§ 6. Algèbre symétrique
1. Définition de l’algèbre symétrique d’un module
Définition 1
Soient un anneau commutatif, un -module. On appelle algèbre symétrique de , et on note ou ou , l’algèbre sur quotient de l’algèbre tensorielle par l’idéal bilatère (aussi noté ) engendré par les éléments de , où et parcourent .
Cite 1 · Cité par 1
Cité par LIE VIII § 1. The Lie algebra sl(2, k) and its representations
L’idéal étant engendré par des éléments homogènes de degré 2, est un idéal gradué (II, p. 167, prop. 2); on pose ; l’algèbre est donc graduée par la graduation (dite canonique) formée des . On a , donc s’identifie canoniquement à et à ; nous ferons toujours par la suite ces identifications, et nous noterons ou l’injection canonique .
En effet, on a par définition pour dans , et comme les éléments , où parcourt , engendrent , la conclusion résulte de III, p. 11.
Proposition 2
Soient une -algèbre, une application -linéaire telle que
Cite 2 · Cité par 3
Cite E IV § 3. Applications universelles, Proposition 1, III § 5
Cité par § 6. Algèbre symétrique, Proposition 3, Proposition 9
Il existe un homomorphisme et un seul de A-algèbres tel que .
En d’autres termes, est solution du problème d’application universelle (E, IV, p. 23), où est l’espèce de structure de A-algèbre, les -applications étant les applications linéaires du A-module M dans une A-algèbre vérifiant (1).
L’unicité de résulte de ce que engendre . Pour prouver l’existence de , notons qu’en vertu de III, p. 56, prop. 1, il existe un homomorphisme de A-algèbres tel que ; tout revient à voir que s’annule dans l’idéal , car alors, si est l’homomorphisme canonique, on pourra écrire , où est un homomorphisme d’algèbres, et la conclusion résultera de ce que . Or le noyau de est un idéal bilatère qui, en vertu de (1) et de la relation , contient les éléments pour dans M. Ceci termine la démonstration.
Remarque 1
Supposons que E soit une A-algèbre graduée de type , de graduation , et supposons en outre que l’application linéaire (supposée vérifier (1)) soit telle que
Cite 1
Cite Proposition 2, I § 8
Remarque 2
Tout élément de est somme de produits de la forme , où les appartiennent à M; on aura soin de ne pas confondre de tels produits pris dans et les produits analogues pris dans .
Remarque 3
Si est inversible dans A, le A-module est engendré par les éléments de la forme , où ; cela résulte de la remarque précédente et de (I, p. 95, prop. 2).
2. Propriétés fonctorielles de l’algèbre symétrique
Proposition 3
Soient A un anneau commutatif, M et N deux A-modules, une application A-linéaire. Il existe un homomorphisme de A-algèbres et un seul, , tel que le diagramme
soit commutatif. En outre, est un homomorphisme d’algèbres graduées.
L’existence et l’unicité de résultent de III, p. 67, prop. 2, appliquée à l’algèbre commutative et à ; comme
le fait que soit un homomorphisme d’algèbres graduées résulte de III, p. 68, Remarque 1.
L’homomorphisme de la prop. 3 sera désormais noté . Si P est un A-module et une application A-linéaire, on a
Comme contient , on dit parfois que est le prolongement canonique de à . La restriction est telle que
Proposition 4
Si est une application A-linéaire surjective, l’homomorphisme est surjectif, et son noyau est l’idéal de engendré par le noyau de .
Cite 3 · Cité par 1
Cite III § 5. Algèbre tensorielle, tenseurs, Proposition 3, III § 5, Exercice 1, § 6
Cité par Proposition 3, III § 7
Posons ; on sait (III, p. 57, prop. 3) que est surjective, donc il résulte des définitions que l’on a ; si est le noyau de , on a par suite . Comme se déduit de par passage aux quotients, c’est un homomorphisme surjectif dont le noyau est . Comme est engendré par le noyau de (III, p. 57), il en est de même de .
Si est une application linéaire injective, il n’est pas toujours vrai que soit une application injective (III, p. 187, exerc. 1). Toutefois il en est ainsi lorsque est une injection telle que soit facteur direct de , et alors l’image de (isomorphe à ) est facteur direct de ; la démonstration est la même que celle des assertions analogues pour (III, p. 58) en remplaçant par .
Proposition 5
Soient et deux sous-modules d’un A-module , tels que leur somme soit facteur direct dans , et que leur intersection soit facteur direct dans et dans . Alors les homomorphismes , et prolongements canoniques des injections canoniques, sont injectifs; si l’on identifie , et à des sous-algèbres de au moyen de ces homomorphismes, on a*
Cite 1
La démonstration se déduit de celle de III, p. 58–59, prop. 4, en remplaçant partout par . Les hypothèses de la prop. 5 sont toujours vérifiées pour des sous-modules quelconques de lorsque est un corps.
Corollaire
Soient un corps commutatif, un espace vectoriel sur . Pour tout élément , il existe un plus petit sous-espace vectoriel de tel que , et est de dimension finie.
Cite 1
Cite Corollaire, III § 5
La démonstration se déduit de celle de III, p. 59, corollaire, en remplaçant partout par .
On dit que est le sous-espace vectoriel de associé à .
3. Puissance symétrique -ème d’un module et applications multilinéaires symétriques
Soient deux ensembles, un entier . On appelle application symétrique de dans toute application telle que, pour toute permutation et tout élément , on ait
Lorsque est un module sur un anneau commutatif , il est clair que l’ensemble des applications symétriques de dans est un sous-module du -module de toutes les applications de dans .
Proposition 6
Soient un anneau commutatif, et deux -modules. Si, à toute application -linéaire () on associe l’application -linéaire
Cite 2
Rappelons (II, p. 71) qu’on a une bijection canonique du -module sur le -module de toutes les applications -linéaires de dans , en associant à toute application -linéaire l’application -linéaire
D’autre part, les applications -linéaires correspondent bi-univoquement aux applications -linéaires telles que s’annule dans , en associant à l’application , où est l’homomorphisme canonique (II, p. 36, th. 1). Mais comme est combinaison linéaire d’éléments de la forme
(x, y, u_i, v_j dans M), dire que la fonction est de la forme signifie que la fonction -linéaire correspondante vérifie la relation
autrement dit, d’après ce qu’on a vu plus haut, cela signifie que est symétrique; d’où la proposition, compte tenu de ce que pour les .
On dit que le A-module est la puissance symétrique -ème de M. Pour tout homomorphisme de A-modules , l’application qui coïncide avec dans s’appelle la puissance symétrique -ème de .
Remarque
Soit une permutation de ; comme l’application
de dans est A-multilinéaire, elle s’écrit d’une seule manière
où est un endomorphisme du A-module , qu’on écrit aussi . Il est clair que si est l’élément neutre de , est l’identité; d’autre part, lorsqu’on pose , on a, pour toute permutation , , donc ; autrement dit, le A-module est un -ensemble à gauche pour l’opération (I, p. 50). Les éléments de tels que pour tout , sont appelés tenseurs symétriques (contravariants) d’ordre ; ils forment un sous-A-module de .
Pour tout , on pose , et on dit que est le symétrisé du tenseur ; il est clair que est un tenseur symétrique, et par suite est un endomorphisme de dont l’image est contenue dans ; en général, on a (III, p. 188, exerc. 5). Si est un tenseur symétrique, on a ; on en conclut que lorsque est inversible dans A, l’endomorphisme est un projecteur dans (II, p. 18), dont l’image est ; en outre le noyau de ce projecteur n’est autre que . En effet, on a évidemment pour tout , et est par définition engendré par les tenseurs , où est une transposition échangeant deux nombres consécutifs dans ; en outre, si sont deux permutations de , on a , d’où l’on déduit (puisque toute permutation de est produit de transpositions échangeant deux nombres consécutifs) que quels que soient et . Par suite (toujours en supposant inversible dans A), on voit que pour tout , ce qui démontre notre assertion.
Lorsque est inversible dans A, les sous-modules et de sont donc supplémentaires, et la restriction à de l’homomorphisme canonique est un isomorphisme de -modules, qui permet dans le cas envisagé d’identifier les tenseurs symétriques d’ordre aux éléments de la puissance symétrique -ème de . On notera toutefois que cette identification n’est pas compatible avec la multiplication, le produit (dans ) de deux tenseurs symétriques n’étant pas symétrique en général, et n’ayant donc pas pour image dans le produit des images des tenseurs symétriques considérés.
Cite 3 · Cité par 1
Cite I § 5. Groupes opérant sur un ensemble, II § 1. Modules, Exercice 5, § 6
Cité par Proposition 9
4. Extension de l’anneau des scalaires
Soient deux anneaux commutatifs, un homomorphisme d’anneaux, un -module, un -module, un -homomorphisme (relatif à ) de dans . L’application composée est une application -linéaire de dans la -algèbre commutative ; il existe donc (III, p. 67, prop. 2) un -homomorphisme d’algèbres et un seul rendant commutatif le diagramme
On en déduit aussitôt que si est un second homomorphisme d’anneaux, un -module, un -homomorphisme (relatif à ), le -homomorphisme d’algèbres correspondant, alors le -homomorphisme d’algèbres composé
correspond au -homomorphisme composé (relatif à ).
Proposition 7
Soient deux anneaux commutatifs, un homomorphisme d’anneaux, un -module. Le prolongement canonique
de l’application -linéaire , est un isomorphisme de -algèbres graduées.
Cite 1
La démonstration se déduit de celle de III, p. 60, prop. 5 en y remplaçant par et par .
5. Limite inductive d’algèbres symétriques
Soient un système inductif filtrant d’anneaux commutatifs, un système inductif de -modules, . Pour , on déduit canoniquement du -homomorphisme un homomorphisme de -algèbres (III, p. 72, formule (8)), et il résulte de (9) (III, p. 72) que est un système inductif de -algèbres. Soit d’autre part le -homomorphisme canonique; on en déduit (III, p. 72, formule (8)) un homomorphisme de -algèbres, , et il résulte encore de (9) que les constituent un système inductif de -homomorphismes.
Proposition 8
Le A-homomorphisme* est un isomorphisme d’algèbres graduées.
Cite 1
La démonstration est la même que celle de III, p. 61, prop. 6, en y remplaçant partout par et et , et tenant compte du fait qu’une limite inductive d’algèbres commutatives est commutative.
6. Algèbre symétrique d’une somme directe. Algèbre symétrique d’un module libre. Algèbre symétrique d’un module gradué.
Soient un anneau commutatif, la somme directe d’une famille de -modules, l’injection canonique; on en déduit un -homomorphisme d’algèbres . Puisque est commutative, on peut appliquer aux homomorphismes la prop. 8 de III, p. 42, et il existe donc un unique homomorphisme d’algèbres
(aussi noté ) tel que pour tout , en désignant par
l’homomorphisme canonique.
Proposition 9
L’homomorphisme canonique* (formule (10)) est un isomorphisme d’algèbres graduées (cf. III, p. 53, Remarque 1).
Pour prouver que est bijectif, on va définir un homomorphisme d’algèbres
tel que et soient respectivement les applications identiques de et de . Pour chaque , soit l’application linéaire composée
Il existe une application -linéaire et une seule telle que pour tout . Comme les sont commutatives, il en est de même de leur produit tensoriel (III, p. 42), donc (III, p. 67, prop. 2) il existe un homomorphisme unique d’algèbres , tel que ; d’ailleurs, il est immédiat que est contenu dans le sous-module des éléments de degré 1 de l’algèbre graduée , donc est un homomorphisme d’algèbres graduées. Pour , on a ; comme les engendrent l’algèbre (III, p. 42, prop. 8), est bien l’application identique. De même,
et comme les éléments engendrent l’algèbre , est bien l’application identique.
Remarque 1). — Soit la somme directe d’une seconde famille de A-modules ayant pour ensemble d’indices, et, pour tout , soit une application A-linéaire, d’où une application A-linéaire (II, p. 12, prop. 6). Alors le diagramme
est commutatif, comme il résulte des définitions (III, p. 43, corollaire).
On peut décrire de façon plus précise le sous-A-module de auquel s’identifie au moyen de l’isomorphisme . Pour toute partie finie de , posons , de sorte que suivant l’ensemble filtrant des parties finies de , par définition (III, p. 42). Pour toute famille (ayant donc un support fini) telle que , et toute partie finie de contenant le support de la famille , posons
de sorte que le sous-module des éléments de degré de est la somme directe des pour toutes les familles de support contenu dans et telles que (III, p. 47, prop. 10 et III, p. 53). Posons par convention pour les familles dont le support n’est pas contenu dans ; alors on peut encore dire que est somme directe de tous les , où parcourt l’ensemble de toutes les familles telles que . Puisque s’identifie à , il est clair en outre que pour deux parties finies de et une famille de support contenu dans , l’application canonique (restriction à de l’application canonique ) est bijective. Si l’on pose, pour tout ,
Corollaire
Le A-module* est l’image par l’isomorphisme (10) (III, p. 74) du sous-module de somme directe des sous-modules pour toutes les familles telles que ; si est le support de , est canoniquement isomorphe à .
Cité par 1
Cité par Proposition 10
On identifiera en général , et leur image dans .
Théorème 1
Soient* un anneau commutatif, un A-module libre ayant une base . Pour toute application , de support fini, posons
Comme est somme directe des , il suffit de démontrer le théorème lorsque est réduit à un seul élément et d’appliquer ensuite III, p. 73, prop. 9. Mais lorsque (e élément libre), on a quels que soient dans ; l’idéal est donc nul, d’où et le théorème résulte alors de III, p. 62, th. 1.
La table de multiplication de la base (14) est donnée par
Remarque 2). — Les résultats précédents peuvent également s’obtenir comme conséquence des propriétés universelles des algèbres de polynômes et des algèbres symétriques, compte tenu de (II, p. 25, cor. 3).
La démonstration est la même que celle de III, p. 62, corollaire, en remplaçant par .
Proposition 10
Soient un monoïde commutatif à élément neutre, un -module gradué de type , sa graduation. Pour tout couple , soit le sous-module de somme directe des sous-modules , où parcourt l’ensemble des familles d’entiers telles que , est son support et, pour chaque , parcourt l’ensemble des familles de telles que . Alors est la seule graduation de type compatible avec la structure d’algèbre de , et qui induise sur la graduation donnée.
Le fait que soit somme directe des résulte du cor. de la prop. 9; le reste de la démonstration est identique à la fin de la démonstration de III, p. 62, prop. 7.
Supposons plus particulièrement que , et munissons de la graduation totale (de type ) (II, p. 164) correspondant à la graduation de type (donc aussi de type ) définie ci-dessus; les éléments homogènes de degré pour cette graduation sont donc ceux de la somme directe des pour . Soit une application linéaire homogène de degré 0 du -module gradué dans une -algèbre graduée commutative de type ; alors l’homomorphisme d’algèbres tel que est un homomorphisme d’algèbres graduées de type , comme il résulte de la formule pour des homogènes dans , de l’hypothèse sur , et de la définition de la graduation de type sur .
Exercices
See the exercises for § 6.