Dans ce paragraphe, on désigne par A un anneau. Lorsque nous parlerons de A-modules sans préciser, il sera toujours question de A-modules à gauche.
Nous appellerons modules gradués les modules gradués de type Z (II, p. 164).
Si M est un A-module gradué, de graduation (Mn)n∈Z, on pose Mn=M−n et on dit que Mn (resp. Mn) est la composante homogène de degré descendant n (resp. de degré ascendant n) de M. Si u:M→N est un homomorphisme gradué de degré p de A-modules gradués (II, p. 166), on note un:Mn→Mn+p (resp. un:Mn→Mn−p) l’homomorphisme déduit de u ; on l’appelle la composante homogène de degré descendant (resp. ascendant) n de u ; on dit aussi que u est de degré descendant p ou de degré ascendant −p.
1. Complexes de A-modules
Définition 1
Un complexe différentiel de A-modules est un couple (C,d) formé d’un A-module gradué C et d’un endomorphisme d:C→C gradué de degré descendant −1 et tel que d∘d=0.
On dit aussi complexe de A-modules, ou A-complexe, ou complexe. On écrit souvent C au lieu de (C, d) ; l’endomorphisme d s’appelle la différentielle du complexe (C, d), ou par abus de langage de C.
Si C_n (resp. C^n) est la composante homogène de degré descendant (resp. ascendant) n de C, la donnée de d équivaut à celle de la suite d’homomorphismes
(1)
⋯⟶Cn+1dn+1CndnCn−1⟶⋯
resp.
(1')
⋯⟶Cn−1dn−1CndnCn+1⟶⋯
telle que dn∘dn+1=0 pour tout n∈Z (resp. dn∘dn−1=0 pour tout n∈Z). Par abus de langage, on appellera aussi complexe la donnée d’une telle suite de A-modules et d’homomorphismes.
On remarquera, à titre mnémotechnique, que lorsqu’on « suit le sens des flèches » dans les diagrammes (1) et (1’), le degré descendant diminue et le degré ascendant augmente.
Tout A-module gradué sera tacitement considéré comme un complexe en le munissant de la différentielle nulle ; les complexes ainsi obtenus seront appelés complexes à différentielle nulle. En particulier, tout A-module M sera muni de l’unique structure de A-complexe telle que M0=M0=M. Le complexe (C, d) est dit nul si C est réduit à 0. Dans la suite, on note 0 un complexe nul, choisi une fois pour toutes.
Adjoignons à l’ensemble ordonné Z deux éléments notés −∞ et +∞; notons Z l’ensemble obtenu, et munissons-le de la relation d’ordre prolongeant celle de Z et telle que −∞<n<+∞ pour tout n∈Z; toute partie de Z possède une borne inférieure et une borne supérieure.
Soit C un complexe ; on appelle bornes droite et gauche 1 de C les éléments bd(C) et bg(C) de Z définis par
bd(C)=inf{n∈Z,Cn=0},bg(C)=sup{n∈Z,Cn=0}.
On dit que C est nul à droite si bd(C)⩾0, borné à droite si bd(C)=−∞, nul à gauche si bg(C)⩽0, borné à gauche si bg(C)=+∞; on dit que C est borné si
bd(C)=−∞,bg(C)=+∞.
On appelle longueur 2 de C et on note l(C) l’élément de Z défini comme suit : si C est nul, l(C)=−∞; si C est borné et non nul l(C)=bg(C)−bd(C); si C
1 Les mots de droite et gauche sont relatifs à la description de C à l’aide des diagrammes (1) et (1’). 2 On ne confondra pas la notion de longueur du complexe (C, d) et celle de longueur du module C (II, p. 21).
n’est pas borné, l(C)=+∞. \* Avec les conventions de TG, IV, p. 13-17, on a toujours l(C)=bg(C)−bd(C). \*
Par exemple, si k composantes consécutives de C sont non nulles, les autres étant nulles, on a l(C)=k−1 si k>0, l(C)=−∞ si k=0.
On dit que le complexe (C,d) est libre, projectif, plat, injectif, si chacun des modules Cn l’est. On notera que le complexe (C,d) est projectif ou plat si et seulement si le module C l’est (II, p. 39, prop. 3 et X, p. 8, prop. 4), mais que C peut être libre sans que le complexe (C,d) le soit (puisqu’un facteur direct d’un module libre n’est pas toujours libre), de même que (C,d) peut être injectif sans que C le soit (X, p. 170, exercice 21).
Soit (C,d) un complexe. On pose Z(C,d)=Ker(d), B(C,d)=Im(d); ce sont des sous-modules gradués de C, appelés respectivement le module des cycles et le module des bords de (C,d); les composantes homogènes de Z(C,d) et B(C,d) se notent Zn(C,d)=Z−n(C,d), Bn(C,d)=B−n(C,d); on a Zn(C,d)=Ker(dn), Bn(C,d)=Im(dn+1), Zn(C,d)=Ker(dn), Bn(C,d)=Im(dn−1).
Puisque d∘d=0, on a B(C)⊂Z(C); deux cycles sont dits homologues si leur différence est un bord; le module gradué quotient H(C,d)=Z(C,d)/B(C,d) est appelé le module d’homologie de (C,d); ses éléments sont les classes d’homologie; ses composantes homogènes sont notées Hn(C,d)=H−n(C,d).
Exemple
Si C est à différentielle nulle, on a Z(C)=C, B(C)=0 et H(C) s’identifie canoniquement à C.
On a des suites exactes, dites canoniques :
(In)
0→Zn(C)→CnδnBn−1(C)→0
(IIn)
0→Bn(C)→Zn(C)→Hn(C)→0
(IIIn)
0→Bn(C)→Cn→Cn/Bn(C)→0
(IVn)
0→Hn(C)→Cn/Bn(C)δnBn−1(C)→0
où δn et δn sont déduits de dn. Par combinaison de (IVn) et (IIn−1), on obtient la suite exacte
(Vn)
0→Hn(C)→Cn/Bn(C)→Zn−1(C)→Hn−1(C)→0,
qui s’écrit aussi, changeant n en −n
(Vn)
0→Hn(C)→Cn/Bn(C)→Zn+1(C)→Hn+1(C)→0.
Définition 2
Soient (C,d) et (C′,d′) deux complexes. Un morphisme 1 de (C,d) dans (C′,d′) est un A-homomorphisme gradué u de degré 0 de C dans C′ tel que
d′∘u=u∘d.
¹ Ou morphisme de degré 0 (cf. X, p. 81).
Pour tout n, on a donc dn′∘un=un−1∘dn et d′′n∘un=un+1∘dn. On a
u(Z(C))⊂Z(C′),u(B(C))⊂B(C′),
et on note Z(u):Z(C)→Z(C′), B(u):B(C)→B(C′), H(u):H(C)→H(C′), les homomorphismes de A-modules qu’on en déduit ; les composantes homogènes de ces morphismes sont notées Zn(u), Zn(u), ...
Si v est un autre morphisme de (C,d) dans (C′,d′), alors u+v est un morphisme de (C,d) dans (C′,d′), et on a
Il est clair qu’un morphisme bijectif est un isomorphisme.
Définition 3
Soient (C,d) et (C′,d′) deux complexes. Un homologisme (ou quasi-isomorphisme) de (C,d) dans (C′,d′) est un morphisme u de (C,d) dans (C′,d′) tel que H(u) soit bijectif.
Tout isomorphisme est un homologisme, tout morphisme composé d’homologismes est un homologisme.
On dit que (C,d) est d’homologie nulle si H(C)=0, c’est-à-dire si l’unique morphisme de complexes 0→C (resp. C→0) est un homologisme. On dit que (C,d) est acyclique en degré descendant n (resp. en degré ascendant n) si Hn(C)=0 (resp. Hn(C)=0).
Soient (C,d) un complexe et p∈Z. On appelle p-ième translaté de (C,d) le complexe (C(p),d(p)) obtenu comme suit : C(p) est le A-module obtenu par décalage de p de la graduation de C (II, p. 163; exemple 3), de sorte que
C(p)n=Cn+p,C(p)n=Cn−p;
en particulier C(p)0=Cp; on notera aussi que C est la somme directe de ses sous-modules gradués Cp(−p), p∈Z (resp. Cp(p), p∈Z). On pose d(p)=(−1)pd. On a Z(C(p))=Z(C)(p), B(C(p))=B(C)(p) et H(C(p))=H(C)(p).
Par exemple, d est un morphisme de complexes de C dans C(−1) et
H(d):H(C)→H(C)(−1)
est nul.
Pour tout morphisme de complexes u:(C,d)→(C′,d′), et tout p∈Z, u est aussi un morphisme de (C(p),d(p)) dans (C′(p),d′(p)) ; on le note parfois u(p) et on a
u(p)n=un+p,u(p)n=un−p.
2. Opérations sur les complexes
Sur l’ensemble A×A, les deux lois
(a,b)+(a′,b′)=(a+a′,b+b′)
(a,b)(a′,b′)=(aa′,ab′+ba′)
définissent une structure d’anneau, notée A(ε), d’élément unité 1=(1,0) ; l’injection a↦(a,0)=a1 permet d’identifier A à un sous-anneau de A(ε) ; le module A(ε) est libre de base {1,ε} où ε=(0,1) ; on a ε2=0 et ε est central dans A(ε).
Lorsque A est commutatif, A(ε) est une algèbre de nombres duaux sur A (III, p. 15).
Munissons A(ε) de la graduation d’anneau (II, p. 164) pour laquelle A(ε)0=A.1, A(ε)−1=A.ε et A(ε)n=0 pour n=0,−1. Il est clair que se donner une structure de A-complexe sur un ensemble C revient à se donner sur C une structure de A(ε)-module gradué, la différentielle d correspondant à l’homothétie εC ; de même les morphismes de complexes correspondent aux homomorphismes gradués de degré 0 de A(ε)-modules gradués. Les espèces de structure de A(ε)-modules gradués et de A-complexes sont donc équivalentes (E, IV, p. 9-10). Nous utiliserons ce fait pour transporter à la théorie des complexes, les notions usuelles de la théorie des modules gradués.
A la notion de sous-A(ε)-module gradué correspond celle de sous-complexe : un sous-complexe du complexe (C,d) est donc un sous-module gradué C′ de C tel que, pour tout n∈Z, dn(Cn′)⊂Cn−1′ ; si on note d′ le A-homomorphisme gradué de C′ dans C′ déduit de d, alors (C′,d′) est une structure de complexe, dite induite par (C,d). Sauf mention expresse du contraire, tout sous-complexe sera muni de la structure induite.
Nous laissons au lecteur le soin d’expli de même les notions de complexe-quotient, suite exacte de complexes, noyau, conoyau, image d’un morphisme de complexes, suivant le dictionnaire ci-dessous :
A(ε)-module gradueˊ quotientnoyau, conoyau, image d’un A(ε)-homomorphisme gradueˊ de degreˊ 0}suite exacte de A(ε)-modules gradueˊs et d’homomorphismes gradueˊsde degreˊ 0}===complexe quotient,noyau, conoyau, image d’un morphismede complexes,suite exacte de complexes.
Par exemple, les suites exactes canoniques du n° 1 donnent des suites exactes de complexes, dites canoniques
(I) 0→Z(C)→CδB(C)(−1)→0, (II) 0→B(C)→Z(C)→H(C)→0, (III) 0→B(C)→C→C/B(C)→0, (IV) 0→H(C)→C/B(C)δB(C)(−1)→0, (V) 0→H(C)→C/B(C)→Z(C)(−1)→H(C)(−1)→0.
On définit de même les notions de somme directe de complexes, système inductif de complexes, limite inductive d’un système inductif de complexes.
Soit (Ci,di) une famille de complexes. On appelle produit de cette famille et on note ∏i∈I(Ci,di) le complexe (C,d) obtenu comme suit :
a) pour chaque n∈Z, Cn est le A-module produit ∏i∈I(Ci)n des composantes homogènes (Ci)n des complexes donnés, b) pour chaque n∈Z, dn:Cn→Cn−1 est le A-homomorphisme de composantes (di)n.
Lorsque I est fini, ∏i∈I(Ci,di) est égal à ⨁i∈I(Ci,di). On prendra garde qu’en général, le A-module sous-jacent au complexe produit ∏i∈I(Ci,di) n’est pas le A-module produit ∏i∈ICi.
Considérons une famille (resp. un système inductif filtrant) (Ci)i∈I de complexes. Soit C la somme directe (resp. la limite inductive) des Ci, et soient αi:Ci→C les homomorphismes canoniques. Alors les H(αi):H(Ci)→H(C) définissent un homomorphisme gradué de degré 0, dit canonique, de ⨁i∈IH(Ci) (resp. limi∈IH(Ci)) dans H(C). De même, les projections canoniques ∏i∈ICi→Ci définissent un homomorphisme gradué de degré 0, dit canonique, de H(∏i∈ICi) dans ∏i∈I(H(Ci)).
Proposition 1
Pour toute famille de complexes (Ci)i∈I, les homomorphismes canoniques
i∈I⨁H(Ci)→H(i∈I⨁Ci),H(i∈I∏Ci)→i∈I∏H(Ci)
sont bijectifs.
Pour tout système inductif filtrant de complexes (Ci)i∈I, l’homomorphisme canonique
i∈IlimH(Ci)→H(i∈IlimCi)
est bijectif.
Cela résulte aussitôt de II, p. 14, cor. 1 à la prop. 7, p. 11, cor. à la prop. 5, et p. 91, prop. 3.
3. L’homomorphisme de liaison et la suite exacte d’homologie
Dans ce numéro, on considère une suite exacte de complexes
0⟶C′uCvC′′⟶0;
notons par la même lettre d les différentielles de C,C′ et C′′.
Soit Γ l’ensemble des x∈C tels que dx∈Im(u); pour x∈Γ, on a
d(uˉ−1(dx))=uˉ−1(dd(x))=0,
donc uˉ−1(dx)∈Z(C′); on a aussi dv(x)=v(dx)∈Im(v∘u)=0, donc v(x)∈Z(C′′); considérons alors l’application linéaire φ:Γ→H(C′′)×H(C′) qui applique tout élément x∈Γ sur la classe de (v(x),uˉ−1(dx)).
Lemme 1
L’image φ(Γ) de Γ dans H(C′′)×H(C′) est le graphe d’un A-homomorphisme gradué de degré −1 de H(C′′) dans H(C′).
a) Si x∈Γ et si v(x)∈B(C′′), alors uˉ−1(dx)∈B(C′) : il existe en effet z′′∈C′′ tel que v(x)=dz′′, puis z∈C tel que z′′=v(z), donc v(x)=v(dz), puis t′∈C′ tel que x−dz=u(t′), ce qui donne dx=u(dt′), donc uˉ−1(dx)=dt′∈B(C′).
b) Tout élément de Z(C′′) est l’image par v d’un élément x de C tel que v(dx)=0, i.e. dx∈Imu, c’est-à-dire tel que x∈Γ.
c) Il résulte de a) et b) que φ(Γ) est bien un graphe fonctionnel ; comme φ est bihomogène de bidegré (0,−1), cela achève la démonstration.
L’homomorphisme gradué de degré −1 de H(C′′) dans H(C′) ainsi défini s’appelle l’homomorphisme de liaison relatif à la suite exacte (u,v); on le note ∂(u,v) ou ∂u,v ou simplement ∂. Ses composantes homogènes sont notées
Par définition, pour construire l’image d’une classe α∈Hn(C′′) par ∂, on choisit un cycle z′′∈Zn(C′′) dans la classe α, puis un élément x de Cn tel que v(x)=z′′; alors dx est de la forme u(t′), t′∈Cn−1′, et ∂(α) est la classe d’homologie de t′.
En termes de correspondances, ∂n(u,v) s’obtient donc à partir de la correspondance uˉn−1−1∘dn∘vˉn−1 entre Cn′′ et Cn−1′, par passage aux sous-ensembles Zn(C′′) et Zn−1(C′), puis à leurs quotients Hn(C′′) et Hn−1(C′). Cela montre notamment que, si on remplace C,C′,C′′,u,v par C(p),C′(p),C′′(p),u(p),v(p), on a
∂(u(p),v(p))=(−1)p∂(u,v);
de même, si λ et μ sont deux éléments inversibles du centre de A, on a
∂(λu,μv)=λ−1μ−1∂(u,v).
On peut aussi relier ∂(u,v) au diagramme du serpent (X, p. 4). D’après loc. cit., prop. 2, les suites
0⟶Zn(C′)Zn(u)Zn(C)Zn(v)Zn(C′′)
et
Cn′/Bn(C′)unCn/Bn(C)vnCn′′/Bn(C′′)⟶0,
où un et vn sont déduits de u et v, sont exactes. Utilisant les suites exactes canoniques (Vn), on obtient un diagramme commutatif à lignes et colonnes exactes
L’homomorphisme Hn(C′′)→Hn−1(C′) associé à ce diagramme (loc. cit., prop. 2, (iii)) coïncide par construction avec ∂n(u,v). Cela entraîne en outre que la suite d’homomorphismes (Hn(u),Hn(v),∂n(u,v),Hn−1(u),Hn−1(v)) est exacte ; par conséquent :
Théorème 1
La suite illimitée d’homomorphismes de* A-*modules
Cette suite s’appelle la suite exacte d’homologie associée à la suite exacte (u,v) ; on l’écrit parfois sous la forme d’un triangle exact deA-*modules*
H(C′)↗H(u)∂(u,v)H(C)↘H(v)H(C′′).
Corollaire 1
Si deux des complexes* C, C′, C′′sont d’homologie nulle, le troisième l’est aussi. Pour queu(resp.v*) soit un homomorphisme, il faut et il suffit que* C′′(resp.C′*) soit d’homologie nulle. Pour que* ∂(u,v)soit bijectif, il faut et il suffit queC *soit d’homologie nulle.
Corollaire 2
Soit u un morphisme de complexes. Si Ker u et Coker u sont d’homologie nulle, alors u est un homologisme.
En effet, soit u : E → E’ un morphisme de complexes. Si Ker u (resp. Coker u) est d’homologie nulle, alors le morphisme canonique E → Im u (resp. Im u → E’) est un homologisme d’après le corollaire 1.
Proposition 2
Considérons un diagramme commutatif de complexes à lignes exactes
Soit C un complexe. Considérons la suite exacte canonique
(I)
0⟶Z(C)jCδB(C)(−1)⟶0,
et soit i:B(C)→Z(C) l’injection canonique. Alors l’homomorphisme de liaison ∂(j,δ):H(B(C))(−1)→H(Z(C))(−1) s’identifie à H(i)(−1), comme on le vérifie aussitôt. Comme H(δ)=0, la suite exacte d’homologie associée à (I) se décompose en les suites exactes courtes
(II_n)
0⟶Bn(C)iZn(C)H(j)Hn(C)⟶0.
\* Applications :
1) Homologie singulière
Soit A un anneau. Pour tout espace topologique X, on définit le complexe singulier C(X,A) de X à coefficients dans A de la façon suivante :
Dans R(N), notons (en) la base canonique ; on appelle n-simplexe canonique l’enveloppe convexe Δn de {e0,...,en}. Pour i∈{0,...,n}, on définit l’application affine ιi:Δn−1→Δn par ιi(ek)=ek pour k<i et ιi(ek)=ek+1 pour k≥i. On note Cn(X,A) le A-module A(Σn(X)), où Σn(X) est l’ensemble des applications continues de Δn dans X ; pour n<0, on pose Cn=0. Pour i∈{0,...,n}, on définit l’application linéaire ∂n,i:Cn(X,A)→Cn−1(X,A) par ∂n,i(es)=es∘ιi pour s∈Σn(X), et on pose dn=Σ(−1)i∂n,i. On vérifie que
...Cn(X,A)dnCn−1(X,A)→...
est un complexe. Son homologie est appelée l’homologie singulière de X à coefficients dans A et se note H(X,A) ou simplement H(X).
Si Y est un sous-espace de X, on note C(X,Y,A) le complexe quotient C(X,A)/C(Y,A), et H(X,Y,A) son homologie. Il résulte du théorème 1 que l’on a une suite exacte :
Soit X un espace topologique séparé. Une décomposition cellulaire finie de X est donnée par une suite croissante (Xn)n∈Z de sous-espaces fermés de X satisfaisant aux conditions suivantes : (i) Xn=∅ pour n<0; (ii) il existe un N tel que XN=X (donc Xn=X pour n>N); (iii) pour tout n, l’espace Xn−Xn−1 n’a qu’un nombre fini de composantes connexes, appelées cellules de dimension n; (iv) pour tout n, et pour toute composante connexe C de Xn−Xn−1, il existe un homéomorphisme de la boule euclidienne ouverte B^n de dimension n (TG, VI, p. 10) sur C qui se prolonge en une application continue de la boule fermée dans X.
On peut montrer que ces conditions entraînent que Hn(Xn,Xn−1,A) est un A-module libre Γn de rang égal au nombre de cellules de dimension n, et que Hi(Xn,Xn−1,A)=0 pour i=n. On a C(Xn,Xn−1,A)=C(Xn,Xn−2,A)/C(Xn−1,Xn−2,A), d’où une suite exacte
montre par récurrence sur p que Hn(Xp)=0 pour p<n, que Hn(Xn)=Ker(dn:Γn→Γn−1) et que Hn(Xp)=Hn(Γ) pour p>n. En particulier Hn(X) s’identifie à Hn(Γ).
Exemple
Considérons le produit de sphères S2×S2 et l’espace projectif complexe P2(C). Soit b∈S2, on définit une décomposition cellulaire (Yn) de Y=S2×S2 en posant
cette décomposition comporte une cellule de dimension 0, deux de dimension 2 et une de dimension 4. Les différentielles du complexe associé sont nécessairement nulles, donc H0(Y), H2(Y) et H4(Y) sont libres de rang 1, 2 et 1 respectivement, et Hn(Y)=0 pour n∈/{0,2,4}. On obtient une décomposition cellulaire (Zn) de P2(C) en posant
Z0=Z1={c},Z2=Z3=P1(C),Z4=P2(C),
l’espace P1(C) étant plongé dans P2(C) (TG, VIII, p. 20), et c étant un point de P1(C); cette décomposition comporte une cellule de dimension 0, une de dimension 2 et une de dimension 4. Ici encore les différentielles du complexe sont nécessairement nulles, et il en résulte que Hn(P2(C)) est isomorphe à A pour n∈{0,2,4} et à 0 sinon. Comme les modules d’homologie en degré 2 des deux espaces considérés sont libres de rang 2 et 1 respectivement, ces espaces ne sont pas homéomorphes. \
4. Homotopies
Définition 4
Soient (C,d) et (C′,d′) deux complexes, f et g deux morphismes de C dans C′. On appelle homotopie reliant f à g tout A-homomorphisme gradué s de degré 1 de C dans C′ tel que g−f=d′∘s+s∘d. On dit que f et g sont homotopes, s’il existe une homotopie reliant f à g. Si h est un troisième morphisme de C dans C′ et si s (resp. t) est une homotopie reliant f à g (resp. g à h), alors s+t est une homotopie reliant f à h; par suite, la relation « f et g sont deux morphismes homotopes de C dans C′ » est une relation d’équivalence, dont les classes sont appelées les classes d’homotopie de morphismes de C dans C′.
\* Etant donnés deux espaces topologiques X et Y, et une application continue f:X→Y, on définit une application linéaire f∗ du complexe singulier (cf. n° 3) C(X,A) dans C(Y,A) en posant f∗(es)=ef∘s pour s∈Σn(X). Cette application est un morphisme de complexes. Deux applications continues f et g de X dans Y sont dites topologiquement homotopes s’il existe une application continue h de [0,1]×X dans Y telle que h(0,x)=f(x) et h(1,x)=g(x) pour tout x∈X. On montre que, si f et g sont topologiquement homotopes, les morphismes f∗ et g∗ sont homotopes au sens de la définition 4 ci-dessus. C’est ce fait qui est à l’origine de la terminologie utilisée en algèbre. \*
Proposition 3
Si f et g sont deux morphismes homotopes de C dans C′, alors H(f)=H(g).* Soit s une homotopie reliant f à g. On a
(g−f)(Z(C))=(d′∘s+s∘d)(Z(C))=(d′∘s)(Z(C))⊂B(C′),
donc H(g−f)=0 et H(g)=H(f).
Corollaire
Un morphisme homotope à un homologisme est un homologisme.
Proposition 4
Soient C,C′,D,D′ quatre complexes, f:C→C′, g:C→C′, u:D→C, v:C′→D′ quatre morphismes. Si s est une homotopie reliant f à g, alors v∘s∘u est une homotopie reliant v∘f∘u à v∘g∘u. Si f et g sont homotopes, v∘f∘u et v∘g∘u le sont aussi.* C’est clair.
Corollaire
Soient C,C′,C′′ trois complexes, f et g deux morphismes de C dans C′, f1 et g1 deux morphismes de C′ dans C′′. Si s et s1 sont des homotopies reliant f à g et f1 à g1 respectivement, alors s1∘f+g1∘s est une homotopie reliant f1∘f à g1∘g. Si f et f1 sont homotopes à g et g1 respectivement, alors f1∘f est homotope à g1∘g. En effet, s1∘f relie f1∘f à g1∘f et g1∘s relie g1∘f à g1∘g.
Définition 5
Un morphisme de complexes f:C→C′ est appelé un homotopisme s’il existe un morphisme f′:C′→C tel que f′∘f et f∘f′ soient homotopes à 1C et 1C′ respectivement.* Il est clair que f′ est alors aussi un homotopisme ; on dit aussi que f′ est réciproque de f à homotopie près. Si f′ et f1′ sont tous deux réciproques de f à homotopie près, alors f′ et f1′ sont homotopes (en effet d’après le corollaire précédent, f1′=f1′∘1C′ est homotope à f1′∘f∘f′, donc à 1C∘f′=f′).
Proposition 5
Un homotopisme est un homologisme ; un morphisme composé d’homotopismes est un homotopisme. Un morphisme homotope à un homotopisme est un homotopisme.* Soient f:C→C′ et f1:C′→C′′ des homotopismes de complexes, f′:C′→C et f1′:C′′→C′ des morphismes réciproques à homotopie près. On a
H(f′)∘H(f)=H(f′∘f)=H(1C)=1H(C)(prop. 3)
et de même H(f)∘H(f′)=1H(C′), donc H(f) est bijectif et f est un homologisme. D’autre part, (f′∘f1′)∘(f1∘f) est homotope à f′∘1C′∘f (prop. 4), donc à 1C; de même, (f1∘f)∘(f′∘f1′) est homotope à 1C′′ et f1∘f est un homotopisme. Enfin, si g:C→C′ est un morphisme homotope à f, f′∘g est homotope à f′∘f, donc à 1C; de même, g∘f′ est homotope à f∘f′, donc à 1C′ et g est un homotopisme.
Corollaire
Soient C,C′,D,D′ quatre complexes, f:C→C′ un morphisme, u:D→C et v:C′→D′ des homotopismes. Pour que v∘f∘u soit un homotopisme (resp. un homologisme), il faut et il suffit que f en soit un.
Si f est un homotopisme (resp. un homologisme), alors v∘f∘u est composé d’homotopismes (resp. d’homologismes), donc en est un. Inversement, soit u et v des morphismes réciproques de u et v à homotopie près ; alors v∘(v∘f∘u)∘u est homotope à f d’après la prop. 4 ; d’où la conclusion d’après la prop. 5, et le corollaire de la prop. 3.
On dit que le complexe C est homotope à zéro si 1C est homotope à l’application nulle, c’est-à-dire s’il existe un A-endomorphisme gradué s de degré 1 de C tel que 1C=s∘d+d∘s. Cela revient aussi à dire que l’unique morphisme 0→C (resp. C→0) est un homotopisme. Un complexe homotope à zéro est d’homologie nulle (prop. 5).
Exemple
Soient u:M→N et v:N→P des homomorphismes de A-modules tels que v∘u=0 ; soit C le complexe tel que C2=M,C1=N,C0=P,Ci=0 pour i=0,1,2, d2=u,d1=v,di=0 pour i=1,2. Alors C est d’homologie nulle si et seulement si la suite 0→MuNvP→0 est exacte. Il est homotope à zéro si et seulement si cette suite est scindée. En effet, dire que C est homotope à zéro signifie qu’il existe des A-homomorphismes s:P→N et t:N→M tels que v∘s=1P,s∘v+u∘t=1N,t∘u=1M ; cela implique que la suite est scindée ; inversement si s est une section A-linéaire de v, on définit t par u∘t=1N−s∘v, ce qui est possible puisque v∘(1N−s∘v)=v−v∘s∘v=0.
5. Complexes scindés
Proposition 6
Soit (C,d) un complexe. Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) il existe un homotopisme de (C,d) sur (H(C),0) ; (ii) il existe un A-endomorphisme s de C, gradué de degré 1, tel que d=d∘s∘d ; (iii) B(C) et Z(C) sont des sous-modules facteurs directs de C ; (iv) (C,d) est somme directe de sous-complexes qui sont soit de longueur 0, soit de longueur 1 et d’homologie nulle.
(i) ⇒ (ii) : soit φ:C→H(C) un homotopisme ; il existe alors un morphisme de complexes ψ:H(C)→C et un endomorphisme s de C, gradué de degré 1 tel que ψ∘φ=1C−s∘d−d∘s. On a d∘ψ=ψ∘0=0, donc
0=d∘ψ∘φ=d−d∘s∘d−d∘d∘s=d−d∘s∘d,
d’où (ii) .
(ii)⇒(iii) : soit s comme dans (ii). Alors d∘(1C−s∘d)=0, donc 1C−s∘d est un projecteur de C sur Z(C), et (d∘s)∘d=d, donc d∘s est un projecteur de C sur B(C).
(iii)⇒(iv) : pour chaque n∈Z, posons Zn=Zn(C), Bn=Bn(C) et choisissons des sous-modules Kn et Bn′ de Cn tels que Cn=Bn′⊕Zn, Zn=Kn⊕Bn. Alors
E(n)=Kn(−n)etF(n)=Bn′(−n)⊕Bn−1(1−n)
sont des sous-complexes de (C,d) ; on a
(C,d)=n∈Z⨁(E(n)⊕F(n))
; chaque E(n) est, soit nul, soit de longueur 0, chaque F(n) est soit nul, soit de longueur 1 et d’homologie nulle, d’où (iv).
(iv)⇒(i) : il suffit de remarquer que (i) est satisfait lorsque C est de longueur zéro, ou d’homologie nulle et de longueur 1.
Définition 6
Un complexe C est dit scindé s’il satisfait aux conditions équivalentes de la prop. 6.
Un endomorphisme s de C satisfaisant à la condition (ii) de la prop. 6 est appelé une scission de C.
Exemple 1
Un complexe à différentielle nulle est scindé.
Exemple 2
Les complexes homotopes à zéro sont les complexes scindés d’homologie nulle, i.e. les complexes C tels que H(C)=0 et que Z(C) soit facteur direct dans C.
Exemple 3
Soient f:M→N un homomorphisme de A-modules et C le complexe tel que C1=M, C0=N, Ci=0 pour i=0,1, d1=f, di=0 pour i=1. Alors C est scindé si et seulement si Kerf est facteur direct dans M et Imf facteur direct dans N.
Exemple 4
Le complexe C est scindé dès que B(C) et H(C) sont projectifs (resp. dès que Bn(C) et Hn(C) sont injectifs pour chaque n).* En effet, d’après les suites exactes (In) à (IVn) du n° 1, Z(C) est alors facteur direct dans C et B(C) facteur direct de Z(C) (resp. B(C) est facteur direct dans C et Z(C)/B(C) facteur direct dans C/B(C)).
Exemple 5
En particulier, si A est principal, un complexe libre C est scindé si et seulement si H(C) est libre (c’est-à-dire Hn(C) libre pour tout n∈Z).
Remarque
a) Supposons que la suite exacte canonique de A-modules gradués
0⟶B(C)⟶Z(C)πH(C)⟶0(II)
soit scindée (cela a lieu par exemple si H(C) est projectif, ou Bn(C) injectif pour chaque n) ; soit σ:H(C)→Z(C) une section A-linéaire graduée de π, et soit ψ l’homomorphisme x↦σ(x) de H(C) dans C. Alors ψ est un homologisme de (H(C),0) dans C, tel que
H(ψ)=1H(C).
b) Supposons que la suite exacte canonique de A-modules gradués
0⟶H(C)iC/B(C)⟶B(C)(−1)⟶0(IV)
soit scindée (cela a lieu par exemple si B(C) est projectif, ou Hn(C) injectif pour chaque n); soit τ:C/B(C)→H(C) une rétraction A-linéaire graduée de i et φ l’homomorphisme de C dans H(C) qui associe à chaque élément de C l’image par τ de sa classe modulo B(C). Alors φ est un homologisme de C dans (H(C),0) tel queH(φ)=1H(C).
6. Cône et cylindre d’un morphisme de complexes
Soit u:(C′,d′)→(C,d) un morphisme de complexes. Soient Cyl(u) et Con(u) les A-modules gradués Cyl(u)=C′⊕C′(−1)⊕C, Con(u)=C′(−1)⊕C, et définissons des applications A-linéaires graduées de degré (−1)
puisque d′∘d′=0, d∘d=0 et d∘u=u∘d′. De même D∘D=0.
Définition 7
Les complexes* Cyl(u)etCon(u)sont appelés respectivement le cylindreet le cône du morphismeu.
Exemple
Soit u:M→N un homomorphisme de A-modules ; alors les seules composantes homogènes non nulles de Cyl(u) et Con(u) sont
Cyl1(u)=M,Cyl0(u)=M⊕N,
Con1(u)=M,Con0(u)=N,
et on a D(m)=(m,−u(m)), D(m)=−u(m) pour m∈M; par conséquent,
H1(Con(u))=Ker(u),H0(Con(u))=Coker(u).
Soient* XetYdeux espaces topologiques etfune application continue deXdansY. On appelle cylindre de f l’espace quotient Cyl(f) de la somme topologique de [0,1]×X et Y par la relation d’équivalence identifiant le point (1,x) de [0,1]×X au point f(x) de Y pour tout x∈X. On appelle cône de f l’espace quotient Con(f) de la somme topologique d’un espace réduit à un point s et de Cyl(f) par la relation d’équivalence identifiant s à l’image de (0,x) pour tout x∈X : on note encore s l’image de s dans Con(f).
Supposons X et Y munis de décompositions cellulaires (Xn) et (Yn) (cf. n° 3), et supposons f(Xn)⊂Yn pour tout n. On obtient une décomposition cellulaire (Sn) de Cyl(f) (resp. de Con(f)) en prenant pour Sn l’image de ({0}×Xn)∪([0,1]×Xn−1)∪Yn
(resp. de {s}∪([0,1]×Xn−1)∪Yn,si n⩾0).
Notons Γ(X),Γ(Y),Γ(Cyl(f)),Γ(Con(f)) les complexes associés à ces décompositions cellulaires.
Le complexe Γ(s) associé à l’espace {s} muni de son unique décomposition cellulaire est réduit au module A et s’identifie à un sous-complexe de Γ(Con(f)); notons Γ(Con(f),s) le complexe quotient. L’application f définit un morphisme de complexes Γ(f):Γ(X)→Γ(Y), et on peut montrer que les complexes Γ(Cyl(f)) et Γ(Con(f),s) s’identifient respectivement à Cyl(Γ(f)) et Con(Γ(f)).
Par ailleurs, et sans hypothèses sur X et Y, on associe à f un morphisme de complexes f∗:C(X,A)→C(Y,A). On peut construire des homotopismes injectifs de Cyl(f∗) dans C(Cyl(f),A) et de Con(f∗) dans C(Con(f),{s},A). Soient f~:X→Cyl(f) l’application qui à x associe l’image de (0,x), α:Y→Cyl(f) l’application canonique et β:Cyl(f)→Y l’application qui associe y à son image dans Cyl(f) pour y∈Y et f(x) à l’image de (t,x) dans Cyl(f) pour t∈[0,1] et x∈X. L’application f~ est un homéomorphisme de X sur un fermé de Cyl(f), on a β∘α=IdY, et α∘β est topologiquement homotope à l’identité de Cyl(f). Ces propriétés sont à rapprocher de la proposition 7 ci-dessous. \
Considérons maintenant les applications A-linéaires graduées de degré 0
qui se vérifient par des calculs immédiats. L’assertion b) est triviale. Démontrons c) ; on a d’une part β∘α=1C; d’autre part si σ:Cyl(u)→Cyl(u) est l’application A-linéaire graduée de degré 1 telle que σ(x′,y′,x)=(0,x′,0), on vérifie aussitôt que
D∘σ+σ∘D+α∘β=1Cyl(u),
d’où c).
On peut résumer la prop. 7 par le diagramme commutatif suivant, où les lignes sont exactes, et où les flèches verticales sont des homotopismes :
où la première ligne (resp. la seconde) est la suite exacte d’homologie associée à la suite exacte (6) (resp. (7)). Les applications Hn(β) sont bijectives (prop. 7, c)) et le diagramme est commutatif, puisque a) u=β∘u~ (prop. 7, a)) donc Hn(u)=Hn(β)∘Hn(u~), b) Hn(β)=Hn(α)−1 et π=π~∘α (prop. 7, a) et c)), donc Hn(π~)=Hn(π)∘Hn(β), c) Hn(δ)=∂n(u~,π~) (lemme 3, b)).
7. Le cône d’un morphisme injectif ; nouvelle définition de l’homomorphisme de liaison
Considérons maintenant une suite exacte de complexes
(9)
0→C′uCvC′′→0.
Définissons une application A-linéaire graduée de degré 0
φ:Con(u)→C′′
par φ(y′,x)=v(x). On a alors un diagramme commutatif de A-modules à lignes exactes
Dans le diagramme commutatif (10), on a H(1C′)∘∂(u~,π~)=∂(u,v)∘H(φ) (X, p. 31, prop. 2) et ∂(u~,π~)=H(δ) (X, p. 38, *lemme 3, b)), donc
∂(u,v)∘H(φ)=H(δ);
d’autre part, H(v)∘H(β)=H(φ)∘H(π~)=H(φ)∘H(π)∘H(β) d’après X, p. 39, remarque. Comme H(β) est bijectif, cela donne H(v)=H(φ)∘H(π).
On a donc ∂(u,v)=H(δ)∘H(φ)−1, ce qui fournit une nouvelle définition de l’homomorphisme de liaison ∂(u,v). On notera d’autre part que si on identifie H(Con(u)) à H(C′′) par H(φ), le corollaire précédent signifie que la suite exacte (8) s’identifie alors à la suite exacte d’homologie relative à (9).
8. Caractéristiques d’Euler-Poincaré
Dans ce n<sup>o</sup>, on considère un ensemble C de classes de A-modules qui est additif et exact à gauche, c’est-à-dire qui satisfait aux deux conditions suivantes :
(A) SiMetNsont deux A-modules de typeC, M⊕Nest de typeC.
(G) Si0→M′→M→M′′→0est une suite exacte de A-modules et siMetM′′sont de typeC, alorsM′est de typeC.
On dit que C est stable s’il satisfait aux conditions suivantes qui impliquent (A) et (G) :
(E) (« C est stable par extensions. ») Si0→M′→M→M′′→0est une suite exacte de A-modules et siM′etM′′sont de typeC, alorsMest de typeC.
(S) (« C est stable par noyaux et conoyaux. ») Pour tout homomorphismefde A-modules de typeC, les A-modulesKerfetCokerfsont de typeC.
On note K(C) le groupe de Grothendieck de C et [M]C ou [M] l’élément de K(C) défini par le A-module M (VIII, § 6, n<sup>o</sup> 2). Soient G un groupe commutatif et φ un homomorphisme de K(C) dans G.
Exemple 1
Si A est un corps, on peut prendre pour C l’ensemble des classes d’espaces vectoriels de dimension finie et pour φ l’isomorphisme de K(C) sur Z défini par φ([M])=dim(M).
Exemple 2
On peut prendre pour C l’ensemble des classes de modules de longueur finie et pour φ:K(C)→Z l’homomorphisme défini par φ([M])=longA(M).
On dit qu’un A-module gradué M est de type C si Mn est de type C pour tout n (pour cela, il faut si M est borné, et il suffit si C est stable, que le module M soit de type C).
Définition 8
Soient M un A-module gradué borné de type C et (Mn) sa graduation. On appelle φ-caractéristique de M et on note χφ(M) ou simplement χ(M) l’élément ∑(−1)nφ([Mn]) de G. Cette définition s’applique en particulier lorsque M est le module gradué sous-jacent à un complexe de A-modules.
Exemple 3
Si M est borné de type C, il en est de même de M(p) pour tout p∈Z, et on a χ(M(p))=(−1)pχ(M).
Exemple 4
Soit 0→M′→M→M′′→0 une suite exacte de A-modules gradués et d’homomorphismes gradués de degré 0. Si M, M’ et M'' sont bornés de type C, on a
χ(M)=χ(M′)+χ(M′′).
Si M et M'' sont bornés de type C, il en est de même de M’ ; si C est stable et si deux des trois modules sont bornés de type C, il en est de même du troisième.
Exemple 5
Soit u:C′→C un morphisme de complexes bornés de type C. Alors Con (u) est borné de type C, et on a :
χ(Con(u))=χ(C)−χ(C′).
Exemple 6
On peut prendre pour G le groupe K(C) lui-même, et pour φ l’identité ; on note dans ce cas χC(M) l’élément χφ(M)=∑(−1)n[Mn] de K(C).
Remarque
On appelle polynôme de Poincaré de M relativement à φ l’élément PM(t)=∑φ([Mn])tn∈G⊗Z[t,t−1]. On a PM(1)=φ([M]) et PM(−1)=χ(M).
Lemme 4
Soit C un complexe borné de type C. Si H(C)=0, on a χ(C)=0. Cela résulte de VIII, § 6, no 1, cor. de la prop. 1.
Proposition 10
Soient C et C’ deux complexes bornés de type C. S’il existe un homologisme u:C′→C, on a χ(C)=χ(C′). En effet, Con (u) est borné de type C et on a χ(Con(u))=χ(C)−χ(C′); d’autre part, H(Con(u))=0 d’après X, p. 38, cor., donc χ(Con(u))=0 (lemme 4).
Proposition 11
Soit C un complexe borné de type C. a) Si C est stable, H(C) est de type C. b) Si H(C) est de type C, il en est de même de B(C) et de Z(C), et on a χ(H(C))=χ(C).
a) Si C est stable, pour tout n le module Zn(C) est de type C comme noyau de dn:Cn→Cn−1, et Hn(C) est de type C comme conoyau de Cn+1→Zn. D’autre part, Hn(C)=0 dès que Cn=0.
b) Supposons H(C) de type C. Les suites exactes canoniques :
0→Zn(C)→Cn→Bn−1(C)→0
0→Bn(C)→Zn(C)→Hn(C)→0
montrent par récurrence sur n à partir de la borne droite de C que Zn(C) et Bn(C) sont de type C pour tout n. On a alors
χ(C)=χ(Z(C))+χ(B(C)(−1))=χ(Z(C))−χ(B(C))=χ(H(C)).
Corollaire
Si C est stable et C borné de type C, le module gradué H(C) est borné de type C et on a χ(H(C))=χ(C).
Proposition 12
Soit 0→C′→C→C′′→0 une suite exacte de complexes.
a) Si H(C),H(C′) et H(C′′) sont bornés de type C, on a
χ(H(C))=χ(H(C′))+χ(H(C′′)).
b) Si C est stable, et si deux des modules gradués H(C),H(C′) et H(C′′) sont bornés de type C, il en est de même du troisième.
La partie a) résulte du lemme 4 appliqué au complexe d’homologie nulle défini par la suite exacte d’homologie associée à la suite exacte donnée. La partie b) résulte, en considérant cette suite exacte d’homologie, du lemme suivant :
Lemme 5. — Soit M→N→P→Q→R une suite exacte de A-modules. Si C est stable, et si M,N,Q et R sont de type C, le module P est de type C. Posons N′=Coker(M→N) et Q′=Ker(Q→R). Les modules N′ et Q′ sont de type C, et on a une suite exacte 0→N′→P→Q′→0.
Corollaire
Supposons C stable, et soit u:C′→C un morphisme de complexes tels que H(C) et H(C′) soient bornés de type C. Alors H(Con(u)) est borné de type C, et on a*
χ(H(Con(u)))=χ(H(C))−χ(H(C′)).
Cela résulte de la prop. 12 appliquée à la suite exacte de complexes (X, p. 37, prop. 7)
0→C→Con(u)→C′(−1)→0.
*Remarque. — Soient E un complexe, h:E→C et h′:E→C′ des homotopismes avec C et C′ bornés de type C. On a alors χ(C)=χ(C′). En effet, si h1 est un inverse de h à homotopie près, h′∘h1 est un homotopisme, donc un homologisme de C dans
C' et on peut appliquer la prop. 10. Par suite, on peut étendre la définition 8 en posant χ(E)=χ(C) dès qu’il existe un homotopisme de E sur un complexe C borné de type C. Les propositions 10, 11, 12 et leurs corollaires se généralisent dans ce cadre.
Application :
\* Soit X un espace topologique admettant une décomposition cellulaire finie (cf. n° 3). a) Soient K et K' deux corps, posons bi=dimK(Hi(X,K)) et bi′=dimK′(Hi(X,K′)). On n’a pas nécessairement bi=bi′, mais on a Σ(−1)ibi=Σ(−1)ibi′. b) Soient (Xn) et (Xn′) deux décompositions cellulaires finies de X, et notons cn et cn′ le nombre de cellules de dimension n dans ces deux décompositions. On a
Σ(−1)ici=Σ(−1)ici′.
c) Avec les notations de a) et b), on a Σ(−1)ici=Σ(−−1)ibi. Les propriétés a) et b) résultent de c), et c) résulte de la prop. 11 appliquée au complexe Γ décrit au n° 3, en prenant pour C la classe des K-espaces vectoriels de dimension finie et pour φ la fonction définie par φ([M])=dimK(M) (X, p. 40, exemple 1).
9. Complexes de modules à droite, complexes de multimodules
Un complexe de A-modules à droite est un A-module à droite gradué (Mn)n∈Z muni d’un endomorphisme d gradué de degré -1 et de carré nul ; c’est donc un complexe de modules sur l’anneau A opposé à A. Toutes les définitions et propriétés énoncées dans les numéros précédents s’appliquent donc aux complexes de modules à droite considérés comme complexes de modules sur l’anneau A∘.
De même, si A et B sont deux anneaux, un complexe de (A, B)-bimodules est un (A, B)-bimodule gradué M muni d’un endomorphisme d gradué de degré (-1) et de carré nul ; si on munit M de sa structure canonique de A⊗ZB∘-module à gauche, d le munit d’une structure de A⊗ZB−-complexe. Toutes les définitions et propriétés énoncées dans les numéros précédents s’appliquent donc aux complexes de bimodules. On définit de manière analogue les complexes de multimodules.
10. Exemple : complexe de de Rham
Dans ce numéro, on suppose que A est une k-algèbre commutative sur un anneau commutatif k. On note ΩA/k1 le A-module des k-différentielles de A (III, p. 134), d0:A→ΩA/k1 la k-dérivation dA/k, et ΩA/k la k-algèbre graduée ΛA(ΩA/k1).
Proposition 13
Il existe une unique k-antidérivation d:ΩA/k→ΩA/k de degré 1, de carré nul, qui prolonge la dérivation d0:A→ΩA/k1.
Montrons l’unicité de l’antidérivation d. Comme d∘d=0, on a pour y,x1,…,xp∈A :
d(ydx1∧…∧dxp)=dy∧dx1∧…∧dxp.
Le A-module ΩA/kp étant engendré par les éléments dx1∧…∧dxp, ceci prouve l’unicité de d.
Pour prouver l’existence, il suffit de construire un k-homomorphisme d1:ΩA/k1→ΩA/k2 tel que d1∘d0=0 et
d1(aω)=d0(a)∧ω+ad1(ω)pour a∈A,ω∈ΩA/k1.
En effet, il résulte alors de III, p. 128, prop. 14 (compte tenu de III, p. 118, remarque 2) qu’il existe une antidérivation d:ΩA/k→ΩA/k qui coïncide avec d0 en degré 0 et avec d1 en degré 1. Comme d0 est nulle sur A, l’antidérivation d est k-linéaire ; comme d1∘d0=0, on a d∘d=0 puisque ΩA/k est engendrée comme A-algèbre par les éléments d0a pour a∈A.
Pour définir d1, rappelons (III, p. 133) que ΩA/k1 est égal au A-module J/J2, où J est le noyau de la multiplication m:A⊗kA→A. Considérons l’application k-linéaire u:A⊗kA→ΩA/k2 définie par u(x⊗y)=d0(y)∧d0(x). On a
Comme J est engendré comme A-module à gauche par les éléments (a⊗1−1⊗a) pour a∈A, on en déduit que u(J2)=0; par conséquent u définit par restriction à J et passage au quotient une application k-linéaire d1:J/J2→ΩA/k2.
En faisant ξ=b⊗1 dans (12), avec b∈A, on obtient d1(bd0(a))=d0(b)∧d0(a); il en résulte que d1∘d0=0 et que d1(cω)=d0(c)∧ω+cd1(ω) pour c∈A et ω=bd0(a). Comme ΩA/k1 est engendré comme k-module par les éléments bd0(a), pour a et b dans A, la formule (11) est satisfaite pour tout ω∈ΩA/k, ce qui achève de prouver la proposition.
On dit parfois que les éléments ω∈ΩA/kp sont les formes différentielles extérieures de degrép de A sur k, et que l’antidérivation d est la différentielle extérieure de ΩA/k; le complexe (ΩA/k,d) est appelé complexe de de Rham de A sur k, et son homologie est la cohomologie de de Rham de A sur k.
Exemple 1
Prenons pour A l’anneau k[X1,...,Xn]. Alors ΩA/k1 est un A-module libre de base dX1,...,dXn (III, p. 134, exemple). Par conséquent, si pour toute partie I={i1,...,ip} de {1,n} on pose dXI=dXi1∧...∧dXip (avec i1<...<ip), le A-module ΩA/kp admet comme base les éléments dXI, où I parcourt l’ensemble des parties de {1,n} de cardinal p. On a
d(PdXI)=dP∧dXI=i∈/I∑(−1)n(I,i)∂Xi∂PdXI∪{i},
où n(I,i) désigne le nombre d’éléments de I strictement inférieurs à i.
Les cycles de Zp(ΩA/k) sont donc les éléments ω=∑Card(I)=pPIdXI tels que, pour toute partie J à (p+1) éléments de {1,n}, on ait :
i∈J∑(−1)n(J,i)∂Xi∂PJ−{i}=0.
L’élément ω est un bord si on peut choisir, pour toute partie J⊂{1,n} à (p−1) éléments, un polynôme QJ∈A de façon que :
PI=j∈I∑(−1)n(I,j)∂Xj∂QI−{j}.
Nous verrons au § 9 que le complexe de de Rham de A sur k est acyclique en degrés >0 si k est une Q-algèbre (X, p. 159, remarque 4).
Exemple 2
Supposons que k=C et A=C[X1,...,Xn]/(P1,...,Pr), où les Pi sont des polynômes en X1,...,Xn, tels que l’ensemble des points de Cn où tous les Pi s’annulent soit une sous-variété analytique V de Cn. On peut montrer que la cohomologie de de Rham de A sur C est isomorphe à la cohomologie singulièreH(V,C).
Soient maintenant M un A-module et ∇0 une application k-linéaire de M dans M⊗AΩA/k1 telle que
(13)
∇0(am)=a∇0(m)+m⊗dapoura∈A,m∈M
(on dit parfois que ∇0 est une connexion sur le A-module M).
Proposition 14
(i) Il existe une unique application k-linéaire ∇ du ΩA/k-module à droite M⊗AΩA/k dans lui-même, graduée de degré 1, qui prolonge ∇0 en degré 0 et satisfait à l’identité :
(14)
∇(xω)=(∇x)ω+(−1)px(dω)pourx∈M⊗AΩA/kp,ω∈ΩA/k.
(ii) L’application composée ∇∘∇ est ΩA/k-linéaire ; en particulier l’application R=∇1∘∇0 de M dans M⊗AΩA/k2 est A-linéaire, et on a
∇∘∇(m⊗ω)=R(m).ωpourm∈M,ω∈ΩA/k.
L’homomorphisme R est parfois appelé homomorphisme de courbure de la connexion ∇0; s’il est nul, le couple (M⊗AΩA/k,∇) est un complexe, appelé encore complexe de de Rham de(M,∇0)surk.
Démontrons (i). L’unicité de ∇ est évidente. Définissons un k-homomorphisme ∇ de M⊗kΩA/k dans M⊗AΩA/k par
∇(m⊗kω)=(∇0m)ω+m⊗dωpourm∈M,ω∈ΩA/k.
Il résulte de (13) que ∇(am⊗ω)=∇(m⊗aω), de sorte qu’on obtient par passage au quotient un k-homomorphisme ∇ de M⊗AΩA/k dans lui-même, gradué de degré 1, prolongeant ∇0 en degré 0. Vérifions (14) : on a pour m∈M, α∈ΩA/kp, ω∈ΩA/k :