§ 1. Algèbres
1. Définition d’une algèbre
Définition 1
Soit A un anneau commutatif. On appelle algèbre sur A (ou A-algèbre, ou simplement algèbre lorsqu’aucune confusion n’est à craindre), un ensemble E muni d’une structure définie par les données suivantes: 1) une structure de A-module sur E; 2) une application A-bilinéaire (II, p. 56) de E × E dans E.
L’application A-bilinéaire de E × E dans E qui intervient dans cette définition est appelée la multiplication dans l’algèbre E; on la note d’ordinaire (x, y) ↦ x . y, ou simplement (x, y) ↦ xy.
Soient (α_i)_{i \in I} et (β_j)_{j \in J} deux familles d’éléments de A, à support fini (I, p. 13). Alors, quelles que soient les familles (x_i)_{i \in I} et (y_j)_{j \in J} d’éléments de E, on a la formule générale de distributivité (I, p. 27)
en particulier
L’application bilinéaire (x, y) ↦ yx de E × E dans E et la structure de A-module de E définissent sur E une structure de A-algèbre, dite opposée à la structure d’algèbre donnée. L’ensemble E muni de cette nouvelle structure s’appelle l’algèbre opposée à l’algèbre E; on la note souvent E^0. On dit que la A-algèbre E est commutative si elle est identique à son opposée, autrement dit si la multiplication dans E est commutative. Un isomorphisme de E sur E^0 est encore appelé un antiautomorphisme de l’algèbre E.
Lorsque la multiplication dans l’algèbre E est associative, on dit que E est une A-algèbre associative. Lorsque la multiplication dans E admet un élément neutre (nécessairement unique (I, p. 12)), on dit que cet élément est l’élément unité de E et que E est une algèbre unifière.
Exemple 1
Tout anneau commutatif A peut être considéré comme une A-algèbre (associative et commutative).
Cite 2
Exemple 2
Soit E un pseudo-anneau (I, p. 93). La multiplication dans E et l’unique structure de \mathbf{Z}-module de E définissent sur E une structure de \mathbf{Z}-algèbre associative.
Exemple 3
Soient F un ensemble, A un anneau commutatif. L’ensemble A^F de toutes les applications de F dans A, muni de la structure d’anneau produit (I, p. 103) et de la structure de A-module produit (II, p. 11), est une A-algèbre associative et commutative.
Exemple 4
Soit E une A-algèbre ; les lois internes et définissent (avec la structure de A-module de E) deux structures de A-algèbres sur E, qui ne sont pas en général associatives ; la première loi est toujours commutative.
Définition 2
Etant données deux algèbres* E, E′ sur un anneau commutatif A, on appelle homomorphisme de E dans E′ une application telle que: 1) soit un homomorphisme de A-*modules* ; 2) quels que soient et .
Cité par 1
Cité par III, §1, No. 3, Def. 2
Il est clair que le composé de deux homomorphismes de A-algèbres est un homomorphisme de A-algèbres. Tout homomorphisme bijectif d’algèbres est un isomorphisme. On peut donc prendre pour morphismes de l’espèce de structure de A-algèbre les homomorphismes de A-algèbres (E, IV, p. 11). Nous supposerons toujours par la suite qu’on a fait ce choix de morphismes. Si E, E′ sont deux A-algèbres, on note l’ensemble des homomorphismes de A-algèbres de E dans E′.
Soient E, E′ deux algèbres ayant chacune un élément unité. Un homomorphisme de E dans E′ transformant l’élément unité de E en l’élément unité de E′ est appelé homomorphisme unifère (ou morphisme unifère d’algèbres).
2. Sous-algèbres. Idéaux. Algèbres quotients
Soient A un anneau commutatif, E une A-algèbre. Si F est un sous-A-module de E, stable pour la multiplication dans E, la restriction à F × F de la multiplication dans E définit (avec la structure de A-module de F) une structure de A-algèbre sur F. On dit que F, muni de cette structure, est une sous-algèbre de la A-algèbre E. Toute intersection de sous-algèbres de E est une sous-algèbre de E. Pour toute famille d’éléments de E, l’intersection des sous-algèbres de E contenant tous les s’appelle la sous-algèbre de E engendrée par la famille et on dit que est un système générateur (ou une famille génératrice) de cette sous-algèbre. Si est un homomorphisme de A-algèbres, l’image de toute sous-algèbre F de E est une sous-algèbre de E′.
Soit E une algèbre associative. Pour toute partie M de E, l’ensemble M′ des éléments de M permutables avec tous les éléments de M est une sous-algèbre de E, dite sous-algèbre commutante (ou centralisatrice) de M dans E (I, p. 8). La commutante M″ de M′ dans E est aussi appelée la bicommunatante de M ; il est clair que . On en conclut que M′ est contenu dans sa bicommunatante M″, qui n’est autre que la commutante de M″ ; mais la relation entraîne , de sorte que (cf. E, III, p. 7, prop. 2). Si F est une sous-algèbre de E, le centre de F est l’intersection F ∩ F′ de F et de sa commutante F′ dans E. On notera que si F est commutative, on a , donc ; la bi-commutante de F est dans ce cas le centre de .
Pour certaines algèbres non associatives (par exemple les algèbres de Lie), on définit autrement les notions de commutante d’une sous-algèbre et de centre (LIE, I, § 1, n°6).
On dit qu’une partie d’une A-algèbre E est un idéal à gauche (resp. idéal à droite) de E lorsque est un sous-A-module de E et que les relations entraînent (resp. ). Il revient au même de dire que est un idéal à gauche de E, ou un idéal à droite de l’algèbre opposée . Un idéal bilatère de E est un sous-ensemble de E qui est à la fois idéal à gauche et idéal à droite. Lorsque E est associative et admet un élément unité , on a, pour et , en vertu de (2) (III, p. 2), donc les idéaux (à droite, à gauche, bilatères) de l’anneau E (I, p. 98) sont identiques aux idéaux (à droite, à gauche, bilatères) de l’algèbre E. Toute somme et toute intersection d’idéaux à gauche (resp. à droite, resp. bilatères) de l’algèbre E est un idéal à gauche (resp. à droite, resp. bilatère). L’intersection des idéaux à gauche (resp. à droite, resp. bilatères) contenant une partie X de E est appelée l’idéal à gauche (resp. à droite, resp. bilatère) de E engendré par X.
Soit un idéal bilatère d’une A-algèbre E. Si (mod. ) et (mod. ), on a
Soient E, E' deux A-algèbres, et un homomorphisme d’algèbres. L’image est une sous-algèbre de E' et le noyau est un idéal bilatère de E; de plus, dans la décomposition canonique de :
Soient A un anneau commutatif, E une A-algèbre. Sur l’ensemble , définissons les lois de composition suivantes:
On vérifie aussitôt que , muni de ces lois de composition, est une algèbre sur , et que est élément unité de cette algèbre. L’ensemble est un idéal bilatère de , et est un isomorphisme de l’algèbre sur la sous-algèbre , au moyen duquel on identifie et . On dit que est l’algèbre déduite de par adjonction d’un élément unité; elle est associative (resp. commutative) si et seulement si l’est.
3. Diagrammes exprimant l’associativité et la commutativité
Soient un anneau commutatif, un -module; la donnée d’une application bilinéaire de dans équivaut à celle d’une application -linéaire:
(II, p. 56). Une structure de -algèbre sur est donc définie par la donnée d’une structure de -module sur et d’une application -linéaire de dans .
Soit une seconde -algèbre, et soit l’application -linéaire définissant la multiplication de . Une application est un homomorphisme de -algèbres si et seulement si est une application -linéaire qui rend commutatif le diagramme
Pour qu’une -algèbre soit associative, il faut et il suffit (compte tenu de l’associativité du produit tensoriel, cf. II, p. 64) que le diagramme d’applications -linéaires
soit commutatif. De même, pour que l’algèbre soit commutative, il faut et il suffit que le diagramme d’applications -linéaires
soit commutatif, en notant l’application A-linéaire canonique définie par pour (II, p. 52, cor. 2).
Pour tout , notons l’application A-linéaire de A dans E définie par la condition . Pour que soit élément unité de E, il faut et il suffit que les deux diagrammes
soient commutatifs ( et désignant les isomorphismes canoniques (II, p. 55, prop. 4)).
Soit E une A-algèbre ayant un élément unité , et posons (qu’on note aussi ); on a car, d’après (2) (III, p. 2), on a ; donc est un homomorphisme de A-algèbres. On observera que la structure de A-module de E peut se définir à l’aide de , car on a
Lorsque l’algèbre E est unifière et est associative, est un homomorphisme d’anneaux. Réciproquement, soit un homomorphisme d’anneaux, tel que l’image soit contenue dans le centre de B, l’anneau A étant en outre supposé commutatif; alors on définit sur B une structure de A-algèbre, associative et unifière, en posant (cf. (3))
4. Produits d’algèbres
Soit une famille d’algèbres sur un même anneau commutatif A. On vérifie immédiatement que sur l’ensemble produit , la structure de A-module produit (II, p. 10) et la multiplication
Lorsque toutes les algèbres sont associatives (resp. commutatives, resp.
unifères) il en est de même de leur produit. En outre, toutes les propriétés énoncées dans I, p. 103–104 s’étendent sans modification aux produits d’algèbres quelconques.
5. Restriction et extension des scalaires
Soient et deux anneaux commutatifs, et un homomorphisme d’anneaux. Si est une -algèbre, on notera (conformément à II, p. 30) le -module défini par l’addition de et la loi externe
La multiplication de et la structure de -module de définissent sur une structure de -algèbre. Lorsque est un sous-anneau de et que est l’injection canonique, on dit que l’algèbre est obtenue à partir de par restriction à de l’anneau des scalaires. Par abus de langage, on le dit parfois encore lorsque l’homomorphisme est quelconque.
Soit une -algèbre. On appelle semi-homomorphisme (relatif à ) ou -homomorphisme de dans la -algèbre , un homomorphisme de -algèbres; on dit aussi -homomorphisme si aucune confusion n’en résulte. Si sont deux -algèbres, tout homomorphisme de -algèbres est aussi un homomorphisme de -algèbres .
Considérons maintenant deux anneaux commutatifs et , et un homomorphisme d’anneaux . Pour tout -module , on a défini (II, p. 82) le -module obtenu à partir de par extension à de l’anneau des scalaires. Si est en outre une -algèbre, on va définir sur une structure de -algèbre. Pour cela, on observe que est canoniquement isomorphe à (II, p. 83, prop. 3). Si définit la multiplication dans , l’application s’identifie donc canoniquement à une application -linéaire
qui définit sur la structure de -algèbre voulue. On a donc
pour dans , et dans . On dit que la -algèbre est déduite de la -algèbre par extension à de l’anneau des scalaires (au moyen de ). On la note aussi ou . Lorsque est associative (resp. commutative, resp. unifière), il en est de même de l’algèbre .
Proposition 1
Pour toute -algèbre , l’application canonique de dans est un -homomorphisme d’algèbres. En outre, pour toute -algèbre , et tout -homomorphisme , il existe un -homomorphisme et un seul tel que pour tout .
Cite 2 · Cité par 1
Cite Proposition 1, II § 5, E IV § 3. Applications universelles
Cité par § 1. Algèbres
La première assertion résulte aussitôt de la définition de la multiplication dans , qui donne pour et . L’existence et l’unicité de l’application B-linéaire de dans vérifiant la relation pour tout résultent de II, p. 82, prop. 1 ; tout revient à voir ici que pour et dans ; comme les éléments de la forme (avec ) engendrent le B-module , on peut se limiter au cas où , , avec ; comme , la relation résulte alors de la relation .
On peut encore dire que est une bijection canonique
Le couple formé de et de est donc solution du problème d’application universelle (E, IV, p. 23) où est l’espèce de structure de B-algèbre et les -applications les A-homomorphismes de dans une B-algèbre.
Corollaire
Soient deux A-algèbres; pour tout A-homomorphisme d’algèbres , est l’unique B-homomorphisme d’algèbres rendant commutatif le diagramme
Cite 1
Soient C un troisième anneau commutatif, un homomorphisme d’anneaux; il est immédiat que le C-homomorphisme canonique
transformant en pour tout (II, p. 83, prop. 2) est un isomorphisme d’algèbres.
6. Limites projectives et limites inductives d’algèbres
Soient I un ensemble préordonné, un système projectif d’anneaux commutatifs, ayant I pour ensemble d’indices. Soit un système projectif de -modules ayant I pour ensemble d’indices (II, p. 89), et supposons en outre que chaque soit muni d’une structure de -algèbre, et que, pour , soit un -homomorphisme d’algèbres (relatif à ) (III, p. 7). Soient et , qui est muni d’une structure de A-module, limite projective des structures des -modules (II, p. 89); on vérifie aussitôt que sur , considéré comme limite projective des considérés comme magmas pour la multiplication (I, p. 113), la loi de composition, avec la structure de A-module de , définit sur une structure de A-algèbre; on dit que est un système projectif de -algèbres et que la A-algèbre est sa limite projective. Si sont les applications canoniques, est un -homomorphisme d’algèbres (relatif à ). Si les sont associatives (rcsp. commutatives), il en est de même de ; si chaque admet un élément unité , et si pour , est élément unité de l’algèbre .
Soit un second système projectif de -algèbres, et pour tout , soit un homomorphisme de -algèbres, ces applications formant un système projectif; alors est un homomorphisme de -algèbres.
Supposons maintenant que tous les soient égaux à un même anneau commutatif , et les à , de sorte que est une -algèbre. Soit une -algèbre, et pour tout , soit un homomorphisme de -algèbres tel que soit un système projectif d’applications; alors est un homomorphisme de l’algèbre dans l’algèbre . Inversement, pour tout homomorphisme de -algèbres , la famille des est un système projectif d’homomorphismes de -algèbres tel que . Comme d’ailleurs, en posant , il est clair que est un système projectif d’ensembles, on voit que les remarques précédentes s’expriment encore en disant que l’application canonique est une bijection
En outre, pour tout homomorphisme de -algèbres, les forment un système projectif d’applications, et le diagramme
est commutatif.
Supposons maintenant filtrant croissant. Considérons un système inductif d’anneaux commutatifs et un système inductif de -modules, ayant pour ensemble d’indices; supposons que chaque soit muni d’une structure de -algèbre et que, pour , soit un -homomorphisme d’algèbres (relatif à ) (III, p. 7). Soient , ; est muni d’une structure de -module, limite inductive des structures des -modules (II, p. 90); en outre, sur , considéré comme limite inductive des , considérés comme magmas pour la multiplication (I, p. 115), la loi de composition, avec la structure de -module de , définit sur une structure de -algèbre; on dit que est un système inductif de -algèbres et que la -algèbre est sa limite inductive. Si , sont les applications canoniques, est un -homomorphisme d’algèbres (relatif à ). Si les sont associatives (resp. commutatives), il en est de même de ; si chaque admet un élément unité , et si pour , admet un élément unité tel que pour tout .
Soit un second système inductif de -algèbres, et pour tout , soit un homomorphisme de -algèbres, ces applications formant un système inductif; alors est un homomorphisme de -algèbres.
Supposons maintenant que tous les anneaux soient égaux à un même anneau et les à , de sorte que est une -algèbre. Soit une -algèbre, et, pour tout , soit un homomorphisme de -algèbres tel que soit un système inductif d’applications; alors est un homomorphisme de l’algèbre dans l’algèbre . Inversement, pour tout homomorphisme de -algèbres , la famille des est un système inductif d’homomorphismes de -algèbres tel que . Comme d’ailleurs, en posant , il est clair que est un système projectif d’ensembles, on voit que les remarques précédentes s’expriment encore en disant que l’application canonique est une bijection
En outre, pour tout homomorphisme de -algèbres, les forment un système projectif d’applications, et le diagramme
est commutatif.
7. Bases d’une algèbre. Table de multiplication
Par définition, une base d’une -algèbre est une base de pour sa structure de -module. Soit une base de ; il existe une famille unique d’éléments de l’anneau telle que pour tout couple , l’ensemble des tels que soit fini, et que
On dit que les sont les constantes de structure de l’algèbre par rapport à la base , et que les relations (7) constituent la table de multiplication de l’algèbre (relativement à la base ).
On peut imaginer les relations (7) écrites en disposant les seconds membres de ces relations en un tableau carré
étant entendu que l’élément qui figure dans la ligne d’indice et la colonne d’indice est égal au produit .
Réciproquement, donnons-nous un -module et une base de , ainsi qu’une famille d’éléments de telle que, pour tout couple , l’ensemble des tels que soit fini. Alors il y a sur une structure de -algèbre et une seule pour laquelle les relations (7) sont satisfaites, puisque le -module est libre et admet pour base (cf. II, p. 62, cor. 2).
Soient une -algèbre, un système générateur du -module (par exemple une base). Pour que soit associative, il faut et il suffit que les vérifient les relations d’associativité
En effet l’application est une application -trilinéaire , donc définit une application -linéaire ; si cette dernière application s’annule pour les éléments , qui forment un système générateur du -module , elle est identiquement nulle.
De même, pour que soit commutative, il faut et il suffit que les vérifient les relations de commutativité
La démonstration est analogue en considérant cette fois l’application -bilinéaire . Enfin, pour qu’un élément soit élément unité, il faut et il suffit que les vérifient les relations
comme on le voit cette fois en considérant les applications -linéaires et .
Lorsque est une base de et la famille des constantes de structure correspondante, les relations (8) équivalent aux relations quels que soient . De même les relations (9) équivalent à quels que soient .
Soit une base de la -algèbre ; si est un homomorphisme d’anneaux, est une base de la B-algèbre (II, p. 84, prop. 4). Si est la famille des constantes de structure de E relativement à la base , la famille est la famille des constantes de structure de relativement à la base .
Exercices
See the exercises for § 1.