Bourbaki

§ 4. Produits tensoriels d’algèbres

Du § 4 au § 8 inclus, A désigne un anneau commutatif, et sauf mention expresse du contraire, les algèbres considérées sont supposées associatives et unifères, et les homomorphismes d’algèbres sont supposés unifères.

1. Produit tensoriel d’une famille finie d’algèbres

On désigne toujours par A un anneau commutatif. Soit (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} une famille \emph{finie} de A-algèbres, et soit E=⨂i∈IEiE = \bigotimes_{i \in I} E_i le A-module produit tensoriel des A-modules EiE_i (II, p. 71). On va définir sur E une structure de A-\emph{algèbre}. Soit mi:Ei⊗AEi→Eim_i : E_i \otimes_A E_i \to E_i l’application A-linéaire qui définit la multiplication dans EiE_i (III, p. 5). Considérons l’application A-linéaire

m′=⨂i∈Imi:⨂i∈I(Ei⊗AEi)→⨂i∈IEi=E; m' = \bigotimes_{i \in I} m_i : \bigotimes_{i \in I} (E_i \otimes_A E_i) \to \bigotimes_{i \in I} E_i = E;

l’application composée

(⨂i∈IEi)⊗A(⨂i∈IEi)→τ⨂i∈I(Ei⊗AEi)→m′⨂i∈IEi (\bigotimes_{i \in I} E_i) \otimes_A (\bigotimes_{i \in I} E_i) \xrightarrow{\tau} \bigotimes_{i \in I} (E_i \otimes_A E_i) \xrightarrow{m'} \bigotimes_{i \in I} E_i

où τ\tau est l’isomorphisme d’associativité (II, p. 72) est une application A-linéaire m:E⊗AE→Em : E \otimes_A E \to E; nous allons voir que mm définit sur E une structure d’algèbre (associative et unifère). En effet, si on explicite la multiplication définie par mm, on obtient la formule

(1)

(⨂i∈Ixi)(⨂i∈Iyi)=⨂i∈I(xiyi)pour xi,yi dans Ei et i∈I. (\bigotimes_{i \in I} x_i)(\bigotimes_{i \in I} y_i) = \bigotimes_{i \in I} (x_i y_i) \quad \text{pour } x_i, y_i \text{ dans } E_i \text{ et } i \in I.

On voit donc déjà, par linéarité, que si eie_i est l’élément unité de EiE_i, e=⨂i∈Ieie = \bigotimes_{i \in I} e_i est élément unité de E. D’autre part, l’associativité de chacune des EiE_i entraîne la relation

((⨂i∈Ixi)(⨂i∈Iyi))(⨂i∈Izi)=⨂i∈I(xiyizi)=(⨂i∈Ixi)((⨂i∈Iyi)(⨂i∈Izi)) ((\bigotimes_{i \in I} x_i)(\bigotimes_{i \in I} y_i))(\bigotimes_{i \in I} z_i) = \bigotimes_{i \in I} (x_i y_i z_i) = (\bigotimes_{i \in I} x_i)((\bigotimes_{i \in I} y_i)(\bigotimes_{i \in I} z_i))

d’où, par linéarité, la relation x(yz)=(xy)zx(yz) = (xy)z quels que soient x,y,zx, y, z dans E.

Définition 1

Etant donnée une famille finie (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} d’algèbres sur AA, on appelle produit tensoriel de cette famille, et on note ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i (ou, lorsque II est l’intervalle [1,n][1, n] de N\mathbf{N}, E1⊗AE2⊗⋯⊗AEnE_1 \otimes_A E_2 \otimes \cdots \otimes_A E_n, ou simplement E1⊗E2⊗⋯⊗EnE_1 \otimes E_2 \otimes \cdots \otimes E_n) l’algèbre obtenue en munissant le produit tensoriel des AA-modules EiE_i de la multiplication définie par (1).

La relation (1) montre que le produit tensoriel ⨂i∈IEi0\bigotimes_{i \in I} E_i^0 des algèbres opposées aux EiE_i est l’algèbre opposée à ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i; en particulier, si les EiE_i sont commutatives, il en est de même de ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i.

Soient (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} et (Fi)i∈I(F_i)_{i \in I} deux familles de AA-algèbres ayant le même ensemble d’indices fini II. Soit, pour chaque i∈Ii \in I, fi:Ei→Fif_i : E_i \to F_i un homomorphisme de AA-algèbres. Alors l’application AA-linéaire

f=⨂i∈Ifi:⨂i∈IEi→⨂i∈IFi f = \bigotimes_{i \in I} f_i : \bigotimes_{i \in I} E_i \to \bigotimes_{i \in I} F_i

est un homomorphisme de AA-algèbres, comme il résulte de (1).

Pour toute partition (Ij)j∈J(I_j)_{j \in J} de II, les isomorphismes d’associativité

⨂j∈J(⨂i∈IjEi)→⨂i∈IEi \bigotimes_{j \in J} (\bigotimes_{i \in I_j} E_i) \to \bigotimes_{i \in I} E_i

(II, p. 72) sont aussi des isomorphismes d’algèbres, comme il résulte de (1) et de leurs définitions.

Lorsque II est l’intervalle [1,n][1, n] de N\mathbf{N} et que toutes les algèbres EiE_i sont égales à une même algèbre EE, l’algèbre produit tensoriel ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i se note aussi E⊗nE^{\otimes n}.

Nous nous bornerons dans le reste de ce non^o aux propriétés des produits tensoriels de deux algèbres, laissant au lecteur le soin de les étendre aux produits tensoriels de familles finies quelconques.

Soient E,FE, F deux AA-algèbres; si aa (resp. bb) est un idéal à gauche de EE (resp. FF), l’image canonique Im⁡(a⊗Ab)\operatorname{Im}(a \otimes_A b) de a⊗Aba \otimes_A b dans E⊗AFE \otimes_A F est un idéal à gauche de E⊗AFE \otimes_A F; on a des énoncés analogues en remplaçant « idéal à gauche » par « idéal à droite » ou « idéal bilatère ». En outre:

Proposition 1

Soient E,FE, F deux AA-algèbres, aa (resp. bb) un idéal bilatère de EE (resp. FF). Alors l’isomorphisme canonique de AA-modules

(E/a)⊗(F/b)→(E⊗F)/(Im⁡(a⊗F)+Im⁡(E⊗b)) (E/a) \otimes (F/b) \to (E \otimes F)/(\operatorname{Im}(a \otimes F) + \operatorname{Im}(E \otimes b))

(II, p. 60, cor. 1) est un isomorphisme d’algèbres.

Cela résulte de (1) (III, p. 33) et de la définition donnée loc. cit.

Corollaire 1

Soient EE une AA-algèbre, aa un idéal de AA. Alors le AA-module aEaE est un idéal bilatère de EE, et l’isomorphisme canonique de (A/a)(A/a)-modules

(A/a)⊗AE→E/aE (A/a) \otimes_A E \to E/aE

est un isomorphisme de (A/a)(A/a)-algèbres.

Corollaire 2

Si a,ba, b sont deux idéaux de AA, la AA-algèbre (A/a)⊗A(A/b)(A/a) \otimes_A (A/b) est canoniquement isomorphe à A/(a+b)A/(a + b).

Corollaire 3

Soient E,FE, F deux AA-algèbres, aa un idéal de AA contenu dans l’annulateur de FF. Alors la (A/a)(A/a)-algèbre E⊗AFE \otimes_A F est canoniquement isomorphe à (E/aE)⊗A/aF(E/aE) \otimes_{A/a} F.

Proposition 2

Soient (Eλ)λ∈L(E_\lambda)_{\lambda \in L} et (Fμ)μ∈M(F_\mu)_{\mu \in M} deux familles de AA-algèbres. L’application canonique (II, p. 61)

(⨁λ∈LEλ)⊗A(⨁μ∈MFμ)→⨁(λ,μ)∈L×M(Eλ⊗AFμ) (\bigoplus_{\lambda \in L} E_\lambda) \otimes_A (\bigoplus_{\mu \in M} F_\mu) \to \bigoplus_{(\lambda, \mu) \in L \times M} (E_\lambda \otimes_A F_\mu)

est un isomorphisme d’algèbres.

Cela résulte aussitôt de II, p. 61, prop. 7 et de la définition de la multiplication dans E⊗FE \otimes F.

Proposition 3

Soient A,BA, B deux anneaux commutatifs, φ:A→B\varphi : A \to B un homomorphisme d’anneaux, E,FE, F deux AA-algèbres. Alors l’isomorphisme canonique de BB-modules

φ∗(E)⊗Bφ∗(F)→φ∗(E⊗AF) \varphi^*(E) \otimes_B \varphi^*(F) \to \varphi^*(E \otimes_A F)

(II, p. 83, prop. 3) est un isomorphisme de BB-algèbres.

Proposition 4

Soient A,BA, B deux anneaux commutatifs, φ:A→B\varphi : A \to B un homomorphisme d’anneaux, EE une AA-algèbre, FF une BB-algèbre. Alors l’isomorphisme canonique de AA-modules

φ∗(F)⊗AE→φ∗(F⊗Bφ∗(E)) \varphi_*(F) \otimes_A E \to \varphi_*(F \otimes_B \varphi^*(E))

(II, p. 85, prop. 6) est un isomorphisme de AA-algèbres.

Les vérifications sont triviales, compte tenu de III, p. 7.

En particulier, la structure de AA-algèbre de B⊗AEB \otimes_A E obtenue par restriction à AA de l’anneau BB des scalaires, est identique à la structure de l’algèbre B⊗AEB \otimes_A E, produit tensoriel des AA-algèbres BB et EE.

Enfin, si (Ai,φji)(A_i, \varphi_{ji}) est un système inductif d’anneaux commutatifs, (Ei,fji)(E_i, f_{ji}) et (Fi,gji)(F_i, g_{ji}) deux systèmes inductifs de AiA_i-algèbres (III, p. 9), et A=lim⁡⟶AiA = \lim \limits_{\longrightarrow} A_i, l’isomorphisme canonique de AA-modules

lim⁡⟶(Ei⊗AiFi)→(lim⁡⟶Ei)⊗A(lim⁡⟶Fi) \lim \limits_{\longrightarrow} (E_i \otimes_{A_i} F_i) \to (\lim \limits_{\longrightarrow} E_i) \otimes_A (\lim \limits_{\longrightarrow} F_i)

(II, p. 93, prop. 7) est aussi un isomorphisme de AA-algèbres, comme il résulte des définitions.

Exemples de produits tensoriels d’algèbres. — 1) Soient AA un anneau commutatif, M,NM, N deux AA-modules ; l’application canonique

(2)

End⁡A(M)⊗AEnd⁡A(N)→End⁡A(M⊗AN) \operatorname{End}_A(M) \otimes_A \operatorname{End}_A(N) \to \operatorname{End}_A(M \otimes_A N)

(II, p. 79) est un homomorphisme de AA-algèbres, comme il résulte de II, p. 53, formule (5). Lorsque MM ou NN est un AA-module projectif de type fini, on sait que cet homomorphisme est bijectif (II, p. 79, prop. 4). En particulier on retrouve la définition du produit tensoriel de deux matrices carrées.

2) Soient S, T deux monoïdes, A(S)A^{(S)} et A(T)A^{(T)} les algèbres des monoïdes S et T sur l’anneau A (III, p. 19); on a alors un isomorphisme canonique de A-algèbres

A(S)⊗AA(T)→A(S×T) A^{(S)} \otimes_A A^{(T)} \to A^{(S \times T)}

En effet, les éléments es⊗ete_s \otimes e_t (resp. e(s,t)e_{(s, t)}), où s parcourt S et t parcourt T, forment une base de A(S)⊗AA(T)A^{(S)} \otimes_A A^{(T)} en vertu de II, p. 62, cor. 2 (resp. de A(S×T)A^{(S \times T)}); l’isomorphisme cherché s’obtient en faisant correspondre e(s,t)e_{(s, t)} à es⊗ete_s \otimes e_t, et il résulte aussitôt des définitions que c’est bien un isomorphisme d’*algèbres*.

2. Caractérisation universelle des produits tensoriels d’algèbres

Proposition 5

Soit* (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} une famille finie de A-algèbres, et, pour chaque i∈Ii \in I, soit eie_i l’élément unité de EiE_i. Pour chaque i∈Ii \in I, soit ui:Ei→E=⨂k∈IEku_i : E_i \to E = \bigotimes_{k \in I} E_k *l’application A-linéaire défini par

ui(xi)=⨂jxj′avec xi′=xi et xj′=ej pour j≠i. u_i(x_i) = \bigotimes_j x'_j \quad \text{avec } x'_i = x_i \text{ et } x'_j = e_j \text{ pour } j \neq i.

(i) Les uiu_i sont des homomorphismes de A-algèbres; de plus, pour i≠ji \neq j, les éléments ui(xi)u_i(x_i) et uj(xj)u_j(x_j) sont permutables dans E quels que soient xi∈Eix_i \in E_i et xj∈Ejx_j \in E_j, et E est engendrée par la réunion des sous-algèbres ui(Ei)u_i(E_i).

(ii) Soit F une A-algèbre, et, pour tout i∈Ii \in I, soit vi:Ei→Fv_i : E_i \to F un homomorphisme de A-algèbres, les viv_i étant tels que, pour i≠ji \neq j, vi(xi)v_i(x_i) et vj(xj)v_j(x_j) soient permutables dans F quels que soient xi∈Eix_i \in E_i et xj∈Ejx_j \in E_j. Alors il existe un homomorphisme de A-algèbres w:E→Fw : E \to F et un seul tel que

vi=w∘uipour tout i∈I. v_i = w \circ u_i \quad \text{pour tout } i \in I.

(i) L’application uiu_i est un homomorphisme d’algèbres par définition de la multiplication dans E. Si i≠ji \neq j, xi∈Eix_i \in E_i, xj∈Ejx_j \in E_j, on a

ui(xi)=⨂kxk′avec xi′=xi,xk′′=ek pour k≠i u_i(x_i) = \bigotimes_k x'_k \quad \text{avec } x'_i = x_i, x'_{k'} = e_k \text{ pour } k \neq i
uj(xj)=⨂kxk′′avec xj′′=xj,xk′′′=ek pour k≠j. u_j(x_j) = \bigotimes_k x''_k \quad \text{avec } x''_j = x_j, x''_{k'} = e_k \text{ pour } k \neq j.

Il est clair que xk′xk′′′=xk′′′xk′x'_k x''_{k'} = x''_{k'} x'_k pour tout k∈Ik \in I, donc ui(xi)u_i(x_i) et uj(xj)u_j(x_j) commutent dans E d’après la formule (1) (III, p. 33) définissant la multiplication dans E. La dernière assertion résulte de la relation ⨂ixi=∏i∈Iui(xi)\bigotimes_i x_i = \prod_{i \in I} u_i(x_i).

(ii) Pour chaque i∈Ii \in I, soit xix_i un élément de EiE_i. Le produit ∏i∈Ivi(xi)\prod_{i \in I} v_i(x_i) est alors défini dans F indépendamment de toute structure d’ordre sur I, puisque l’algèbre

F est associative et que les éléments vi(xi)v_i(x_i) sont deux à deux permutables. L’application (xi)i∈I→∏i∈Ivi(xi)(x_i)_{i \in I} \to \prod_{i \in I} v_i(x_i) de ∏i∈IEi\prod_{i \in I} E_i dans F est évidemment A-multilinéaire, et il existe donc une application A-linéaire w:E→Fw : E \to F et une seule, telle que

w(⨂ixi)=∏ivi(xi). w(\bigotimes_i x_i) = \prod_i v_i(x_i).

Or, l’homomorphisme de A-algèbres w:E→Fw : E \to F cherché doit satisfaire à (5), qui résulte de (4) et du fait que ⨂ixi=∏i∈Iui(xi)\bigotimes_i x_i = \prod_{i \in I} u_i(x_i). Ceci prouve l’unicité de ww; il reste à montrer que l’application A-linéaire ww définie par (5) est un homomorphisme de A-algèbres et vérifie (4). Le fait que ww vérifie (4) est évident : il suffit d’appliquer (5) au cas où xj=ejx_j = e_j pour j≠ij \neq i, et on obtient w(ui(xi))=vi(xi)w(u_i(x_i)) = v_i(x_i). Enfin, ww est un homomorphisme d’algèbres, car on a

w((⨂ixi)(⨂iyi))=w(⨂i(xiyi))=∏ivi(xiyi) w((\bigotimes_i x_i)(\bigotimes_i y_i)) = w(\bigotimes_i (x_i y_i)) = \prod_i v_i(x_i y_i)
=∏i(vi(xi)vi(yi))=(∏ivi(xi))⋅(∏ivi(yi)) = \prod_i (v_i(x_i) v_i(y_i)) = (\prod_i v_i(x_i)) \cdot (\prod_i v_i(y_i))

puisque vi(xi)v_i(x_i) permute avec vj(yj)v_j(y_j) pour j≠ij \neq i; on a donc bien

w((⨂ixi)(⨂iyi))=w(⨂ixi)⋅w(⨂iyi) w((\bigotimes_i x_i)(\bigotimes_i y_i)) = w(\bigotimes_i x_i) \cdot w(\bigotimes_i y_i)

ce qui, par linéarité, achève la démonstration.

Le couple formé de E et de l’application canonique φ:(xi)→⨂ixi\varphi : (x_i) \to \bigotimes_i x_i de ∏iEi\prod_i E_i dans E est solution du problème d’application universelle (E, IV, p. 23) où Σ\Sigma est l’espèce de structure de A-algèbre, les morphismes étant les homomorphismes de A-algèbres, et les α\alpha-applications les applications ∏iui\prod_i u_i de ∏iEi\prod_i E_i dans une A-algèbre, telles que les uiu_i soient des homomorphismes de A-algèbres, et que ui(xi)u_i(x_i) et uj(xj)u_j(x_j) permutent pour i≠ji \neq j, quels que soient xi∈Eix_i \in E_i et xj∈Ejx_j \in E_j.

Corollaire

Soient* (Ei)i∈I,(Fi)i∈I(E_i)_{i \in I}, (F_i)_{i \in I} deux familles finies de A-algèbres, et, pour tout i∈Ii \in I, soit fi:Ei→Fif_i : E_i \to F_i un homomorphisme d’algèbres. Si ui:Ei→⨂j∈IEj,vi:Fi→⨂j∈IFju_i : E_i \to \bigotimes_{j \in I} E_j, v_i : F_i \to \bigotimes_{j \in I} F_j sont les homomorphismes canoniques, l’application f=⨂ifif = \bigotimes_i f_i (cf. III, p. 34) est l’unique homomorphisme de A-algèbres tel que f∘ui=vi∘fif \circ u_i = v_i \circ f_i pour tout i∈Ii \in I.

Il suffit de noter que les homomorphismes gi=vi∘fig_i = v_i \circ f_i sont tels que gi(xi)=vi(fi(xi))g_i(x_i) = v_i(f_i(x_i)) et gj(xj)=vj(fj(xj))g_j(x_j) = v_j(f_j(x_j)) permutent pour i≠j,xi∈Eii \neq j, x_i \in E_i et xj∈Ejx_j \in E_j; on applique alors la prop. 5 de III, p. 36.

Lorsque, dans la prop. 5 (III, p. 36), on suppose que l’algèbre F est commutative, l’hypothèse que vi(xi)v_i(x_i) et vj(xj)v_j(x_j) sont permutables pour i≠ji \neq j est automatiquement vérifiée. Donc, lorsque FF est commutative, on a une bijection canonique

Hom⁡A-alg.(⨂iEi,F)→∏iHom⁡A-alg.(Ei,F), \operatorname{Hom}_{A\text{-alg.}}(\bigotimes_i E_i, F) \to \prod_i \operatorname{Hom}_{A\text{-alg.}}(E_i, F),

à savoir celle qui, à tout homomorphisme ww de ⨂iEi\bigotimes_i E_i dans FF, associe la famille des w∘uiw \circ u_i.

On notera que si EE est une AA-algèbre commutative, la structure d’anneau de E⊗AFE \otimes_A F est la même que celle de F(E)F_{(E)} (III, p. 7).

3. Modules et multimodules sur les produits tensoriels d’algèbres

Définition 2

Soit EE une AA-algèbre (unifère). On appelle EE-module à gauche (resp. à droite) un module à gauche (resp. à droite) sur l’anneau sous-jacent à EE.

Sauf mention expresse du contraire, tous les modules et multimodules considérés dans ce n° sont des modules et multimodules à gauche.

Si MM est un EE-module, l’homomorphisme η:A→E\eta : A \to E (III, p. 6) définit alors sur MM une structure de AA-module dite sous-jacente à la structure de EE-module de MM; pour α∈A,s∈E,x∈M\alpha \in A, s \in E, x \in M, on a

α(sx)=s(αx)=(αs)x, \alpha(sx) = s(\alpha x) = (\alpha s)x,

de sorte que pour tout s∈Es \in E, l’homothétie hs:x↦sxh_s : x \mapsto sx de MM est un endomorphisme de la structure sous-jacente de AA-module. Inversement, la donnée d’une structure de EE-module sur MM équivaut à la donnée d’une structure de AA-module sur MM et d’un homomorphisme de AA-algèbres s↦hss \mapsto h_s de EE dans End⁡A(M)\operatorname{End}_A(M).

Définition 3

Soient EE et FF deux AA-algèbres (unifères), MM un ensemble muni d’une structure de EE-module et d’une structure de FF-module. On dit que MM est un bimodule (à gauche) sur les algèbres EE et FF si ; 1° MM est un bimodule sur les anneaux sous-jacents à EE et FF (II, p. 33); 2° les deux structures de AA-module sous-jacentes aux structures de EE-module et de FF-module de MM sont identiques.

Cette dernière condition exprime que, si ee et e′e' sont les éléments unités de EE et FF respectivement, on a

(αe)x=(αe′)xpour α∈A,x∈M; (\alpha e)x = (\alpha e')x \quad \text{pour } \alpha \in A, x \in M;

on note alors αx\alpha x la valeur commune des deux membres.

On peut encore dire que se donner sur MM une structure de bimodule sur EE et FF équivaut à se donner sur MM une structure de AA-module, ainsi que deux homomorphismes de AA-algèbres s↦hs′s \mapsto h'_s de EE dans End⁡A(M)\operatorname{End}_A(M) et t↦ht′′t \mapsto h''_t de FF dans End⁡A(M)\operatorname{End}_A(M) tels que hs′ht′′=ht′′hs′h'_s h''_t = h''_t h'_s quels que soient s∈Es \in E et t∈Ft \in F. Par suite (III, p. 36, prop. 5) on en déduit canoniquement un homomorphisme de A-algèbres u↦huu \mapsto h_u de E⊗AFE \otimes_A F dans EndA(M)\mathrm{End}_A(M) tel que hs⊗t=hs′ht′′=ht′′hs′h_s \otimes t = h'_s h''_t = h''_t h'_s pour s∈Es \in E et t∈Ft \in F. Autrement dit, on définit ainsi sur MM une structure de (E⊗AF)(E \otimes_A F)-module, dite associée à la structure de bimodule sur EE et FF donnée, et pour laquelle on a

(s⊗t)⋅x=s(tx)=t(sx)pour s∈E, t∈F et x∈M. (s \otimes t) \cdot x = s(tx) = t(sx) \quad \text{pour } s \in E, \ t \in F \text{ et } x \in M.
Les structures de EE-module et de FF-module données sur MM se déduisent de cette structure de (E⊗AF)(E \otimes_A F)-module par restrictions de l’anneau des scalaires, correspondant aux deux homomorphismes canoniques E→E⊗AFE \to E \otimes_A F et F→E⊗AFF \to E \otimes_A F.

Inversement, si on se donne sur MM une structure de (E⊗AF)(E \otimes_A F)-module, on en déduit au moyen des homomorphismes canoniques E→E⊗AFE \to E \otimes_A F et F→E⊗AFF \to E \otimes_A F une structure de EE-module et une structure de FF-module sur MM, et il est immédiat que MM est un bimodule sur les algèbres EE et FF pour ces deux structures, et que la structure de (E⊗AF)(E \otimes_A F)-module donnée est associée à cette structure de bimodule.

On a ainsi établi une correspondance biunivoque entre les (E⊗AF)(E \otimes_A F)-modules et les bimodules sur les algèbres EE et FF. Il est clair que tout sous-bimodule de MM est un sous-module pour la structure de (E⊗AF)(E \otimes_A F)-module associée, et réciproquement. On a des résultats analogues pour les quotients, produits, sommes directes, limites projectives et injectives. Enfin, si M′M' est un second bimodule sur les algèbres EE et FF, et si f:M→M′f : M \to M' est un homomorphisme de bimodules, ff est aussi un homomorphisme de (E⊗AF)(E \otimes_A F)-modules, et réciproquement.

On a évidemment des énoncés correspondants pour les structures de bimodule à droite, ou lorsque par exemple il s’agit d’une structure de EE-module à gauche et d’une structure de FF-module à droite; on parle dans ce cas de (E,F)(E, F)-*bimodule*, et la donnée d’une telle structure revient à celle d’une structure de bimodule à gauche sur EE et F∘F^\circ.

Exemple 1

Soit BB une AA-algèbre; l’anneau BB est canoniquement muni d’une structure de (B,B)(B, B)-*bimodule* (II, p. 34, Exemple 1), et si ee est l’élément unité de BB, on a (αe)x=x(αe)=αx(\alpha e)x = x(\alpha e) = \alpha x pour tout x∈Bx \in B et tout α∈A\alpha \in A; on peut donc considérer BB comme un bimodule à gauche sur les algèbres BB et B∘B^\circ (opposée à BB); à la structure de (B,B)(B, B)-bimodule de BB est donc associée une structure de (B⊗AB∘)(B \otimes_A B^\circ)-*module* telle que, pour b,xb, x et b′b' dans BB, on ait

(b⊗b′)⋅x=bxb′ (b \otimes b') \cdot x = bx b'
le second membre étant le produit dans l’anneau BB.

Exemple 2

Soient EE et FF deux AA-algèbres, e,e′e, e' leurs éléments unités respectifs, MM un EE-module, NN un FF-module; ces structures de module définissent sur MM une structure de bimodule sur les anneaux AA et EE, et sur NN une structure de bimodule sur les anneaux AA et FF; on en déduit donc sur le produit tensoriel M⊗ANM \otimes_A N une structure de bimodule sur les anneaux EE et FF, définie par

x⋅(m⊗n)=(x⋅m)⊗n,y⋅(m⊗n)=m⊗(y⋅n) x \cdot (m \otimes n) = (x \cdot m) \otimes n, \quad y \cdot (m \otimes n) = m \otimes (y \cdot n)

pour x∈E,y∈F,m∈M,n∈Nx \in E, y \in F, m \in M, n \in N (II, p. 54); on voit en outre que les conditions (8) de III, p. 38 sont vérifiées, donc la structure de bimodule précédente est associée à une structure de (E⊗AF)(E \otimes_A F)-module sur M⊗ANM \otimes_A N, telle que

(x⊗y).(m⊗n)=(x.m)⊗(y.n)(x \otimes y) . (m \otimes n) = (x.m) \otimes (y.n)
pour x∈E,y∈F,m∈M,n∈Nx \in E, y \in F, m \in M, n \in N.

Si on prend en particulier M=EsM = E_s, Es⊗ANE_s \otimes_A N se trouve muni canoniquement d’une structure de (E⊗AF)(E \otimes_A F)-module; d’ailleurs, E⊗ANE \otimes_A N est canoniquement identifié à E⊗A(Fd⊗FN)=(E⊗AF)⊗FNE \otimes_A (F_d \otimes_F N) = (E \otimes_A F) \otimes_F N, où E⊗AFE \otimes_A F est considéré comme muni de sa structure de FF-module à droite définie par l’homomorphisme canonique v:F→E⊗AFv : F \to E \otimes_A F; pour x,x′x, x' dans E,y∈F,n∈NE, y \in F, n \in N, x′⊗nx' \otimes n est ainsi identifié à (x′⊗e′)⊗n(x' \otimes e') \otimes n, et (x⊗y).(x′⊗n)=(xx′)⊗(y.n)(x \otimes y) . (x' \otimes n) = (xx') \otimes (y.n) à ((xx′)⊗y)⊗n((xx') \otimes y) \otimes n. Le (E⊗AF)(E \otimes_A F)-module Es⊗ANE_s \otimes_A N est ainsi identifié au (E⊗AF)(E \otimes_A F)-module déduit de NN par extension des scalaires à E⊗AFE \otimes_A F au moyen de l’homomorphisme vv (II, p. 82). L’application canonique n↦e⊗nn \mapsto e \otimes n de NN dans Es⊗ANE_s \otimes_A N s’identifie à l’application canonique n↦(e⊗e′)⊗nn \mapsto (e \otimes e') \otimes n de NN dans (E⊗AF)⊗FN(E \otimes_A F) \otimes_F N; on sait que c’est un FF-homomorphisme.

Avec les mêmes notations, soit PP un (E⊗AF)(E \otimes_A F)-module à droite; alors on a un isomorphisme canonique de Z\mathbf{Z}-modules

P⊗E⊗AF(Es⊗AN)→P⊗FNP \otimes_{E \otimes_A F}(E_s \otimes_A N) \to P \otimes_F N
où au second membre PP est considéré comme FF-module à droite au moyen de l’homomorphisme canonique vv. En effet, PP s’identifie canoniquement à P⊗E⊗AF(E⊗AF)P \otimes_{E \otimes_A F}(E \otimes_A F), et (E⊗AF)⊗FN(E \otimes_A F) \otimes_F N à E⊗A(F⊗FN)E \otimes_A (F \otimes_F N), donc à E⊗ANE \otimes_A N, ce qui établit l’isomorphisme annoncé (II, p. 64, prop. 8 et II, p. 55, prop. 4).

Tout ce qui précède s’étend aux multimodules (II, p. 33).

4. Produit tensoriel d’algèbres sur un corps

Soient KK un corps commutatif, EE et FF deux algèbres sur KK, dont les éléments unités respectifs e,e′e, e' sont non nuls. Alors les homomorphismes ηE:K→E\eta_E : K \to E et ηF:K→F\eta_F : K \to F (III, p. 6) sont des injections qui permettent d’identifier KK à un sous-corps de EE (resp. de FF). Les homomorphismes canoniques u:E→E⊗KFu : E \to E \otimes_K F et v:F→E⊗KFv : F \to E \otimes_K F, définis par u(x)=x⊗e′u(x) = x \otimes e' et v(y)=e⊗yv(y) = e \otimes y, sont injectifs (II, p. 113, prop. 19), et permettent d’identifier EE et FF à des sous-algèbres de E⊗KFE \otimes_K F, ayant toutes deux comme élément unité l’élément unité e⊗e′e \otimes e' de E⊗KFE \otimes_K F. Dans E⊗KFE \otimes_K F, on a E∩F=KE \cap F = K (II, p. 113, prop. 19).

Si E′E' et F′F' sont des sous-algèbres de EE et FF respectivement, l’homomorphisme canonique E′⊗KF′→E⊗KFE' \otimes_K F' \to E \otimes_K F est injectif, et permet d’identifier E′⊗KF′E' \otimes_K F' à la sous-algèbre de E⊗KFE \otimes_K F engendrée par E′∪F′E' \cup F' (II, p. 108, prop. 14).

Proposition 6

Soient* E,FE, F deux algèbres sur un corps commutatif KK, non réduites à 00, CC (resp. DD) une sous-algèbre de EE (resp. FF), C′C' (resp. D′D') la commutante de CC dans EE (resp. de DD dans FF). Alors la commutante de C⊗KDC \otimes_K D dans E⊗KFE \otimes_K F est C′⊗KD′C' \otimes_K D'.

Tout revient à voir qu’un élément z=∑ixi⊗yiz = \sum_i x_i \otimes y_i de la commutante de C⊗KDC \otimes_K D (xi∈E,yi∈Fx_i \in E, y_i \in F) appartient à C′⊗KD′C' \otimes_K D'; on sait que l’on a C′⊗KD′=(C′⊗KF)∩(E⊗KD′)C' \otimes_K D' = (C' \otimes_K F) \cap (E \otimes_K D') (II, p. 109, corollaire). On peut supposer les yiy_i linéairement indépendants sur KK; pour tout x∈Cx \in C, on doit avoir (x⊗e′)z=z(x⊗e′)(x \otimes e')z = z(x \otimes e'), c’est-à-dire ∑i(xxi−xix)⊗yi=0\sum_i (xx_i - x_ix) \otimes y_i = 0, d’où xxi=xixxx_i = x_ix pour tout ii (II, p. 62, cor. 1); on doit donc avoir xi∈C′x_i \in C' pour tout ii, et par suite z∈C′⊗KFz \in C' \otimes_K F; on montre de même que z∈E⊗KD′z \in E \otimes_K D', d’où la proposition.

Corollaire

Si Z et Z' sont les centres respectifs de E et F, le centre de E ⊗K\otimes_K F est Z ⊗K\otimes_K Z'.

Soient E et F deux sous-algèbres d’une algèbre G sur un corps commutatif K; supposons que tout élément de E commute à tout élément de F. Alors les injections canoniques i:E→G, j:F→Gi : E \to G,\ j : F \to G définissent un homomorphisme canonique h=i⊗j:E⊗KF→Gh = i \otimes j : E \otimes_K F \to G (III, p. 36, prop. 5) tel que (i⊗j)(x⊗y)=xy(i \otimes j)(x \otimes y) = xy pour x∈E,y∈Fx \in E, y \in F.

Définition 4

Etant donnée une algèbre G sur un corps commutatif K, on dit que deux sous-algèbres E, F de G sont linéairement disjointes sur K si elles vérifient les conditions suivantes: 1° tout élément de E commute à tout élément de F; 2° l’homomorphisme canonique de E ⊗K\otimes_K F dans G est injectif.

Proposition 7

Soient G une algèbre sur un corps commutatif K, E et F deux sous-algèbres de G telles que tout élément de E commute à tout élément de F. Pour que E et F soient linéairement disjointes sur K, il faut et il suffit qu’il existe une base de E sur K qui soit une partie libre de G pour la structure de F-module à droite de G. Lorsqu’il en est ainsi: (i) l’homomorphisme canonique h:E⊗KF→Gh : E \otimes_K F \to G est un isomorphisme de E ⊗K\otimes_K F sur la sous-algèbre de G engendrée par E∪FE \cup F; (ii) on a E∩F=KE \cap F = K; (iii) toute partie libre de E (resp. F) sur K est une partie libre de G pour sa structure de F-module (resp. de E-module) à droite ou à gauche. La condition de l’énoncé est évidemment nécessaire, toute base de E sur K étant une base de E ⊗K\otimes_K F pour sa structure de F-module à droite (II, p. 62, cor. 1). Pour voir que la condition est suffisante, remarquons que l’image H de E ⊗K\otimes_K F par hh est l’ensemble des sommes ∑ixiyi=∑iyixi\sum_i x_i y_i = \sum_i y_i x_i dans G, avec xi∈Ex_i \in E et yi∈Fy_i \in F; si (aλ)(a_\lambda) est une base de E sur K, H est donc aussi le sous-module du F-module (à droite ou à gauche) G, engendré par (aλ)(a_\lambda). La condition de l’énoncé signifie donc qu’il existe une base (aλ)(a_\lambda) de E qui est aussi une base du F-module H; il en résulte que hh est injective. L’assertion (iii) résulte de ce que toute partie libre de E est contenue dans une base de E (II, p. 95, th. 2).

Corollaire 1

Pour que l’homomorphisme canonique de E ⊗K\otimes_K F dans G soit bijectif,* il faut et il suffit qu’il existe une base de E sur K qui soit une base du F-module (à droite ou à gauche) G.

Corollaire 2

Soient E, F deux sous-algèbres de G, de rang fini sur K, telles que tout élément de E commute à tout élément de F. Pour que E et F soient linéairement disjointes sur K, il faut et il suffit que la sous-algèbre H de G engendrée par E ∪ F soit telle que

(12)

[H:K]=[E:K].[F:K]. [H:K] = [E:K].[F:K].

En effet, cela exprime que le rang sur K de l’homomorphisme canonique surjectif h:E⊗KF→Hh : E \otimes_K F \to H est égal au rang de E⊗KFE \otimes_K F sur K, ce qui équivaut à dire que cet homomorphisme est bijectif (II, p. 101, prop. 9).

5. Produit tensoriel d’une famille infinie d’algèbres.

Soient A un anneau commutatif, et (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} une famille quelconque de A-algèbres (unifères). Pour toute partie finie J de I, notons EJE_J le produit tensoriel ⨂i∈JEi\bigotimes_{i \in J} E_i des algèbres EiE_i d’indice i∈Ji \in J; on note eie_i l’élément unité de EiE_i, et eJ=⨂i∈Jeie_J = \bigotimes_{i \in J} e_i l’élément unité de EJE_J; on note fJ,if_{J,i} l’homomorphisme canonique Ei→EJE_i \to E_J pour i∈Ji \in J (III, p. 36, prop. 5). Si J, J’ sont deux parties finies de I telles que J⊂J′J \subset J', on en déduit canoniquement (III, p. 36, prop. 5) un homomorphisme fJ′,J:EJ→EJ′f_{J',J} : E_J \to E_{J'} par la condition fJ′,J∘fJ,i=fJ′,if_{J',J} \circ f_{J,i} = f_{J',i} pour tout i∈Ji \in J. En outre l’unicité de fJ′,Jf_{J',J} entraîne que si J, J’, J'' sont trois parties finies de I telles que J⊂J′⊂J′′J \subset J' \subset J'', on a fJ′′,J=fJ′′,J′∘fJ′,Jf_{J'',J} = f_{J'',J'} \circ f_{J',J}. Autrement dit, (EJ,fJ′,J)(E_J, f_{J',J}) est un système inductif de A-algèbres dont l’ensemble d’indices est l’ensemble filtrant croissant F(I)\mathfrak{F}(I) des parties finies de I.

Définition 5

On appelle produit tensoriel de la famille de A-algèbres (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} la limite inductive E du système inductif (EJ,fJ′,J)(E_J, f_{J',J}).

Si I est fini, E s’identifie à ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i. Par abus de notation, on désigne encore E par ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i même si I est infini.

Pour toute partie finie J de I, on notera fJf_J l’homomorphisme canonique ⨂i∈JEi→⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in J} E_i \to \bigotimes_{i \in I} E_i (et on écrira fif_i au lieu de f{i}f_{\{i\}}); si ee est l’élément unité de ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i, on a donc fJ(eJ)=ef_J(e_J) = e pour tout J∈F(I)J \in \mathfrak{F}(I). Il est immédiat que si toutes les algèbres EiE_i sont commutatives, il en est de même de ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i.

Proposition 8

(i) Les homomorphismes fi:Ei→E=⨂k∈IEkf_i : E_i \to E = \bigotimes_{k \in I} E_k sont tels que pour deux indices i,ji, j tels que i≠ji \neq j, fi(xi)f_i(x_i) et fj(xj)f_j(x_j) commutent dans E quels que soient xi∈Eix_i \in E_i et xj∈Ejx_j \in E_j; en outre, E est engendrée par la réunion des sous-algèbres fi(Ei)f_i(E_i).

(ii) Soit F une A-algèbre, et, pour tout i∈Ii \in I, soit ui:Ei→Fu_i : E_i \to F un homomorphisme de A-algèbres tel que, pour i≠ji \neq j, ui(xi)u_i(x_i) et uj(xj)u_j(x_j) commutent dans F quels que soient xi∈Eix_i \in E_i et x_j \in E_j. Alors il existe un homomorphisme de A-algèbres u : E \to F et un seul tel que l’on ait ui=u∘fiu_i = u \circ f_i quel que soit i∈Ii \in I.

(i) Comme, pour toute partie finie J de I, on a fi=fJ∘fJ,if_i = f_J \circ f_{J,i}, la première assertion de (i) résulte de III, p. 36, prop. 5, en prenant J contenant i et j; la second résulte aussi de III, p. 36, prop. 5, en tenant compte de ce que E est réunion des fJ(EJ)f_J(E_J) lorsque J parcourt F(I)\mathscr{F}(I).

(ii) Pour toute partie finie J de I, il résulte de III, p. 36, prop. 5 qu’il existe un homomorphisme unique uJ:EJ→Fu_J : E_J \to F tel que uJ∘fJ,i=uiu_J \circ f_{J,i} = u_i pour tout i∈Ji \in J; on déduit aussitôt de cette propriété d’unicité que, pour J⊂J′J \subset J', on a uJ=uJ′∘fJ′,Ju_J = u_{J'} \circ f_{J',J}; autrement dit, les uJu_J forment un système inductif d’homomorphismes. Soit u=lim⁡⟶uJ:E→Fu = \lim_{\longrightarrow} u_J : E \to F; on a par définition uJ=u∘fJu_J = u \circ f_J pour toute partie finie J de I, et en particulier ui=u∘fiu_i = u \circ f_i pour tout i∈Ii \in I; l’unicité de u résulte de ces relations et du fait que les fi(Ei)f_i(E_i) engendrent l’algèbre E.

Corollaire

Soient (Ei)i∈I,(Ei′)i∈I(E_i)_{i \in I}, (E'_i)_{i \in I} deux familles de A-algèbres ayant même ensemble d’indices, et, pour tout i∈Ii \in I, soit ui:Ei→Ei′u_i : E_i \to E'_i un homomorphisme d’algèbres. Il existe alors un homomorphisme de A-algèbres et un seul u:⨂i∈IEi→⨂i∈IEi′u : \bigotimes_{i \in I} E_i \to \bigotimes_{i \in I} E'_i tel que, pour tout i∈Ii \in I, le diagramme

Ei→uiEi′fi↓↓fi′⨂i∈IEi→u⨂i∈IEi′ \begin{array}{ccc} E_i & \xrightarrow{u_i} & E'_i \\ f_i \downarrow & & \downarrow f'_i \\ \bigotimes_{i \in I} E_i & \xrightarrow{u} & \bigotimes_{i \in I} E'_i \end{array}

soit commutatif, fif_i et fi′f'_i désignant les homomorphismes canoniques.

Il suffit d’appliquer la prop. 8 aux homomorphismes fi′∘uif'_i \circ u_i.

L’homomorphisme u défini dans le cor. de la prop. 8 se note ⨂i∈Iui\bigotimes_{i \in I} u_i. Si J est une partie quelconque de I, on peut appliquer la prop. 8 à la famille (fi)i∈J(f_i)_{i \in J} des homomorphismes canoniques fi:Ei→⨂i∈IEi=Ef_i : E_i \to \bigotimes_{i \in I} E_i = E; on en déduit un homomorphisme canonique EJ→EE_J \to E, que l’on note encore fJf_J et qui, lorsque J est finie, coïncide avec l’homomorphisme noté de cette façon plus haut.

Soit maintenant (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} un élément de ∏i∈IEi\prod_{i \in I} E_i tel que la famille (xi−ei)i∈I(x_i - e_i)_{i \in I} ait un support fini H. Il est immédiat que, si J et J’ sont deux parties finies de I contenant H, on a

fJ((xi)i∈J)=fJ′((xi)i∈J′). f_J((x_i)_{i \in J}) = f_{J'}((x_i)_{i \in J'}).

On désignera par ⨂i∈Ixi\bigotimes_{i \in I} x_i la valeur commune des fJ((xi)i∈J)f_J((x_i)_{i \in J}) pour les parties finies J⊃HJ \supset H de I.

Proposition 9

Soit (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} une famille de A-algèbres, et pour chaque i∈Ii \in I, soit B une base de EiE_i telle que l’élément unité eie_i appartienne à BiB_i. Soit BB l’ensemble des éléments de la forme ⨂i∈Ixi\bigotimes_{i \in I} x_i, où (xi)(x_i) parcourt l’ensemble des éléments de ∏i∈IBi\prod_{i \in I} B_i tels que la famille (xi−ei)(x_i - e_i) ait un support fini. Alors BB est une base de l’algèbre ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i, et cette base contient l’élément unité ee.

En effet, pour toute partie finie JJ de II, soit BJB_J la base de EJ=⨂i∈JEiE_J = \bigotimes_{i \in J} E_i produit tensoriel des bases BiB_i pour i∈Ji \in J (II, p. 72). Il résulte aussitôt des définitions que BB est la réunion des fJ(BJ)f_J(B_J) lorsque JJ parcourt F(I)F(I), et que l’on a fJ′,J(BJ)⊂BJ′f_{J',J}(B_J) \subset B_{J'} lorsque J⊂J′J \subset J'; donc (BJ)(B_J) est un système inductif de parties des EJE_J et B=lim→⁡BJB = \varinjlim B_J; la conclusion résulte donc de II, p. 92, corollaire.

On dit encore que la base BB est le produit tensoriel des bases BiB_i pour i∈Ii \in I; lorsque les conditions de la prop. 9 sont satisfaites, les homomorphismes canoniques fJ:EJ→E=⨂i∈IEif_J : E_J \to E = \bigotimes_{i \in I} E_i sont injectifs pour toute partie JJ de II, car si BJB_J est la base de EJE_J produit tensoriel des BiB_i pour i∈Ji \in J, on vérifie aussitôt que la restriction de fJf_J à BJB_J est injective et applique BJB_J sur une partie de BB.

6. Lemmes de commutation

Lemme 1

Soient AA un anneau commutatif, EE une AA-algèbre, (xi)1≤i≤n(x_i)_{1 \leq i \leq n} une suite finie d’éléments de EE, (λi)1≤i≤n(\lambda_i)_{1 \leq i \leq n} une suite finie d’éléments de AA, yy un élément de EE; supposons que l’on ait

xiy=λiyxipour 1≤i≤n. x_i y = \lambda_i y x_i \quad \text{pour } 1 \leq i \leq n.
Alors on a
(x1x2…xn)y=(λ1λ2…λn)y(x1x2…xn). (x_1 x_2 \ldots x_n) y = (\lambda_1 \lambda_2 \ldots \lambda_n) y (x_1 x_2 \ldots x_n).

Le lemme étant trivial pour n=1n = 1, on raisonne par récurrence sur n≥2n \geq 2. On a

(x1x2…xn)y=(x1…xn−1)(xny)=(x1…xn−1)(λnyxn)=λn((x1…xn−1)y)xn (x_1 x_2 \ldots x_n) y = (x_1 \ldots x_{n-1}) (x_n y) = (x_1 \ldots x_{n-1}) (\lambda_n y x_n) = \lambda_n ((x_1 \ldots x_{n-1}) y) x_n
ce qui, d’après l’hypothèse de récurrence, est égal à
λn(λ1…λn−1)y(x1…xn−1)xn=(λ1…λn−1λn)y(x1…xn−1xn), \lambda_n (\lambda_1 \ldots \lambda_{n-1}) y (x_1 \ldots x_{n-1}) x_n = (\lambda_1 \ldots \lambda_{n-1} \lambda_n) y (x_1 \ldots x_{n-1} x_n),
d’où le lemme.

Lemme 2

Soient AA un anneau commutatif, EE une AA-algèbre, (xi)1≤i≤n(x_i)_{1 \leq i \leq n} et (yi)1≤i≤n(y_i)_{1 \leq i \leq n} deux suites finies de nn éléments de EE; supposons que pour 1≤j<i≤n1 \leq j < i \leq n, on ait

xiyj=λijyjxiavec λij∈A. x_i y_j = \lambda_{ij} y_j x_i \quad \text{avec } \lambda_{ij} \in A.
Alors on a
(x1x2…xn)(y1y2…yn)=(∏i>jλij)(x1y1)(x2y2)…(xnyn). (x_1 x_2 \ldots x_n) (y_1 y_2 \ldots y_n) = (\prod_{i > j} \lambda_{ij}) (x_1 y_1) (x_2 y_2) \ldots (x_n y_n).

Le lemme étant trivial pour n=1n = 1, on raisonne encore par récurrence sur nn pour n⩾2n \geqslant 2. En vertu du lemme 1, on a

(x1…xn)(y1…yn)=x1(x2…xn)y1(y2…yn)==(∏i>1λi1)(x1y1)(x2…xn)(y2…yn) (x_1 \ldots x_n)(y_1 \ldots y_n) = x_1(x_2 \ldots x_n)y_1(y_2 \ldots y_n) = = (\prod_{i > 1} \lambda_{i1})(x_1y_1)(x_2 \ldots x_n)(y_2 \ldots y_n)
et il suffit alors d’appliquer l’hypothèse de récurrence pour obtenir (16).

Pour toute famille λ=(λij)\lambda = (\lambda_{ij}) d’éléments de A\mathbf{A}, avec 1≤j<i≤n1 \leq j < i \leq n, et pour toute permutation σ∈Sn\sigma \in \mathfrak{S}_n, on pose

εσ(λ)=∏i>j,σ−1(i)<σ−1(j)λij=∏i<j,σ(i)>σ(j)λσ(i),σ(j). \varepsilon_\sigma(\lambda) = \prod_{i > j, \sigma^{-1}(i) < \sigma^{-1}(j)} \lambda_{ij} = \prod_{i < j, \sigma(i) > \sigma(j)} \lambda_{\sigma(i), \sigma(j)}.
On observera que, lorsque A=Z\mathbf{A} = \mathbf{Z} et λij=−1\lambda_{ij} = -1 pour tout couple (i,j)(i, j) tel que 1≤j<i≤n1 \leq j < i \leq n, εσ(λ)\varepsilon_\sigma(\lambda) n’est autre que la signature εσ\varepsilon_\sigma de la permutation σ\sigma (I, p. 62).

Lemme 3

Soient A\mathbf{A} un anneau commutatif, E\mathbf{E} une A\mathbf{A}-algèbre, (xi)1≤i≤n(x_i)_{1 \leq i \leq n} une suite finie d’éléments de E\mathbf{E}, et supposons que, pour tout couple (i,j)(i, j) d’entiers tel que 1≤j<i<n1 \leq j < i < n, on ait*

xixj=λijxjxiavec λij∈A. x_i x_j = \lambda_{ij} x_j x_i \qquad \text{avec } \lambda_{ij} \in \mathbf{A}.
Alors, pour toute permutation σ∈Sn\sigma \in \mathfrak{S}_n, on a
xσ(1)xσ(2)…xσ(n)=εσ(λ)x1x2…xn. x_{\sigma(1)} x_{\sigma(2)} \ldots x_{\sigma(n)} = \varepsilon_\sigma(\lambda) x_1 x_2 \ldots x_n.
Le lemme est trivial pour n=1n = 1 et n=2n = 2; procédons par récurrence sur nn pour n≥3n \geq 3. Si σ(n)=n\sigma(n) = n, la relation (19) résulte de l’hypothèse de récurrence. Supposons donc σ(n)=k,k≠n\sigma(n) = k, k \neq n, et soit τ\tau la permutation de {1,n}\{1, n\} définie par
{τ(i)=ipour i<kτ(i)=i+1pour k≤i<nτ(n)=k. \begin{cases} \tau(i) = i & \text{pour } i < k \\ \tau(i) = i + 1 & \text{pour } k \leq i < n \\ \tau(n) = k. \end{cases}
Soit π=τ−1∘σ\pi = \tau^{-1} \circ \sigma; la permutation π\pi laisse fixe nn; on a σ=τ∘π\sigma = \tau \circ \pi, et par suite, si on pose yi=xτ(i)y_i = x_{\tau(i)}, on a yπ(i)=xσ(i)y_{\pi(i)} = x_{\sigma(i)}. Si i≠ni \neq n et j≠nj \neq n, les relations π(i)>π(j)\pi(i) > \pi(j) et σ(i)>σ(j)\sigma(i) > \sigma(j) sont équivalentes (puisque τ\tau est une application strictement croissante de {1,n−1}\{1, n - 1\} dans {1,n}\{1, n\}). Pour i≠n,j≠ni \neq n, j \neq n et σ(i)>σ(j)\sigma(i) > \sigma(j), on a
yπ(i)yπ(j)=xσ(i)xσ(j)=λσ(i),σ(j)xσ(j)xσ(i)=λσ(i),σ(j)yπ(j)yπ(i) y_{\pi(i)} y_{\pi(j)} = x_{\sigma(i)} x_{\sigma(j)} = \lambda_{\sigma(i), \sigma(j)} x_{\sigma(j)} x_{\sigma(i)} = \lambda_{\sigma(i), \sigma(j)} y_{\pi(j)} y_{\pi(i)}
d’où, par l’hypothèse de récurrence (compte tenu du fait que π(n)=n\pi(n) = n) :
yπ(1)yπ(2)…yπ(n)=(∏i<j<n,σ(i)>σ(j)λσ(i),σ(j))y1y2…yn y_{\pi(1)} y_{\pi(2)} \ldots y_{\pi(n)} = \left( \prod_{i < j < n, \sigma(i) > \sigma(j)} \lambda_{\sigma(i), \sigma(j)} \right) y_1 y_2 \ldots y_n
c’est-à-dire
xσ(1)xσ(2)…xσ(n)=(∏i<j<n,σ(i)>σ(j)λσ(i),σ(j))xτ(1)…xτ(n). x_{\sigma(1)} x_{\sigma(2)} \ldots x_{\sigma(n)} = \left( \prod_{i < j < n, \sigma(i) > \sigma(j)} \lambda_{\sigma(i), \sigma(j)} \right) x_{\tau(1)} \ldots x_{\tau(n)}.

Or, on a

xτ(1)⋯xτ(n)=x1⋯xk−1xk+1⋯xnxk, x_{\tau(1)} \cdots x_{\tau(n)} = x_1 \cdots x_{k-1} x_{k+1} \cdots x_n x_k,

et ceci, d’après le lemme 1 (III, p. 44), est égal à

(21)(21)
(∏j>kλjk)x1…xn=(∏σ(i)>σ(n)λσ(i),σ(n))x1…xn. \left( \prod_{j > k} \lambda_{jk} \right) x_1 \ldots x_n = \left( \prod_{\sigma(i) > \sigma(n)} \lambda_{\sigma(i), \sigma(n)} \right) x_1 \ldots x_n.

Finalement, (20) et (21) donnent

xσ(1)⋯xσ(n)=α⋅x1…xn x_{\sigma(1)} \cdots x_{\sigma(n)} = \alpha \cdot x_1 \ldots x_n

avec

α=(∏i<j<n,σ(i)>σ(j)λσ(i),σ(j))⋅(∏i<n,σ(i)>σ(n)λσ(i),σ(n)) \alpha = \left( \prod_{i < j < n, \sigma(i) > \sigma(j)} \lambda_{\sigma(i), \sigma(j)} \right) \cdot \left( \prod_{i < n, \sigma(i) > \sigma(n)} \lambda_{\sigma(i), \sigma(n)} \right)
=∏i<j,σ(i)>σ(j)λσ(i),σ(j)=εσ(λ) = \prod_{i < j, \sigma(i) > \sigma(j)} \lambda_{\sigma(i), \sigma(j)} = \varepsilon_\sigma(\lambda)

ce qui achève la démonstration du lemme 3.

7. Produit tensoriel d’algèbres graduées relativement à des facteurs de commutation

Définition 6

Soit (Δi)i∈I(\Delta_i)_{i \in I} une famille finie de monoïdes commutatifs, notés additives ment. On appelle système de facteurs de commutation sur les Δi\Delta_i, à valeurs dans un anneau commutatif A\mathbf{A}, un système d’applications εij:Δi×Δj→A\varepsilon_{ij} : \Delta_i \times \Delta_j \to \mathbf{A}, où i∈I,j∈I,i≠ji \in I, j \in I, i \neq j, vérifiant les conditions suivantes:

(22)

εij(αi+αi′,βj)=εij(αi,βj)εij(αi′,βj) \varepsilon_{ij}(\alpha_i + \alpha'_i, \beta_j) = \varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) \varepsilon_{ij}(\alpha'_i, \beta_j)
(23)
εij(αi,βj+βj′)=εij(αi,βj)εij(αi,βj′) \varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j + \beta'_j) = \varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) \varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta'_j)
(24)
εij(αi,βj)εji(βj,αi)=1, \varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) \varepsilon_{ji}(\beta_j, \alpha_i) = 1,

quels que soient αi,αi′\alpha_i, \alpha'_i dans Δi\Delta_i, βj,βj′\beta_j, \beta'_j dans Δj\Delta_j.

Si on munit I d’une structure d’ordre total et si les Δi\Delta_i sont des groupes, on définit un système de facteurs de commutation sur les Δi\Delta_i en prenant pour tout couple (i,j)(i, j) tel que i<ji < j une application Z\mathbf{Z}-bilinéaire quelconque εij\varepsilon_{ij} de Δi×Δj\Delta_i \times \Delta_j dans le Z\mathbf{Z}-module (multiplicatif) A∗\mathbf{A}^* des éléments inversibles de l’anneau A\mathbf{A}, puis en posant εji(βj,αi)=(εij(αi,βj))−1\varepsilon_{ji}(\beta_j, \alpha_i) = (\varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j))^{-1} pour i<ji < j.

On notera que, puisque les εij(αi,βj)\varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) sont inversibles, on a

εij(0,βj)=εij(αi,0)=1, \varepsilon_{ij}(0, \beta_j) = \varepsilon_{ij}(\alpha_i, 0) = 1,

en vertu de (22) et (23).

Exemple 1

Le système de facteurs de commutation trivial est formé des εij\varepsilon_{ij} tels que εij(αi,βj)=1\varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) = 1 quels que soient i,ji, j, αi∈Δi\alpha_i \in \Delta_i, βj∈Δj\beta_j \in \Delta_j.

Exemple 2

Si on prend A=Z\mathbf{A} = \mathbf{Z} et Δi=Z\Delta_i = \mathbf{Z} pour tout i∈Ii \in I, on a un système de facteurs de commutation en prenant εij(αi,βj)=(−1)αiβj\varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) = (-1)^{\alpha_i \beta_j}. On notera que ce nombre ne dépend que des parités de αi\alpha_i et βj\beta_j, et les εij\varepsilon_{ij} peuvent donc être considérés comme un système de facteurs de commutation lorsque certains des Δi\Delta_i sont égaux à Z/2Z\mathbf{Z}/2\mathbf{Z}, les autres à Z\mathbf{Z}.

Ces deux exemples sont les cas les plus fréquents que l’on rencontre dans les applications.

Proposition 10

Soient A un anneau commutatif, (Δi)i∈I(\Delta_i)_{i \in I} une famille finie de monoïdes commutatifs, notés additivement; pour chaque i∈Ii \in I, soit EiE_i une A-algèbre graduée de type Δi\Delta_i. Enfin, soit (εij)(\varepsilon_{ij}) un système de facteurs de commutation sur les Δi\Delta_i, à valeurs dans A. Il existe alors une A-algèbre graduée E de type Δ=∏i∈IΔi\Delta = \prod_{i \in I} \Delta_i et, pour chaque i∈Ii \in I, un homomorphisme d’algèbres hi:Ei→Eh_i : E_i \to E, ayant les propriétés suivantes:

(i) Si φi:Δi→Δ\varphi_i : \Delta_i \to \Delta est l’homomorphisme canonique, alors hih_i est un homomorphisme gradué (II, p. 166), autrement dit, on a hi(Eiαi)⊂Eφi(αi)h_i(E_i^{\alpha_i}) \subset E^{\varphi_i(\alpha_i)}, en notant (Eiαi)(E_i^{\alpha_i}) et (Eα)(E^{\alpha}) les graduations respectives de EiE_i et de EE.

(ii) Si i≠ji \neq j et si xix_i (resp. xjx_j) est un élément de EiE_i (resp. EjE_j) homogène de degré αi∈Δi\alpha_i \in \Delta_i (resp. βj∈Δj\beta_j \in \Delta_j), alors on a

hi(xi)hj(xj)=εij(αi,βj)hj(xj)hi(xi). h_i(x_i)h_j(x_j) = \varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j)h_j(x_j)h_i(x_i).

(iii) Pour toute A-algèbre F et tout système d’homomorphismes fi:Ei→Ff_i : E_i \to F vérifiant les conditions

fi(xi)fj(xj)=εij(αi,βj)fj(xj)fi(xi) f_i(x_i)f_j(x_j) = \varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j)f_j(x_j)f_i(x_i)

lorsque i,j,xi,xj,αi,βji, j, x_i, x_j, \alpha_i, \beta_j ont les mêmes significations que dans (ii), alors il existe un homomorphisme d’algèbres f:E→Ff : E \to F et un seul, tel que fi=f∘hif_i = f \circ h_i pour tout i∈Ii \in I. En outre, le A-module sous-jacent à E est le produit tensoriel ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i.

Considérons le A-module E=⨂i∈IEiE = \bigotimes_{i \in I} E_i; il s’identifie à la somme directe des sous-modules EαE^{\alpha}, où, pour tout α=(αi)∈Δ\alpha = (\alpha_i) \in \Delta, on pose Eα=⨂i∈IEiαiE^{\alpha} = \bigotimes_{i \in I} E_i^{\alpha_i}; les EαE^{\alpha} forment donc sur le A-module E une graduation de type Δ\Delta. Nous allons définir sur E une structure de A-algèbre graduée de type Δ\Delta. Pour cela, munissons I d’une structure d’ordre total; pour tout couple d’éléments α=(αi),β=(βi)\alpha = (\alpha_i), \beta = (\beta_i) de Δ\Delta, il s’agit d’abord de définir une application A-bilinéaire de Eα×EβE^{\alpha} \times E^{\beta} dans Eα+βE^{\alpha + \beta}, ou encore une application A-linéaire mαβm_{\alpha \beta} de Eα⊗AEβE^{\alpha} \otimes_A E^{\beta} dans Eα+βE^{\alpha + \beta}. Nous définirons mαβm_{\alpha \beta} par la condition

mαβ((⨂i∈Ixi)⊗(⨂i∈Iyi))=ε(α,β)⨂i∈I(xiyi) m_{\alpha \beta}((\bigotimes_{i \in I} x_i) \otimes (\bigotimes_{i \in I} y_i)) = \varepsilon(\alpha, \beta) \bigotimes_{i \in I} (x_i y_i)

pour xi∈Eiαi,yi∈Eiβix_i \in E_i^{\alpha_i}, y_i \in E_i^{\beta_i}, où l’on a posé

ε(α,β)=∏i>jεij(αi,βj). \varepsilon(\alpha, \beta) = \prod_{i > j} \varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j).

En effet, le second membre de (27) appartient évidemment à Eα+βE^{\alpha + \beta}, et l’application (x1,…,xn,y1,…,yn)↦ε(α,β)⨂i∈I(xiyi)(x_1, \ldots, x_n, y_1, \ldots, y_n) \mapsto \varepsilon(\alpha, \beta) \bigotimes_{i \in I} (x_i y_i) est A-multilinéaire dans le produit des EiαiE_i^{\alpha_i} et des EiβiE_i^{\beta_i} (1≤i≤n1 \leq i \leq n). Il s’agit ensuite de prouver que la multiplication ainsi définie sur EE est associative; or, si γ=(γi)\gamma = (\gamma_i) est un troisième élément de Δ\Delta, et zi∈Eiγiz_i \in E_i^{\gamma_i} pour 1≤i≤n1 \leq i \leq n, on a

((⨂ixi)(⨂iyi))(⨂izi)=ε(α+β,γ)ε(α,β)⨂i(xiyizi) ((\bigotimes_i x_i)(\bigotimes_i y_i))(\bigotimes_i z_i) = \varepsilon(\alpha + \beta, \gamma) \varepsilon(\alpha, \beta) \bigotimes_i (x_i y_i z_i)
(⨂ixi)((⨂iyi)(⨂izi))=ε(α,β+γ)ε(β,γ)⨂i(xiyizi) (\bigotimes_i x_i)((\bigotimes_i y_i)(\bigotimes_i z_i)) = \varepsilon(\alpha, \beta + \gamma) \varepsilon(\beta, \gamma) \bigotimes_i (x_i y_i z_i)
et tout revient à vérifier l’identité
ε(α+β,γ)ε(α,β)=ε(α,β+γ)ε(β,γ). \varepsilon(\alpha + \beta, \gamma) \varepsilon(\alpha, \beta) = \varepsilon(\alpha, \beta + \gamma) \varepsilon(\beta, \gamma).
Mais cette dernière résulte aussitôt des relations
ε(α+β,γ)=ε(α,γ)ε(β,γ) \varepsilon(\alpha + \beta, \gamma) = \varepsilon(\alpha, \gamma) \varepsilon(\beta, \gamma)
ε(α,β+γ)=ε(α,β)ε(α,γ) \varepsilon(\alpha, \beta + \gamma) = \varepsilon(\alpha, \beta) \varepsilon(\alpha, \gamma)
elles-mêmes conséquences immédiates de la définition (28) et de (22) et (23) (III, p. 46).

Si, pour tout i∈Ii \in I, eie_i désigne l’élément unité de EiE_i, on sait que eie_i est homogène de degré 0 (III, p. 30), donc e=⨂i∈Ieie = \bigotimes_{i \in I} e_i est homogène de degré 0, et il résulte de (27), (28) (III, p. 47) et des relations εij(αi,0)=εij(0,βj)=1\varepsilon_{ij}(\alpha_i, 0) = \varepsilon_{ij}(0, \beta_j) = 1 que ee est élément unité de EE, ce qui achève de définir sur EE la structure de A-algèbre graduée cherchée. On prendra ensuite hi(xi)=xi⊗⨂j≠iejh_i(x_i) = x_i \otimes \bigotimes_{j \neq i} e_j; pour vérifier que hi(xixi′)=hi(xi)hi(xi′)h_i(x_i x'_i) = h_i(x_i) h_i(x'_i) pour xi,xi′x_i, x'_i dans EiE_i, on peut se borner au cas où xix_i et xi′x'_i sont homogènes, et alors cette relation découle aussitôt de (27) (III, p. 47) et des relations εij(αi,0)=εij(0,βj)=1\varepsilon_{ij}(\alpha_i, 0) = \varepsilon_{ij}(0, \beta_j) = 1; ces mêmes relations et (24) (III, p. 46) prouvent en outre que les hih_i satisfont aux conditions (i) et (ii) de l’énoncé, et que l’on a

⨂i∈Ixi=∏i∈Ihi(xi) \bigotimes_{i \in I} x_i = \prod_{i \in I} h_i(x_i)
où le second membre est le produit de la séquence (hi(xi))i∈I(h_i(x_i))_{i \in I} dans EE pour la structure d’ordre total considérée sur II (I, p. 3) (il suffit de raisonner par récurrence sur le nombre des xix_i (supposés homogènes) distincts des eie_i).

Reste à vérifier la condition (iii); notons que l’application (xi)i∈I↦∏i∈Ifi(xi)(x_i)_{i \in I} \mapsto \prod_{i \in I} f_i(x_i), où le second membre est le produit de la séquence (fi(xi))i∈I(f_i(x_i))_{i \in I} pour l’ordre total choisi sur II, est A-multilinéaire. Il existe donc une application A-linéaire et une seule f:E→Ff : E \to F telle que

f(⨂i∈Ixi)=∏i∈Ifi(xi). f(\bigotimes_{i \in I} x_i) = \prod_{i \in I} f_i(x_i).
Il est clair que f(e)f(e) est l’élément unité de FF et que f∘hi=fif \circ h_i = f_i; pour voir que ff est un homomorphisme d’algèbres, autrement dit que f(x)f(y)=f(xy)f(x)f(y) = f(xy) pour x,yx, y dans EE, on peut se borner, par linéarité, au cas où x=⨂i∈Ixi,y=⨂i∈Iyi,xix = \bigotimes_{i \in I} x_i, y = \bigotimes_{i \in I} y_i, x_i (resp. yiy_i) étant homogène de degré αi\alpha_i (resp. βi\beta_i) pour tout i∈Ii \in I. La relation à vérifier se réduit alors, compte tenu de (27) (III, p. 47), à
(∏i∈Ifi(xi))(∏i∈Ifi(yi))=ε(α,β)∏i∈I(fi(xi)fi(yi)). \left( \prod_{i \in I} f_i(x_i) \right) \left( \prod_{i \in I} f_i(y_i) \right) = \varepsilon(\alpha, \beta) \prod_{i \in I} (f_i(x_i) f_i(y_i)).
Mais compte tenu des relations (26) (III, p. 47), cela est une conséquence du lemme 2 de III, p. 44.

Il est clair que l’algèbre EE et l’application canonique ψ:⨂i∈IEi→E\psi : \bigotimes_{i \in I} E_i \to E constituent une solution du problème d’application universelle (E, IV, p. 23), où Σ\Sigma est l’espèce de structure de A-algèbre, et les α\alpha-applications les applications ∏ifi\prod_i f_i de ∏iEi\prod_i E_i dans une A-algèbre, vérifiant les conditions (26) de III, p. 47.

Pour un ordre total fixé sur II, nous dirons que l’algèbre graduée EE définie dans la démonstration de la prop. 10 est un ε\varepsilon-*produit tensoriel gradué de type* Δ\Delta de la famille (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} d’algèbres graduées de types Δi\Delta_i, et nous le noterons ε⨂i∈IEi\varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i (s’il n’y a pas de confusion possible sur l’ordre de II); nous noterons de même ε⨂i∈Ifi\varepsilon \bigotimes_{i \in I} f_i l’homomorphisme f:E→Ff : E \to F défini dans la démonstration de la prop. 10. Les homomorphismes hih_i sont dits canoniques. On écrit aussi eG⊗n^e G^{\otimes n} lorsque I={1,n}I = \{1, n\} et que toutes les EiE_i sont égales à une même algèbre GG.

Remarque 1

On retrouve le produit tensoriel d’algèbres défini dans III, p. 34 (muni en outre de la graduation produit tensoriel de celles de ses facteurs) lorsque l’on prend εij(αi,βj)=1\varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) = 1 quels que soient i,j,αii, j, \alpha_i et βj\beta_j.

Remarque 2

Supposons que tous les Δi\Delta_i soient égaux à Z\mathbf{Z}, et posons εij(αi,βj)=(−1)αiβj\varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) = (-1)^{\alpha_i \beta_j}; le ε\varepsilon-produit tensoriel ε⨂i∈IEi\varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i correspondant à ce système de facteurs de commutation est alors appelé le produit tensoriel gauche des algèbres graduées EiE_i de type Z\mathbf{Z}, et se note g⨂i∈IEi^g \bigotimes_{i \in I} E_i (ou E g⨂AFE \ ^g \bigotimes_A F pour deux algèbres, ou gG⊗n^g G^{\otimes n} au lieu de eG⊗n^e G^{\otimes n}).

Corollaire 1

Avec les notations de la prop. 10 (III, p. 48), supposons en outre que F soit une A-algèbre graduée de type Δ\Delta, et que chaque fif_i soit un homomorphisme d’algèbres graduées relatif à φi:Δi→Δ\varphi_i : \Delta_i \to \Delta; alors f=ε⨂i∈Ifif = \varepsilon \bigotimes_{i \in I} f_i est un homomorphisme d’algèbres graduées.

Cela résulte aussitôt de la définition de ff et du fait que ∑i∈Iφi(αi)=(αi)\sum_{i \in I} \varphi_i(\alpha_i) = (\alpha_i) par définition des φi\varphi_i.

On voit donc que (E,ψ)(E, \psi) est aussi solution d’un second problème d’application universelle, où Σ\Sigma est cette fois l’espèce de structure de A-algèbre graduée de type Δ\Delta, les morphismes étant les homomorphismes d’algèbres graduées de type Δ\Delta, et les α\alpha-applications les applications ∏ifi\prod_i f_i, où en plus des conditions (26) de III, p. 47, on suppose que fif_i est un homomorphisme d’algèbres graduées relatif à φi\varphi_i.

Corollaire 2

Soient (Ei)i∈I,(Fi)i∈I(E_i)_{i \in I}, (F_i)_{i \in I} deux familles finies de AA-algèbres, EiE_i et FiF_i étant graduées de type Δi\Delta_i pour tout i∈Ii \in I. Pour chaque i∈Ii \in I, soit gi:Ei→Fig_i : E_i \to F_i un homomorphisme d’algèbres graduées de type Δi\Delta_i. Alors, si hi:Ei→ε⨂i∈IEih_i : E_i \to \varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i et hi′:Fi→ε⨂i∈IFih'_i : F_i \to \varepsilon \bigotimes_{i \in I} F_i sont les homomorphismes canoniques, il existe un homomorphisme de AA-algèbres graduées de type Δ\Delta et un seul, g:ε⨂i∈IEi→ε⨂i∈IFig : \varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i \to \varepsilon \bigotimes_{i \in I} F_i tel que g∘hi=hi′∘gig \circ h_i = h'_i \circ g_i pour tout i∈Ii \in I. En outre, si chaque gig_i est bijectif, il en est de même de gg.

Il suffit d’appliquer le cor. 1 aux fi=hi′∘gif_i = h'_i \circ g_i, en remarquant que les conditions (26) (III, p. 47) découlent alors des relations (25) (III, p. 47) appliquées aux hi′h'_i.

On notera encore (si aucune confusion n’en résulte) ε⨂igi\varepsilon \bigotimes_i g_i l’homomorphisme défini dans le cor. 2; si pour chaque i∈Ii \in I, GiG_i est une troisième AA-algèbre graduée de type Δi\Delta_i, et gi′:Fi→Gig'_i : F_i \to G_i un homomorphisme d’algèbres graduées, on a

(ε⨂igi′)∘(ε⨂igi)=ε⨂i(gi′∘gi) (\varepsilon \bigotimes_i g'_i) \circ (\varepsilon \bigotimes_i g_i) = \varepsilon \bigotimes_i (g'_i \circ g_i)
comme il résulte aussitôt de (30) (III p. 48).

Lorsqu’il s’agit du produit tensoriel gauche d’algèbres graduées de type Z\mathbf{Z}, on écrit ε⨂ifi\varepsilon \bigotimes_i f_i au lieu de ε⨂ifi\varepsilon \bigotimes_i f_i pour des homomorphismes fi:Ei→Fif_i : E_i \to F_i d’algèbres graduées de type Z\mathbf{Z}; quand I={1,2}I = \{1, 2\}, on écrit aussi f1ε⊗f2f_1 \varepsilon \otimes f_2 cet homomorphisme; quand I={1,n}I = \{1, n\}, que tous les EiE_i (resp. FiF_i) sont égaux et tous les fif_i égaux à un même homomorphisme ff, on écrit εf⊗n\varepsilon f^{\otimes n}.

Remarque

Dans la démonstration de la prop. 10 (III, p. 47), on s’est servi d’une relation d’ordre total sur II pour définir une structure d’algèbre sur le produit tensoriel ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i des AA-modules EiE_i. Si l’on change la relation d’ordre sur II, on trouve une autre structure multiplicative sur ⨂i∈IEi\bigotimes_{i \in I} E_i, mais la nouvelle algèbre ainsi obtenue est canoniquement isomorphe à la précédente, puisque l’une et l’autre sont solutions du même problème d’application universelle. Par exemple, lorsque I={1,2}I = \{1, 2\}, l’isomorphisme canonique de l’algèbre E1ε⊗AE2E_1 \varepsilon \otimes_A E_2 sur l’algèbre E2ε⊗AE1E_2 \varepsilon \otimes_A E_1 transforme x1⊗x2x_1 \otimes x_2 en ε2,1(α,β)x2⊗x1\varepsilon_{2,1}(\alpha, \beta)x_2 \otimes x_1, pour x1x_1 homogène de degré α\alpha et x2x_2 homogène de degré β\beta.

Soit JJ une partie de II, et, pour chaque i∈Ji \in J, considérons l’homomorphisme canonique hi:Ei→ε⨂i∈IEi=Eh_i : E_i \to \varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i = E. En vertu des relations (25) de III, p. 47, on déduit canoniquement (par la prop. 10 de III, p. 47) de ces homomorphismes un homomorphisme canonique h:E′=ε⨂i∈JEi→Eh : E' = \varepsilon \bigotimes_{i \in J} E_i \to E tel que pour tout i∈Ji \in J, hi′=h∘hih'_i = h \circ h_i, hi′h'_i étant l’homomorphisme canonique Ei→E′E_i \to E'. Si l’on prend sur JJ l’ordre total induit par celui choisi sur II, on a

h(⨂i∈Jxi)=∏i∈Ihi(xi)=⨂i∈Ixi′ h(\bigotimes_{i \in J} x_i) = \prod_{i \in I} h_i(x_i) = \bigotimes_{i \in I} x'_i

où le second membre est le produit de la séquence (hi(xi))i∈J(h_i(x_i))_{i \in J}, et où dans le troisième membre, xi′=xix'_i = x_i pour i∈Ji \in J, xi′=eix'_i = e_i pour i∉Ji \notin J.

Proposition 11 (« associativité » du ε\varepsilon-produit tensoriel). — *Avec les notations de la prop. 10 (III, p. 47), soit (Jλ)λ∈L(J_\lambda)_{\lambda \in L} une partition de II, et posons Δλ′=∏i∈JλΔi\Delta'_\lambda = \prod_{i \in J_\lambda} \Delta_i pour tout λ∈L\lambda \in L. Soit Eλ′E'_\lambda un ε\varepsilon-produit tensoriel gradué de type Δλ′\Delta'_\lambda de la famille (Ei)i∈Jλ(E_i)_{i \in J_\lambda} (pour un ordre total choisi sur JλJ_\lambda). D’autre part, pour λ,μ\lambda, \mu dans LL et λ≠μ\lambda \neq \mu, posons, pour αλ′=(αi)i∈Jλ\alpha'_\lambda = (\alpha_i)_{i \in J_\lambda}, βμ′=(βj)j∈Jμ\beta'_\mu = (\beta_j)_{j \in J_\mu},

ελμ′(αλ′,βμ′)=∏i∈Jλ,j∈Jμεij(αi,βj). \varepsilon'_{\lambda \mu}(\alpha'_\lambda, \beta'_\mu) = \prod_{i \in J_\lambda, j \in J_\mu} \varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j).

Alors (ελμ′)(\varepsilon'_{\lambda \mu}) est un système de facteurs de commutation sur les Δλ′\Delta'_\lambda à valeurs dans AA, et il existe un homomorphisme et un seul d’algèbres graduées de type Δ\Delta, v:ε′⨂λ∈LEλ′→ε⨂i∈IEiv : \varepsilon' \bigotimes_{\lambda \in L} E'_\lambda \to \varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i, tel que

v(⨂λ∈L(⨂i∈Jλxi))=⨂i∈Ixi v\left( \bigotimes_{\lambda \in L} \left( \bigotimes_{i \in J_\lambda} x_i \right) \right) = \bigotimes_{i \in I} x_i

pour tout (xi)∈∏i∈IEi(x_i) \in \prod_{i \in I} E_i, pourvu que l’on prenne sur II l’ordre total qui induit sur chaque JλJ_\lambda l’ordre total choisi, et qui est tel que pour λ<μ\lambda < \mu dans LL, i∈Jλi \in J_\lambda et j∈Jμj \in J_\mu, on ait i<ji < j.

Le fait que les ελμ′\varepsilon'_{\lambda \mu} forment un système de facteurs de commutation est trivial. Soient hi,λ:Ei→Eλ′h_{i,\lambda} : E_i \to E'_\lambda, hλ′:Eλ′→ε′⨂λ∈LEλ′h'_\lambda : E'_\lambda \to \varepsilon' \bigotimes_{\lambda \in L} E'_\lambda les homomorphismes canoniques (pour λ∈L,i∈Jλ\lambda \in L, i \in J_\lambda), et posons hi′′=hλ′∘hi,λh''_i = h'_\lambda \circ h_{i,\lambda}; il suffira, en vertu de l’unicité de la solution d’un problème d’application universelle, de montrer que ε′⨂λ∈LEλ′\varepsilon' \bigotimes_{\lambda \in L} E'_\lambda et les hi′′h''_i vérifient les conditions de la prop. 10 (III, p. 47). Or, pour tout λ∈L\lambda \in L, soit fλ′:Eλ′→Ff'_\lambda : E'_\lambda \to F l’unique homomorphisme d’algèbres tel que fλ′∘hi,λ=fif'_\lambda \circ h_{i,\lambda} = f_i pour tout i∈Jλi \in J_\lambda. Montrons que, pour λ≠μ\lambda \neq \mu, αλ′=(αi)i∈Jλ\alpha'_\lambda = (\alpha_i)_{i \in J_\lambda}, βμ′=(βj)j∈Jμ\beta'_\mu = (\beta_j)_{j \in J_\mu}, on a

fλ′(xλ′)fμ′(xμ′)=ελμ′(αλ′,βμ′)fμ′(xμ′)fλ′(xλ′) f'_\lambda(x'_\lambda) f'_\mu(x'_\mu) = \varepsilon'_{\lambda \mu}(\alpha'_\lambda, \beta'_\mu) f'_\mu(x'_\mu) f'_\lambda(x'_\lambda)

pour xλ′∈Eλ′x'_\lambda \in E'_\lambda (resp. xμ′∈Eμ′x'_\mu \in E'_\mu) homogène de degré αλ′\alpha'_\lambda (resp. βμ′\beta'_\mu); il suffit, par linéarité, de le voir lorsque xλ′=⨂i∈Jλxix'_\lambda = \bigotimes_{i \in J_\lambda} x_i, xμ′=⨂j∈Jμxjx'_\mu = \bigotimes_{j \in J_\mu} x_j, xix_i (resp. xjx_j) étant homogène de degré αi\alpha_i (resp. βj\beta_j) dans EiE_i (resp. EjE_j) pour i∈Jλ,j∈Jμi \in J_\lambda, j \in J_\mu. Mais cela résulte de la formule (30) (III, p. 48) qui définit les fλ′f'_\lambda, et du lemme 3 de III, p. 45, compte tenu de l’hypothèse (26) (III, p. 47) et de la définition (32). Il y a donc un homomorphisme d’algèbres et un seul f:ε′⨂λ∈LEλ′→Ff : \varepsilon' \bigotimes_{\lambda \in L} E'_\lambda \to F tel que f∘hλ′=fλ′f \circ h'_\lambda = f'_\lambda pour tout λ∈L\lambda \in L; d’où f∘hi′′=fif \circ h''_i = f_i pour tout i∈Ii \in I, et l’unicité de ff est triviale.

8. Produit tensoriel d’algèbres graduées de mêmes types

Les hypothèses de III, p. 47, prop. 10 étant supposées vérifiées, supposons en outre que tous les Δi\Delta_i soient égaux à un même monoïde commutatif Δ0\Delta_0; on peut alors considérer sur le ε\varepsilon-produit tensoriel ε⨂i∈IEi\varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i la graduation totale de type Δ0\Delta_0, associée à la graduation de type Δ=Δ0I\Delta = \Delta_0^I sur cette algèbre (II, p. 164); nous dirons que ε⨂i∈IEi\varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i, munie de cette graduation, est un ε\varepsilon-produit tensoriel gradué de type Δ0\Delta_0 de la famille (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} d’algèbres graduées de type Δ0\Delta_0.

Conservant toujours les notations de la prop. 10 de III, p. 47, supposons que F soit aussi une A-algèbre graduée de type Δ0\Delta_0 et que les fif_i soient des homomorphismes d’algèbres graduées de type Δ0\Delta_0. Alors f:ε⨂i∈IEi→Ff : \varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i \to F est aussi un homomorphisme d’algèbres graduées de type Δ0\Delta_0: il résulte en effet de la formule (30) (III, p. 48) que si xix_i est homogène et de degré αi∈Δ0\alpha_i \in \Delta_0, ⨂i∈Ixi\bigotimes_{i \in I} x_i et ∏i∈Ifi(xi)\prod_{i \in I} f_i(x_i) sont tous deux homogènes de degré ∑i∈Iαi∈Δ0\sum_{i \in I} \alpha_i \in \Delta_0.

On peut donc dire que ε⨂i∈IEi\varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i, muni de la graduation totale de type Δ0\Delta_0, constitue, avec l’application canonique ψ\psi, une solution d’un troisième problème d’application universelle, où Σ\Sigma est l’espèce de structure de A-algèbre graduée de type Δ0\Delta_0, les morphismes les homomorphismes d’algèbres graduées de type Δ0\Delta_0, et les α\alpha-applications les applications ∏ifi\prod_i f_i où, en plus des conditions (26) (de III, p. 47), on suppose que chaque fif_i est un homomorphisme d’algèbres graduées de type Δ0\Delta_0.

Pour toute partie J de I, l’homomorphisme canonique ε⨂i∈JEi→ε⨂i∈IEi\varepsilon \bigotimes_{i \in J} E_i \to \varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i (III, p. 50) est, dans le cas actuel, un homomorphisme d’algèbres graduées de type Δ0\Delta_0, comme il résulte de ce qui précède.

Proposition 12 (« associativité » du ε\varepsilon-produit tensoriel d’algèbres graduées de mêmes types)

Avec les notations de III, p. 47, prop. 10, supposons que tous les Δi\Delta_i soient égaux à un même monoïde Δ0\Delta_0; soit (Jλ)λ∈L(J_\lambda)_{\lambda \in L} une partition de I. Avec les notations de la prop. 11 de III, p. 51, supposons que le second membre de la formule (32) (III, p. 51) ne dépende que des sommes αλ′′=∑i∈Jλαi,βμ′′=∑j∈Jμβj\alpha''_\lambda = \sum_{i \in J_\lambda} \alpha_i, \beta''_\mu = \sum_{j \in J_\mu} \beta_j, pour tout couple (λ,μ)(\lambda, \mu) d’indices distincts, tout αλ′∈Δλ′\alpha'_\lambda \in \Delta'_\lambda et tout βμ′∈Δμ′\beta'_\mu \in \Delta'_\mu; désignons par ελμ′′(αλ′′,βμ′′)\varepsilon''_{\lambda \mu}(\alpha''_\lambda, \beta''_\mu) le second membre de (32). Alors (ελμ′′)(\varepsilon''_{\lambda \mu}) est un système de facteurs de commutation sur la famille (Δλ′′)λ∈L(\Delta''_\lambda)_{\lambda \in L}, où Δλ′′=Δ0\Delta''_\lambda = \Delta_0 pour tout λ∈L\lambda \in L. Si Eλ′′E''_\lambda est le ε\varepsilon-produit tensoriel gradué de type Δ0\Delta_0 de la famille (Ei)i∈Jλ(E_i)_{i \in J_\lambda}, il existe un isomorphisme et un seul d’algèbres graduées de type Δ0\Delta_0, w:ε′′⨂λ∈LEλ′′→ε⨂i∈IEiw : \varepsilon'' \bigotimes_{\lambda \in L} E''_\lambda \to \varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i, tel que

w(⨂λ∈L(⨂i∈Jλxi))=⨂i∈Ixi w\left( \bigotimes_{\lambda \in L} \left( \bigotimes_{i \in J_\lambda} x_i \right) \right) = \bigotimes_{i \in I} x_i
pourvu que l’on choisisse des ordres totaux sur les JλJ_\lambda et sur I de la façon décrite dans III, p. 51, prop. 11.

En vertu de l’hypothèse, pour γ,δ\gamma, \delta dans Δ0\Delta_0, on a ελμ′′(γ,δ)=εi0j0(γ,δ)\varepsilon''_{\lambda \mu}(\gamma, \delta) = \varepsilon_{i_0 j_0}(\gamma, \delta) pour un i0∈Jλi_0 \in J_\lambda et un j0∈Jμj_0 \in J_\mu, comme on le voit en considérant les éléments αλ′=(αi)i∈Jλ\alpha'_\lambda = (\alpha_i)_{i \in J_\lambda} et βμ′=(βj)j∈Jμ\beta'_\mu = (\beta_j)_{j \in J_\mu} tels que αi0=γ,αi=0\alpha_{i_0} = \gamma, \alpha_i = 0 pour i≠i0i \neq i_0, βj0=δ,βj=0\beta_{j_0} = \delta, \beta_j = 0 pour j≠j0j \neq j_0; il en résulte aussitôt que les ελμ′′\varepsilon''_{\lambda \mu} forment un système de facteurs de commutation. Le reste de la démonstration est alors analogue à celle de la prop. 11 (III, p. 51), et est laissé au lecteur.

On notera que les hypothèses supplémentaires de la prop. 12 sont remplies lorsque Δ0=Z\Delta_0 = \mathbf{Z} et que (εij)(\varepsilon_{ij}) est, soit le système de facteurs trivial (εij(αi,βj)=1(\varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) = 1 quels que soient i,ji, j), soit le système de facteurs défini par εij(αi,βj)=(−1)αiβj\varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) = (-1)^{\alpha_i \beta_j}; dans ce dernier cas, le second membre de la formule (32) est en effet égal à (−1)γ(-1)^{\gamma}, avec γ=∑i∈Jλ,j∈Jμαiβj=(∑i∈Jλαi)(∑j∈Jμβj)\gamma = \sum_{i \in J_\lambda, j \in J_\mu} \alpha_i \beta_j = (\sum_{i \in J_\lambda} \alpha_i)(\sum_{j \in J_\mu} \beta_j).

Remarque 1

Soit I un ensemble infini d’indices, Δ0\Delta_0 un monoïde commutatif; désignons par (Δi)i∈I(\Delta_i)_{i \in I} la famille telle que Δi=Δ0\Delta_i = \Delta_0 pour tout ii, et supposons donnée, pour tout couple d’indices distincts (i,j)(i, j) de I, une application εij:Δi×Δj→A\varepsilon_{ij}: \Delta_i \times \Delta_j \to A vérifiant les conditions (22), (23) et (24) (III, p. 46); nous dirons encore que c’est un système de facteurs de commutation sur la famille (Δi)(\Delta_i). Considérons une famille (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} de A-algèbres graduées de type Δ0\Delta_0; pour chaque partie finie J de I, désignons par EJE_J un ε\varepsilon-produit tensoriel gradué de type Δ0\Delta_0 de la sous-famille (Ei)i∈J(E_i)_{i \in J} (avec un choix arbitraire d’un ordre total sur J). Si J, J' sont deux parties finies de I telles que J⊂J′J \subset J', on a défini ci-dessus un homomorphisme canonique d’algèbres graduées de type Δ0\Delta_0, hJ′,J:EJ→EJ′h_{J',J}: E_J \to E_{J'}, et les propriétés d’unicité de ces homomorphismes montrent aussitôt que si J⊂J′⊂J′′J \subset J' \subset J'' sont trois parties finies de I, on a hJ′′,J=hJ′′,J′∘hJ′,Jh_{J'',J} = h_{J'',J'} \circ h_{J',J}. On a donc un système inductif (EJ,hJ′,J)(E_J, h_{J',J}) d’algèbres graduées de type Δ0\Delta_0 (III, p. 32), dont l’ensemble d’indices est l’ensemble filtrant croissant F(I)\mathscr{F}(I) des parties finies de I. L’algèbre graduée de type Δ0\Delta_0, limite inductive de ce système inductif (III, p. 33) est appelée un ε\varepsilon-produit tensoriel gradué de type Δ0\Delta_0 de la famille (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I}; on le note encore ε⨂i∈IEi\varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i. Lorsque tous les Δi\Delta_i sont égaux à Z\mathbf{Z} et εij(αi,βj)=(−1)αiβj\varepsilon_{ij}(\alpha_i, \beta_j) = (-1)^{\alpha_i \beta_j}, on dit encore que le produit tensoriel ε⨂i∈IEi\varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i est le produit tensoriel gauche de la famille (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} et on le note g⨂i∈IEi^g \bigotimes_{i \in I} E_i. Nous laissons au lecteur le soin de formuler et de démontrer la proposition qui généralise au cas où I est infini la prop. 10 de III, p. 47, comme la prop. 8 de III, p. 42 généralise au cas où I est infini la prop. 5 de III, p. 36. On notera que le A-module sous-jacent à ε⨂i∈IEi\varepsilon \bigotimes_{i \in I} E_i est le même que celui sous-jacent au produit tensoriel (non gradué) de la famille (Ei)i∈I(E_i)_{i \in I} d’algèbres non graduées, défini dans III, p. 42.

Remarque 2

Soient E une A-algèbre graduée de type Δ0\Delta_0 (où Δ0\Delta_0 est un monoïde commutatif), et ρ:A→B\rho: A \to B un homomorphisme d’anneaux; la graduation de ρ∗(E)\rho^*(E) (II, p. 174) est identique à la graduation du produit tensoriel gradué B⊗AEB \otimes_A E, où B est muni de la graduation triviale.

9. Algèbres anticommutatives et algèbres alternées

Définition 7

On dit qu’une A-algèbre graduée E de type Z\mathbf{Z} est anticommutative si, quels que soient les éléments homogènes non nuls x, y de E, on a

(36)

xy=(−1)deg⁡(x)deg⁡(y)yx. xy = (-1)^{\deg(x)\deg(y)} yx.

On dit que l’algèbre E est alternée si elle est anticommutative et si de plus x2=0x^2 = 0 pour tout élément homogène x∈Ex \in E de degré impair.

Remarque 1

Soit E+E^+ la sous-algèbre graduée de EE somme directe des E2nE_{2n} (n∈Zn \in \mathbf{Z}); il résulte de la déf. 7 que si EE est anticommutative, E+E^+ est une sous-algèbre contenue dans le centre de EE (donc commutative).

Remarque 2

Supposons que 2 ne soit pas diviseur de 0 dans EE; alors si EE est anticommutative, EE est alternée, car pour x∈Ex \in E homogène et de degré impair, on a x2=−x2x^2 = -x^2 d’après (36), d’où 2x2=02x^2 = 0, et x2=0x^2 = 0 en vertu de l’hypothèse.

Remarque 3

Nous étudierons en détail dans III, p. 76 à 90, des exemples importants d’algèbres alternées.

Lemme 4

Soient EE une algèbre graduée du type Z\mathbf{Z}, SS un ensemble d’éléments homogènes ≠0\neq 0; l’ensemble FF des éléments de EE dont toutes les composantes homogènes x≠0x \neq 0 satisfont à la relation (36) (III, p. 53) pour tout y∈Sy \in S, est une sous-algèbre graduée de EE.

Il suffit de noter que: 1° si x′,x′′x', x'' sont deux éléments homogènes de même degré pp, yy un élément homogène de degré qq, et si x′y=(−1)pqyx′x'y = (-1)^{pq}yx', x′′y=(−1)pqyx′′x''y = (-1)^{pq}yx'', on a aussi (x′+x′′)y=(−1)pqy(x′+x′′)(x' + x'')y = (-1)^{pq}y(x' + x''); 2° si x′,x′′x', x'' sont deux éléments homogènes de degrés respectifs p′,p′′p', p'', yy un élément homogène de degré qq, et si x′y=(−1)p′qyx′x'y = (-1)^{p'q}yx', x′′y=(−1)p′′qyx′′x''y = (-1)^{p''q}yx'', on a (x′x′′)y=(−1)(p′+p′′)qy(x′x′′)(x'x'')y = (-1)^{(p' + p'')q}y(x'x'').

Proposition 13

Soient EE une AA-algèbre graduée de type Z\mathbf{Z}, SS un système générateur de l’algèbre EE formé d’éléments homogènes ≠0\neq 0; pour que EE soit anticommutative (resp. alternée), il faut et il suffit que (36) (III, p. 53) soit vérifiée, quels que soient x∈Sx \in S et y∈Sy \in S (resp. que cette condition soit vérifiée et en outre que x2=0x^2 = 0 pour tout xx homogène de degré impair appartenant à SS).

Considérons d’abord le cas des algèbres anticommutatives. En vertu du lemme 4, la sous-algèbre FF formée des éléments dont toute les composantes homogènes x≠0x \neq 0 satisfont à (36) (III, p. 53) pour tout y∈Sy \in S, contient tous les éléments de SS, donc F=EF = E. Si maintenant F′F' est de même la sous-algèbre de EE formée des éléments dont toutes les composantes homogènes x≠0x \neq 0 satisfont à (36) pour tout élément homogène y≠0y \neq 0 de EE, il résulte de ce qui précède que F′F' contient tous les éléments de SS, donc F′=EF' = E, ce qui prouve la proposition dans ce cas.

Pour prouver la proposition dans le cas des algèbres alternées, on peut déjà supposer EE anticommutative; il est immédiat alors que tout élément homogène de degré impair de EE est de la forme ∑izixi\sum_i z_i x_i, où zi∈E+z_i \in E^+ et xi∈Sx_i \in S est de degré impair (utilisant le fait que E+E^+ est contenu dans le centre de EE); on en déduit (∑izixi)2=∑izi2xi2+∑i<jzizj(xixj+xjxi)=0\left( \sum_i z_i x_i \right)^2 = \sum_i z_i^2 x_i^2 + \sum_{i < j} z_i z_j (x_i x_j + x_j x_i) = 0 puisque xi2=0x_i^2 = 0 par hypothèse et xixj+xjxi=0x_i x_j + x_j x_i = 0 en vertu de (36).

Proposition 14

Soient EE et FF deux AA-algèbres graduées de type Z\mathbf{Z}, toutes deux anticommutatives (resp. alternées). Alors le produit tensoriel gauche E⊗AFE \mathop{\otimes}\limits_A F (III, p. 49) est (une algèbre) anticommutative (resp. alternée).

En effet, un système générateur de E⊗AFE \mathop{\otimes}\limits_A F est formé des x⊗yx \otimes y, où xx (resp. yy) est un élément homogène ≠0\neq 0 de EE (resp. FF). Considérons deux tels éléments x⊗y,x′⊗y′x \otimes y, x' \otimes y', avec deg⁡(x)=p,deg⁡(y)=q,deg⁡(x′)=p′,deg⁡(y′)=q′\deg(x) = p, \deg(y) = q, \deg(x') = p', \deg(y') = q', de sorte que x⊗yx \otimes y est de degré p+qp + q et x′⊗y′x' \otimes y' de degré p′+q′p' + q'. On a par définition (III, p. 47, formule (27)), et en vertu de (36) (III, p. 53)

(x⊗y)(x′⊗y′)=(−1)qp′(xx′)⊗(yy′)(x′⊗y′)(x⊗y)=(−1)pq′(x′x)⊗(y′y)=(−1)pq′+pp′+qq′(xx′)⊗(yy′) \begin{align*} (x \otimes y)(x' \otimes y') &= (-1)^{qp'}(xx') \otimes (yy') \\ (x' \otimes y')(x \otimes y) &= (-1)^{pq'}(x'x) \otimes (y'y) \\ &= (-1)^{pq' + pp' + qq'}(xx') \otimes (yy') \end{align*}

et le critère de la prop. 13 (III, p. 54) montre que Eg⊗AFE^g \otimes_A F est anticommutative puisque pq′+pp′+qq′−qp′≡(p+q)(p′+q′)pq' + pp' + qq' - qp' \equiv (p + q)(p' + q') (mod. 2). Si de plus E et F sont alternées et p+qp + q impair, un des nombres p,qp, q est nécessairement impair, donc (x⊗y)2=±(x2)⊗(y2)=0(x \otimes y)^2 = \pm (x^2) \otimes (y^2) = 0, et la prop. 13 montre que Eg⊗AFE^g \otimes_A F est alternée.

Corollaire

Soit E une A-algèbre graduée de type Z\mathbf{Z}, anticommutative (resp. alternée). Alors, pour tout homomorphisme d’anneaux ρ:A→B\rho : A \to B, la B-algèbre graduée ρ∗(E)\rho^*(E) (III, p. 53, Remarque 2) est anticommutative (resp. alternée)*.

En effet, l’anneau B, muni de la graduation triviale, peut être considéré comme une A-algèbre alternée, et ρ∗(E)=Eg⊗AB\rho^*(E) = E^g \otimes_A B, donc on peut appliquer la prop. 14.

Remarque

Soit E une A-algèbre graduée de type Z\mathbf{Z} anticommutative. Alors l’application A-linéaire de E⊗AEE \otimes_A E dans E définie par la multiplication de E (III, p. 5) est un homomorphisme de la A-algèbre graduée Eg⊗AEE^g \otimes_A E dans E, car avec les notations de la prop. 14, on a, dans l’algèbre E, (xy)(x′y′)=(−1)qp′(xx′)(yy′)(xy)(x'y') = (-1)^{qp'}(xx')(yy').

Exercices

See the exercises for § 4.

Transcribed from the printed volume. Not translated.