§ 2. Zéros des polynômes
1. Racines d’un polynôme à une indéterminée. Multiplicité
Soit et soit E une A-algèbre associative unifère. Soit une famille d’éléments deux à deux permutables de E. On dit que x est un zéro de g dans si . Si est un polynôme par rapport à une seule indéterminée, un zéro de dans E s’appelle encore une racine de dans E.
Proposition 1
Soient et . Le reste de la division de par est . Pour que soit racine de , il faut et il suffit que soit un diviseur de dans .
En effet, soient tels que , et . Alors est un scalaire, et . Cela prouve la première assertion. La deuxième résulte de la première.
Proposition 2
Soient , , et un entier . Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) est divisible par mais non par ; (ii) il existe tel que et . (i) (ii) : cela résulte aussitôt de la prop. 1. (ii) (i) : supposons que , où n’admet pas la racine . Alors est divisible par . Supposons qu’il existe tel que , où . Comme n’est pas diviseur de 0 dans (IV, p. 8, prop. 7), on a , donc , ce qui est absurde.
Proposition 3
Soient un élément non nul de , et . Il existe un entier et un seul qui satisfait aux conditions (i) et (ii) de la prop. 2. C’est évident sur la condition (i), compte tenu du fait que, si est divisible par , on a (IV, p. 8, prop. 7).
Définition 1
Avec les notations précédentes, on dit que est d’ordre , ou de multiplicité , relativement à .
Si , on dit aussi que est racine d’ordre , ou de multiplicité , de . Une racine d’ordre 1 est dite racine simple, une racine d’ordre 2 est dite racine double,… Une racine d’ordre est dite multiple.
Remarque 1
Si , on convient de dire que est d’ordre relativement à , quels que soient et l’entier . Quels que soient et , dire que est d’ordre relativement à signifie que divise .
Remarque 2
Soit B un anneau commutatif contenant A comme sous-anneau. Soient non nul et . L’ordre de relativement à est le même, que l’on considère comme élément de ou comme élément de . C’est évident sur la condition (ii) de la prop. 2.
Proposition 4
Soient et des éléments non nuls de . Soit , et soient et les ordres de relativement à et .
(i) L’ordre de relativement à est . Il est égal à si . (ii) L’ordre de relativement à est . Il est égal à si est intègre.
En effet, on a , avec , . Supposons par exemple que ; on a alors
et, si , n’est pas racine de ; cela prouve (i). D’autre part, on a , et si est intègre ; cela prouve (ii).
Proposition 5
Supposons intègre. Soient un élément non nul de , des racines de dans deux à deux distinctes, d’ordres . On a
où et où ne sont pas racines de .
Procédons par récurrence sur , la proposition étant évidente pour en vertu de la déf. 1. Supposons donc qu’on ait , où
Comme est intègre et que est distinct de , alors n’est pas racine de , donc est racine d’ordre de (prop. 4, (ii)). Par suite, est divisible par , et par conséquent
où . Il est clair que ne sont pas racines de .
Théorème 1
Supposons intègre. Soient un élément non nul de , son degré. La somme des ordres de toutes les racines de dans est .
Cela résulte aussitôt de la prop. 5.
Corollaire
On suppose intègre. Soient , de degrés . S’il existe éléments de , deux à deux distincts, tels que pour , on a .
Il suffit d’appliquer le th. 1 à .
Proposition 6 (formule d’interpolation de Lagrange)
Soient un corps commutatif, des éléments distincts de , et des éléments de . Pour , posons
où U(i) est l’ensemble des entiers j tels que et . Alors est l’unique élément de tel que et pour .
L’unicité de résulte du cor. du th. 1. Soit . Comme est de degré , on a . D’autre part, pour , et . Donc pour .
Corollaire
Supposons A intègre. Soit , de degré , et soit K un sous-anneau de A qui est un corps. S’il existe n éléments de A, distincts, et tels que et pour , alors .
2. Critère différentiel pour la multiplicité d’une racine
Proposition 7
Soient , et une racine de . Pour que soit racine simple de , il faut et il suffit que ne soit pas racine de la dérivée de .
Par hypothèse, on a , où . Pour que soit racine simple de , il faut et il suffit que . Or, on a , d’où .
Plus généralement :
Proposition 8
Soient , et . Supposons que soit d’ordre relativement à . Alors est d’ordre relativement à . Si est simplifiable dans A, alors est d’ordre relativement à .
Par hypothèse, il existe tel que et . Alors , ce qui établit la première partie de la proposition. La valeur de pour est , donc est non nulle si est simplifiable dans A ; cela prouve la deuxième partie de la proposition.
Soit un entier tel que dans A. Soit . Alors 0 est racine d’ordre de , et racine d’ordre arbitrairement grand de .
Corollaire
Soient , , et un entier . On suppose que est simplifiable dans A. Alors, pour que soit racine d’ordre de , il faut et il suffit que soit racine de , et ne soit pas racine de .
Cela résulte de la prop. 8 par récurrence sur .
3. Fonctions polynomiales sur un anneau intègre infini
Proposition 9
On suppose A intègre. Soient I un ensemble, une famille de parties infinies de A, et . Soit un élément non nul de .
Soit l’ensemble des tels que . Alors H et sont équipotents.
a) Supposons d’abord I fini et soit . La proposition est évidente pour , et nous la démontrerons par récurrence sur . Choisissons un élément de I, et soient , . Comme , on peut écrire où , et . D’après l’hypothèse de récurrence, l’ensemble K des tels que est équipotent à . Pour , le polynôme
est non nul. D’après le th. 1 (IV, p. 15), l’ensemble des tels que est équipotent à , d’où
et par suite Card H = Card H_f.
b) Dans le cas général, il existe une partie finie I’ de I telle que . Soit l’ensemble des tels que . Alors , et il suffit d’appliquer à la première partie de la démonstration.
Corollaire 1
On conserve les hypothèses et les notations de la prop. 9. Si I est non vide, est infini.
Corollaire 2
On suppose que A est intègre et infini ou que A est une algèbre sur un corps infini. Pour tout , soit la fonction polynomiale définie par (IV, p. 4). Alors l’application est injective.
Lorsque A est intègre infini, le corollaire résulte aussitôt de la prop. 9. Supposons que A soit une algèbre sur un corps infini k. Soit un élément non nul de . Il existe un tel que , et une forme k-linéaire sur A telle que . Soit . On a , donc il existe un tel que . Alors , donc .
Lorsque A est intègre infini, ou lorsque A est une algèbre sur un corps infini, on identifie le plus souvent à .
Supposons A fini. Soit . Alors mais . Pour d’autres exemples, cf. IV, p. 84, exerc. 7 et 8.
Théorème 2 (principe du prolongement des identités algébriques)
Supposons A intègre et infini. Soient des éléments de . On fait les hypothèses suivantes :
a) ; b) pour tout tel que , on a .
Alors .
En effet, si , on a (IV, p. 9, prop. 8), donc il existe tel que (IV, p. 17, cor. 2), ce qui contredit l’hypothèse.
Scholie
Soient A un anneau intègre et . Le th. 2 fournit un moyen commode pour prouver que . Il suffit de considérer un anneau intègre infini E contenant A comme sous-anneau ; si l’on démontre que pour tout (ou seulement pour les qui n’annulent pas un nombre fini de polynômes donnés non nuls), il en résulte que . Si A lui-même n’est pas infini, on peut par exemple prendre pour E l’anneau A[X] ou son corps des fractions.
Une fois démontrée la relation , on en déduit évidemment pour tout , où F est une A-algèbre unifière associative et commutative quelconque ; en particulier, F peut être finie ou non intègre.
En d’autres termes, la démonstration de l’identité lorsque les parcourent un anneau intègre infini contenant A comme sous-anneau (avec éventuellement la restriction que pour , les étant des polynômes non nuls) entraîne la même identité lorsque les parcourent une A-algèbre unifière associative et commutative quelconque.
En particulier, soit . Si lorsque les parcourent (avec éventuellement la restriction que pour , les étant des éléments non nuls de ), on a la même identité lorsque les parcourent un anneau commutatif quelconque.
Exercices
See the exercises for § 2.