§ 3. Fractions rationnelles
1. Définition des fractions rationnelles
Définition 1
Soient K un corps commutatif, I un ensemble. Le corps des fractions (I, p. 110) de l’anneau intègre K[(Xi)i∈I] se note K((Xi)i∈I) ou K(Xi)i∈I. Ses éléments s’appellent les fractions rationnelles à coefficients dans K par rapport aux indéterminées Xi.
Pour I={1,2,...,n}, on écrit K(X1,X2,...,Xn) au lieu de K((Xi)i∈I).
Soient A un anneau intègre, K son corps des fractions. L’anneau A[(Xi)i∈I] s’identifie à un sous-anneau de K[(Xi)i∈I], donc de K((Xi)i∈I). Pour tout f∈K[(Xi)i∈I], il existe un élément non nul α de A tel que αf∈A[(Xi)i∈I]. Donc, tout élément de K((Xi)i∈I) peut se mettre sous la forme u/v, où u,v∈A[(Xi)i∈I], v=0. Donc K((Xi)i∈I) s’identifie au corps des fractions de A[(Xi)i∈I].
Soient maintenant K un corps commutatif, I un ensemble et J⊂I. Posons B=K[(Xi)i∈J]. Alors K[(Xi)i∈I]=B[(Xi)i∈I−J]. D’après ce qui précède, K((Xi)i∈I) s’identifie à K′((Xi)i∈I−J), où K′=K((Xi)i∈J).
2. Degrés
Soit K un corps commutatif. Pour tout élément r de K((Xi)i∈I), il existe u,v∈K[(Xi)i∈I] tels que v=0 et r=vu. La relation vu=v1u1 où v=0,v1=0, équivaut à uv1=vu1; si r=0, on a u=0 et u1=0 et alors degu+degv1=degv+degu1 (IV, p. 9), ou encore degu−degv=degu1−degv1. L’entier rationnel degu−degv ne dépend donc que de r; on dit que c’est le degré, ou le degré total de r. On le note degr. On convient que deg0=−∞. Si J⊂I, on définit de même le degré par rapport aux Xj d’indices j∈J. Lorsque r est un polynôme, ces notions coïncident avec celles qu’on a définies en IV, p. 3.
Proposition 1
Soient r, s deux fractions rationnelles.* (i) Si degr=degs, on a
r+s=0etdeg(r+s)=sup(degr,degs). Si degr=degs, on a deg(r+s)≤degr. (ii)
On a deg(rs)=degr+degs. On peut se limiter au cas où
r et
s sont non nuls. Écrivons
r=vu,s=zw, où
u,v,w,z sont des polynômes non nuls. On a
rs=vzuw, donc
deg(rs)=deg(uw)−deg(vz)=degu−degv+degw−degz=degr+degs. D’autre part, on a
r+s=vzuz+vw. Supposons
degr=degs; autrement dit,
degu+degz=degw+degv. Alors
uz+wv=0, et
deg(r+s)=deg(uz+wv)−deg(vz)=sup(deg(uz),deg(wv))−deg(vz)=sup(deg(uz)−deg(vz),deg(wv)−deg(vz))=sup(degr,degs). Supposons
degr=degs, c’est-à-dire
degu+degz=degw+degv. Si
r+s=0, on a
deg(r+s)=deg(uz+wv)−deg(vz)≤deg(uz)−deg(vz)=degr. \* L’application
r↦−degr est donc une valuation discrète sur le corps
K((Xi)i∈I). \
3. Substitutions
Soient K un corps commutatif, E une K-algèbre associative unifère, x=(xi)i∈I une famille d’éléments de E deux à deux permutables. Soient B=K[(Xi)i∈I] et Sx l’ensemble des v∈B non nuls tels que v(x) soit inversible dans E. Soient u∈B,v∈Sx, et f=vu∈K((Xi)i∈I). L’élément u(x) v(x)−1=v(x)−1u(x) est défini dans E ; en outre, si u1 et v1 sont deux polynômes tels que f=v1u1 et v1∈Sx, on a uv1=u1v, donc u(x) v1(x)=u1(x) v(x), donc
u(x) v(x)−1=u1(x) v1(x)−1.
Soit f∈K((Xi)i∈I). S’il existe au moins un couple (u,v) tel que f=vu et v∈Sx, on dit que x est substituable dans f; l’élément u(x) v(x)−1, qui ne dépend que de f et x, se note alors f(x) ou f((xi)) ou f((xi)i∈I).
Proposition 2
Soient K un corps commutatif, E une K-algèbre associative unifère, x = (xi)i∈I une famille d’éléments de E deux à deux permutables. L’ensemble Sx−1B des f∈K((Xi)i∈I) telles que x soit substituable dans f est une sous-K-algèbre de K((Xi)i∈I). L’application f↦f(x) est un homomorphisme unifère φ de Sx−1B dans E. L’image φ(Sx−1B) est l’ensemble des yz−1 où y parcourt la sous-algèbre unifère K[x]E de E engendrée par la famille x et où z parcourt l’ensemble des éléments inversibles de K[x]E.
Soient f1=v1u1, f2=v2u2 deux éléments de K((Xi)i∈I) tels que v1, v2∈Sx. On a
f1+f2=v1v2u1v2+u2v1, f1f2=v1v2u1u2, et v1v2∈Sx. Donc
Sx−1B est une sous-K-algèbre de
K((Xi)i∈I). Le reste de la proposition est évident.
Corollaire
Soient L un corps commutatif, K un sous-corps de L, x = (xi)i∈I une famille d’éléments de L, M l’ensemble des xi, U l’ensemble des f∈K((Xi)i∈I) telles que x soit substituable dans f, φ l’homomorphisme f↦f(x) de U dans L. Alors φ(U) est le sous-corps de L engendré par K ∪ M.
Soit L’ le sous-corps de L engendré par K ∪ M. On a
K∪M⊂φ(U)⊂L′ et
φ(U) est un sous-anneau de L. La prop. 2 entraîne que
φ(U) est un sous-corps de L, d’où
φ(U)=L′.
Soit f∈K((Xi)i∈I). Soit (gi)i∈I une famille d’éléments de K((Yl)l∈L). Si (gi) est substituable dans f, f((gi)) est un élément de K((Yl)l∈L). En particulier, (Xi)i∈I est substituable dans f, et f=f((Xi)i∈I).
Proposition 3
Soit E une algèbre sur K, associative, commutative, unifère et non nulle. Soit f∈K((Xi)i∈I). Pour tout i∈I, soit gi∈K((Yl)l∈L). Soit y=(yl)l∈L une famille d’éléments de E. On suppose que y est substituable dans chaque gi, et que (gi(y))i∈I est substituable dans f. Alors :
(i) (gi)i∈I est substituable dans f; (ii) si l’on note h l’élément f((gi)) de K((Yi)i∈L), alors y est substituable dans h, et h(y)=f((gi(y))).
On peut supposer I fini. Par hypothèse, pour tout i∈I, gi peut se mettre sous la forme pi/qi, où pi,qi∈K[(Yi)i∈L] et qi(y) est inversible dans E. De même, f peut se mettre sous la forme u/v, où u,v∈K[(Xi)i∈I] et v((gi(y))) est inversible. Soit m=sup(degu,degv). Soient w=∏i∈Iqi∈K[(Yi)i∈L], u1=u((gi))wm, v1=v((gi))wm.
Le polynôme u est combinaison K-linéaire de monômes ∏i∈IXiνi tels que ∑i∈Iνi≤m.
On a wm∏i∈Igiνi=wm(∏i∈Ipiνi)(∏i∈Iqiνi)−1∈K[(Yi)i∈L] d’après le choix de m. Donc u1∈K[(Yi)i∈L] et de même v1∈K[(Yi)i∈L]. De plus, v1(y)=(w(y))mv((gi(y))) est inversible. Donc v1=0 parce que E=0, et par suite v((gi))=0. La famille (gi) est donc substituable dans f. En outre on a f((gi))=u1/v1, donc y est substituable dans h=f((gi)), et h(y)=u1(y)/v1(y)=u((gi(y)))/v((gi(y)))=f((gi(y))).
Soient K un corps commutatif, E une K-algèbre commutative, associative et unifière. Soit f∈K((Xi)i∈I). Soit Tf l’ensemble des x=(xi)i∈I∈EI qui sont substituables dans f. L’application x↦f(x) de Tf dans E s’appelle la fonction rationnelle associée à f (et à E); on la note parfois f~. Si g∈K((Xi)i∈I), on a Tf∩Tg⊂Tf+g, Tf∩Tg⊂Tfg; la fonction rationnelle associée à f+g (resp. fg) est donc définie sur Tf∩Tg, et a même valeur dans cet ensemble que la fonction f~+g~ (resp. f~g~). Soit Tf′ l’ensemble des x∈Tf tels que f(x) soit inversible; si x∈Tf′, x est substituable dans 1/f, et la fonction rationnelle associée à 1/f prend en x la valeur f(x)−1.
Soient K un corps commutatif infini, f∈K((Xi)i∈I), g∈K((Xi)i∈I) et f~,g~ les fonctions rationnelles associées à f,g (et à K). Si l’on a f~(x)=g~(x) pour tout x∈Tf∩Tg, alors f=g. En effet, si f=u/v et g=u1/v1, où u,v,u1,v1 sont des polynômes, on a u(x)v1(x)=u1(x)v(x) pour tout x tel que v(x)v1(x)=0, donc uv1=u1v (IV, p. 17, th. 2). Par suite, l’application f↦f~ est injective, et l’on identifie souvent f et f~.
\* En utilisant la factorialité de K[(Xi)i∈I] (AC, VII, § 3, no 2 et cor. du th. 2), on montre facilement ceci : pour tout f∈K((Xi)i∈I), il existe u,v∈K[(Xi)i∈I] tels que : 1) f=u/v; 2) pour que x∈KI soit substituable dans f, il faut et il suffit que v(x)=0. \*
4. Différentielles et dérivations
Soit K un corps commutatif. D’après III, p. 123, prop. 5, toute dérivation D de K[(Xi)i∈I] se prolonge d’une seule manière en une dérivation D de K((Xi)i∈I). Si D,D′ sont des dérivations permutables de K[(Xi)i∈I], le crochet [D,D′]=DD′−D′D est nul, donc [D,D′], qui est une dérivation de K((Xi)i∈I) prolongeant [D,D′], est nul ; autrement dit D et D′ sont permutables. En particulier, les dérivations Di (IV, p. 6) se prolongent en des dérivations de K((Xi)i∈I) qu’on note encore Di et qui sont deux à deux permutables. Si f∈K((Xi)i∈I), Dif se note aussi DXif, ou ∂Xi∂f, ou fXi′. Lorsqu’il n’y a qu’une seule indéterminée X, on emploie les notations Df,dXdf,f′.
Soient B=K[(Xi)i∈I], C=K((Xi)i∈I). D’après III, p. 138, prop. 23, l’application canonique
ΩK(B)⊗BC→ΩK(C) est un isomorphisme de
C-espaces vectoriels. Compte tenu de III, p. 134, le
C-espace vectoriel
ΩK(C) admet donc pour base la famille
(dXi)i∈I des différentielles des
Xi. Soit
∂i la forme coordonnée d’indice
i sur
ΩK(C), relativement à cette base. Alors l’application
u↦⟨∂i,du⟩ de
C dans
C est une dérivation de
C qui transforme
Xi en 1 et
Xj en 0 pour
j=i, donc est égale à
Di; autrement dit, on a
du=i∈I∑(Diu)dXi pour tout
u∈C. Si
I est fini,
(Di)i∈I est une base du
C-espace vectoriel des dérivations de
C.
Proposition 4
Soient E une K-algèbre associative, commutative et unifère, x=(xi)i∈I une famille d’éléments de E, et f∈K((Xi)i∈I). On suppose que x est substituable dans f. Soit y=f(x).
(i) Pour toute dérivation Δ de K((Xi)i∈I) qui applique K[(Xi)i∈I] dans lui-même, x est substituable dans Δf.
(ii) Pour toute dérivation D de E dans un E-module, on a
Dy=i∈I∑(Dif)(x)⋅Dxi.
Soit f=vu avec u,v∈K[(Xi)i∈I] et v(x) inversible dans E. Soit Δ une dérivation de K((Xi)i∈I) qui applique K[(Xi)i∈I] dans lui-même. On a
Δf=v2(Δu)v−u(Δv) et
v2(x) est inversible, donc
x est substituable dans
Δf. D’autre part, posons
r=u(x),
s=v(x). On a
y=s−1r, donc, pour toute dérivation D de E dans un E-module, on a
Dy=s−2(s(Dr)−r(Ds))=s−2(si∈I∑(Diu)(x)⋅Dxi−ri∈I∑(Div)(x)⋅Dxi)
d’après la prop. 4 de IV, p. 6. Ainsi, Dy=∑i∈Iwi.Dxi, avec
wi=v(x)−2(v(x)(Diu)(x)−u(x)(Div)(x))=(Dif)(x)
Exercices
See the exercises for § 3.