§ 6. Limites projectives et limites inductives de modules
Dans tout ce paragraphe, on désigne par I un ensemble préordonné non vide, par α≤β la relation de préordre dans I. Sauf mention expresse du contraire, les systèmes projectifs et inductifs considérés ont pour ensemble d’indices I.
1. Limites projectives de modules
Soient (Aα,φαβ) un système projectif d’anneaux (I, p. 133), (Eα,fαβ) un système projectif de groupes commutatifs (notés additivement) (I, p. 113), et supposons chaque Eα muni d’une structure de Aα-module à gauche; en outre supposons que pour α≤β, (fαβ,φαβ) soit un dimorphisme de Eβ dans Eα (II, p. 32), autrement dit que l’on ait
(1)
fαβ(λβxβ)=φαβ(λβ)fαβ(xβ),
pour xβ∈Eβ,λβ∈Aβ; alors il résulte de I, p. 114 que E=lim←Eα est muni d’une structure de module à gauche sur A=lim←Aα. Pour tout α∈I, soient fα:E→Eα, φα:A→Aα les applications canoniques; alors (fα,φα) est un dimorphisme de E dans Eα. Nous dirons que (Eα,fαβ) est un système projectif de Aα-modules à gauche, et que le A-module E est sa limite projective.
Soit (Eα′,fαβ′) un second système projectif de Aα-modules à gauche, et pour tout α, soit uα:Eα′→Eα une application Aα-linéaire, ces applications formant un système projectif; alors u=lim←uα est une application A-linéaire de lim←Eα′ dans lim←Eα.
En outre:
Proposition 1
Soient* (Eα,fαβ),(Eα′,fαβ′),(Eα′′,fαβ′′)trois systèmes projectifs deAα*-modules*, (uα),(vα)deux systèmes projectifs d’applicationsAα*-linéaires tels que les suites*
0⟶Eα′uαEαvαEα′′
soient exactes pour toutα. Alors, si on poseu=lim←uα,v=lim←vα, la suite
En effet, comme uα1(0)={0} pour tout α, il résulte de E, III, p. 54, prop. 2 que uα1(0)={0}, donc u est injectif; en outre, les uα(Eα′) forment un système projectif de parties des Eα et l’on a u(lim←Eα′)=lim←uα(Eα′). Comme uα(Eα′)=vα1(0) par hypothèse, on a vα1(0)=lim←uα(Eα′)=u(lim←Eα′) (E, III, p. 54, prop. 2), ce qui achève la démonstration.
Remarque 1
La prop. 1 et sa démonstration sont valables pour des groupes quelconques, au changement de notation près.
soit exacte; autrement dit, la limite projective d’un système projectif d’applications linéaires surjectives n’est pas nécessairement surjective (cf. II, p. 192, exerc. 1).
Supposons maintenant que tous les Aα soient égaux à un même anneau A et les φαβ à 1A; alors pour tout système projectif (Eα,fαβ) de A-modules, E=lim←Eα est un A-module. Soit F un A-module, et pour tout α, soit uα:F→Eα une applica-
tion A-linéaire telle que (uα) soit un système projectif d’applications; alors u=lim←uα est une application A-linéaire de F dans lim←Eα. Inversement, pour toute application A-linéaire v:F→lim←Eα, la famille des vα=fα∘v est un système projectif d’applications A-linéaires tel que v=lim←vα. Notons d’autre part que pour α≤β, l’application
Hom(1F,fαβ)=fˉαβ:HomA(F,Eβ)→HomA(F,Eα)
est un homomorphisme de Z-modules tel que (HomA(F,Eα),fˉαβ) soit un système projectif de Z-modules; comme fˉαβ(vβ)=fαβ∘vβ, les remarques précédentes peuvent donc s’exprimer de la façon suivante: Proposition 2. — Pour tout système projectif(Eα,fαβ)de A-modules et tout A-module F, l’application canoniqueu↦(fα∘u)est un isomorphisme deZ*-modules* (2)
lF:HomA(F,←limEα)→←limHomA(F,Eα).
Corollaire
Pour tout homomorphisme* v:F→F′de A-modules, lesvˉα=Hom(v,1Eα):Hom(F′,Eα)→Hom(F,Eα)forment un système projectif d’applicationsZ*-linéaires, et le diagramme* (3)
est commutatif. Pour tout u∈Hom(F′,lim←Eα), on a en effet lF(u∘v)=(fα∘u∘v) et la commutativité du diagramme (3) résulte alors aussitôt des définitions.
2. Limites inductives de modules
On suppose désormais I filtrant à droite.
Soient (Aα,φβα) un système inductif d’anneaux (I, p. 116), (Eα,fβα) un système inductif de groupes commutatifs (notés additivement) (I, p. 116), et supposons chaque Eα muni d’une structure de Aα-module à gauche; en outre, supposons que pour α≤β, (fβα,φβα) soit un dimorphisme de Eα dans Eβ (II, p. 32), autrement dit que l’on ait (4)
fβα(λαxα)=φβα(λα)fβα(xα)
pour xα∈Eα,λα∈Aα; alors E=lim⟶Eα est muni d’une structure de module à gauche sur A=lim⟶Aα (I, p. 117). Pour tout α∈I, soient fα:Eα→E,φα:Aα→A les applications canoniques; alors (fα,φα) est un dimorphisme de Eα dans E. Nous dirons que (Eα,fβα) est un système inductif deAα*-modules à gauche*, et que le A-module E est sa limite inductive. Soit (Eα′,fβα′) un second système inductif de Aα-modules à gauche, et pour tout α, soit uα:Eα′→Eα une application Aα-linéaire, ces applications formant un système inductif; alors u=limuα est une application A-linéaire de limEα′ dans limEα. En outre:
Proposition 3
Soient* (Eα,fβα),(Eα′,fβα′),(Eα′′,fβα′′)trois systèmes inductifs deAα*-modules*, (uα),(vα)deux systèmes inductifs d’applicationsAα*-linéaires tels que les suites
soient exactes pour toutα. Alors, si on poseu=limuα,v=limvα, la suite
limEα′ulimEαvlimEα′′
est exacte.
En effet, on a u(limEα′)=limuα(Eα′) et v1(0)=limvα1(0) (E, III, p. 64, corollaire).
De façon imagée, on exprime encore la prop. 3 en disant que le passage à la limite inductive préserve l’exactitude.
Proposition 4
Soient* (Eα,fβα)un système inductif deAα*-modules*, E=limEαsa limite inductive, φα:Aα→Aetfα:Eα→Eles applications canoniques pour toutα∈I. Si, pour toutα∈I, Sαest un système générateur deEα, alorsS=⋃α∈Ifα(Sα)est un système générateur deE.
En effet, tout x∈E est de la forme fα(xα) pour un α∈I et un xα∈Eα, et par hypothèse xα=∑iλα(i)yα(i), où λα(i)∈Aα et yα(i)∈Sα; si on pose λ(i)=φα(λα(i)), y(i)=fα(yα(i)), on a x=∑iλ(i)y(i).
Proposition 5
Les hypothèses et notations étant celles de la prop. 4, on suppose que pour tout* α∈I, Eαsoit somme directe d’une famille(Mαλ)λ∈Lde sous-modules (l’ensemble d’indices Létant indépendant deα) et que l’on aitfβα(Mαλ)⊂Mβλpourα≤βet pour toutλ∈L. AlorsEest somme directe de la famille des sous-modulesMλ=limMαλ (λ∈L).
Il résulte de la prop. 4 que E est somme des Mλ. Soit (yλ)λ∈L une famille telle que yλ∈Mλ pour tout λ∈L, dont le support est fini, et supposons que ∑λyλ=0. En vertu de E, III, p. 62, lemme 1, il existe un α∈I et une famille (xαλ)λ∈L, de support fini, formée d’éléments de Eα tels que xαλ∈Mαλ et yλ=fα(xαλ) pour tout λ∈L. La relation fα(∑λ∈Lxαλ)=0 entraîne l’existence d’un β≥α tel que fβα(∑λ∈Lxαλ)=0 (E, III, p. 62, lemme 1) ce qui s’écrit ∑λ∈Lxβλ=0, où xβλ=fβα(xαλ)∈Mβλ par hypothèse; on a donc xβλ=0 pour tout λ∈L, et par suite yλ=fβ(xβλ)=0 pour tout λ∈L, ce qui prouve que la somme des Mλ est directe.
Corollaire
Soit (Pα) un système inductif de parties des Eα, et soit P=limPα. Si pour tout α∈I, Pα est une partie libre (resp. une base) de Eα, alors P est une partie libre (resp. une base) de E.
La seconde assertion résulte aussitôt de la première et de la prop. 4. Il suffit donc de prouver que si les Pα sont libres, toute partie {y(i)}1≤i≤n formée d’éléments de P deux à deux distincts, est libre. Il existe un α∈I et des éléments xα(i)∈Pα tels que y(i)=fα(xα(i)) pour 1≤i≤n (E, III, p. 62, lemme 1); si ∑iλ(i)y(i)=0, on peut supposer que λ(i)=φα(λα(i)) pour 1≤i≤n, donc on a fα(∑iλα(i)xα(i))=0; cela entraîne ∑iλβ(i)xβ(i)=0 pour un β≥α, avec λβ(i)=φβα(λα(i)), xβ(i)=fβα(xα(i)), et les xβ(i) appartiennent à Pβ et sont deux à deux distincts, puisque y(i)=fβ(xβ(i)); on a donc λβ(i)=0 pour 1≤i≤n, d’où λ(i)=φβ(λβ(i))=0 pour 1≤i≤n.
Supposons maintenant que tous les anneaux Aα soient égaux à un même anneau A et les φβα à 1A; alors, pour tout système inductif (Eα,fβα) de A-modules, E=limEα est un A-module. Soit F un A-module et pour tout α, soit uα:Eα→F une application A-linéaire telle que (uα) soit un système inductif d’applications; alors u=limuα est une application A-linéaire de E dans F. Inversement, pour toute application A-linéaire v:limEα→F, la famille des vα=v∘fα est un système inductif d’applications A-linéaires tel que v=limvα. Notons d’autre part que pour α≤β, l’application
Hom(fβα,1F)=fˉαβ:HomA(Eβ,F)→HomA(Eα,F)
est un homomorphisme de Z-modules tel que (HomA(Eα,F),fˉαβ) soit un système projectif de Z-modules; comme fˉαβ(vβ)=vβ∘fβα, les remarques précédentes peuvent s’exprimer comme suit:
Proposition 6
Pour tout système inductif (Eα,fβα) de A-modules et tout A-module F, l’application canonique u↦(u∘fα) est un isomorphisme de Z-modules
(5)
dF:HomA(limEα,F)→limHomA(Eα,F).
Corollaire 1
Pour tout homomorphisme v:F→F′ de A-modules, les vˉα=Hom(1Eα,v):Hom(Eα,F)→Hom(Eα,F′) forment un système projectif d’applications Z-linéaires, et le diagramme
Pour tout u∈Hom(lim⟶Eα,F), on a en effet dF(v∘u)=(v∘u∘fα), et la commutativité du diagramme (6) résulte alors aussitôt des définitions.
Corollaire 2
Si (Eα,fβα) est un système inductif de A-modules à gauche et E=lim⟶Eα, (Eα∗,tfβα) est un système projectif de A-modules à droite, et lim⟵Eα∗ est canoniquement isomorphe à E∗.
Remarque
Soient E un A-module, (Mα)α∈I une famille croissante de sous-modules de E telle que E soit réunion des Mα; si jβα:Mα→Mβ (pour α≤β) et jα:Mα→E sont les injections canoniques, il est immédiat que j=lim⟶jα est un isomorphisme de lim⟶Mα sur E (E, III, p. 63, Remarque 1). En particulier, tout A-module est limite inductive de la famille filtrante croissante de ses sous-modules de type fini.
Soient (Aα,ρβα) un système inductif d’anneaux, (Eα,fβα) (resp. (Fα,gβα)) un système inductif de Aα-modules à droite (resp. à gauche). Pour α≤β, on a un homomorphisme de Z-modules
fβα⊗gβα:Eα⊗AαFα→(Eβ)[Aα]⊗Aα(Fβ)[Aα]
et d’autre part, on a un homomorphisme canonique de Z-modules
(Eβ)[Aα]⊗Aα(Fβ)[Aα]→Eβ⊗AβFβ
correspondant à l’homomorphisme d’anneaux ρβα (II, p. 53, prop. 2); d’où, par composition, un homomorphisme de Z-modules
hβα:Eα⊗AαFα→Eβ⊗AβFβ
qui, à tout produit tensoriel xα⊗yα, fait correspondre fβα(xα)⊗gβα(yα). Il est clair que (Eα⊗AαFα,hβα) est un système inductif de Z-modules. Soient A=lim⟶Aα, E=lim⟶Eα, F=lim⟶Fα, et soient ρα:Aα→A, fα:Eα→E, gα:Fα→F les applications canoniques. On définit comme ci-dessus une application Z-linéaire πα:Eα⊗AαFα→E⊗AF qui, à tout produit tensoriel xα⊗yα, fait correspondre fα(xα)⊗gα(yα), et il est immédiat que ces applications forment un système inductif. On en déduit une application Z-linéaire
Posons P=lim⟶(Eα⊗AαFα) et, pour tout α∈I, soit hα:Eα⊗AαFα→P l’application canonique. Soit d’autre part, pour tout α∈I,
tα:Eα×Fα→Eα⊗AαFα
l’application Z-bilinéaire canonique; pour α≤β, on a tβ(fβα(xα),gβα(yα))= f_{\beta \alpha}(x_\alpha) \otimes g_{\beta \alpha}(y_\alpha) = h_{\beta \alpha}(t_\alpha(x_\alpha, y_\alpha)), donc (tα) est un système inductif d’applications. Identifiant canoniquement lim→(Eα×Fα) à E×F (E, III, p. 67, prop. 10), on en déduit une application t=lim→tα:E×F→P, telle que t(fα(xα),gα(yα))=hα(tα(xα,yα))=hα(xα⊗yα). Tenant compte du lemme 1 de E, III, p. 62, on voit aussitôt que t est Z-bilinéaire; en outre, pour x∈E,y∈F,λ∈A, il existe α∈I tel que x=fα(xα),y=gα(yα),λ=ρα(λα) avec λα∈Aα,xα∈Eα,yα∈Fα (E, III, p. 62, lemme 1); d’où t(xλ,y)=hα((xαλα)⊗yα)=hα(xα⊗(λαyα))=t(x,λy). Il existe donc une application Z-linéaire et une seule π′:E⊗AF→P telle que π′(x⊗y)=t(x,y) (II, p. 51, prop. 1). En outre, on a par définition
et comme les éléments de la forme fα(xα)⊗gα(yα) (resp. hα(xα⊗yα)) engendrent le Z-module E⊗AF (resp. P), π′∘π et π∘π′ sont les applications identiques.
C. Q. F. D.
De façon imagée, on exprime la prop. 7 en disant que le produit tensoriel commute avec les limites inductives, et l’on identifie d’ordinaire les deux membres de (7) au moyen de l’isomorphisme π.
Corollaire 1
Soit (Eα′,fβα′) (resp. (Fα′,gβα′)) un second système inductif de Aα-modules à droite (resp. à gauche); pour tout α∈I, soit uα:Eα→Eα′ (resp. vα:Fα→Fα′) une application Aα-linéaire, telle que (uα) (resp. (vα)) soit un système inductif. Alors (uα⊗vα) est un système inductif d’applications Z-linéaires, et le diagramme
Soit (Aα′,ρβα′) un second système inductif d’anneaux, et supposons que chaque Eα soit un (Aα′,Aα)-bimodule, les fβα étant (Aα′,Aα)-linéaires pour α≤β. Alors, si on pose A′=lim→Aα′, l’isomorphisme (7) (II, p. 93) est linéaire pour les structures de A′-modules à gauche des deux membres en vertu du cor. 1. On généralise immédiatement à des multimodules quelconques.
En particulier, si les Aα sont commutatifs, A=lim→Aα est commutatif et l’isomorphisme (7) est un isomorphisme de A-modules.
Corollaire 2
Soit (Eα,fβα) un système inductif de Aα-modules à droite et soit Eα′=Eα⊗AαA le A-module obtenu par extension à A=lim→Aα de l’anneau des scalaires au moyen de l’homomorphisme canonique ρα:Aα→A. Alors (Eα′,fβα⊗1A) est un système inductif de A-modules à droite, dont la limite inductive est canoniquement isomorphe à limEα.
Il suffit d’appliquer la prop. 7 (II, p. 93) en prenant pour Fα l’anneau A considéré comme (Aα,A)-bimodule au moyen de ρα.
Corollaire 3
Soient A un anneau, (Eα,fβα) un système inductif de A-modules à droite, F un A-module à gauche. Alors les Z-modules lim(Eα⊗AF) et (limEα)⊗AF sont canoniquement isomorphes.
Il suffit de faire Aα=A et Fα=F pour tout α∈I dans la prop. 7 (II, p. 93).
En particulier, si ρ:A→B est un homomorphisme d’anneaux, limρ∗(Eα) et ρ∗(limEα) sont canoniquement isomorphes.
Corollaire 4
Soient M un A-module à droite, N un A module à gauche, (xi)1≤i≤n une famille d’éléments de M, (yi)1≤i≤n une famille d’éléments de N, telles que ∑i(xi⊗yi)=0 dans M⊗AN. Il existe alors un sous-module de type fini M1 (resp. N1) de M (resp. N), contenant les xi (resp. les yi), et tel que l’on ait ∑i(xi⊗yi)=0 dans M1⊗AN1.
En effet, M (resp. N) s’identifie canoniquement à la limite inductive de la famille filtrante de ses sous-modules de type fini contenant les xi (resp. les yi), et il suffit d’appliquer E, III, p. 62, lemme 1.