§ 5. Tenseurs symétriques et applications polynomiales
1. Traces relatives
Soient H un groupe, M un A[H]-module à gauche 1. Nous noterons MH l’ensemble des m∈M tels que hm=m pour tout h∈H2; c’est un sous-A-module de M. Soit G un sous-groupe de H. Alors MG est un sous-A-module de M contenant MH. Soient m∈MG, h∈H, et x=hG la classe à gauche de h suivant G. On a xm=hGm={hm}. Par abus de notation, l’élément hm de M sera noté xm. Si h′∈H, on a
(1)
h′(xm)=(h′x)m.
Supposons désormais que G soit d’indice fini dans H. Alors
(2)
x∈H/G∑xm∈MH.
En effet, pour tout h′∈H, on a, compte tenu de (1),
h′x∈H/G∑xm=x∈H/G∑(h′x)m=y∈H/G∑ym.
1 On a noté A[H] l’algèbre du groupe H (III, p. 19). 2 On prendra garde de ne pas confondre cette notation avec celle qu’on a introduite dans l’étude des produits d’ensembles (E, II, p. 31).
Définition 1
Si G est d’indice fini dans H, on note Tr_{H/G} l’application de M^G dans M^H définie par :
(3)
TrH/Gm=x∈H/G∑xm.
Cette application est un homomorphisme du A-module M^G dans le A-module M^H.
Proposition 1
(i) Soient m \in M^G et h \in H. Alors hm \in M^{hGh^{-1}} et
TrH/hGh−1(hm)=TrH/Gm.
(ii) Soit F un sous-groupe de G d’indice fini dans G. Soit m \in M^F. Alors
TrH/G(TrG/Fm)=TrH/Fm.
(iii) Si m \in M^H, on a \operatorname{Tr}_{H/G} m = (H : G) m.
(i) Soit h \in H. Pour h' \in H et m \in M, posons \varphi(h') = hh'h^{-1} et \psi(m) = hm. On a \varphi(h') \psi(m) = \psi(h'm). Par transport de structure, on en déduit que, si m \in M^G, on a hm \in M^{hGh^{-1}} et
TrH/hGh−1(hm)=ψ(TrH/G(m)).
Comme \operatorname{Tr}_{H/G}(m) \in M^H, cela prouve (i).
(ii) Soit m \in M^F. Soit (g_\alpha)_{\alpha \in A} un système de représentants des classes à gauche de G suivant F. Soit (h_\beta)_{\beta \in B} un système de représentants des classes à gauche de H suivant G. Alors (h_\beta g_\alpha)_{(\beta, \alpha) \in B \times A} est un système de représentants des classes à gauche de H suivant F, donc
TrH/G(TrG/Fm)=β∈B∑hβ(α∈A∑gαm)
=(β,α)∈B×A∑(hβgα)m=TrH/Fm.
(iii) L’assertion est évidente.
2. Définition des tenseurs symétriques
Soit M un A-module. Rappelons (III, p. 71) que \mathfrak{S}_n opère à gauche dans le A-module T^n(M), de telle sorte que
σ(x1⊗x2⊗…⊗xn)=xσ−1(1)⊗xσ−1(2)⊗…⊗xσ−1(n)
quels que soient x_1, ..., x_n \in M et \sigma \in \mathfrak{S}_n. Les éléments z de T^n(M) tels que \sigma.z = z pour tout \sigma \in \mathfrak{S}_n sont appelés tenseurs symétriques d’ordre n ; ils forment un sous-A-module de T^n(M) noté TS^n(M) ; on a TS^0(M) = A, TS^1(M) = M. On pose TS(M) = \bigoplus_{n=0}^\infty TS^n(M) ; c’est un sous-A-module gradué de T(M). Pour tout z \in T^nM, l’élément ∑σ∈Snσ.z appartient à TSn(M); on le note s.z, et on dit que s.z est le symétrisé de z. L’application s:z↦s.z est un homomorphisme du A-module Tn(M) dans le A-module TSn(M). Si z∈TSn(M), on a s.z=n!z.
3. Produit dans les tenseurs symétriques
Soient p,q∈N. Soit Sp∣q le sous-groupe de Sp+q formé des permutations σ∈Sp+q qui laissent stables les intervalles (1,p) et (p+1,p+q) de N. Si σ∈Sp et σ′∈Sq, on définit un élément σ′′ de Sp∣q en posant σ′′(n)=σ(n) pour 1≤n≤p et σ′′(p+n)=p+σ′(n) pour 1≤n≤q; l’application (σ,σ′)↦σ′′ est un isomorphisme de Sp×Sq sur Sp∣q.
Soient z∈TSp(M), z′∈TSq(M). Alors l’élément z⊗z′ de Tp+q(M) est invariant par Sp∣q. On peut donc définir l’élément TrSp+q/Sp∣q(z⊗z′) de TSp+q(M). Nous munirons TS(M) de la multiplication A-bilinéaire (y,y′)↦yy′ telle que, pour p,q∈N, z∈TSp(M), z′∈TSq(M), on ait
zz′=TrSp+q/Sp∣q(z⊗z′)
Si y∈TS(M) et y′∈TS(M), on dit que yy′ est le produit symétrique de y et y′. La famille (TSp(M))p∈N est une graduation de type N de l’algèbre TS(M). L’élément unité de T(M) est un élément unité de TS(M).
Soit Sp,q l’ensemble des σ∈Sp+q tels que
σ(1)<σ(2)<...<σ(p)σ(p+1)<σ(p+2)<...<σ(p+q)
L’application (σ,τ)↦στ de Sp,q×Sp∣q dans Sp+q est bijective (I, p. 57, Example 2); donc, si z∈TSp(M) et z′∈TSq(M), on a
zz′=σ∈Sp,q∑σ(z⊗z′)
Proposition 2
(i) *La A-algèbre TS(M) est associative, commutative et unifère.
(ii) *Soient p1,...,pn des entiers >0. Soit Sp1∣...∣pn l’ensemble des σ∈Sp1+⋯+pn qui laissent stables les intervalles :
Donc l’algèbre TS(M) est associative. Soit σ l’élément de Sp1+p2 tel que
σ(1)=p2+1,σ(2)=p2+2,…,σ(p1)=p2+p1,
σ(p1+1)=1,σ(p1+2)=2,…,σ(p1+p2)=p2.
Alors
z2z1=TrSp1+p2/Sp2∣p1(z2⊗z1)
=TrSp1+p2/σSp1∣p2σ−1σ(z1⊗z2)
=TrSp1+p2/Sp1∣p2(z1⊗z2)d’apreˋs la prop. 1, (i)
=z1z2.
Donc l’algèbre TS(M) est commutative.
On prendra garde que l’injection canonique de TS(M) dans T(M) n’est pas en général un homomorphisme d’algèbres. Pis encore, TS(M) n’est pas en général stable par la multiplication de T(M).
4. Puissances divisées
Soient x∈M et k∈N. Il est clair que x1⊗x2⊗…⊗xk, où
x1=x2=⋯=xk=x,
est un élément de TSk(M).
Définition 2
Si x∈M, l’élément x⊗x⊗…⊗x de TSk(M) se note γk(x).
Proposition 3
(i) Si x∈M, la puissance p-ième de x calculée dans TS(M) est égale à p!γp(x). (ii) Soient x1,…,xn∈M. On a
(avec pi facteurs xi) et cette somme est égale à
φ∈E∑xφ(1)⊗xφ(2)⊗…⊗xφ(p).
Dans (iii), faisons n=2,x1=x2=x,p1=q et p2=r. On obtient (iv) (I, loc. cit.).
Enfin, (v) résulte de la prop. 2, (ii), et de la prop. 2 de I, p. 95, appliquée aux éléments xi de l’anneau T(M).
Remarque 1
Soit (xi)i∈I une famille d’éléments de M. Pour tout ν∈N(I), posons
xν=i∈I∏γνi(xi).
Si (λi)∈A(l) et si p∈N, on a, d’après la prop. 3, (ii),
γp(i∈I∑λixi)=ν∈N(I),∣ν∣=p∑λνxν.
Remarque 2
Soit M l’ensemble des applications de [1,p] dans I. On définit une application ρ↦ρ∗ de M dans N(I) en posant
ρ∗(i)=Cardρ−1(i).
Pour que deux éléments ρ1,ρ2 de M vérifient ρ1∗=ρ2∗, il faut et il suffit qu’il existe σ∈Sp tel que ρ2=ρ1∘σ (I, p. 90). D’après la prop. 3, (iii), on a, si ∣ν∣=p,
xν=ρ∈M,ρ∗=ν∑xρ(1)⊗xρ(2)⊗…⊗xρ(p).
5. Tenseurs symétriques sur un module libre
Proposition 4
Supposons M libre, et soit (ei)i∈I une base de M. (i) Pour ν∈N(I), soit eν=∏i∈Iγνi(ei). Alors (eν)ν∈N(I) est une base du A-module TS(M). En particulier, l’algèbre TS(M) est engendrée par la famille des éléments γk(x) pour k∈N et x∈M. (ii) Pour tout p∈N, TSp(M) est facteur direct dans le A-module Tp(M). Utilisons les notations de la remarque 2 ci-dessus. La famille (eρ(1)⊗…⊗eρ(p))ρ∈M est une base de Tp(M). Alors la prop. 4 résulte de la formule (7) et du lemme suivant, appliqué avec H=Sp et U=Tp(M) :
Lemme 1
Soient H un groupe fini, U un A[H]-module à gauche. On suppose que le A-module U possède une base B stable pour les opérations de H dans U. Soit Ω=B/H. Pour tout ω∈Ω, soit uω=∑b∈ωb. Alors (i) (uω)ω∈Ω est une base du A-module UH.
(ii) Pour tout ω∈Ω, soit vω un point de ω; posons ω′=ω−{vω} et B′=⋃ω∈Ωω′. Alors B′ est une base d’un supplémentaire de UH dans U.
La réunion de l’ensemble des uω (pour ω∈Ω) et de B′ est une base de U. Si U′=∑ω∈ΩAuω et U′′=∑b∈B′Ab, on a donc U=U′⊕U′′. D’autre part, on a uω∈UH pour tout ω∈Ω, donc U′⊂UH. Enfin, soit (αb)b∈B une famille d’éléments de A à support fini et soit x=∑b∈Bαbb. Si x∈UH, on a αhb=αb pour tout b∈B et tout h∈H, donc x∈U′. Par suite, U′=UH.
Proposition 5
Soient M un A-module libre, k un entier ⩾0, P le sous-A-module de TSk(M) engendré par γk(M). On suppose A intègre et infini. Pour tout z∈TSk(M), il existe α∈A−{0} tel que αz∈P.
Soit K le corps des fractions de A. Identifions TSk(M) à un sous-A-module du K-espace vectoriel V=TSk(M)⊗AK (prop. 4, et II, p. 116). Il s’agit de montrer que γk(M) engendre ce K-espace vectoriel, c’est-à-dire que toute forme K-linéaire f sur V satisfaisant à f(γk(M))=0 est nulle. Soit (ei)i∈I une base de M, et définissons les eν comme dans la prop. 4. Quel que soit (αi)∈A(I), on a, compte tenu de (6),
0=f(γk(i∈I∑αiei))=ν∈N(I),∣ν∣=k∑ανf(eν).
D’après le cor. 2 de IV, p. 17, on en déduit que f(eν)=0 pour tout ν∈N(I), d’où f=0.
6. Le foncteur TS
Soient M,N des A-modules, u un homomorphisme de M dans N. Il est immédiat que T(u)(TS(M))⊂TS(N). L’application de TS(M) dans TS(N) déduite de T(u) se note TS(u). On vérifie aussitôt que c’est un homomorphisme unifère d’algèbres graduées, et que l’on a TS(u)(γp(x))=γp(u(x)) pour tout x∈M et tout entier p⩾0. Si v:N→P est un homomorphisme de A-modules, on a
TS(v∘u)=TS(v)∘TS(u).
Par définition de TS(u), le diagramme
Mu↓N⟶⟶TS(M)⟶T(M)↓TS(u)TS(N)⟶T(N)
où les flèches horizontales désignent les injections canoniques, est commutatif.
Si M est un facteur direct de N et si i:M→N est l’injection canonique, TS(i) est un homomorphisme injectif de TS(M) sur un facteur direct R de TS(N), par lequel on identifie d’ordinaire TS(M) et R. Cela se démontre comme pour l’algèbre tensorielle (III, p. 58).
Supposons que M soit somme directe d’une famille (Mλ)λ∈L de sous-modules. Les injections canoniques TS(Mλ)→TS(M) définissent un homomorphisme unifère h d’algèbres graduées, dit canonique :
λ∈L⨂TS(Mλ)→TS(M)
Soient λ1,λ2,…,λn des éléments de L deux à deux distincts, et soient x1∈Mλ1,…,xn∈Mλn. D’après la prop. 3, (ii) de IV, p. 43, on a
Soit N un A-module somme directe d’une famille (Nλ)λ∈L de sous-modules. Pour tout λ∈L, soit uλ un homomorphisme de Mλ dans Nλ. Soit u l’homomorphisme de M dans N défini par les uλ. Alors le diagramme
où h et h′ sont les homomorphismes canoniques, est commutatif. En effet, si z∈TS(Mλ), et si iλ (resp. jλ) désigne l’injection canonique de Mλ dans M (resp. Nλ dans N), on a
Soit M un A-module somme directe d’une famille (Mλ)λ∈L de sous-modules. Si chaque Mλ est un module libre, l’homomorphisme canonique de ⨂λ∈LTS(Mλ) dans TS(M) est un isomorphisme.
Soit (ei,λ)i∈Iλ une base de Mλ. Pour ν∈N(Iλ), posons eν,λ=∏i∈Iλγν(i)(ei,λ). Les eν,λ, pour ν∈N(Iλ), forment une base de TS(Mλ) (IV, p. 44, prop. 4, (i)) et e0,λ est élément unité de TS(Mλ). Donc les éléments
(9)
λ∈L⨂eνλ,λ
où νλ∈N(Iλ), et où νλ=0 sauf pour un nombre fini d’indices, forment une base de ⨂λTS(Mλ). L’image de l’élément (9) par l’homomorphisme canonique de la proposition est ∏λ∈Leνλ,λ. Si l’on désigne par (ei)i∈I la réunion disjointe des familles (ei,λ)i∈Iλ les éléments ci-dessus ne sont autres que les ∏i∈Iγν(i)(ei) où ν∈N(I), et constituent donc une base de TS(M). Cela prouve la proposition.
Dans les conditions de la prop. 6, l’isomorphisme réciproque TS(M)→⨂λTS(Mλ) est encore dit canonique. On identifie souvent TS(M) à ⨂λTS(Mλ) grâce à cet isomorphisme. On prendra garde que, si z∈TS(Mλ) et z′∈TS(Mμ) avec λ=μ, l’élément de TS(M) qu’on est alors amené à noter z⊗z′ n’est pas le produit tensoriel de z et z′ dans T(M) mais le produit symétrique de z et z′.
Proposition 7
Soient M un A-module, u l’application* (x,y)↦x+ydeM⊕MdansM, *et f l’application composée
TS(M)⊗TS(M)hTS(M⊕M)TS(u)TS(M)
où h est l’homomorphisme canonique.Siz,z′∈TS(M), on af(z⊗z′)=zz′.
En effet, soit i l’application x↦(x,0) de M dans M⊕M. On a u∘i=IdM, donc TS(u)∘TS(i)=IdTS(M). Par suite
f(z⊗1)=TS(u)(h(z⊗1))=TS(u)(TS(i)(z))=z.
De même, f(1⊗z′)=z′, d’où f(z⊗z′)=f(z⊗1)f(1⊗z′)=zz′.
7. Coproduit dans les tenseurs symétriques
Soit M un A-module libre. Soit ΔM=Δ l’homomorphisme diagonal x↦(x,x) de M dans M⊕M. Soit cM=c l’homomorphisme unifère de A-algèbres graduées composé des homomorphismes :
TS(M)TS(Δ)TS(M⊕M)σTS(M)⊗TS(M)
où σ est l’isomorphisme canonique. Muni de c, TS(M) est une A-cogèbre graduée.
Pour tout x∈M et tout entier p⩾0, on a TS(Δ)(γp(x))=γp((x,x)), donc d’après (8),
c(γp(x))=r+s=p∑γr(x)⊗γs(x).
En particulier,
c(x)=x⊗1+1⊗x.
Soit (xi)i∈I une famille d’éléments de M. Pour ν∈N(I), posons xν=∏i∈Iγνi(xi).
Alors
c(xν)=ρ+σ=ν∑xρ⊗xσ.
Cela résulte de (10) puisque c est un homomorphisme d’algèbres.
Proposition 8
Soit M un A-module libre. Pour ses structures d’algèbre et de cogèbre, TS(M) est une bigèbre graduée commutative et cocommutative. La coïunité est l’application A-linéaire ε:TS(M)→TS0(M)=A nulle sur TSp(M) pour p>0, et telle que ε(1)=1.
On sait que la A-algèbre TS(M) est associative, commutative et unifère. D’autre part, le coproduit est par construction un homomorphisme d’algèbres graduées. Le fait que la cogèbre TS(M) est coassociative et cocommutative résulte par un calcul facile de la formule (10). L’application ε de TS(M) dans A est un homomorphisme d’algèbres graduées tel que ε(1)=1. Enfin, pour tout x∈M, on a ε(γp(x))=0 si p>0, ε(γ0(x))=1; cela montre, compte tenu de (10), que l’on a (ε⊗1)∘c=(1⊗ε)∘c=IdTS(M); ainsi, ε est la coïunité de TS(M).
Proposition 9
Soient M et N des A-modules libres, u un A-homomorphisme de M dans N. Alors TS(u) est un homomorphisme de bigèbres.
z primitif⇔λρ+σ=0lorsqueρ=0etσ=0etλ0=0⇔λν=0lorsque∣ν∣=1⇔z∈M.
8. Relations entre TS(M) et S(M)
L’injection canonique de M dans TS(M) se prolonge de manière unique en un homomorphisme d’algèbres de T(M) dans TS(M) (III, p. 56, prop. 1). D’après la prop. 2, (ii), de IV, p. 41, cet homomorphisme est l’opérateur s de symétrisation. Comme l’algèbre TS(M) est commutative, il existe (III, p. 67) un homomorphisme d’algèbresφM et un seul, dit canonique, de l’algèbre S(M) dans l’algèbre TS(M) tel que le diagramme
T(M)↓ρS(M)φM↘sTS(M),
ou ρ désigne l’homomorphisme canonique de T(M) sur S(M), soit commutatif. On a φM(Sp(M))⊂TSp(M) pour tout p∈N.
D’autre part, en composant l’injection canonique i de TS(M) dans T(M) et l’homomorphisme canonique ρ de T(M) sur S(M), on obtient un homomorphismeψM de A-modules gradués, dit canonique. Le diagramme
TS(M)↗iψMT(M)S(M)
est commutatif.
Si u:M→N est un homomorphisme de A-modules, le diagramme
Si M est somme directe de modules Mλ, le diagramme
⊗S(Mλ)↓fS(M)⊗φMλφM⊗TS(Mλ)↓gTS(M),
où f et g sont les homomorphismes canoniques, est commutatif. En effet, g∘⊗φMλ et φM∘f sont des homomorphismes d’algèbres qui, pour tout λ, coïncident sur Mλ.
Proposition 11
Si M est libre, φM est un morphisme de bigèbres graduées.* En utilisant la commutativité des diagrammes (13) et (14), on obtient le diagramme commutatif
où Δ est l’homomorphisme diagonal, et où h,k sont les isomorphismes canoniques. La proposition résulte de là.
Proposition 12
(i) Si u∈Sn(M), on a ψM(φM(u))=n!u. (ii) Si v∈TSn(M), on a φM(ψM(v))=n!v. Soient x1,...,xn∈M, et u le produit x1...xn calculé dans S(M). Alors φM(u) est le produit x1...xn calculé dans TS(M), c’est-à-dire
σ∈Sn∑xσ(1)⊗...⊗xσ(n).
Donc ψM(φM(u)) est égal à ∑σ∈Snxσ(1)...xσ(n) calculé dans S(M), c’est-à-dire à
n!x1...xn=n!u.
Soit v=∑i=1px1i⊗x2i⊗...⊗xni un élément de TSn(M), où les xji appartiennent à M. Alors ψM(v) est égal à ∑i=1px1ix2i...xni calculé dans S(M), d’où
φM(ψM(v))=i=1∑ps(x1i⊗x2i⊗...⊗xni)=s(v)=n!v.
Corollaire 1
Si A est une Q-algèbre, l’homomorphisme canonique de S(M)* dans TS(M) est un isomorphisme d’algèbres. Si de plus M est libre, c’est un isomorphisme de bigèbres graduées.
Corollaire 2
Si A est une Q-algèbre, le module TSn(M) est engendré par les puissances n-ièmes des éléments de M dans TS(M). Cela résulte du cor. 1 et de la propriété analogue de S(M) (III, p. 68).
9. Applications polynomiales homogènes
Proposition 13
Soient M et N des A-modules, q un entier ⩾0, f une application de M dans N. On suppose M libre. Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) Il existe une application q-linéaire g de Mq dans N telle que f(x)=g(x,x,...,x) pour tout x∈M. (ii) Il existe une application linéaire h de TSq(M) dans N telle que f(x)=h(γq(x)) pour tout x∈M. (iii) Il existe une base (ei)i∈I de M et une famille (uν)ν∈N(I),∣ν∣=q d’éléments de N tels que
f(i∈I∑λiei)=ν∈N(I),∣ν∣=q∑λνuν
pour tout (λi)∈A(I). (iv) Pour toute base (ei)i∈I de M, il existe une famille (uν)ν∈N(I),∣ν∣=q d’éléments de N tels que
f(i∈I∑λiei)=ν∈N(I),∣ν∣=q∑λνuν
pour tout (λi)∈A(I).
(i) ⇒ (ii) : soit g satisfaisant aux conditions de (i). Il existe une application linéaire g′ de Tq(M) dans N telle que g(x1,x2,...,xq)=g′(x1⊗x2⊗...⊗xq) quels que soient x1,...,xq∈M. Alors
f(x)=g(x,x,...,x)=g′(x⊗x⊗...⊗x)=g′(γq(x));
en posant h=g′∣TSq(M), on voit que la condition (ii) est vérifiée. (ii) ⇒ (i) et (iv) : soit h satisfaisant aux conditions de (ii). D’après la proposition 4, (ii) (IV, p. 44), il existe une application linéaire g′ de Tq(M) dans N telle que h=g′∣TSq(M). Soit g l’application q-linéaire de M dans N associée à g′. Alors, pour tout x∈M, on a
f(x)=h(γq(x))=g′(x⊗x⊗...⊗x)=g(x,x,...,x),
d’où (i). D’autre part, si (ei)i∈I est une base de M, on a, d’après la formule (6) (IV, p. 44)
f(i∑λiei)=h(γq(i∑λiei))=h∣ν∣=q∑λνeν
en posant eν=∏i∈Iγνi(ei); on a donc
f(i∑λiei)=∣ν∣=q∑λνh(eν).
(iv) ⇒ (iii) : c’est évident. (iii) ⇒ (ii) : soient (ei),(uν) vérifiant les conditions de (iii). Posons eν=∏i∈Iγνi(ei); rappelons que (eν)∣ν∣=q est une base de TSq(M). Soit h l’homomorphisme de TSq(M) dans N défini par h(eν)=uν. Alors pour tout x=∑iλiei dans M, on a
Soient M et N des A-modules, q un entier ⩾0. On suppose M libre. On note PolAq(M,N) ou simplement Polq(M,N) l’ensemble des applications de M dans N vérifiant les conditions de la prop. 13. Les éléments de Polq(M,N) s’appellent les applications polynomiales homogènes de degré q de M dans N.
La prop. 13, (i), définit un homomorphisme de A-modules :
Lq∗(M,...,M;N)→Polq(M,N).
La prop. 13, (ii), définit un homomorphisme de A-modules :
HomA(TSq(M),N)→Polq(M,N).
Ces homomorphismes sont dits canoniques. Ils sont surjectifs.
Exemple 1
Les applications polynomiales homogènes de degré 1 de M dans N sont les applications A-linéaires de M dans N.
Exemple 2
Soient (Ni)i∈I une famille de A-modules, fi une application de M dans Ni, i∈I, et f:M→∏i∈INi l’application de composantes fi. Pour que f soit polynomiale homogène de degré q, il faut et il suffit que chaque fi soit polynomiale homogène de degré q.
Exemple 3
Soient (Mj)j∈J une famille finie de A-modules libres et u:∏j∈JMj→N une application multilinéaire. Alors u est polynomiale de degré Card(J).
Exemple 4
Soient (Xi)i∈I une famille d’indéterminées, N un A-module, et u∈N[(Xi)i∈I] un polynôme homogène de degré q. L’application (xi)i∈I↦u((xi)i∈I) de A(I) dans N est une application polynomiale homogène de degré q : cela se voit aussitôt sur la condition (iii) de la prop. 13. Si I est fini, toute application polynomiale homogène de degré q de A(I)=AI dans N est de cette forme.
Exemple 5
L’application (xi)i∈N↦x02+x12+⋯+xn2+⋯ de A(N) dans A est une application polynomiale homogène de degré 2. Si A=Z/2Z, elle coïncide avec la forme linéaire (xi)i∈N↦x1+x2+⋯+xn+⋯.
Exemple 6
Soit f∈PolAq(M,N). Soient B un anneau commutatif, ρ un homomorphisme de B dans A, M' et N' les B-modules déduits de M et N grâce à ρ. Supposons M' libre. Alors f ∈ Pol_B^q(M', N') : cela se voit aussitôt sur la condition (i) de la prop. 13.
Proposition 14
Soient M, N, P des A-modules, q et r des entiers ≥ 0. On suppose M et N libres. Soient f ∈ Pol^q(M, N), f' ∈ Pol^r(N, P). Alors f' ∘ f ∈ Pol^{qr}(M, P).
Il existe une application q-linéaire g de M^q dans N, et une application r-linéaire g' de N' dans P telles que
et l’application (x_1, ..., x_{qr}) ↦ g'(g(x_1, ..., x_q), ..., g(x_{q(r-1)+1}, ..., x_{qr})) de M^{qr} dans P est qr-linéaire.
Proposition 15
Soient M un A-module libre, N un A-module, q un entier ≥ 0. On suppose que l’application y ↦ q !y est un automorphisme de N. Soit f ∈ Pol^q(M, N). Il existe une application q-linéaire symétrique h et une seule de M^q dans N telle que f(x) = h(x, x, ..., x) pour tout x ∈ M. Quels que soient x_1, ..., x_q ∈ M, on a
a) Il existe une application q-linéaire g de M^q dans N telle que f(x) = g(x, x, ..., x) pour tout x ∈ M. Définissons l’application q-linéaire h de M dans N par
Alors h est symétrique et f(x) = h(x, x, ..., x) pour tout x ∈ M.
b) Soit h une application q-linéaire symétrique de M^q dans N telle que f(x) = h(x, x, ..., x). Soit l l’application linéaire de T^q(M) dans N telle que h(x_1, ..., x_q) = l(x_1 ⊗ ... ⊗ x_q) quels que soient x_1, ..., x_q ∈ M. On a
Soient M un A-module libre, N un A-module, q un entier positif, u l’homomorphisme canonique de Hom(TS^q(M), N) dans Pol^q(M, N).
(i) Si A est intègre et infini et N sans torsion, u est un isomorphisme.
(ii) Si l’application y ↦ q!y dans N est injective, u est un isomorphisme.
Dans les deux cas de la proposition, il s’agit de prouver que u est injectif, c’est-à-dire que toute application linéaire f de TS^q(M) dans N, nulle sur γ_q(M), est nulle.
Supposons A intègre et infini et N sans torsion. Pour tout z ∈ TS^q(M), il existe α ∈ A − {0} tel que αz soit combinaison A-linéaire d’éléments de γ_q(M) (IV, p. 45, prop. 5). Alors αf(z) = f(αz) = 0, donc f(z) = 0.
Supposons que l’application y ↦ q!y dans N soit injective. D’après IV, p. 43, prop. 3, (v), f est nulle sur s.T^q(M). Donc, si z ∈ TS^q(M), on a q!f(z) = f(sz) = 0 et par suite f(z) = 0.
Corollaire
Soient M un A-module libre, N un A-module, q un entier positif, h ∈ Pol^q(M, N), (e_i)_{i∈I} une base de M. Dans les deux cas de la prop. 16, il existe une unique famille (u_\nu)_{v∈\mathbf{N}^{(I)},|\nu|=q} d’éléments de N tels que h(\sum_{i∈I} λ_i e_i) = \sum_{|\nu|=q} λ^\nu u_\nu pour tout (λ_i) ∈ A^{(I)}.
10. Applications polynomiales
Définition 4
Soient M et N deux A-modules. On suppose que M est libre. Soit Ap(M, N) le A-module des applications de M dans N. Le sous-module ∑q≥0PolAq(M,N) de Ap(M, N) se note Pol_A(M, N), ou simplement Pol(M, N); ses éléments s’appellent les applications polynomiales de M dans N.
Soit (e_i)_{i∈I} une base de M, et supposons I fini; d’après la prop. 13 (IV, p. 51), une application f de M dans N est polynomiale si et seulement s’il existe un polynôme F à coefficients dans N en les indéterminées X_i tel que l’on ait
f(i∈I∑xiei)=F(x)
pour toute famille x = (x_i)_{i∈I} dans A^{(I)}. Cette propriété est indépendante de la base choisie de M et justifie la terminologie « application polynomiale ».
Proposition 17
Soient M un A-module libre et B une A-algèbre associative, commutative et unifière. Alors Pol_A(M, B) est une sous-B-algèbre de l’algèbre Ap(M, B).
Cela résulte de la déf. 4 et de la prop. 13, (iv) (IV, p. 51).
Proposition 18
Soient M, N, P des A-modules. On suppose M et N libres. Soient f ∈ Pol(M, N), g ∈ Pol(N, P). Alors g ∘ f ∈ Pol(M, P).
On se ramène aussitôt au cas où il existe un entier q tel que g ∈ Pol^q(N, P). Il existe alors une application q-linéaire h de N^q dans P telle que g(y) = h(y, y, ..., y) pour tout y ∈ N. Écrivant f comme somme d’applications polynomiales homogènes, on est ramené à prouver que l’application
x↦h(f1(x),f2(x),…,fq(x))
de M dans P, où fi∈Polqi(M,N), est polynomiale. Il existe, pour i=1,…,q, une application qi-linéaire li de Mqi dans N telle que fi(x)=li(x,x,…,x) pour tout x∈M. Alors
On suppose qu’il existe α0,α1,…,αn∈A tels que f(α0)=⋯=f(αn)=0, et tels que, pour i=j, l’homothétie de rapport αi−αj dans N soit injective. Alors f=0.
(Ce lemme généralise le cor. de IV, p. 15). Le lemme est évident pour n=0. Démontrons-le par récurrence sur n. On a
f(X)=f(X)−f(α0)=i=1∑nmi(Xi−α0i)=(X−α0)g(X)
où g est un élément de N[X] de la forme m0′+m1′X+⋯+mn−1′Xn−1. Les hypothèses du lemme entraînent que g(α1)=⋯=g(αn)=0, donc g=0 d’après l’hypothèse de récurrence, d’où f=0.
Proposition 19
Soient M un A-module libre, N un A-module, G un sous-groupe additif infini de A. On suppose que les homothéties de N définies par les éléments non nuls de G sont injectives. Alors Pol(M,N) est somme directe des Polq(M,N).
Soient f0,f1,…,fn tels que fi∈Poli(M,N). Supposons qu’on ait la relation f0+⋯+fn=0. Soit x∈M. Pour tout λ∈G, on a
0=i=0∑nfi(λx)i=i=0∑nλifi(x).
D’après le lemme 2, appliqué au polynôme ∑i=0nfi(x)Xi, on a
f0(x)=⋯=fn(x)=0.
Corollaire
On suppose A intègre infini. Soient M un A-module libre, N un A-module sans torsion.* (i) On a Pol(M,N)=⨁q⩾0Polq(M,N), et chaque Polq(M,N) s’identifie canoniquement à Hom(TSq(M),N). (ii) *Soient f∈Pol(M,N), et (ei)i∈I une base de M. Il existe une famille et une seule (uν)ν∈N(I) d’éléments de N tels que f(∑i∈Iλiei)=∑ν∈N(I)λνuν pour tout (λi)∈A(I).
L’assertion (i) résulte des prop. 16 et 19. L’assertion (ii) résulte de (i) et du cor. de la prop. 16.
11. Relations entre S(M∗), TS(M)∗gr et Pol(M,A)
Soit M un A-module libre. On munit le dual gradué TS(M)∗gr de la structure d’algèbre graduée 1, commutative, associative et unifière, déduite de la structure de cogèbre graduée de TS(M) (III, p. 143). D’après III, p. 67, il existe un unique homomorphisme de A-algèbres graduées
θ:S(M∗)→TS(M)∗gr
induisant en degré 1 l’application identique de M∗.
Proposition 20
Si le A-module M est libre de type fini, θ est un isomorphisme d’algèbres graduées.
Soient (ei)i∈I une base de M, (ei∗)i∈I la base duale de M∗. Pour ν∈NI, posons
eν=i∈I∏γνi(ei)∈TS(M)
D’après la prop. 4 (IV, p. 44), la famille (eν)ν∈NI est une base de TS(M); soit (eν∗) la base de TS(M)∗gr duale de (eν). Vu III, p. 75, th. 1, il suffit de prouver qu’on a, pour tout ν∈NI
eν∗=i∈I∏(ei∗)νi,
ou encore que, pour ρ,σ∈NI, on a eρ∗.eσ∗=eρ+σ∗; mais cette dernière assertion résulte de IV, p. 48, formule (12).
Remarque 1
On voit de même que, si M est un A-module libre de type fini, l’algèbre graduée S(M)∗gr introduite en III, p. 150, s’identifie à TS(M∗).
Proposition 21
L’homomorphisme canonique de A-modules (IV, p. 52)
1 On considère ici qu’un homomorphisme gradué de degré – k de TS(M) dans A est un élément de degré k de TS(M)∗gr (II, p. 176).
Remarque 2
L’homomorphisme composé λM=u∘θ:S(M∗)→PolA(M,A) est l’unique homomorphisme unifère d’algèbres induisant l’inclusion de
M∗=Pol1(M,A)
dans Pol(M,A). Si M est libre de type fini et A intègre infini, alors λM est bijectif (prop. 20 et cor. de la prop. 19). En particulier, si A est intègre infini, l’homomorphisme canonique f↦f~ de A[X1,...,Xn] dans Pol(An,A) (IV, p. 4) est un isomorphisme.
Remarque 3
Considérons le coproduit cS:S(M∗)→S(M∗×M∗) (III, p. 139, Exemple 6). Quels que soient v∈S(M∗), x,y∈M, l’application polynomiale λM×M(cS(v)):M×M→A applique (x,y) sur λM(v)(x+y). En effet, les deux homomorphismes d’algèbres de S(M∗) dans Ap(M×M,A) ainsi définis coïncident sur M∗, en vertu de la relation