q^nM/q^{n+1}M qui applique la famille (u_m)_{m\in I} sur l’élément ∑m(x1,...,xr)um est surjectif. Comme M/qM est de longueur finie, q^nM/q^{n+1}M l’est aussi.
Supposons désormais M/qM de longueur finie. Soit F une filtration q-bonne sur M. Il existe n1∈Z tel que Fn1=M, donc Fn=M pour n≤n1; on définit donc un élément HM,F de Z((T)) en posant
(8)
HM,F=n∈Z∑longA/q(Fn/Fn+1).Tn∈Z((T)).
Définition 1
On appelle HM,F la série de Hilbert-Samuel du A-module M (relativement à la filtration q-bonne F).
L’application n↦longA(Fn/Fn+1) s’appelle souvent la fonction de Hilbert-Samuel de M (relativement à F).
Cela s’applique notamment au cas de la filtration q-adique (Fn=qnM); on pose alors HM,F=HM,q. On a donc
(9)
HM,q=n∈Z∑longA/q(qnM/qn+1M).Tn.
Proposition 3
a) Si F est une filtration q-bonne sur M, on a
(10)
HM,F(1)=n∈Z∑longA(M/Fn+1).Tn.
b) Si F et F’ sont deux filtrations q-bonnes sur M, il existe un entier m tel que HM,F′(1)≥TmHM,F(1).
La partie a) résulte aussitôt de la définition de HM,F(1); la partie b) résulte de a) et du lemme 3.
Théorème 2
Soient A un anneau noethérien, q un idéal de A, M un A-module de type fini tel que M/qM soit non nul et de longueur finie et F une filtration q-bonne sur M.
a) Il existe un entier d ≥0, et un élément R de Z[T,T−1], uniquement déterminés, tels que R(1)>0 et HM,F=(1−T)−dR.
b) Les entiers d et R(1) sont indépendants de la filtration q-bonne F choisie.
a) Considérons l’anneau gradué gr(A) tel que grn(A)=qn/qn+1 et le gr(A)-module gradué gr(M) tel que grn(M)=Fn/Fn+1. Puisque l’on a Fn1=M et qFn=Fn+1 pour n≥n0, gr(M) est engendré par ⨁n1≤n≤n0grn(M), donc est de type fini. Par ailleurs, si (x1,...,xr) est un système générateur fini du A-module q, gr(A) est engendré par gr0(A) et les classes des xi modulo q2, donc est isomorphe à un anneau gradué quotient de H=(A/q)[X1,...,Xr]. D’après le th. 1 du n° 2, on a
(1−T)rHM,F∈Z[T,T−1].
On a HM,F=0 et il existe donc d∈N et R∈Z[T,T−1] uniquement déterminés tels que R(1)>0 et HM,F=(1−T)−d.R (lemme 2 du n° 1).
b) Soit F′ une autre filtration q-bonne et écrivons de même
HM,F′=(1−T)−d′R′.
D’après la prop. 3, b), il existe un entier m tel que (1−T)−d′−1R′≥Tm(1−T)−d−1R. D’après le lemme 2, b) du n° 1, cela implique d′≥d et, si d′=d, R′(1)≥R(1). Échangeant les rôles de F et F′, on obtient d=d′ et R(1)=R′(1).
Remarque 1
Avec les notations de a), écrivons R=∑i∈ZaiTi, et supposons d>0. D’après le n° 1, la relation HM,F=(1−T)−dR s’écrit aussi
Soient A un anneau noethérien, q un idéal de A, M un A-module de type fini tel que M/qM soit de longueur finie. Si M=qM, il existe d’après le th. 2, b) des entiers dq(M)≥0 et eq(M)>0 tels que, pour toute filtration q-bonne F sur M, il existe R∈Z[T,T−1] avec
HM,F=(1−T)−dq(M)R,R(1)=eq(M).
Si M=qM, on pose par convention dq(M)=−∞, eq(M)=0.
Remarque 2
Dire que M/qM est de longueur finie signifie que
Supp(M/qM)=Supp(M)∩V(q)
est formé d’idéaux maximaux (IV, § 2, n° 5, prop. 7). Nous verrons ci-dessous (n° 4, corollaire au th. 3) que dq(M) est la borne supérieure des nombres dimAm(Mm), où m parcourt l’ensemble Supp(M)∩V(q).
Corollaire
Soient A un anneau noethérien, q un idéal de A, M un A-module de type fini tel que M/qM soit de longueur finie et F une filtration q-bonne sur M. a) Pour que l’on ait dq(M)≤0, il faut et il suffit que la suite (qnM) soit stationnaire, ou encore que la suite (Fn) soit stationnaire. On a alors, pour tout n assez grand,
où ρn et σn tendent vers une limite lorsque n augmente indéfiniment. Cela résulte aussitôt du th. 2 et de la formule (2) du n° 1.
Remarque 3
Supposons q contenu dans le radical de A. Alors, d’après le lemme de Nakayama, la suite (q^nM) est stationnaire si et seulement si l’on a q^nM = 0 pour n assez grand. Il résulte alors de la partie a) du corollaire que l’on a d_q(M) \leq 0 si et seulement si M est de longueur finie et qu’on a alors e_q(M) = \operatorname{long}_A(M).
Proposition 4
Soient A un anneau noethérien, x_1, ..., x_r des éléments de A, x l’idéal qu’ils engendrent et M un A-module de type fini tel que M/xM soit non nul et de longueur finie. a) On a d_x(M) \leq r. b) Si d_x(M) = r, alors e_x(M) \leq \operatorname{long}_A(M/xM). c) Si la suite (x_1, ..., x_r) est complètement sécante pour M (A, X, p. 157), alors d_x(M) = r et e_x(M) = \operatorname{long}_A(M/xM). La réciproque est vraie si les x_i appartiennent au radical de A.
Soit H l’anneau de polynômes (A/x)[X_1, ..., X_r]. Munissons G = \bigoplus_n x^nM/x^{n+1}M de la structure de H-module gradué pour laquelle (X_i)_G est la multiplication par la classe de x_i modulo x^2. Avec les notations P_G, Q_G, c_G du no 2, on a H_{M,x} = P_G, donc (1 - T)^{-d_x(M)}R = (1 - T)^{-r}Q_G, où R(1) = e_x(M) > 0 et Q_G(1) = c_G.
On a donc, soit d_x(M) < r et c_G = 0, soit d_x(M) = r et c_G = e_x(M). Par ailleurs, d’après la prop. 1 du no 2, on a c_G \leq \operatorname{long}(M/xM), et il y a égalité si et seulement si l’homomorphisme canonique A/x[X_1, ..., X_r] \otimes_{A/x} M/xM \to \bigoplus_n x^nM/x^{n+1}M est bijectif. Cela entraîne la proposition, compte tenu de A, X, p. 160, th. 1.
Proposition 5
Soient 0 \to M' \to M \to M'' \to 0 une suite exacte de modules de type fini sur un anneau noethérien A, et q un idéal de A. a) Pour que M/qM soit de longueur finie, il faut et il suffit qu’il en soit ainsi de M'/qM' et M''/qM''. b) Supposons M/qM de longueur finie. Alors l’on est dans l’un des trois cas suivants : 1) d_q(M) = d_q(M') > d_q(M'') \text{ et } e_q(M) = e_q(M'), 2) d_q(M) = d_q(M'') > d_q(M') \text{ et } e_q(M) = e_q(M''), 3) d_q(M) = d_q(M') = d_q(M'') \text{ et } e_q(M) = e_q(M') + e_q(M''). a) On a Supp(M) = Supp(M') \cup Supp(M'') et l’assertion résulte de la remarque 2. b) Munissons M d’une filtration q-bonne F (par exemple la filtration q-adique), M'' de la filtration quotient F'', et M' de la filtration induite F'. Les filtrations F' et F'' sont q-bonnes (III, § 3, no 1, prop. 1). Alors on a pour chaque n une suite exacte de A-modules
0→Fn′/Fn+1′→Fn/Fn+1→Fn′′/Fn+1′′→0
(III, § 2, no 4, prop. 2), de sorte que l’on a H_{M,F} = H_{M',F'} + H_{M'',F''}, ou encore
(1−T)−dq(M)R=(1−T)−dq(M′)R′+(1−T)−dq(M′′)R′′
avec R, R', R'' \in \mathbf{Z}[T, T^{-1}], R(1) = e_q(M), R'(1) = e_q(M'), R''(1) = e_q(M''). L’assertion b) en résulte aussitôt.
4. Degré de la fonction de Hilbert-Samuel
Théorème 3
Soient A un anneau local noethérien, q un idéal de A distinct de A et M un A-module de type fini tel que M/qM soit de longueur finie. Alors l’entier dq(M) est la dimension du A-module M (§1, no 4, déf. 8).
On peut supposer M=0. Démontrons l’inégalité dq(M)≤dimA(M). D’après le cor. 2 à la prop. 9 du §3, no 5, il existe x1,...,xr∈q, avec r=dimA(M) et long(M/∑i=1rxiM)<+∞; posons x=∑i=1rxiA. D’après la prop. 4 du no 3, on a dx(M)≤r; on a x⊂q, d’où HM,q(1)≤HM,x(1) et donc (lemme 2 du no 1)
dq(M)≤dx(M)≤r=dimA(M).
Démontrons maintenant, par récurrence sur dimA(M), l’inégalité dimA(M)≤dq(M), évidente lorsque dimA(M)=0.
Supposons qu’on ait dimA(M)>0, et dimA(N)≤dq(N) pour tout A-module de type fini N tel que dimA(N)<dimA(M). Si 0=M0⊂M1⊂...⊂Mn=M est une suite de composition de M, on a dimA(M)=sup(dimA(Mi/Mi−1)) (§1, no 4, prop. 9) et dq(M)=sup(dq(Mi/Mi−1)) (no 3, prop. 5). D’après IV, §1, no 4, th. 1, on peut donc supposer que M est de la forme A/p, où p est un idéal premier de A, et l’on a p=mA car dimA(M)>0. Soit x∈mA−p; l’homothétie xM de M=A/p est injective, et l’on a la suite exacte
0⟶MxMM⟶M/xM⟶0.
D’après le §3, no 2, prop. 3, on a dimA(M/xM)=dimA(M)−1; d’après la prop. 5 du no 3, et la suite exacte précédente, on a dq(M/xM)≤dq(M)−1. D’après l’hypothèse de récurrence, on a donc
dimA(M)=dimA(M/xM)+1≤dq(M/xM)+1≤dq(M),
ce qui achève la démonstration.
Corollaire
Soient A un anneau noethérien, M un A-module de type fini et q un idéal de A tel que M/qM soit de longueur finie. Alors dq(M) est la borne supérieure des dimensions dimAm(Mm), où m parcourt l’ensemble fini S=Supp(M)∩V(q), et eq(M) est la somme des eqm(Mm) étendue à ceux des éléments m de S pour lesquels on a dimAm(Mm)=dq(M).
Pour chaque entier n, la longueur de M/qnM est la somme des longAm(Mm/qmnMm) (IV, §2, no 5, cor. 1 à la prop. 7 et corollaire à la prop. 8). Par conséquent, on a HM,q=∑m∈SHMm,qm, d’où le corollaire.
Remarque 1
On a aussi dq(M)=supm∈V(q)dim(Mm), c’est-à-dire dq(M)=dim(M^), où M^ est le complété de M pour la topologie q-adique (§3, no 4, prop. 8).
Remarque 2
Supposons q contenu dans le radical de A ; alors dim(M^)=dim(M) (loc. cit., cor. 1), donc d(M)=dim(M).
5. Série de Hilbert-Samuel d’un module quotient
Lemme 5
Soient A un anneau, M un A-module et (Pn),(Qn) deux filtrations décroissantes sur M formées de sous-modules. Supposons que l’on ait Pn⊃Qn et longA(Pn/Qn)<+∞ pour tout n∈Z et qu’il existe un entier n1 tel que Qn1=M. Dans Z((T)), on a les inégalités
Mais le A-module (Pn+1∩Qi)/(Pn+1∩Qi+1) est isomorphe à un sous-module de (Pi+1∩Qi)/Qi+1, et l’inégalité (16) en résulte.
Lemme 6
Soient A un anneau, M un A-module et (Fn) une filtration décroissante sur M formée de sous-modules ; on suppose qu’il existe un entier n1 tel que Fn1=M. Soient f un endomorphisme de M, M′ son noyau et M′′ son conoyau. On munit M′ de la filtration (Fn′) induite par (Fn) et M′′ de la filtration (Fn′′) quotient de (Fn). On suppose que Fn/Fn+1 est de longueur finie pour tout n∈Z et qu’il existe un entier δ tel que f(Fn)⊂Fn+δ. Soit φ l’endomorphisme gradué de degré δ du module gradué gr(M)=⨁n∈ZFn/Fn+1 qu’on déduit de f. Entre les éléments suivants de Z((T))
La suite des sous-modules Gn=f−1(Fn+δ) de M est une filtration décroissante, et l’on a Fn⊂Gn pour tout entier n. Par définition, on a Ker(φn)=(Gn+1∩Fn)/Fn+1, d’où
(19) PKer(φ)=∑n∈ZlongA((Gn+1∩Fn)/Fn+1).Tn.
Pour tout n, le A-module (M′∩Fn)/(M′∩Fn+1) s’identifie à un sous-module de (Gn+1∩Fn)/Fn+1, et l’inégalité (17) résulte aussitôt de (19). D’après le lemme 5, on a par ailleurs
et l’inégalité (18) résulte aussitôt de (20) et (21).
Lemme 7
Conservons les notations du lemme 6.
a) On a l’inégalité HM′′(1)≥1−T1−TδHM.
b) Pour que l’on ait égalité, il faut et il suffit que φ soit injectif.
c) S’il en est ainsi, on a M′⊂⋂nFn, et la suite de A-modules
0⟶gr(M)φgr(M)vgr(M′′)⟶0,
où v est l’application canonique, est exacte.
Les assertions a) et b) résultent de la formule (18) du lemme 6, et de la définition HM(1)=(1−T)−1.HM.
Supposons que φ soit injectif. D’après III, § 2, no 8, th. 1, (i), on a
Ker(f)⊂f−1(Fn+δ)=Fn
pour tout n, d’où la première assertion de c). On a par ailleurs une suite exacte
0⟶M/M′f′M⟶M/f(M)⟶0,
où f′ est déduit de f par passage au quotient. Si φ est injectif, on a comme ci-dessus f′−1(Fn)=Fn−δ/M′. Par suite la filtration sur M/M′ déduite par image réciproque par f′ de la filtration F sur M est la filtration n↦Fn−δ/M′; le gradué associé est gr(M)(−δ) et on a une suite exacte de modules gradués (III, § 2, no 4, prop. 2)
0⟶gr(M)(−δ)φ′gr(M)⟶gr(M′′)⟶0,
où φn′=φn−δ pour tout n. Cela achève de démontrer c).
Proposition 6
Soient A un anneau noethérien, M un A-module de type fini et q un idéal de A tels que M/qM soit de longueur finie. Soit F une filtration q-bonne de M, et soit gr(A)=⨁n≥0(qn/qn+1) l’anneau gradué associé à A pour la filtration q-adique.
Soient (x1,...,xs) une suite d’éléments de A, (δ1,...,δs) une suite d’entiers strictement positifs telle que xi∈qδi pour 1≤i≤s, et soit ξi la classe de xi dans grδi(A)=qδi/qδi+1.
a) Munissons le A-module M=M/(x1M+⋯+xsM) de la filtration q-bonne F quotient de F. On a alors dans Z((T)) l’inégalité
HM,F(s)≥(i=1∏s1−T1−Tδi)⋅HM,F.
b) Pour qu’il y ait égalité dans (22), il faut et il suffit que la suite (ξ1,...,ξs) d’éléments de l’anneau gr(A) soit complètement sécante pour le module gr(M)=⨁n(Fn/Fn+1).
En ce cas, l’homomorphisme canonique de gr(M)/∑i=1sξi⋅gr(M) dans gr(M)=⨁(Fn/Fn+1) est un isomorphisme.
c) Supposons les conditions de b) satisfaites, et que chacun des A-modules Mi=M/(x1M+⋯+xiM) (0≤i<s) soit séparé pour la topologie q-adique¹. Alors la suite (x1,...,xs) est complètement sécante pour le A-module M.
Lorsque s=1, on a ⋂nFn=⋂nqnM et la suite {ξ1} est complètement sécante pour gr(M) si et seulement si l’homothétie de rapport ξ1 dans gr(M) est injective. La prop. 6 résulte alors aussitôt du lemme 7 appliqué à l’homothétie f=(x1)M dans M.
Supposons que l’on ait s≥2 et raisonnons par récurrence sur s. L’hypothèse de récurrence appliquée au A-module M1=M/x1M muni de la filtration G quotient de F, et à la suite (x2,...,xs) fournit l’inégalité
HM1,G(s−1)≥(i=2∏s1−T1−Tδi)⋅HM1,G;
¹ Ceci se produit en particulier si q est contenu dans le radical de A (III, § 3, no 3, prop. 6).
il y a égalité si et seulement si la suite (ξ2,...,ξs) est complètement sécante pour le gr(A)-module gr(M1)=⨁nGn/Gn+1. Comme les éléments 1−T1−Tδi de Z((T)) sont positifs, le cas s=1 déjà traité et la formule (23) fournissent les inégalités
On ne peut avoir égalité dans (22) que si l’on a simultanément l’égalité dans (23) et l’égalité
HM1,G(1)=(1−T1−Tδ1)⋅HM,F.
Cette dernière relation signifie que {ξ1} est complètement sécante pour gr(M) et implique que l’homomorphisme canonique de gr(M)/ξ1⋅gr(M) dans gr(M_1) est un isomorphisme. Autrement dit, on a égalité dans (22) si et seulement si {ξ1} est complètement sécante pour gr(M) et {ξ2,...,ξs} complètement sécante pour gr(M)/ξ1⋅gr(M). Ceci signifie que {ξ1,...,ξs} est complètement sécante pour gr(M) (A, X, p. 160, cor. 2). On a ainsi démontré l’équivalence des deux conditions de b). Supposons-les satisfaites ; alors, d’après l’hypothèse de récurrence gr(M) s’identifie à gr(M1)/∑i=2sξi⋅gr(M1); comme par ailleurs gr(M_1) s’identifie à gr(M)/ξ1⋅gr(M), la dernière assertion de b) est ainsi satisfaite.
Supposons maintenant que {ξ1,...,ξs} soit complètement sécante pour gr(M) et M_i séparé pour la topologie q-adique (pour 0≤i<s). D’après ce qui précède et l’hypothèse de récurrence, la suite (x2,...,xs) est complètement sécante pour M_1 ; comme on a M1=M/x1M et que {x1} est complètement sécante pour M, la suite (x1,x2,...,xs) est complètement sécante pour M (A, X, p. 160, th. 1).