Bourbaki

§ 4. Séries formelles

1. Définition des séries formelles. Ordre

Soit I un ensemble. Rappelons (III, p. 27 et 28) que l’algèbre large du monoïde N(I)\mathbf{N}^{(I)} sur A s’appelle l’algèbre des séries formelles par rapport aux indéterminées XiX_i (i∈Ii \in I) (ou en les indéterminées XiX_i) à coefficients dans A. Elle se note A[[Xi]]i∈IA[[X_i]]_{i \in I} ou A[[{Xi}i∈I]]A[[\{X_i\}_{i \in I}]], ou encore A[[X]]A[[X]] en notant XX la famille (Xi)i∈I(X_i)_{i \in I} : dans ce paragraphe, nous utiliserons surtout la notation A[[I]]A[[I]]. Il est parfois commode de désigner l’image canonique dans A[[I]]A[[I]] de l’élément ii de I par un symbole différent de XiX_i, par exemple Yi,Zi,Ti,…Y_i, Z_i, T_i, \ldots; les conventions utilisées dans ce cas sont analogues à celles des polynômes (IV, p. 1). L’algèbre A[[I]]A[[I]] se désigne alors par A[[Yi]]i∈IA[[Y_i]]_{i \in I}, ou A[[Y]]A[[Y]], etc.

Lorsque I est un ensemble fini à pp éléments, on dit encore que A[[I]]A[[I]] est une algèbre de séries formelles en pp indéterminées. Ces algèbres sont toutes isomorphes pour pp fixé. Une algèbre de séries formelles à 1, 2, ... indéterminées peut ainsi se noter A[[X]],A[[U,V]],…A[[X]], A[[U, V]], \ldots, l’ensemble d’indices I étant non spécifié.

Une série formelle uu s’écrit conventionnellement u=∑ν∈N(I)ανXνu = \sum_{\nu \in \mathbf{N}^{(I)}} \alpha_\nu X^\nu (cf. IV, p. 1).

Les αν\alpha_\nu sont les coefficients de uu; une infinité d’entre eux peuvent être ≠0\neq 0. Les ανXν\alpha_\nu X^\nu s’appellent les termes de uu; pour que uu soit un polynôme, il faut et il suffit que uu ne possède qu’un nombre fini de termes ≠0\neq 0. Les termes ανXν\alpha_\nu X^\nu tels que ∣ν∣=p|\nu| = p s’appellent les termes de degré total pp. La série formelle up=∑∣ν∣=pανXνu_p = \sum_{|\nu|=p} \alpha_\nu X^\nu s’appelle la composante homogène de degré pp de uu (c’est un polynôme lorsque I est fini); u0u_0 s’identifie à un élément de A dit encore terme constant de uu. On dit que uu est homogène de degré pp si u=upu = u_p. Si u,v∈A[[I]]u, v \in A[[I]] et w=uvw = uv, on a

wp=∑q+r=puqvr w_p = \sum_{q+r=p} u_q v_r

pour tout entier p⩾0p \geqslant 0.

Rappelons (III, p. 29) que l’ordre ω(u)\omega(u) d’une série formelle u≠0u \neq 0 est le plus petit des entiers pp tels que up≠0u_p \neq 0. On convient d’adjoindre à Z\mathbf{Z} un élément noté ∞\infty, et de prolonger la relation d’ordre et l’addition de Z\mathbf{Z} à Z∪{∞}\mathbf{Z} \cup \{ \infty \} par les conventions

n<∞,∞+∞=∞,∞+n=n+∞=∞ n < \infty, \quad \infty + \infty = \infty, \quad \infty + n = n + \infty = \infty

pour tout n∈Zn \in \mathbf{Z}. On pose alors ω(0)=∞\omega(0) = \infty. Avec ces conventions, on a les relations

ω(u+v)≥inf⁡(ω(u),ω(v))ω(u+v)=inf⁡(ω(u),ω(v))siω(u)≠ω(v)ω(uv)≥ω(u)+ω(v) \begin{align*} \omega(u + v) &\geq \inf(\omega(u), \omega(v)) \\ \omega(u + v) &= \inf(\omega(u), \omega(v)) \quad \text{si} \quad \omega(u) \neq \omega(v) \\ \omega(uv) &\geq \omega(u) + \omega(v) \end{align*}

quelles que soient les séries formelles uu et vv dans A[[I]]A[[I]].

Rappelons (III, p. 29) que pour toute partie JJ de II, on identifie A[[I]]A[[I]] à A[[I−J]][[J]]A[[I - J]] [[J]], ce qui permet de définir l’ordre ωJ(u)\omega_J(u) d’une série formelle par rapport aux XjX_j (j∈Jj \in J), la composante homogène de uu par rapport aux XjX_j (j∈Jj \in J), etc.

Soit φ\varphi un homomorphisme de AA dans un anneau BB. On prolonge φ\varphi en un homomorphisme φ‾\overline{\varphi} de A[[I]]A[[I]] dans B[[I]]B[[I]] en faisant correspondre à toute série formelle u=∑νανXνu = \sum_\nu \alpha_\nu X^\nu la série formelle ∑νφ(αν)Xν\sum_\nu \varphi(\alpha_\nu) X^\nu; on dit que cette dernière est obtenue en appliquant φ\varphi aux coefficients de la série formelle uu. On écrit parfois φu^\varphi u pour φ‾(u)\overline{\varphi}(u).

En particulier, si AA est un sous-anneau de BB, et si φ\varphi est l’injection canonique de AA dans BB, l’homomorphisme φ‾\overline{\varphi} de A[[I]]A[[I]] dans B[[I]]B[[I]] est injectif ; nous identifierons en général A[[I]]A[[I]] par φ‾\overline{\varphi} à un sous-anneau de B[[I]]B[[I]].

2. Topologie sur l’ensemble des séries formelles. Familles sommables

Par définition, l’ensemble A[[I]]A[[I]] n’est autre que l’ensemble produit AN(I)A^{N^{(I)}}. Sauf mention expresse du contraire, on munira AA de la topologie discrète et A[[I]]A[[I]] de la topologie produit (TG, I, p. 24) qu’on appelle la topologie canonique. Muni de l’addition et de la topologie discrète, AA est un groupe topologique séparé et complet ; par suite, pour l’addition, A[[I]]A[[I]] est un groupe topologique séparé et complet (TG, III, p. 17 et 21 et TG, II, p. 17). De plus, l’algèbre A[(Xi)i∈I]A[(X_i)_{i \in I}] des polynômes est dense dans A[[I]]A[[I]] (TG, III, p. 17, prop. 25), et l’on peut donc considérer A[[I]]A[[I]] comme le complété de A[(Xi)i∈I]A[(X_i)_{i \in I}].

Pour tout β∈N(I)\beta \in N^{(I)}, soit SβS_\beta l’ensemble des multiindices ν\nu tels que ν≤β\nu \leq \beta, et soit aβa_\beta l’ensemble des séries formelles u=∑νανXνu = \sum_\nu \alpha_\nu X^\nu telles que αν=0\alpha_\nu = 0 pour ν∈Sβ\nu \in S_\beta. Il est clair que SβS_\beta est une partie finie de N(I)N^{(I)}, et que toute partie finie de N(I)N^{(I)} est contenue dans un ensemble de la forme SβS_\beta. Par suite, la famille (aβ)β∈N(I)(a_\beta)_{\beta \in N^{(I)}} est un système fondamental de voisinages de 0 dans A[[I]]A[[I]]. Les ensembles aβa_\beta sont des idéaux de A[[I]]A[[I]], donc (TG, III, p. 49) A[[I]]A[[I]] est un anneau topologique.

Lemme 1

Soient LL un ensemble infini et (uλ)λ∈L(u_\lambda)_{\lambda \in L} une famille d’éléments de A[[I]]A[[I]]. Posons uλ=∑ναλ,νXνu_\lambda = \sum_\nu \alpha_{\lambda,\nu} X^\nu pour λ∈L\lambda \in L. Les conditions suivantes sont équivalentes :

(i) La famille (uλ)λ∈L(u_\lambda)_{\lambda \in L} est sommable (TG, III, p. 37) dans A[[I]]A[[I]]. (ii) On a lim⁡uλ=0\lim u_\lambda = 0 selon le filtre des complémentaires des parties finies de LL. (iii) Pour tout ν∈N(I)\nu \in N^{(I)}, on a αλ,ν=0\alpha_{\lambda,\nu} = 0 sauf pour un nombre fini d’indices λ∈L\lambda \in L.

Si ces conditions sont remplies, la série u=∑λ∈Luλu = \sum_{\lambda \in L} u_\lambda est égale à ∑νανXν\sum_\nu \alpha_\nu X^\nu avec αν=∑λ∈Lαλ,ν\alpha_\nu = \sum_{\lambda \in L} \alpha_{\lambda,\nu} pour tout ν∈N(I)\nu \in \mathbf{N}^{(I)}.

L’équivalence de (i) et (ii) résulte du cor. 2 de TG, III, p. 39. L’équivalence de (ii) et (iii) résulte des propriétés des limites dans un espace produit (TG, I, p. 51, cor. 1). La dernière assertion résulte de la prop. 4 de TG, III, p. 41.

Donnons quelques exemples de familles sommables. a) Soit u∈A[[I]]u \in \mathbf{A}[[\mathbf{I}]] et soit αν\alpha_\nu le coefficient de XνX^\nu dans uu. La famille (ανXν)ν∈N(I)(\alpha_\nu X^\nu)_{\nu \in \mathbf{N}^{(I)}} est alors sommable de somme uu (ce qui justifie l’écriture u=∑νανXνu = \sum_\nu \alpha_\nu X^\nu).

b) Soit u∈A[[I]]u \in \mathbf{A}[[\mathbf{I}]]; pour tout entier p≥0p \geq 0, soit upu_p la composante homogène de degré pp de uu. Alors la famille (up)p∈N(u_p)_{p \in \mathbf{N}} est sommable et l’on a u=∑p≥0upu = \sum_{p \geq 0} u_p.

c) Soit (uλ)λ∈L(u_\lambda)_{\lambda \in L} une famille d’éléments de A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]]. On suppose que pour tout entier n≥0n \geq 0 l’ensemble des λ∈L\lambda \in L tels que ω(uλ)<n\omega(u_\lambda) < n est fini. Alors la famille (uλ)λ∈L(u_\lambda)_{\lambda \in L} est sommable.

Remarque

Supposons I fini. Pour tout entier n≥0n \geq 0, soit bnb_n l’ensemble des séries formelles u∈A[[I]]u \in \mathbf{A}[[\mathbf{I}]] telles que ω(u)≥n\omega(u) \geq n. La suite (bn)n≥0(b_n)_{n \geq 0} est un système fondamental de voisinages de 0 dans A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]]. Par suite, une famille d’éléments uλu_\lambda de A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]] (λ∈L\lambda \in L) est sommable si et seulement si, pour tout n∈Nn \in \mathbf{N}, l’ensemble des λ∈L\lambda \in L tels que ω(uλ)<n\omega(u_\lambda) < n est fini.

Proposition 1

Soient (uλ)λ∈L(u_\lambda)_{\lambda \in L} et (vμ)μ∈M(v_\mu)_{\mu \in M} deux familles sommables d’éléments de A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]]. Alors la famille (uλvμ)(λ,μ)∈L×M(u_\lambda v_\mu)_{(\lambda, \mu) \in L \times M} est sommable et l’on a

∑(λ,μ)∈L×Muλvμ=(∑λ∈Luλ)(∑μ∈Mvμ). \sum_{(\lambda, \mu) \in L \times M} u_\lambda v_\mu = (\sum_{\lambda \in L} u_\lambda) (\sum_{\mu \in M} v_\mu).
Soit (αλ,ν)ν∈N(I)(\alpha_{\lambda,\nu})_{\nu \in \mathbf{N}^{(I)}} (resp. (βμ,ν)ν∈N(I)(\beta_{\mu,\nu})_{\nu \in \mathbf{N}^{(I)}}) la famille des coefficients de uλu_\lambda (resp. vμv_\mu). Pour tout ν∈N(I)\nu \in \mathbf{N}^{(I)}, il n’existe qu’un nombre fini de couples (ν1,ν2)∈N(I)×N(I)(\nu_1, \nu_2) \in \mathbf{N}^{(I)} \times \mathbf{N}^{(I)} tels que ν1+ν2=ν\nu_1 + \nu_2 = \nu, donc il n’existe qu’un nombre fini de couples (λ,μ)∈L×M(\lambda, \mu) \in L \times M tels que le coefficient de XνX^\nu dans uλvμu_\lambda v_\mu soit ≠0\neq 0. Par suite, la famille (uλvμ)(λ,μ)∈L×M(u_\lambda v_\mu)_{(\lambda, \mu) \in L \times M} est sommable. La formule (2) résulte alors de l’associativité de la somme (TG, III, p. 40, formule (2)).

Dans A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]], le produit est une loi de composition associative et commutative. On peut donc parler de famille multipliable d’éléments de A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]], et de produit d’une famille multipliable (TG, III, p. 37, remarque 3).

Proposition 2

Soit (uλ)λ∈L(u_\lambda)_{\lambda \in L} une famille sommable d’éléments de A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]]. (i) La famille (1+uλ)λ∈L(1 + u_\lambda)_{\lambda \in L} est multipliable. (ii) Soit F\mathfrak{F} l’ensemble des parties finies de LL. Pour M∈FM \in \mathfrak{F}, posons uM=∏λ∈Muλu_M = \prod_{\lambda \in M} u_\lambda.

Alors la famille (uM)M∈F(u_M)_{M \in \mathscr{F}} est sommable, et l’on a

∑M∈FuM=∏λ∈L(1+uλ). \sum_{M \in \mathscr{F}} u_M = \prod_{\lambda \in L} (1 + u_\lambda).

Définissons les idéaux aβa_\beta comme au début de ce numéro. Soit β∈N(I)\beta \in \mathbf{N}^{(I)}. Il existe une partie finie L0L_0 de LL telle que l’on ait uλ∈aβu_\lambda \in a_\beta pour λ∉L0\lambda \notin L_0. Alors pour tout M∈FM \in \mathscr{F} tel que M∉L0M \notin L_0, on a uM∈aβu_M \in a_\beta. On en déduit que la famille (uM)M∈F(u_M)_{M \in \mathscr{F}} est sommable. D’autre part, si M0M_0 est une partie finie de LL, on a

∑M⊂M0uM=∏λ∈M0(1+uλ). \sum_{M \subset M_0} u_M = \prod_{\lambda \in M_0} (1 + u_\lambda).

Suivant l’ensemble ordonné filtrant F\mathscr{F}, le membre de gauche a pour limite ∑M∈FuM\sum_{M \in \mathscr{F}} u_M. Donc le membre de droite a pour limite ∑M∈FuM\sum_{M \in \mathscr{F}} u_M, ce qui prouve à la fois (i) et (ii).

Proposition 3

Soient u=∑νανXν∈A[[I]]u = \sum_\nu \alpha_\nu X^\nu \in A[[I]], et mm un entier >0> 0. Pour tout n∈Nn \in \mathbf{N}, soit (αν,n)ν∈N(I)(\alpha_{\nu,n})_{\nu \in \mathbf{N}^{(I)}} la famille des coefficients de unu^n. Supposons que α0m=0\alpha_0^m = 0. On a αν,n=0\alpha_{\nu,n} = 0 pour n≥∣ν∣+mn \geq |\nu| + m. Soient ν∈N(I)\nu \in \mathbf{N}^{(I)} et n∈Nn \in \mathbf{N}. On a

αν,n=∑ν(1)+⋯+ν(n)=ναν(1)⋯αν(n). \alpha_{\nu,n} = \sum_{\nu(1) + \cdots + \nu(n) = \nu} \alpha_{\nu(1)} \cdots \alpha_{\nu(n)}.

Si n≥∣ν∣+mn \geq |\nu| + m et ν(1)+⋯+ν(n)=v\nu(1) + \cdots + \nu(n) = v, on a ∣ν(1)∣+⋯+∣ν(n)∣≤n−m|\nu(1)| + \cdots + |\nu(n)| \leq n - m. On a donc v(r)=0v(r) = 0 et par suite αv(r)=α0\alpha_{v(r)} = \alpha_0 pour au moins mm valeurs distinctes de rr; on en déduit que αν(1)⋯αν(n)=0\alpha_{\nu(1)} \cdots \alpha_{\nu(n)} = 0, d’où la proposition.

Corollaire

Soit u∈A[[I]]u \in A[[I]]. Pour que l’on ait lim⁡n→∞un=0\lim_{n \to \infty} u^n = 0, il faut et il suffit que le terme constant de uu soit nilpotent.* Soit α0\alpha_0 le terme constant de uu. Le terme constant de unu^n est α0n\alpha_0^n, donc la condition énoncée est nécessaire. Elle est suffisante d’après la prop. 3.

3. Substitutions

Soit E une A-algèbre. On dit qu’une topologie sur E est linéaire si elle est invariante par translation, et s’il existe un système fondamental de voisinages de 0 formé d’idéaux de E (TG, III, p. 5). La topologie de E est alors compatible avec sa structure de A-algèbre (A étant muni de la topologie discrète). Une A-algèbre munie d’une topologie linéaire s’appelle une A-algèbre linéairement topologisée.

Proposition 4

Soient I un ensemble, E une A-algèbre associative, commutative et unifière, linéairement topologisée, séparée et complète.* (i) Soit φ\varphi un homomorphisme continu de A[[I]]A[[I]] dans E et soit xi=φ(Xi)x_i = \varphi(X_i). Alors : a) *pour tout i∈Ii \in I, xinx_i^n tend vers 0 quand nn tend vers +∞+\infty;

b) si II est infini, xix_i tend vers 0 suivant le filtre des complémentaires des parties finies de II.

(ii) Soit x=(xi)i∈Ix = (x_i)_{i \in I} une famille d’éléments de EE satisfaisant aux conditions a) et b) de (i). Il existe alors un homomorphisme unifère continu φ\varphi et un seul de A[[I]]A[[I]] dans EE tel que φ(Xi)=xi\varphi(X_i) = x_i pour tout i∈Ii \in I.

Pour tout i∈Ii \in I, XinX_i^n tend évidemment vers 0 dans A[[I]]A[[I]] quand nn tend vers +∞+ \infty; d’autre part, si II est infini, XiX_i tend vers 0 suivant le filtre des complémentaires des parties finies de II. Cela prouve (i).

Soit (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille d’éléments de EE satisfaisant aux conditions a) et b) de (i). Soit ψ\psi l’homomorphisme u↦u((xi)i∈I)u \mapsto u((x_i)_{i \in I}) de A[(Xi)i∈I]A[(X_i)_{i \in I}] dans EE. soit VV un voisinage de 0 dans EE qui soit un idéal de EE. Il existe d’après b) une partie finie JJ de II telle que xi∈Vx_i \in V pour tout i∈I−Ji \in I - J. Puis il existe d’après a) un entier n⩾0n \geqslant 0 tel que l’on ait xin∈Vx_i^n \in V pour tout i∈Ji \in J. Soit β\beta l’élément de N(I)\mathbf{N}^{(I)} tel que βi=n−1\beta_i = n - 1 pour i∈Ji \in J et βi=0\beta_i = 0 pour i∈I−Ji \in I - J. Définissons l’idéal aβa_\beta de A[[I]]A[[I]] comme au début du no 2 (IV, p. 24). Alors

u∈A[(Xi)i∈I]∩aβ⇒ψ(u)∈V. u \in A[(X_i)_{i \in I}] \cap a_\beta \Rightarrow \psi(u) \in V .

Cela prouve que ψ\psi est continu si l’on munit A[(Xi)i∈I]A[(X_i)_{i \in I}] de la topologie induite par celle de A[[I]]A[[I]]. Comme EE est séparée et complète, ψ\psi se prolonge en un homomorphisme unifère continu φ\varphi de A[[I]]A[[I]] dans EE. On a φ(Xi)=ψ(Xi)=xi\varphi(X_i) = \psi(X_i) = x_i pour tout i∈Ii \in I. Enfin, soit φ′\varphi' un homomorphisme unifère continu de A[[I]]A[[I]] dans EE tel que φ′(Xi)=xi\varphi'(X_i) = x_i. On a φ′(u)=φ(u)\varphi'(u) = \varphi(u) pour tout u∈A[(Xi)i∈I]u \in A[(X_i)_{i \in I}], donc φ′=φ\varphi' = \varphi puisque A[(Xi)i∈I]A[(X_i)_{i \in I}] est dense dans A[[I]]A[[I]].

Conservons les notations précédentes. Si u∈A[[I]]u \in A[[I]], l’image de uu par φ\varphi se note u(x)u(x) ou u((xi)i∈I)u((x_i)_{i \in I}) (ou encore u(x1,...,xn)u(x_1, ..., x_n) si I={1,2,...,n}I = \{ 1, 2, ..., n \}) et s’appelle l’élément de EE déduit par substitution des xix_i aux XiX_i dans uu, ou la valeur de uu pour les valeurs xix_i des XiX_i, ou encore la valeur de uu pour Xi=xiX_i = x_i. En particulier, on a u=u((Xi)i∈I)u = u((X_i)_{i \in I}).

Soit E′E' une AA-algèbre associative, commutative et unifère, linéairement topologisée, séparée et complète. Soit λ\lambda un homomorphisme unifère continu de EE dans E′E'. Soit (xi)i∈I(x_i)_{i \in I} une famille d’éléments de EE satisfaisant aux conditions a) et b) de la prop. 4 (IV, p. 26). La famille (λ(xi))i∈I(\lambda(x_i))_{i \in I} satisfait auxdites conditions a) et b). On a, pour tout u∈A[[I]]u \in A[[I]],

λ(u((xi)i∈I))=u((λ(xi))i∈I), \lambda(u((x_i)_{i \in I})) = u((\lambda(x_i))_{i \in I}) ,

car l’application u↦λ(u((xi)i∈I))u \mapsto \lambda(u((x_i)_{i \in I})) est un homomorphisme unifère continu de A[[I]]A[[I]] dans E′E' qui transforme XiX_i en λ(xi)\lambda(x_i) pour tout i∈Ii \in I.

Si JJ et KK sont deux ensembles, nous noterons AJ,KA_{J,K} l’ensemble des familles (gj)j∈J(g_j)_{j \in J} satisfaisant aux conditions suivantes :

(i) pour tout j∈Jj \in J, gjg_j est un élément de A[[K]]A[[K]] dont le terme constant est nilpotent ; (ii) si JJ est infini, gjg_j tend vers 0 selon le filtre des complémentaires des parties finies de JJ.

On notera que si J est fini, toute famille (gj)j∈J(g_j)_{j\in J} de séries formelles sans terme constant dans A[[K]]A[[K]] appartient à AJ,KA_{J,K}.

Soit (gj)j∈J(g_j)_{j\in J} dans AJ,KA_{J,K}. D’après le cor. de la prop. 3 (IV, p. 26), on a lim⁡n→∞gjn=0\lim_{n\to\infty} g_j^n = 0 pour tout j∈Jj \in J. Soit f∈A[[J]]f \in A[[J]]; on peut donc substituer gjg_j à la variable d’indice jj dans ff et l’on obtient une série formelle f((gj)j∈J)f((g_j)_{j\in J}) appartenant à A[[K]]A[[K]]. De plus, l’application f↦f((gj)j∈J)f \mapsto f((g_j)_{j\in J}) est un homomorphisme continu de AA-algèbres de A[[J]]A[[J]] dans A[[K]]A[[K]].

En particulier, si J={1,...,p}J = \{1, ..., p\} et f∈A[[X1,...,Xp]]f \in A[[X_1, ..., X_p]], on peut substituer à chaque XjX_j une série formelle gj∈A[[K]]g_j \in A[[K]] sans terme constant; le résultat de la substitution se note f(g1,...,gp)f(g_1, ..., g_p).

Soit x=(xk)k∈Kx = (x_k)_{k\in K} une famille d’éléments de E satisfaisant aux conditions a) et b) de la prop. 4 (IV, p. 26). Appliquons (3) en prenant pour λ\lambda l’homomorphisme u↦u(x)u \mapsto u(x) de A[[K]]A[[K]] dans EE; on obtient

f((gj)j∈J)(x)=f((gj(x))j∈J). f((g_j)_{j\in J})(x) = f((g_j(x))_{j\in J}) .

Soient f=(fi)i∈I∈(A[[J]])If = (f_i)_{i\in I} \in (A[[J]])^I et g=(gj)j∈J∈AJ,Kg = (g_j)_{j\in J} \in A_{J,K}. On note f(g)f(g) ou f∘gf \circ g l’élément (fi((gj)j∈J))i∈I(f_i((g_j)_{j\in J}))_{i\in I} de (A[[K]])I(A[[K]])^I. Si f∈AI,Jf \in A_{I,J}, on a f∘g∈AI,Kf \circ g \in A_{I,K} puisque l’application f↦f((gj)j∈J)f \mapsto f((g_j)_{j\in J}) de A[[J]]A[[J]] dans A[[K]]A[[K]] est continue.

Soient f∈(A[[J]])If \in (A[[J]])^I, g∈AJ,Kg \in A_{J,K}, h∈AK,Lh \in A_{K,L}. Alors g∘h∈AJ,Lg \circ h \in A_{J,L} et, d’après (4), on a

(f∘g)∘h=f∘(g∘h). (f \circ g) \circ h = f \circ (g \circ h) .

4. Séries formelles inversibles

Proposition 5

Dans l’anneau A[[T]]A[[T]] des séries formelles en une indéterminée, le polynôme 1−T1 - T est inversible, et l’on a (1−T)−1=∑n=0∞Tn(1 - T)^{-1} = \sum_{n=0}^{\infty} T^n.

En effet,

(1−T)(∑n=0∞Tn)=∑n=0∞Tn−∑n=0∞Tn+1=1.(1 - T)(\sum_{n=0}^{\infty} T^n) = \sum_{n=0}^{\infty} T^n - \sum_{n=0}^{\infty} T^{n+1} = 1 .

Proposition 6

Soit u∈A[[I]]u \in A[[I]]. Pour que uu soit inversible dans A[[I]]A[[I]], il faut et il suffit que son terme constant soit inversible dans AA.

Supposons qu’il existe v∈A[[I]]v \in A[[I]] tel que uv=1uv = 1. Soient α,β\alpha, \beta les termes constants de uu et vv. On a αβ=1\alpha \beta = 1, donc α\alpha est inversible.

Réciproquement, supposons que le terme constant α\alpha de uu soit inversible. Il existe donc une série formelle t∈A[[I]]t \in A[[I]] telle que u=α(1−t)u = \alpha(1 - t) et ω(t)>0\omega(t) > 0. Or, il existe un homomorphisme d’anneaux φ:A[[T]]→A[[I]]\varphi : A[[T]] \to A[[I]] tel que φ(T)=t\varphi(T) = t, et 1−T1 - T est inversible dans A[[T]]A[[T]] (prop. 5). Par suite, 1−t1 - t est inversible dans A[[I]]A[[I]] et il en est donc de même de uu.

Remarque

Soit M\mathscr{M} l’ensemble des séries formelles de terme constant égal à 1. D’après la prop. 6, M\mathscr{M} est un groupe commutatif pour la multiplication ; le groupe multiplicatif de A[[I]]A[[I]] est produit direct de M\mathscr{M} et du groupe multiplicatif de AA. Nous munirons M\mathscr{M} de la topologie induite par celle de A[[I]]A[[I]]. Pour tout β∈N(I)\beta \in \mathbf{N}^{(I)}, on a défini dans IV, p. 24, l’idéal aβa_\beta de A[[I]]A[[I]] ; alors 1+aβ1 + a_\beta est un sous-groupe de M\mathscr{M}, et la famille (1+aβ)(1 + a_\beta) est un système fondamental de voisinages de 1 dans M\mathscr{M}. Comme la multiplication dans M\mathscr{M} est continue, on voit que M\mathscr{M} est un groupe topologique (TG, III, p. 5) ; autrement dit, l’application f↦f−1f \mapsto f^{-1} est continue dans M\mathscr{M}.

Soient KK un corps commutatif et D\mathfrak{D} le sous-anneau du corps des fractions rationnelles K((Xi)i∈I)K((X_i)_{i \in I}) formé des fractions rationnelles dans lesquelles l’élément 0 de K1K^1 est substituable. Soit f∈Df \in \mathfrak{D}. On a f=uvf = \frac{u}{v} où uu et vv sont des polynômes tels que le terme constant de vv soit ≠0\neq 0. Donc vv est inversible dans K[[I]]K[[I]]. On vérifie aussitôt que l’élément uv−1uv^{-1} de K[[I]]K[[I]] ne dépend que de ff ; on dit que la série formelle uv−1uv^{-1} est le développement à l’origine de la fraction rationnelle uv\frac{u}{v}. L’application f↦uv−1f \mapsto uv^{-1} est un homomorphisme injectif de D\mathfrak{D} dans K[[I]]K[[I]] ; on identifie souvent D\mathfrak{D} à son image par cette application.

5. Formule de Taylor pour les séries formelles

Soient X=(Xi)i∈IX = (X_i)_{i \in I} et Y=(Yi)i∈IY = (Y_i)_{i \in I} deux familles d’indéterminées relatives au même ensemble d’indices II. On note X+YX + Y la famille (Xi+Yi)i∈I(X_i + Y_i)_{i \in I} de séries formelles dans A[[X,Y]]A[[X, Y]]. Il est clair qu’on peut substituer Xi+YiX_i + Y_i à XiX_i dans une série formelle u∈A[[X]]u \in A[[X]], le résultat étant noté u(X+Y)u(X + Y). Pour tout ν∈N(I)\nu \in \mathbf{N}^{(I)}, on note Δνu\Delta^\nu u le coefficient de YνY^\nu dans la série formelle u(X+Y)u(X + Y) considérée comme appartenant à A[[X]][[Y]]A[[X]] [[Y]] (III, p. 29). Autrement dit, on a

u(X+Y)=∑νΔνu(X)⋅Yν(u∈A[[X]]). u(X + Y) = \sum_\nu \Delta^\nu u(X) \cdot Y^\nu \quad (u \in A[[X]]) .

En substituant (0,X)(0, X) à (X,Y)(X, Y), on obtient

u(X)=∑νΔνu(0)⋅Xν; u(X) = \sum_\nu \Delta^\nu u(0) \cdot X^\nu ;

autrement dit, le terme constant de Δνu\Delta^\nu u est le coefficient de XνX^\nu dans uu. L’application u↦u(X+Y)u \mapsto u(X + Y) de A[[X]]A[[X]] dans A[[X,Y]]A[[X, Y]] étant continue, les applications u↦Δνuu \mapsto \Delta^\nu u de A[[X]]A[[X]] dans lui-même sont continues.

Comme dans le cas des polynômes (IV, p. 7), on démontre les formules

Δσ(uv)=∑v+ρ=σΔν(u) Δρ(v), \Delta^\sigma(uv) = \sum_{v + \rho = \sigma} \Delta^\nu(u) \ \Delta^\rho(v) ,
ΔρΔσu=(ρ+σ)!ρ! σ!Δρ+σu. \Delta^\rho \Delta^\sigma u = \frac{(\rho + \sigma)!}{\rho! \ \sigma!} \Delta^{\rho + \sigma} u .

La formule du binôme (I, p. 94, cor. 2) donne la valeur suivante pour Δνu\Delta^\nu u lorsque u=∑λαλXλu = \sum_\lambda \alpha_\lambda X^\lambda

Δνu=∑λαλ+ν(λ+ν)!λ!ν!Xλ. \Delta^\nu u = \sum_\lambda \alpha_{\lambda + \nu} \frac{(\lambda + \nu)!}{\lambda! \nu!} X^\lambda .

Considérons en particulier le cas ν=εi\nu = \varepsilon_i, c’est-à-dire νi=1,νj=0\nu_i = 1, \nu_j = 0 pour j≠ij \neq i. On pose Diu=ΔεiuD_i u = \Delta^{\varepsilon_i} u; autrement dit, DiuD_i u est le coefficient de YiY_i dans u(X+Y)u(X + Y). D’après (10), on a donc

Diu=∑λ(λi+1)αλ+εiXλ; D_i u = \sum_\lambda (\lambda_i + 1) \alpha_{\lambda + \varepsilon_i} X^\lambda ;

en particulier, on a Di(Xi)=1D_i(X_i) = 1 et Di(Xj)=0D_i(X_j) = 0 pour j≠ij \neq i. La formule (8) montre que DiD_i est une dérivation de A[[X]]A[[X]], et de (9) on déduit la relation

Dνu=ν!Δνu D^\nu u = \nu! \Delta^\nu u

comme dans le cas des polynômes (IV, p. 8) (on a posé Dν=∏i∈IDiνiD^\nu = \prod_{i \in I} D_i^{\nu_i} pour ν=(νi)i∈I\nu = (\nu_i)_{i \in I} dans N(I)\mathbf{N}^{(I)}). Lorsque AA est une Q\mathbf{Q}-algèbre, les formules (6), (7) et (12) entraînent les « formules de Taylor » :

u(X+Y)=∑ν1ν!Dνu(X)⋅Yν, u(X + Y) = \sum_\nu \frac{1}{\nu!} D^\nu u(X) \cdot Y^\nu ,
u(X)=∑ν1ν!Dνu(0)⋅Xν. u(X) = \sum_\nu \frac{1}{\nu!} D^\nu u(0) \cdot X^\nu .

Remarque 1

On dit souvent que DiuD_i u est la dérivée partielle de u par rapport à XiX_i ; on emploie aussi les notations DXiu,∂u∂XiD_{X_i} u, \frac{\partial u}{\partial X_i} et uXi′u'_{X_i}. Pour une seule indéterminée XX, l’unique dérivée partielle DuDu (notée aussi dudX\frac{du}{dX} ou u′u') est appelée la dérivée de u.

Remarque 2

La formule (9) montre que les endomorphismes Δp\Delta^p du AA-module A[[X]]A[[X]] commutent deux à deux. Il en est donc de même des endomorphismes DiD_i.

Remarque 3

Si u∈A[(Xi)i∈I]u \in A[(X_i)_{i \in I}] est un polynôme, les polynômes Δpu\Delta^p u et DiuD_i u définis dans IV, p. 6 et 7, coïncident avec les séries formelles désignées ici par le même symbole.

6. Dérivations de l’algèbre des séries formelles

Soient I un ensemble, E une AA-algèbre associative, commutative et unifière, linéairement topologisée, séparée et complète, et x=(xi)i∈Ix = (x_i)_{i \in I} une famille d’éléments de E satisfaisant aux conditions a) et b) de la prop. 4 (IV, p. 26). Soit φ\varphi l’homomorphisme continu u↦u(x)u \mapsto u(x) de A[[I]]A[[I]] dans E ; il munit E d’une structure de A[[I]]A[[I]]-module. D’après III, p. 118, une AA-dérivation D de A[[I]]A[[I]] dans le A[[I]]A[[I]]-module E est donc une application A-linéaire D:A[[I]]→ED : A[[I]] \to E satisfaisant à la relation

(15)D(uv)=u(x).D(v)+D(u).v(x) (15) \quad D(uv) = u(x).D(v) + D(u).v(x)
pour u,vu, v dans A[[I]]A[[I]].

Proposition 7

Soit* (yi)i∈I(y_i)_{i \in I} une famille d’éléments de EE. Lorsque II est infini, on suppose que yiy_i tend vers 00 selon le filtre des complémentaires des parties finies de II. Il existe alors une unique AA-*dérivation continue* DD de A[[I]]A[[I]] dans le A[[I]]A[[I]]*-module* EE, telle que D(Xi)=yiD(X_i) = y_i pour tout i∈Ii \in I. On a

(16)D(u)=∑i∈I(Diu)(x).yi(u∈A[[I]]). (16) \quad D(u) = \sum_{i \in I} (D_iu)(x).y_i \quad (u \in A[[I]]) .

Comme 00 admet dans EE un système fondamental de voisinages formé d’idéaux, la famille ((Diu)(x).yi)i∈I((D_iu)(x).y_i)_{i \in I} est sommable dans EE pour tout u∈A[[I]]u \in A[[I]] (TG, III, p. 39, cor. 2). La formule (16) définit donc une application AA-linéaire D:A[[I]]→ED : A[[I]] \to E. On laisse au lecteur le soin de vérifier que DD est une dérivation continue.

Soit D1D_1 une AA-dérivation continue de A[[I]]A[[I]] dans EE, telle que D1(Xi)=yiD_1(X_i) = y_i pour tout i∈Ii \in I. Le noyau de la dérivation continue D−D1D - D_1 est une sous-algèbre fermée BB de A[[I]]A[[I]] contenant 1 et les indéterminées XiX_i. Comme l’algèbre des polynômes A[(Xi)i∈I]A[(X_i)_{i \in I}] est dense dans A[[I]]A[[I]], on a B=A[[I]]B = A[[I]], d’où D1=DD_1 = D.

Corollaire 1

Soit* Δ\Delta une dérivation continue de la AA*-algèbre* EE. Pour toute série formelle u∈A[[I]]u \in A[[I]], la famille ((Diu)(x).Δxi)i∈I((D_iu)(x).\Delta x_i)_{i \in I} est sommable et l’on a

(17)Δ(u(x))=∑i∈I(Diu)(x).Δxi. (17) \quad \Delta(u(x)) = \sum_{i \in I} (D_iu)(x).\Delta x_i .

Cela résulte de la prop. 7 car l’application u↦Δ(u(x))u \mapsto \Delta(u(x)) est une dérivation continue de A[[I]]A[[I]] dans le A[[I]]A[[I]]*-module* EE.

Corollaire 2

La dérivation* DiD_i est l’unique dérivation continue de la AA*-algèbre* A[[I]]A[[I]] telle que

(18)Di(Xi)=1,Di(Xj)=0pour j≠i. (18) \quad D_i(X_i) = 1 , \quad D_i(X_j) = 0 \quad \text{pour } j \neq i .

Cela résulte du corollaire 1.

Corollaire 3

Soient* f∈A[[X1,...,Xp]]f \in A[[X_1, ..., X_p]] et gi∈A[[Y1,...,Yq]]g_i \in A[[Y_1, ..., Y_q]] pour 1≤i≤p1 \leq i \leq p. Supposons que, pour 1≤i≤p1 \leq i \leq p, le terme constant de gig_i soit nul. Posons h=f(g1,...,gp)h = f(g_1, ..., g_p). Alors, pour 1≤j≤q1 \leq j \leq q, on a

(19)∂h∂Yj=∑i=1pDif(g1,...,gp)⋅∂gi∂Yj. (19) \quad \frac{\partial h}{\partial Y_j} = \sum_{i=1}^p D_i f(g_1, ..., g_p) \cdot \frac{\partial g_i}{\partial Y_j} .

C’est le cas particulier E=A[[Y1,...,Yq]]E = A[[Y_1, ..., Y_q]], xi=gix_i = g_i et Δ=∂/∂Yj\Delta = \partial / \partial Y_j du cor. 1.

Proposition 8

Soit X=(Xi)i∈IX = (X_i)_{i \in I} une famille finie d’indéterminées.

(i) Toute dérivation de l’anneau de séries formelles A[[X]]A[[X]] est continue.

(ii) Toute dérivation de l’anneau de polynômes A[X]A[X] dans l’anneau de séries formelles A[[X]]A[[X]] se prolonge de manière unique en une dérivation de l’anneau A[[X]]A[[X]].

(iii) La famille (Di)i∈I(D_i)_{i \in I} est une base du A[[X]]A[[X]]-module des AA-dérivations de A[[X]]A[[X]] dans lui-même.

Soit bnb_n l’ensemble des séries formelles d’ordre ≥n\geq n. Il est clair que bnb_n est un idéal de l’anneau A[[X]]A[[X]], engendré par les monômes de degré nn. Par suite bnb_n se compose des sommes finies de produits de nn séries formelles sans terme constant ; si DD est une dérivation de A[[X]]A[[X]], on a

D(f1…fn)=∑i=1nf1…fi−1D(fi)fi+1…fn, D(f_1 \ldots f_n) = \sum_{i=1}^n f_1 \ldots f_{i-1} D(f_i) f_{i+1} \ldots f_n,

d’où immédiatement Dbn⊂bn−1Db_n \subset b_{n-1} pour n≥1n \geq 1. Comme la suite (bn)n≥0(b_n)_{n \geq 0} est un système fondamental de voisinages de 0 dans A[[X]]A[[X]] (IV, p. 25, remarque), DD est continue, d’où (i).

Soit Δ\Delta une dérivation de A[X]A[X] dans A[[X]]A[[X]]. Raisonnant comme précédemment, on montre que Δ(h)\Delta(h) appartient à bn−1b_{n-1} pour tout polynôme hh homogène de degré n≥1n \geq 1. Soit alors u∈A[[X]]u \in A[[X]] et soit unu_n la composante homogène de degré nn de uu. Comme on a Δ(un)∈bn−1\Delta(u_n) \in b_{n-1} pour n≥1n \geq 1, la famille (Δ(un))n≥0(\Delta(u_n))_{n \geq 0} est sommable dans A[[X]]A[[X]] et l’on définit une application DD de A[[X]]A[[X]] dans lui-même par

D(u)=∑n≥0Δ(un). D(u) = \sum_{n \geq 0} \Delta(u_n).

On a D(bn)⊂bn−1D(b_n) \subset b_{n-1}, donc DD est un endomorphisme continu du groupe additif de A[[X]]A[[X]]. L’application Φ:(u,v)↦D(uv)−uD(v)−D(u)v\Phi : (u, v) \mapsto D(uv) - uD(v) - D(u)v de A[[X]]×A[[X]]A[[X]] \times A[[X]] dans A[[X]]A[[X]] est continue et nulle sur A[X]×A[X]A[X] \times A[X]. Comme A[X]A[X] est dense dans A[[X]]A[[X]], on a Φ=0\Phi = 0; autrement dit, DD est une dérivation de A[[X]]A[[X]] dans A[[X]]A[[X]], prolongeant Δ\Delta.

Enfin, A[X]A[X] est dense dans A[[X]]A[[X]], et toute dérivation dans A[[X]]A[[X]] est continue, d’après (i) ; par suite, il existe un unique prolongement de Δ\Delta en une dérivation de A[[X]]A[[X]]. Ceci prouve (ii).

Prouvons enfin (iii). La formule (18) (IV, p. 31) montre que la famille (Di)i∈I(D_i)_{i \in I} est linéairement indépendante sur A[[X]]A[[X]]. La formule (16) (IV, p. 31), appliquée au cas E=A[[X]]E = A[[X]], prouve que toute AA-dérivation est une combinaison linéaire des dérivations DiD_i à coefficients dans A[[X]]A[[X]].

C.Q.F.D.

Proposition 9

Soient (uλ)λ∈L(u_\lambda)_{\lambda \in L} une famille sommable d’éléments sans terme constant de A[[I]]A[[I]] et DD une dérivation continue de la AA-algèbre A[[I]]A[[I]]. Posons f=∏λ∈L(1+uλ)f = \prod_{\lambda \in L} (1 + u_\lambda) (IV, p. 25, prop. 2). Alors la famille (Duλ/(1+uλ))λ∈L(Du_\lambda/(1 + u_\lambda))_{\lambda \in L} est sommable et l’on a

D(f)/f=∑λ∈LD(uλ)/(1+uλ). D(f)/f = \sum_{\lambda \in L} D(u_\lambda)/(1 + u_\lambda).

Si gg et hh sont deux éléments inversibles de A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]], on a

D(gh)=h⋅D(g)+g⋅D(h) \mathbf{D}(gh) = h \cdot \mathbf{D}(g) + g \cdot \mathbf{D}(h)
d’où, par division par ghgh,
(21)(21)
D(gh)/gh=D(g)/g+D(h)/h. \mathbf{D}(gh)/gh = \mathbf{D}(g)/g + \mathbf{D}(h)/h .
Pour toute partie finie MM de LL, posons fM=∏λ∈M(1+uλ)f_M = \prod_{\lambda \in M} (1 + u_\lambda). On déduit de (21), par récurrence sur Card MM, la relation
(22)(22)
D(fM)/fM=∑λ∈MD(uλ)/(1+uλ). \mathbf{D}(f_M)/f_M = \sum_{\lambda \in M} \mathbf{D}(u_\lambda)/(1 + u_\lambda) .
La prop. 9 est donc prouvée lorsque LL est fini. Supposons désormais LL infini et notons F\mathfrak{F} l’ensemble ordonné filtrant des parties finies de LL. On a lim⁡FfM=f\lim_{\mathfrak{F}} f_M = f, et par suite (IV, p. 29, remarque)
D(f)/f=lim⁡FD(fM)/fM. \mathbf{D}(f)/f = \lim_{\mathfrak{F}} \mathbf{D}(f_M)/f_M .
La prop. 9 résulte alors par passage à la limite de (22).

7. Résolution des équations dans un anneau de séries formelles

Lemme 2

Soit (gi)i∈I(g_i)_{i \in I} une famille d’éléments d’ordre ⩾2\geqslant 2 dans A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]]. Lorsque II est infini, on suppose que gig_i tend vers 0 selon le filtre des complémentaires des parties finies de II. Il existe alors un automorphisme TT de la A\mathbf{A}-algèbre topologique A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]], et un seul, tel que T(Xi)=Xi+giT(X_i) = X_i + g_i pour tout i∈Ii \in I. De plus, on a

(23)(23)
ω(T(u)−u)⩾ω(u)+1 \omega(T(u) - u) \geqslant \omega(u) + 1
pour tout u∈A[[I]]u \in \mathbf{A}[[\mathbf{I}]].

La série fi=Xi+gif_i = X_i + g_i est sans terme constant, et lorsque II est infini, fif_i tend vers 0 selon le filtre des complémentaires des parties finies de II. Par suite (IV, p. 26, prop. 4), il existe un endomorphisme continu TT de la A\mathbf{A}-algèbre A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]], et un seul, tel que T(Xi)=fiT(X_i) = f_i pour tout i∈Ii \in I. Pour tout ν∈N(I)\nu \in \mathbf{N}^{(I)}, posons

vν=T(Xν)−Xν=∏i∈I(Xi+gi)ν(i)−∏i∈IXiν(i); v_\nu = T(X^\nu) - X^\nu = \prod_{i \in I} (X_i + g_i)^{\nu(i)} - \prod_{i \in I} X_i^{\nu(i)} ;
les relations ω(gi)⩾2\omega(g_i) \geqslant 2 entraînent ω(vν)⩾∣ν∣+1\omega(v_\nu) \geqslant |\nu| + 1, et la relation (23) résulte aussitôt de là.

Montrons que TT est injectif. Soit u∈A[[I]]u \in \mathbf{A}[[\mathbf{I}]] tel que T(u)=0T(u) = 0; d’après (23), on a ω(u)⩾ω(u)+1\omega(u) \geqslant \omega(u) + 1, ce qui est impossible si u≠0u \neq 0, car alors ω(u)\omega(u) serait un entier positif.

Pour toute série formelle vv dans A[[I]]\mathbf{A}[[\mathbf{I}]], notons Hn(v)H_n(v) sa composante homogène de degré nn. Posons S0(v)=H0(v)S_0(v) = H_0(v) et définissons les applications continues Sn:A[[I]]→A[[I]]S_n : A[[I]] \to A[[I]] par l’équation de récurrence

(24)Sn(v)=Hn(v−T(∑k=0n−1Sk(v)))pour n≥1. (24) \quad S_n(v) = H_n(v - T(\sum_{k=0}^{n-1} S_k(v))) \quad \text{pour } n \geq 1 .

Posons S(v)=∑n≥0Sn(v)S(v) = \sum_{n \geq 0} S_n(v). Soit ν∈N(I)\nu \in \mathbf{N}^{(I)} et soit n=∣ν∣n = |\nu|; le coefficient Sν(v)S^\nu(v) de XνX^\nu dans S(v)S(v) est égal à celui de XνX^\nu dans Sn(v)S_n(v); comme SnS_n est une application continue, l’application Sν:A[[I]]→AS^\nu : A[[I]] \to A est continue. Vu la définition de la topologie produit sur A[[I]]=AN(I)A[[I]] = A^{\mathbf{N}^{(I)}}, l’application S:A[[I]]→A[[I]]S : A[[I]] \to A[[I]] est continue.

Nous allons prouver la relation T(S(v))=vT(S(v)) = v pour tout v∈A[[I]]v \in A[[I]], ce qui achèvera de prouver le lemme. Soient v∈A[[I]]v \in A[[I]], un=Sn(v)u_n = S_n(v) et u=S(v)u = S(v). Soit nn un entier positif tel que l’on ait

(25)nω(v−T(u))≥n. (25)_n \qquad \omega(v - T(u)) \geq n .

On a ω(u−(u0+⋯+un−1))≥n\omega(u - (u_0 + \cdots + u_{n-1})) \geq n, d’où

(26)ω(T(u)−T(u0+⋯+un−1)−un)≥n+1 (26) \qquad \omega(T(u) - T(u_0 + \cdots + u_{n-1}) - u_n) \geq n + 1

d’après (23). L’équation de récurrence (24) entraîne

(27)un=Hn(v−T(u0+⋯+un−1)). (27) \qquad u_n = H_n(v - T(u_0 + \cdots + u_{n-1})) .

D’après (26), les séries formelles v−T(u)v - T(u) et v−T(u0+⋯+un−1)−unv - T(u_0 + \cdots + u_{n-1}) - u_n ont même composante homogène de degré nn, et cette composante est nulle d’après (27). On a donc ω(v−T(u))≥n+1\omega(v - T(u)) \geq n + 1, c’est-à-dire que (25)n(25)_n entraîne (25)n+1(25)_{n+1}. Comme la formule (25)0(25)_0 est évidente, on a donc ω(v−T(u))≥n\omega(v - T(u)) \geq n pour tout entier n≥0n \geq 0, d’où v=T(u)=T(S(v))v = T(u) = T(S(v)).

C.Q.F.D.

Dans la suite de ce numéro, pour tout ensemble II, nous noterons A{I}A\{I\} l’ensemble des familles (fi)i∈I(f_i)_{i \in I} satisfaisant aux conditions suivantes : (i) pour tout i∈Ii \in I, fif_i est un élément de A[[I]]A[[I]] sans terme constant ; (ii) si II est infini, fif_i tend vers 0 suivant le filtre des complémentaires des parties finies de II.

L’ensemble A{I}A\{I\} est un monoïde pour la loi de composition (f,g)↦f∘g(f, g) \mapsto f \circ g, avec (Xi)i∈I(X_i)_{i \in I} pour élément unité. L’ensemble des éléments inversibles de A{I}A\{I\} est donc un groupe.

D’autre part, soit EE le monoïde des endomorphismes unifères continus de la AA-algèbre A[[I]]A[[I]] qui laissent stable l’idéal des séries formelles sans terme constant. Si f∈A{I}f \in A\{I\} et g∈A[[I]]g \in A[[I]], l’élément g(f)g(f) est défini. Pour ff fixé, l’application g↦g(f)g \mapsto g(f) de A[[I]]A[[I]] dans A[[I]]A[[I]] est un élément WfW_f de EE. Si f1,f2∈A{I}f_1, f_2 \in A\{I\} et g∈A[[I]]g \in A[[I]], on a, d’après la formule (5) (IV, p. 28)

Wf1∘f2(g)=g(f1∘f2)=g(f1)∘f2=Wf2(Wf1(g)) W_{f_1 \circ f_2}(g) = g(f_1 \circ f_2) = g(f_1) \circ f_2 = W_{f_2}(W_{f_1}(g))

donc f↦Wff \mapsto W_f est un homomorphisme du monoïde opposé à A{I}A\{I\} dans E. D’après la prop. 4 (IV, p. 26 ), cet homomorphisme est bijectif.

Soient f=(fi)i∈I∈A{I}f = (f_i)_{i \in I} \in A\{I\}, et ∑j∈IαijXj\sum_{j \in I} \alpha_{ij} X_j la composante homogène de degré 1 de fif_i. Pour tout jj fixé dans I, on a αij=0\alpha_{ij} = 0 sauf pour un nombre fini d’indices ii d’après l’hypothèse (ii) ci-dessus. Si (λi)∈A(I)(\lambda_i) \in A^{(I)}, on a donc (∑j∈Iαijλj)∈A(I)(\sum_{j \in I} \alpha_{ij} \lambda_j) \in A^{(I)}. Notons TfT_f l’application A-linéaire 1^1

(λi)↦(∑j∈Iαijλj) (\lambda_i) \mapsto (\sum_{j \in I} \alpha_{ij} \lambda_j)

de A(I)A^{(I)} dans A(I)A^{(I)}. Si g∈A{I}g \in A\{I\}, on vérifie aisément que

(28)(28)
Tf∘g=Tf∘Tg. T_{f \circ g} = T_f \circ T_g .

Proposition 10. — Soit f∈A{I}f \in A\{I\}. Les conditions suivantes sont équivalentes :

(i) ff est inversible dans A{I}A\{I\} pour la loi ∘\circ : (ii) TfT_f est inversible dans l’anneau End(A(I))\mathrm{End}(A^{(I)}).

L’implication (i) ⇒\Rightarrow (ii) résulte aussitôt de (28). Supposons TfT_f inversible dans End(A(I))\mathrm{End}(A^{(I)}). Il existe g=(gi)i∈I∈A{I}g = (g_i)_{i \in I} \in A\{I\} tel que chaque gig_i soit homogène de degré 1 et que Tg∘TfT_g \circ T_f soit l’application identique de A(I)A^{(I)}. Posons h=g∘fh = g \circ f; la formule (28) montre que ThT_h est l’application identique de A(I)A^{(I)}, ce qui équivaut à ω(hi−Xi)≥2\omega(h_i - X_i) \geq 2. D’après le lemme 2 de IV, p. 33, hh est donc inversible dans A{I}A\{I\}. Il est clair que gg est inversible dans A{I}A\{I\}. Donc ff est inversible dans A{I}A\{I\}.

**Corollaire. — Soient fi(Y1,Y2,...,Yq,X1,X2,...,Xp)f_i(Y_1, Y_2, ..., Y_q, X_1, X_2, ..., X_p) (1≤i≤q1 \leq i \leq q) q séries formelles sans terme constant dans A[[Y1,...,Yq,X1,...,Xp]]A[[Y_1, ..., Y_q, X_1, ..., X_p]]. Si le terme constant de la série formelle D=det⁡(∂fi∂Yj)D = \det \left( \frac{\partial f_i}{\partial Y_j} \right) est inversible dans AA, il existe un système et un seul de q séries formelles sans terme constant u1(X1,...,Xp),...,uq(X1,...,Xp)u_1(X_1, ..., X_p), ..., u_q(X_1, ..., X_p) telles que

(29)(29)
fi(u1,...,uq,X1,...,Xp)=0(1≤i≤q). f_i(u_1, ..., u_q, X_1, ..., X_p) = 0 \quad (1 \leq i \leq q) .

Posons fq+1=X1,...,fq+p=Xpf_{q+1} = X_1, ..., f_{q+p} = X_p, f=(f1,...,fq+p)f = (f_1, ..., f_{q+p}). Alors det⁡Tf\det T_f est égal au terme constant de D, donc est inversible dans AA; par suite TfT_f est inversible. D’après la prop. 10, il existe des séries formelles sans terme constant

g1,...,gq+p∈A[[Y1,...,Yq,X1,...,Xp]] g_1, ..., g_{q+p} \in A[[Y_1, ..., Y_q, X_1, ..., X_p]]

telles que, posant

g=(g1,...,gp+q),1p+q=(Y1,...,Yq,X1,...,Xp) g = (g_1, ..., g_{p+q}) , \quad 1_{p+q} = (Y_1, ..., Y_q, X_1, ..., X_p)

on ait f∘g=g∘f=1p+qf \circ g = g \circ f = 1_{p+q}. La relation f∘g=1p+qf \circ g = 1_{p+q} donne en particulier

gq+1=X1,...,gq+p=Xp. g_{q+1} = X_1, ..., g_{q+p} = X_p .

Donc

(30)(30)
fi(g1,...,gq,X1,...,Xp)=Yi(1≤i≤q). f_i(g_1, ..., g_q, X_1, ..., X_p) = Y_i \quad (1 \leq i \leq q) .

1^1 On dit parfois que TfT_f est l’application linéaire tangente à ff.

Posons

(31)

ui(X1,...,Xp)=gi(0,...,0,X1,...,Xp)(1≤i≤q); u_i(X_1, ..., X_p) = g_i(0, ..., 0, X_1, ..., X_p) \quad (1 \leq i \leq q);

substituant 0 à chacun des YiY_i dans (30), on obtient la relation cherchée (29).

Réciproquement, supposons que les séries formelles u1,...,uqu_1, ..., u_q dans l’anneau A[[X1,...,Xp]]A[[X_1, ..., X_p]] satisfassent à la relation (29). La relation g∘f=1p+qg \circ f = 1_{p+q} entraîne

(32)

gi(f1,...,fq,X1,...,Xp)=Yi(1≤i≤q); g_i(f_1, ..., f_q, X_1, ..., X_p) = Y_i \quad (1 \leq i \leq q);

substituant uiu_i à YiY_i pour 1≤i≤q1 \leq i \leq q dans (32), on obtient (31), d’où l’unicité de la solution du système (29).

8. Séries formelles sur un anneau intègre

Proposition 11

Supposons A intègre.

(i) L’anneau A[[I]]A[[I]] est intègre.

(ii) Si uu et vv sont des éléments non nuls de A[[I]]A[[I]], on a ω(uv)=ω(u)+ω(v)\omega(uv) = \omega(u) + \omega(v).

Pour tout J⊂IJ \subset I, soit φJ\varphi_J l’homomorphisme de A[[I]]A[[I]] dans A[[J]]A[[J]] obtenu en substituant, dans tout élément de A[[I]]A[[I]], XiX_i à XiX_i pour i∈Ji \in J et 0 à XiX_i pour i∈I−Ji \in I - J. Soient u,vu, v des éléments non nuls de A[[I]]A[[I]], p=ω(u)p = \omega(u) et q=ω(v)q = \omega(v). Il existe une partie finie JJ de II telle que

φJ(u)≠0, φJ(v)≠0, ω(φJ(u))=p, ω(φJ(v))=q. \varphi_J(u) \neq 0,\ \varphi_J(v) \neq 0,\ \omega(\varphi_J(u)) = p,\ \omega(\varphi_J(v)) = q.
Soit aa (resp. bb) la composante homogène de degré pp (resp. qq) de φJ(u)\varphi_J(u) (resp. φJ(v)\varphi_J(v)). Comme JJ est fini, aa et bb sont des polynômes. On a a≠0,b≠0a \neq 0, b \neq 0, donc ab≠0ab \neq 0 (IV, p. 9, prop. 8). Par suite, φJ(u)φJ(v)\varphi_J(u) \varphi_J(v) est non nul et d’ordre p+qp + q. Il en résulte que uv≠0uv \neq 0 et que ω(uv)≤p+q\omega(uv) \leq p + q. Enfin, il est clair que ω(uv)≥p+q\omega(uv) \geq p + q.

9. Corps des fractions de l’anneau des séries formelles en une indéterminée sur un corps

Si K est un corps commutatif, on désigne par K((X))K((X)) le corps des fractions de l’anneau intègre K[[X]]K[[X]].

Proposition 12

Tout élément non nul uu de K((X))K((X)) s’écrit d’une seule manière sous la forme u=Xkvu = X^k v, où k∈Zk \in \mathbf{Z} et où vv est une série formelle en XX d’ordre 0.

Soit u=w/tu = w/t, où w,tw, t sont des éléments non nuls de K[[X]]K[[X]]. On a w=Xrw1w = X^r w_1, t=Xst1t = X^s t_1, où r,s∈Nr, s \in \mathbf{N} et où w1,t1w_1, t_1 sont des séries formelles d’ordre 0, donc inversibles dans K[[X]]K[[X]] (IV, p. 28, prop. 6). Alors u=Xr−sw1t1−1u = X^{r-s} w_1 t_1^{-1}, et w1t1−1w_1 t_1^{-1} est une série formelle d’ordre 0.

Démontrons l’unicité. Supposons u=Xk1v1=Xk2v2u = X^{k_1} v_1 = X^{k_2} v_2 où k1,k2∈Zk_1, k_2 \in \mathbf{Z} et où v1,v2v_1, v_2 sont des séries formelles d’ordre 0. Puisque Xk1−k2=v2v1−1X^{k_1 - k_2} = v_2 v_1^{-1} est une série formelle d’ordre 0, on a k1=k2k_1 = k_2, d’où v1=v2v_1 = v_2, ce qui prouve l’assertion d’unicité de la proposition.

On dit que les éléments de K((X))K((X)) sont les séries formelles généralisées en XX, à coefficients dans KK, ou simplement les séries formelles si aucune confusion n’en résulte (les éléments de K[[X]]K[[X]] sont alors appelés séries formelles à exposants positifs); si u≠0u \neq 0, l’entier kk défini dans la prop. 12 est encore appelé l’ordre de uu et noté ω(u)\omega(u) même s’il est <0< 0; on pose encore ω(0)=∞\omega(0) = \infty. On vérifie immédiatement que les relations

ω(u+v)≥inf⁡(ω(u),ω(v))ω(u+v)=inf⁡(ω(u),ω(v))siω(u)≠ω(v)ω(uv)=ω(u)+ω(v) \begin{align*} \omega(u + v) &\geq \inf(\omega(u), \omega(v)) \\ \omega(u + v) &= \inf(\omega(u), \omega(v)) \quad \text{si} \quad \omega(u) \neq \omega(v) \\ \omega(uv) &= \omega(u) + \omega(v) \end{align*}

sont encore valables pour les séries formelles généralisées. En particulier, si u≠0u \neq 0, on a ω(u−1)=−ω(u)\omega(u^{-1}) = -\omega(u). \* Autrement dit (AC, VI, § 3, no 6, déf. 3), ω\omega est une valuation discrète normée du corps K((X))K((X)). \*

Pour tout entier n∈Zn \in \mathbf{Z}, soit pnp_n l’ensemble des u∈K((X))u \in K((X)) tels que ω(u)≥n\omega(u) \geq n. Alors (pn)n∈Z(p_n)_{n \in \mathbf{Z}} est une suite décroissante de sous-groupes du groupe additif K((X))K((X)), d’intersection 0 ; il existe donc une topologie sur K((X))K((X)), invariante par translation, pour laquelle (pn)n∈Z(p_n)_{n \in \mathbf{Z}} est un système fondamental de voisinages de 0 (TG, III, p. 5). On vérifie facilement que K((X))K((X)) est un corps topologique (TG, III, p. 54) et que K[[X]]K[[X]] est un sous-espace ouvert et fermé de K((X))K((X)).

Soit (αn)n∈Z(\alpha_n)_{n \in \mathbf{Z}} une famille d’éléments de KK; on suppose qu’il existe un entier NN tel que αn=0\alpha_n = 0 pour tout n<Nn < N. Alors la famille (αnXn)n∈Z(\alpha_n X^n)_{n \in \mathbf{Z}} est sommable dans K((X))K((X)) (TG, III, p. 39, cor. 2); posons u=∑n∈ZαnXnu = \sum_{n \in \mathbf{Z}} \alpha_n X^n. Alors u=0u = 0 si et seulement si l’on a αn=0\alpha_n = 0 pour tout nn; sinon, l’ordre de uu est le plus petit entier kk tel que αk≠0\alpha_k \neq 0. Enfin, tout élément de K((X))K((X)) s’écrit de manière unique sous la forme ∑n∈ZαnXn\sum_{n \in \mathbf{Z}} \alpha_n X^n, la suite (αn)(\alpha_n) vérifiant α−n=0\alpha_{-n} = 0 pour tout nn assez grand.

L’anneau K[X]K[X] étant un sous-anneau de K[[X]]K[[X]], toute fraction rationnelle u/v∈K(X)u/v \in K(X) (uu et vv sont des polynômes en XX) peut être identifiée à la série formelle (généralisée) uv−1uv^{-1} de K((X))K((X)), qu’on appelle son développement à l’origine ; le corps K(X)K(X) est ainsi identifié à un sous-corps de K((X))K((X)).

10. Exponentielle et logarithme

On appelle série exponentielle l’élément ∑n≥0Xnn!\sum_{n \geq 0} \frac{X^n}{n!} de Q[[X]]\mathbf{Q}[[X]]. On la note exp⁡X\exp X ou eXe^X.

Proposition 13

Dans Q[[X,Y]]\mathbf{Q}[[X, Y]], on a eX+Y=eXeYe^{X+Y} = e^X e^Y.

En effet, la formule du binôme donne

(X+Y)nn!=∑i+j=nXii!Yjj!. \frac{(X + Y)^n}{n!} = \sum_{i+j=n} \frac{X^i}{i!} \frac{Y^j}{j!}.

Donc

eXeY=(∑i≥0Xii!)(∑j≥0Yjj!)=∑i,j≥0Xii!Yjj!=∑n≥0∑i+j=nXii!Yjj! e^X e^Y = \left( \sum_{i \geq 0} \frac{X^i}{i!} \right) \left( \sum_{j \geq 0} \frac{Y^j}{j!} \right) = \sum_{i,j \geq 0} \frac{X^i}{i!} \frac{Y^j}{j!} = \sum_{n \geq 0} \sum_{i+j=n} \frac{X^i}{i!} \frac{Y^j}{j!}
=∑n≥0(X+Y)nn!=eX+Y. = \sum_{n \geq 0} \frac{(X+Y)^n}{n!} = e^{X+Y}.

Définissons deux éléments e(X),l(X)e(X), l(X) de Q[[X]]\mathbf{Q}[[X]] par

(33)

e(X)=eX−1=∑n≥1Xnn! e(X) = e^X - 1 = \sum_{n \geq 1} \frac{X^n}{n!}

(34)

l(X)=∑n≥1(−1)n−1Xnn. l(X) = \sum_{n \geq 1} (-1)^{n-1} \frac{X^n}{n}.

On a (35)

e(X+Y)=e(X)+e(Y)+e(X)e(Y) e(X+Y) = e(X) + e(Y) + e(X) e(Y)
(36)
D(eX)=D(e(X))=eX \mathrm{D}(e^X) = \mathrm{D}(e(X)) = e^X
(37)
D(l(X))=∑n≥0(−X)n=(1+X)−1. \mathrm{D}(l(X)) = \sum_{n \geq 0} (-X)^n = (1+X)^{-1}.

Proposition 14

On a* l(e(X))=e(l(X))=Xl(e(X)) = e(l(X)) = X.

Les séries ll et ee sont sans terme constant, et leurs termes de degré 1 sont égaux à XX. D’après la prop. 10 de IV, p. 35, il suffit de prouver la formule l(e(X))=Xl(e(X)) = X. D’après les formules (36) et (37), et le cor. 3 de IV, p. 31, on a

D(l(e(X)))=(1+e(X))−1D(e(X))=(eX)−1eX=1 \mathrm{D}(l(e(X))) = (1 + e(X))^{-1} \mathrm{D}(e(X)) = (e^X)^{-1} e^X = 1
d’où l(e(X))=Xl(e(X)) = X.

Soit KK une Q\mathbf{Q}-algèbre. Les éléments de K[[I]]K[[I]] sans terme constant forment pour l’addition un groupe commutatif E\mathscr{E}. Les éléments de K[[I]]K[[I]] de terme constant 1 forment pour la multiplication un groupe commutatif M\mathscr{M} (IV, p. 29). On peut définir, pour tout f∈Ef \in \mathscr{E}, les éléments e∘fe \circ f et l∘fl \circ f de E\mathscr{E}. D’après la prop. 14 ci-dessus, les applications f↦l∘ff \mapsto l \circ f et f↦e∘ff \mapsto e \circ f sont des permutations réciproques de E\mathscr{E}. Elles sont évidemment continues. Comme on a exp⁡X=e(X)+1\exp X = e(X) + 1, on voit que l’application exponentielle f↦exp⁡f=e∘f+1f \mapsto \exp f = e \circ f + 1 est une bijection bicontinue de E\mathscr{E} sur M\mathscr{M}. D’après la formule (4) de IV, p. 28, et la prop. 13, on a exp⁡(f+g)=(exp⁡f)(exp⁡g)\exp(f+g) = (\exp f)(\exp g) si f,g∈Ef, g \in \mathscr{E}. Donc l’exponentielle est un isomorphisme du groupe topologique E\mathscr{E} sur le groupe topologique M\mathscr{M}.

L’isomorphisme réciproque de M\mathscr{M} sur E\mathscr{E} s’appelle le logarithme et se note g↦log⁡gg \mapsto \log g. On a donc log⁡g=l(g−1)\log g = l(g-1) pour gg dans M\mathscr{M}, et, en particulier (38)

log⁡(1+X)=l(X). \log(1+X) = l(X).

Comme le logarithme est un homomorphisme de M\mathscr{M} dans E\mathscr{E}, la formule

(1 + X)(1 + Y) = 1 + (X + Y + XY) entraîne

(39)(39)
l(X)+l(Y)=l(X+Y+XY).l(X) + l(Y) = l(X + Y + XY).

Soit (uλ)λ∈L(u_\lambda)_{\lambda \in L} une famille sommable d’éléments de EE. La famille (exp⁡uλ)λ∈L(\exp u_\lambda)_{\lambda \in L} est multipliable, et l’on a

(40)(40)
exp⁡(∑λ∈Luλ)=∏λ∈Lexp⁡uλ.\exp(\sum_{\lambda \in L} u_\lambda) = \prod_{\lambda \in L} \exp u_\lambda.

De même si (fλ)λ∈L(f_\lambda)_{\lambda \in L} est une famille multipliable d’éléments de MM, la famille (log⁡fλ)λ∈L(\log f_\lambda)_{\lambda \in L} est sommable, et l’on a

(41)(41)
log⁡(∏λ∈Lfλ)=∑λ∈Llog⁡fλ.\log(\prod_{\lambda \in L} f_\lambda) = \sum_{\lambda \in L} \log f_\lambda.

Soit g∈Mg \in M, et soit D une dérivation continue de K[[I]]K[[I]]. On a log⁡g=l(g−1)\log g = l(g - 1), donc, d’après le cor. 3 de IV, p. 31 et la formule (37), on a

(42)(42)
Dlog⁡g=D(g)/g.D \log g = D(g)/g.

L’expression D(g)/gD(g)/g est appelée la dérivée logarithmique de gg (relativement à D).

Exercices

See the exercises for § 4.

Transcribed from the printed volume. Not translated.