1. Définition de l’algèbre tensorielle d’un module
Soient A un anneau commutatif, M un A-module. Pour tout entier n⩾0, nous noterons ⨂nM, ou M⊗n, ou Tn(M), ou TAn(M), ou Tensn(M) le A-module produit tensoriel de n modules égaux à M (dit aussi puissance tensorielle n-ème de M); on a donc T1(M)=M; on pose en outre T0(M)=A. Notons T(M) ou Tens(M) le A-module somme directe⨁n⩾0Tn(M). Nous allons définir sur T(M) une structure de A-algèbre graduée de type N, en définissant pour tout couple d’entiers p⩾0, q⩾0, une application A-linéaire mpq:Tp(M)⊗ATq(M)→Tp+q(M) (III, p. 31, Remarque). Pour p>0 et q>0, mpq est l’isomorphisme d’associativité (II, p. 72), et lorsque p=0 (resp. q=0), m0,q est l’isomorphisme canonique de A⊗ATq(M) sur Tq(M) (resp. mp,0 est l’isomorphisme canonique de Tp(M)⊗AA sur Tp(M)) (II, p. 55, prop. 4). On a donc, pour xi∈M,α∈A,
Il est immédiat que la multiplication ainsi définie sur T(M) est associative et admet pour élément unité l’élément unité 1 de A=T0(M).
Définition 1
Pour tout module M sur un anneau commutatif A, on appelle algèbre tensorielle de M, et on note T(M) ou Tens (M) (ou TA(M)), l’algèbre ⨁n≥0Tn(M) munie de la multiplication définie par (1). On appelle injection canonique de M dans T(M) l’injection canonique φ:T1(M)→T(M) (II, p. 12) (on écrit aussi φM).
Proposition 1
Soient E une A-algèbre (unifère), f:M→E une application A-linéaire. Il existe un homomorphisme et un seul de A-algèbres g:T(M)→E tel que f=g∘φ.
En d’autres termes, (T(M),φ) est solution du problème d’application universelle (E, IV, p. 23), où Σ est l’espèce de structure de A-algèbre, les α-applications étant les applications A-linéaires du module M dans une A-algèbre. On observera qu’il n’est pas question ici de graduation sur l’algèbre T(M).
Pour toute famille finie (xi)1≤i≤n de n éléments de M, on a par définition du produit dans T(M), x1⊗x2⊗⋯⊗xn=φ(x1)φ(x2)⋯φ(xn); on a donc nécessairement g(x1⊗x2⊗⋯xn)=f(x1)f(x2)⋯f(xn) pour n≥1, et g(α)=αe (si e est l’élément unité de E) pour α∈A, ce qui prouve l’unicité de g. Réciproquement, notons que, pour tout n>0, l’application
(x1,…,xn)↦f(x1)f(x2)⋯f(xn)
de Mn dans E est A-multilinéaire; donc il lui correspond une application A-linéaire gn:Tn(M)→E telle que
gn(x1⊗x2⊗⋯⊗xn)=f(x1)f(x2)⋯f(xn).
Définissons d’autre part l’application g0:T0(M)→E comme égale à ηE (III, p. 6) autrement dit g0(α)=αe pour α∈A. Soit g l’unique application A-linéaire de T(M) dans E dont la restriction à Tn(M) est gn (n≥0); il est immédiat que g∘φ=g1=f, et il reste à vérifier que g est un homomorphisme de A-algèbres. On a par construction g(1)=e, et il suffit, par linéarité, de voir que g(uv)=g(u)g(v) pour u∈Tp(M) et v∈Tq(M) (p>0,q>0); or il résulte des formules (1) et (2) que cette relation est vraie lorsque u=x1⊗x2⊗⋯⊗xp et v=xp+1⊗⋯⊗xp+q (où les xi appartiennent à E). Elle est donc vraie pour u∈Tp(M) et v∈Tq(M) par linéarité.
Remarque
Supposons que E soit une A-algèbre graduée de type Z, de graduation (En), et supposons en outre que l’on ait
f(M)⊂E1.
Alors il résulte de (2) que g(Tp(M))⊂Ep pour tout p≥0, donc g est un homomorphisme d’algèbres graduées.
2. Propriétés fonctorielles de l’algèbre tensorielle
Proposition 2
Soient A un anneau commutatif, M et N deux A-modules, u:M→N une application A-linéaire. Il existe un homomorphisme de A-algèbres et un seul, u′:T(M)→T(N), tel que le diagramme
MφM↓T(M)uu′NφN↓T(N)
soit commutatif. En outre, u′ est un homomorphisme d’algèbres graduées.
L’existence et l’unicité de u′ résultent de III, p. 56, prop. 1, appliquée à l’algèbre T(N) et à l’application linéaire φN∘u:M→T(N); comme
u(M)⊂T1(N)=N,
le fait que u′ soit un homomorphisme d’algèbres graduées résulte de la Remarque de III, p. 56.
L’homomorphisme u′ de la prop. 2 sera désormais noté T(u). Si P est un A-module et v:N→P une application A-linéaire, on a
T(v∘u)=T(v)∘T(u)
car T(v)∘T(u) est un homomorphisme d’algèbres qui rend commutatif le diagramme
MφM↓T(M)v∘uT(v)∘T(u)PφP↓T(P)
On dit parfois que T(u) est le prolongement canonique de u à T(M) (qui contient M=T1(M)). On notera que la restriction Tn(u):Tn(M)→Tn(N) n’est autre que l’application linéaire u⊗n=u⊗u⊗⋯⊗u (n fois), car on a
Tn(u)(x1⊗⋯⊗xn)=u(x1)⊗⋯⊗u(xn)
puisque T(u) est un homomorphisme d’algèbres et T1(u)=u; la restriction T0(u) à A est l’application identique. On dit que Tn(u)=u⊗n est la puissance tensorielle n-ème de u.
Proposition 3
Si u:M→N est une application A-linéaire surjective, l’homomorphisme T(u):T(M)→T(N) est surjectif, et son noyau est l’idéal bilatère de T(M) engendré par le noyau P⊂M⊂T(M) de u.
En effet, T0(u):T0(M)→T0(N) est bijectif, et pour tout entier n>0, Tn(u):Tn(M)→Tn(N) est surjectif, comme on le voit par récurrence sur n en utilisant II, p. 59, prop. 6; cette dernière proposition montre aussi, par récurrence sur n, que le noyau Sn de Tn(u) est le sous-module de Tn(M) engendré par les produits x1⊗x2⊗⋯⊗xn où l’un au moins des xi appartient à P. Cela montre que le noyau J=⨁n≥1Jn de T(u) est l’idéal bilatère engendré par P dans T(M).
Si u:M→N est une application linéaire injective, il n’est pas toujours vrai que T(u) soit une application injective (III, p. 184, exerc. 1). Toutefois, il en est ainsi lorsque u est une injection telle que u(M) soit un facteur direct de N, car alors il existe une application linéaire v:N→M telle que v∘u soit l’application identique de M, et par suite T(v∘u)=T(v)∘T(u) est l’application identique de T(M), donc T(u) est injective et son image (isomorphe à T(M)) est facteur direct de T(N) (II, p. 20, prop. 15). Plus précisément:
Proposition 4
Soient N et P deux sous-modules d’un A-module M, tels que leur somme N+P soit facteur direct dans M, et que leur intersection N∩P soit facteur direct dans N et dans P. Alors les homomorphismes T(N)→T(M), T(P)→T(M) et T(N∩P)→T(M) prolongements canoniques des injections canoniques, sont injectifs ; si l’on identifie T(N), T(P) et T(N∩P) à des sous-algèbres de T(M) au moyen de ces homomorphismes, on a
T(N∩P)=T(N)∩T(P).
Par hypothèse, il existe des sous-modules N′⊂N et P′⊂P tels que N=N′⊕(N∩P), P=P′⊕(N∩P); on a alors
N+P=N′⊕P′⊕(N∩P),
et il existe, par hypothèse, un sous-module M′ de M tel que
M=M′⊕(N+P)=M′⊕N′⊕P′⊕(N∩P)=M′⊕P′⊕N=M′⊕N′⊕P.
En particulier N+P,N,P et N∩P sont facteurs directs dans M, ce qui entraîne, comme on l’a vu plus haut, que les homomorphismes canoniques T(N+P)→T(M), T(N)→T(M), T(P)→T(M), T(N∩P)→T(M) sont injectifs. Les trois algèbres T(N), T(P) et T(N∩P) s’identifient donc à des sous-algèbres de T(N+P) et cette dernière à une sous-algèbre de T(M); posant Q=N∩P, il reste à montrer que, si on identifie T(Q), T(N′⊕Q) et T(P′⊕Q) à des sous-algèbres de T(N′⊕P′⊕Q), on a
T(N′⊕Q)∩T(P′⊕Q)=T(Q).
Or, considérons le diagramme commutatif
N′⊕Q↓Q⟶⟶N′⊕P′⊕Q↓P′⊕Q
où les flèches horizontales sont les injections canoniques, et les flèches verticales les projections. On en déduit un diagramme commutatif
T(N′⊕Q)r↓T(Q)uvT(N′⊕P′⊕Q)s↓T(P′⊕Q)
(7)
où r et s sont des homomorphismes surjectifs (III, p. 57, prop. 3) et u et v des homomorphismes injectifs. Cela étant, pour prouver (6), notons que le second membre est évidemment contenu dans le premier; il suffit donc de voir que si
x∈T(N′⊕Q)∩T(P′⊕Q),
alors on a x∈T(Q). Or, la définition de l’homomorphisme s montre que sa restriction à T(P′⊕Q) (identifié à une sous-algèbre de T(N′⊕P′⊕Q)) est l’application identique; l’hypothèse sur x entraîne donc que s(u(x))=x. Mais alors on a aussi v(r(x))=x, autrement dit x appartient à l’image de T(Q) dans T(P′⊕Q), ce qu’il fallait démontrer.
Remarque
On notera en particulier que les hypothèses de la prop. 4 sont toujours vérifiées pour des sous-modules quelconques N,P de M, lorsque A est un corps (II, p. 98, prop. 4). En outre, si N⊂P et N=P, on a alors Tn(N)=Tn(P) pour tout n⩾1, puisque si R est un supplémentaire de P dans N, on a Tn(P)∩Tn(R)={0} en vertu de (4), et Tn(R)={0}.
Corollaire
Soient K un corps commutatif, M un espace vectoriel sur K. Pour tout élément z∈T(M), il existe un plus petit sous-espace vectoriel N de M tel que z∈T(N), et N est de rang fini sur K.
Il est sous-entendu dans cet énoncé que pour tout sous-espace vectoriel P de M, on identifie canoniquement T(P) à une sous-algèbre de T(M). Soit z∈T(M); z s’exprime comme combinaison linéaire d’éléments dont chacun est un produit fini d’éléments de M=T1(M); tous les éléments de M qui interviennent dans ces produits engendrent un sous-espace vectoriel Q de rang fini et l’on a z∈T(Q). Soit F l’ensemble (non vide) des sous-espaces vectoriels P de rang fini tels que z∈T(P). Toute suite décroissante d’éléments de F est stationnaire, puisque ce sont des espaces vectoriels de rang fini. Donc F possède un élément minimal N (E, III, p. 51). Il reste à voir que tout P∈F contient N; or, on a z∈T(P)∩T(N)=T(P∩N) (III, p. 58, prop. 4); vu la définition de N, cela entraîne N∩P=N, c’est-à-dire P⊃N.
On dit que le sous-espace N de M est associé à z.
3. Extension de l’anneau des scalaires
Soient A,A′ deux anneaux commutatifs, ρ:A→A′ un homomorphisme d’anneaux. Soient M un A-module, M′ un A′-module, u:M→M′ un A-homomorphisme; comme l’injection canonique φM′:M′→TA′(M′) est aussi un
A-homomorphisme (par restriction des scalaires), il en est de même du composé MuM′φM′TA′(M′). On en déduit (III, p. 57) un homomorphisme de A-algèbres TA(M)→ρ∗(TA′(M′)), que l’on note encore T(u):TA(M)→TA′(M′), qui est l’unique A-homomorphisme rendant commutatif le diagramme
MφM↓TA(M)uT(u)M′φM′↓TA′(M′)
Si σ:A′→A′′ est un homomorphisme d’anneaux commutatifs, M′′ un A′′-module, v:M′→M′′ un A′-homomorphisme, la propriété d’unicité précédente montre que l’on a
T(v∘u)=T(v)∘T(u).
Proposition 5
Soient A, B deux anneaux commutatifs, ρ:A→B un homomorphisme d’anneaux, M un A-module. Le prolongement canonique
ψ:TB(B⊗AM)→B⊗ATA(M)
de l’application B-linéaire 1B⊗φM:B⊗AM→B⊗ATA(M), est un isomorphisme de B-algèbres graduées.
Considérons les deux homomorphismes de A-algèbres : l’injection canonique j:B=T0(B⊗AM)→T(B⊗AM) et l’homomorphisme
h=T(i):T(M)→T(B⊗AM),
déduit (cf. formule (8)) de l’application A-linéaire canonique i:M→B⊗AM. Comme T0(B⊗AM) est contenu dans le centre de T(B⊗AM), on peut appliquer la prop. 5 de III, p. 36, et on obtient donc un homomorphisme de A-algèbres ψ′:B⊗AT(M)→T(B⊗AM) tel que, pour β∈B,xi∈M pour 1≤i≤n, on ait
ce qui montre aussitôt que ψ′ est aussi un homomorphisme de B-algèbres. Il suffit de prouver que ψ∘ψ′ et ψ′∘ψ sont les applications identiques de B⊗AT(M) et de T(B⊗AM) respectivement. Or, ces deux algèbres sont engendrées par B⊗AM, et il est clair que ψ∘ψ′ et ψ′∘ψ coïncident avec l’application identique dans B⊗AM, d’où la conclusion.
4. Limite inductive d’algèbres tensorielles
Soient (Aα,φβα) un système inductif filtrant d’anneaux commutatifs, (Mα,fβα) un système inductif de Aα-modules (II, p. 90); soient A=lim⟶Aα, M=lim⟶Mα, qui est un A-module. Pour α≤β on déduit canoniquement du Aα-homomorphisme fβα:Mα→Mβ un homomorphisme de Aα-algèbres (III, p. 60, formule (8)) fβα′=T(fβα):TAα(Mα)→TAβ(Mβ), et il résulte de (9) (III, p. 60) que (TAα(Mα),fβα′) est un système inductif de Aα-algèbres. Soit d’autre part fα:Mα→M le Aα-homomorphisme canonique; on en déduit (III, p. 60, formule (8)) un homomorphisme de Aα-algèbres, fα′:TAα(Mα)→TA(M), et il résulte encore de (9) (III, p. 60) que les fα′ constituent un système inductif de Aα-homomorphismes.
Proposition 6
Le A-homomorphisme* f′=limfα′:limTAα(Mα)→TA(M)est un isomorphisme d’algèbres graduées.
Posons pour simplifier E=TA(M), E′=limTAα(Mα), et soit
gα:TAα(Mα)→E′
le Aα-homomorphisme canonique. Il est clair que les applications Aα-linéaires composées MαφMαTAα(Mα)gαE′ forment un système inductif, et il y a donc une application A-linéaire et une seule u=lim(gα∘φMα):M→E′ telle que u∘fα=gα∘φMα pour tout α. Cette application se factorise elle-même d’une seule manière (III, p. 56, prop. 1) en MφMEhE′, où h est un homomorphisme de A-algèbres. Il suffira de prouver que h∘f′=1E′, et f′∘h=1E.
Notons pour cela que, pour tout indice α, on a (III, p. 60, formule (8))
h∘fα′∘φMα=h∘φM∘fα=u∘fα=gα∘φMα
d’où, par l’assertion d’unicité de III, p. 56, prop. 1, h∘fα′=gα pour tout α; on en tire (h∘f′)∘gα=gα pour tout α, donc h∘f′=1E′ par définition d’une limite inductive.
D’autre part, on a, en vertu de III, p. 60, formule (8),
f′∘u∘fα=f′∘gα∘φMα=fα′∘φMα=φM∘fα,
d’où de nouveau f′∘u=φM par définition d’une limite inductive; on en conclut que f′∘h∘φM=φM, et la propriété d’unicité de III, p. 56, prop. 1 donne f′∘h=1E.
On peut aussi démontrer la prop. 6 en observant que, pour tout entier n⩾1, on a un isomorphisme canonique de A-modules limTAαn(Mα)→TAn(M), comme il résulte par récurrence sur n de II, p. 93, prop. 7. Il est immédiat de vérifier que ces isomorphismes sont les restrictions de f′.
5. Algèbre tensorielle d’une somme directe. Algèbre tensorielle d’un module libre. Algèbre tensorielle d’un module gradué
Soient A un anneau commutatif, M=⨁λ∈LMλ la somme directe d’une famille de A-modules. Il résulte de II, p. 61, prop. 7, par récurrence sur n, que Tn(M) est somme directe des sous-modules images des injections canoniques
Mλ1⊗Mλ2⊗⋯⊗Mλn→Tn(M)=M⊗n
relatives à toutes les suites (λi)∈Ln. Identifiant Mλ1⊗Mλ2⊗⋯⊗Mλn à cette image, on voit que T(M) est somme directe de tous les modules
Mλ1⊗Mλ2⊗⋯⊗Mλn,
où n parcourt N, et, pour chaque n, (λi) parcourt Ln.
On en déduit d’abord la conséquence suivante:
Théorème 1
Soient A un anneau commutatif, M un A-module libre, (eλ)λ∈L une base de M. Alors les éléments es=eλ1⊗eλ2⊗⋯⊗eλn, où s=(λ1…,λn) parcourt l’ensemble de toutes les suites finies d’éléments de L, et où on convient que e∅ est l’élément unité de T(M), forment une base du A-module T(M).
Les éléments de cette base sont évidemment homogènes, et la table de multiplication est donnée par
eset=est
en notant st la suite d’éléments de L obtenue par juxtaposition des suites s et t (I, p. 79).
On voit que la base (es) de T(M), munie de la loi multiplicative (10), est canoniquement isomorphe au monoïde libre construit sur l’ensemble L (I, p. 79), l’isomorphisme s’obtenant en faisant correspondre à chaque mot s de ce monoïde l’élément es. On en conclut (III, p. 22) que l’algèbre tensorielle T(M) d’un module libre M muni d’une base dont L est l’ensemble d’indices, est canoniquement isomorphe à l’algèbre associative libre de L sur A. En particulier (III, p. 22, prop. 7) pour toute application f:L→E de L dans une A-algèbre E, il existe un homomorphisme f~:T(M)→E de A-algèbres et un seul tel que f~(eλ)=f(λ).
Remarque
Les résultats précédents peuvent également s’obtenir comme conséquence des propriétés universelles de l’algèbre associative libre et de l’algèbre tensorielle, compte tenu de (II, p. 62, cor. 2).
Corollaire
Si M est un A-module projectif, T(M) est un A-module projectif.
En effet, M est facteur direct d’un A-module libre N (II, p. 39, prop. 4), donc T(M) est facteur direct de T(N) (III, p. 58); comme T(N) est libre (th. 1), cela montre que T(M) est projectif (II, p. 39).
Proposition 7
Soient Δ un monoïde commutatif, M un A-module gradué de type Δ, (Mα)α∈Δ sa graduation. Pour tout couple (α,n)∈Δ×N, soit Tα,n(M) la somme (directe) des sous-modules Mα1⊗Mα2⊗⋯⊗Mαn de Tn(M) tels que
i=1∑nαi=α;
alors (Tα,n(M))(α,n)∈Δ×N est la seule graduation de type Δ×N compatible avec la structure d’algèbre de T(M) et qui induise sur M=T1(M) la graduation donnée.
On a vu au début de ce n° que T(M) est somme directe des Tα,n(M), et le fait qu’il s’agisse d’une graduation compatible avec la structure d’algèbre résulte aussitôt des définitions. Si (T′α,n) est une autre graduation de type Δ×N sur
T(M), compatible avec la structure d’algèbre, et telle que Tα,1(M)=T′α,1 pour α∈Δ, il résulte aussitôt des définitions que l’on aura, pour tout n≥1 et tout α∈Δ, Tα,n(M)⊂T′α,n; mais puisque T(M) est aussi somme directe des Tα,n(M), cela entraîne T′α,n=Tα,n(M) (II, p. 18, Remarque).
6. Tenseurs et notation tensorielle
Soient A un anneau commutatif, M un A-module, M* le dual de M (II, p. 40), I et J deux ensemble finis disjoints; on note TJI(M) le A-module ⨂i∈I∪JEi, où Ei=M si i∈I, Ei=M∗ si i∈J; les éléments de TJI(M) sont dits tenseurs de type (I, J) sur M. On dit qu’ils sont contravariants si J=∅, covariants si I=∅, mixtes dans les autres cas.
Soient I', I'' deux parties de I et J', J'' deux parties de J, telles que I′∪I′′=I, I′∩I′′=∅, J′∪J′′=J, J′∩J′′=∅; alors on a un isomorphisme canonique d’associativité (II, p. 72)
TJI(M)→TJ′I′(M)⊗ATJ′′I′′(M).
Si l’on considère l’algèbre tensorielle T(M⊕M∗), il résulte de III, p. 62 que Tn(M⊕M∗) s’identifie canoniquement à la somme directe des TJI(M) où I parcourt l’ensemble des parties de l’intervalle [1,n] de N, et J est le complémentaire de I dans [1,n].
Lorsque I=[1,p] et J=[p+1,p+q] avec des entiers p≥0,q≥0 (en convenant de remplacer I (resp. J) par ∅ lorsque p=0 (resp. q=0)), le A-module TJI(M) se note aussi Tqp(M); les A-modules T0n(M) et Tn0(M) sont donc par définition les A-modules Tn(M) et Tn(M∗) respectivement. Lorsque I et J sont des ensembles finis quelconques, de cardinaux p=Card(I) et q=Card(J), munissons chacun d’eux d’une structure d’ordre total; il existe alors une bijection croissante de I (resp. J) sur [1,p] (resp. [p+1,p+q]), et ces bijections définissent donc un isomorphisme
TJI(M)→Tqp(M).
Lorsque M est un A-module projectif de type fini, il résulte de II, p. 47, cor. 4 et de II, p. 80, cor. 1, que l’on a un isomorphisme canonique
(TJI(M))∗→TIJ(M).
Supposons maintenant que M soit un A-module libre de type fini, et soit (eλ)λ∈L une base de M (L étant donc un ensemble fini). On notera (eλ)λ∈L la base de M∗, duale de (eλ) (II, p. 45). Les bases (eλ) et (eλ) de M et M∗ respectivement définissent (III, p. 62) une base de TJI(M), qu’on explicite comme suit: étant données deux applications f:I→L et g:J→L, soit efg l’élément ⨂i∈I∪Jxi de TJI(M), défini par
xi=ef(i)sii∈I,xi=eg(i)sii∈J.
Lorsque (f,g) parcourt l’ensemble des couples d’applications f:I→L et g:J→L, les efg forment une base du A-module TJI(M), dite associée à la base donnée (eλ) de M. Pour z∈TJI(M), on peut donc écrire
z=(f,g)∑αgf(z)⋅efg
où les αgf sont les formes coordonnées relatives à la base (efg); par abus de langage, on dit que les αgf(z) sont les coordonnées du tenseur z par rapport à la base (eλ) du module M. Les αgf constituent la base duale de (efg), autrement dit s’identifient aux éléments de la base de TIJ(M), associée à (eλ). Lorsque I et J sont des parties complémentaires d’un intervalle [1,n] de N, on note encore αgf (ou αgf(z)) de la façon suivante: on écrit en indices supérieurs chaque élément f(i) à la i-ème place pour i∈I, et un point à la i-ème place pour i∈J; de même, on écrit en indices inférieurs g(i) à la i-ème place pour i∈J, un point à la i-ème place pour i∈I. Par exemple, pour I={1,4},J={2,3}, on écrira αv;ρ;λμ si f(1)=λ,f(4)=μ,g(2)=v,g(3)=ρ.
Soit (eˉλ)λ∈L une autre base de M, et soit P la matrice de passage de (eλ) à (eˉλ) (II, p. 152). Alors la matrice de passage de (eλ) à (eˉλ) (base duale de (eˉλ)) est la contragrédiente tP−1 de P (II, p. 153, prop. 5). Il en résulte (II, p. 157) que la matrice de passage de la base (efg) de TJI(M) à la base (eˉfg) (où f (resp. g) parcourt l’ensemble des applications de I dans L (resp. de J dans L)) est la matrice
i∈I∪J⨂Qi,ouˋQi=P si i∈I,Qi=tP−1 si i∈J.
La transposée de cette matrice de passage s’identifie par suite à
i∈I∪J⨂Ri,ouˋRi=tP−1 si i∈I,Ri=P si i∈J;
Supposons de nouveau le module M quelconque. Soient i∈I,j∈J, et posons I′=I−{i},J′=J−{j}; on va définir une application A-linéaire canonique
cji:TJI(M)→TJ′I′,(M),
dite contraction de l’indice i et de l’indice j. Pour cela, on remarque que l’application de MI×(M∗)J, qui à toute famille (xi)i∈I∪J où xi∈M si i∈I et xi∈M∗ si j∈J, fait correspondre l’élément
⟨xi,xj⟩k∈(I∪J)−{i,j}xk
de TJ′I′(M), est A-multilinéaire; cji est l’application A-linéaire correspondante.
Supposons maintenant que M soit libre de type fini, et soit (eλ)λ∈L une base de M. Etant données deux applications f:I→L,g:J→L, notons fi la restriction de f à I′=I−{i}, et gj la restriction de g à J′=J−{j}; on a alors en vertu de (12)
cji(efg)={0efigjsi f(i)=g(j)si f(i)=g(j)
On en déduit l’expression des coordonnées de cji(z) en fonction de celles de z; pour toute application f′ (resp. g′) de I′ dans L (resp. de J′ dans L), et tout λ∈L, désignons par (f′,λ) (resp. (g′,λ)) l’application de I dans L (resp. de J dans L) dont la restriction à I′ (resp. J′) est f′ (resp. g′), et qui prend la valeur λ en l’élément i (resp. j). Alors, si on désigne par βg′f′ les formes coordonnées relatives à la base (ef′g′) de TJ′I(M), on a
βg′f′(cji(z))=λ∈L∑α(g′,λ)(f′,λ)(z).
Exemples de tenseurs. — 1) Soit M un A-module projectif de type fini. On sait (II, p. 77, corollaire) que l’on a un isomorphisme canonique de A-modules
θM:M∗⊗AM→EndA(M)
tel que θM(x∗⊗x) (pour x∈M,x∗∈M∗) soit l’endomorphisme
y↦⟨y,x∗⟩x.
On peut donc au moyen de θM, identifier T{1}{2}(M) (isomorphe à T11(M)) au A-module EndA(M). Supposons que M soit un module libre et soit (eλ)λ∈L une base de M; on note donc ζμλ les coordonnées d’un tenseur z∈M∗⊗M relativement à la base (eμ⊗eλ) de ce module. Comme θM(eμ⊗eλ) est l’endomorphisme y↦⟨y,eμ⟩eλ, l’endomorphisme u=θM(z)=θM(∑λ,μζμλeμ⊗eλ) transforme y en ∑λ,μζμλ⟨y,eμ⟩eλ; faisant y=eλ, on obtient la relation
u(eλ)=μ∈L∑ζλμeμ
autrement dit, la matrice de l’application linéaireu=θM(z)est celle dont l’élément qui figure dans la ligne d’indiceμet la colonne d’indiceλestζλμ.
La définition de la trace de u (II, p. 78) montre aussitôt que l’on a
Tr(θM(z))=c12(z).
Par suite, l’élément z0=∑λ∈Leλ⊗eλ (dont les coordonnées ζμλ sont nulles pour λ=μ, égales à 1 pour λ=μ), qui est tel que θM(z0)=1M, est transformé de l’élément 1∈A=T00(M) par l’application transposée de la contraction
c12:T{1}{2}(M)→A.
2) Supposons toujours que M soit un A-module projectif de type fini; on a un isomorphisme canonique de A-modules
μ:M∗⊗AM∗→(M⊗AM)∗
(II, p. 80, cor. 1), ainsi qu’un isomorphisme canonique
θ:(M⊗AM)∗⊗AM→HomA(M⊗AM,M)
(II, p. 77, corollaire); d’ailleurs HomA(M⊗AM,M) est canoniquement isomorphe au A-module L2(M,M;M) des applications A-bilinéaires de M×M dans M (II, p. 71). Composant ces isomorphismes, on obtient un isomorphisme canonique
χM:T{1,2}[3](M)=M∗⊗M∗⊗M→L2(M,M;M)
tel que, pour x∗,y∗ dans M∗, z∈M, χM(x∗⊗y∗⊗z) soit l’application bilinéaire
(u,v)↦⟨u,x∗⟩⟨v,y∗⟩z.
On peut donc, au moyen de χM, identifier T{1,2}[3](M) (isomorphe à T21(M)) au A-module L2(M,M;M). Supposons que M soit un module libre et soit (eλ)λ∈L une base de M; on note donc ζλμ;ν les coordonnées d’un tenseur z∈M∗⊗M∗⊗M relativement à la base (eλ⊗eμ⊗eν) de ce module. L’application bilinéaire χM(z) transforme le couple (eλ,eμ) en
ν∈L∑ζλμ;νeν
et par suite les ζλμ;ν ne sont autres que les constants de structure de l’algèbre (non associative en général) définie sur M par l’application bilinéaire χM(z), par rapport à la base (eλ) (III, p. 10).
Remarque 2) — Soient (eλ)λ∈L, (eˉλ)λ∈L deux bases de M, P la matrice de passage de (eλ) à (eˉλ). En raison de ce qui a été vu dans l’*Exemple 1* (III, p. 65), on note αμλ l’élément de P qui figure dans la ligne d’indice λ et la colonne d’indice μ, et on note βλμ l’élément de la contragrédiente tP−1 qui figure dans la ligne d’indice λ et la colonne d’indice μ. On a donc (avec les notations introduites plus haut)
quelles que soient les applications f′:I→L et g′:J→L. Les coordonnées ζgf § 6 n° 1 ALGÈBRE SYMÉTRIQUE
d’un tenseur z∈TJI(M) par rapport à la base (eλ) s’expriment donc à l’aide des coordonnées ζˉg′f′ de z par rapport à la base (eˉλ) à l’aide des formules
La matrice de passage P−1 de la base (eˉλ) à la base (eλ) est la transposée de tP−1, de sorte que βλμ est l’élément qui figure dans la colonne d’indice λ et la ligne d’indice μ de P−1. Le calcul de efg à l’aide des eˉfg′ et celui des ζˉg′f′ à l’aide des ζgf se font donc en remplaçant dans les calculs précédents, αμλ par βλμ et βλμ par αμλ, et en échangeant les rôles de f et f′, de g et g′. Il vient donc
Les formules précédentes sont telles que la sommation porte sur des indices qui figurent une fois en indice inférieur et une fois en indice supérieur. Certains auteurs s’autorisent de cette circonstance pour supprimer dans ces formules les signes de sommation.