Bourbaki

§ 8. Espaces localement convexes complexes

1. Espaces vectoriels topologiques sur C

Soit E un espace vectoriel topologique sur le corps C des nombres complexes ; la topologie de E est aussi compatible avec la structure d’espace vectoriel sur R\mathbf{R} obtenue en restreignant à R\mathbf{R} le corps des scalaires. Nous désignerons par E0E_0 l’espace vectoriel topologique sur R\mathbf{R} sous-jacent à E (I, p. 2). On notera que, dans E0E_0, l’application x↦ixx \mapsto ix (qui n’est pas une homothétie) est un automorphisme u de la structure d’espace vectoriel topologique de E0E_0 tel que u2(x)=−xu^2(x) = -x.

Inversement, soit F un espace vectoriel topologique sur R\mathbf{R}, et supposons qu’il existe un automorphisme u de F tel que u2=−1Fu^2 = -1_F (1F1_F automorphisme identique de F). On sait (A, IX, § 3, no 2) qu’on peut alors définir sur F une structure d’espace vectoriel par rapport à C, en posant, pour tout λ=α+iβ∈C\lambda = \alpha + i\beta \in C et tout x∈Fx \in F, λx=αx+βu(x)\lambda x = \alpha x + \beta u(x). En outre, l’application (α,β,x)↦αx+βu(x)(\alpha, \beta, x) \mapsto \alpha x + \beta u(x) de R2×F\mathbf{R}^2 \times F dans F étant continue, la topologie de F est compatible avec la structure d’espace vectoriel par rapport à C ainsi définie ; si E désigne l’espace vectoriel topologique sur C défini de cette manière, F est l’espace vectoriel topologique sur R\mathbf{R} sous-jacent à E.

Remarque

Étant donné un espace vectoriel topologique F sur R\mathbf{R}, il n’existe pas toujours d’automorphisme u de F de carré −1F-1_F : par exemple, on ne peut pas définir de structure d’espace vectoriel par rapport à C sur un espace vectoriel de dimension finie impaire par rapport à R\mathbf{R}.

Soient E un espace vectoriel topologique sur C, E0E_0 l’espace vectoriel topologique sur R\mathbf{R} sous-jacent à E. Toute variété linéaire M dans E est aussi une variété linéaire dans E0E_0, la réciproque étant inexacte. Pour éviter toute confusion, on dira qu’une variété linéaire pour une structure d’espace vectoriel par rapport à C\mathbf{C} (resp. par rapport à R\mathbf{R}) est une variété linéaire complexe (resp. réelle). Une variété linéaire complexe de dimension finie nn (resp. de codimension finie nn) est une variété linéaire réelle de dimension 2n2n (resp. de codimension 2n2n). Pour qu’un sous-espace vectoriel réel MM de EE soit aussi un sous-espace vectoriel complexe, il faut et il suffit que iM⊂MiM \subset M.

Rappelons que, si EE et FF sont deux espaces vectoriels topologiques sur C\mathbf{C}, une application de EE dans FF est dite C\mathbf{C}-linéaire (resp. R\mathbf{R}-linéaire) si elle est une application linéaire pour les structures d’espace vectoriel de EE et de FF par rapport à C\mathbf{C} (resp. R\mathbf{R}) ; toute application C\mathbf{C}-linéaire est évidemment R\mathbf{R}-linéaire, la réciproque étant inexacte. Par abus de langage, une forme C\mathbf{C}-linéaire sur EE sera dite forme linéaire complexe, et une forme R\mathbf{R}-linéaire sur EE (c’est-à-dire une forme linéaire sur E0E_0) sera dite forme linéaire réelle. Si ff est une forme linéaire complexe sur EE, il est clair que la partie réelle g=ℜfg = \Re f et la partie imaginaire h=ℑfh = \Im f de ff sont des formes linéaires réelles ; en outre, la relation f(ix)=if(x)f(ix) = if(x) entraîne l’identité h(x)=−g(ix)h(x) = -g(ix); autrement dit, on a

f(x)=(ℜf)(x)−i(ℜf)(ix). f(x) = (\Re f)(x) - i(\Re f)(ix).

Inversement, si gg est une forme linéaire réelle sur EE, f(x)=g(x)−ig(ix)f(x) = g(x) - ig(ix) est l’unique forme linéaire complexe sur EE telle que ℜf=g\Re f = g; pour que ff soit continue dans EE, il faut et il suffit évidemment que gg le soit.

Soit maintenant HH un hyperplan complexe dans EE, d’équation f(x)=α+iβf(x) = \alpha + i\beta, ff étant une forme linéaire complexe sur EE; en posant g=ℜfg = \Re f, on voit que HH est l’intersection des deux hyperplans réels H1H_1, H2H_2 d’équations respectives g(x)=αg(x) = \alpha et g(ix)=−βg(ix) = -\beta; si HH est fermé, il en est de même de H1H_1 et H2H_2 (I, p. 13, th. 1). Inversement, soit H0H_0 un hyperplan réel homogène, d’équation g(x)=0g(x) = 0 (g forme linéaire réelle sur EE) ; l’intersection HH de H0H_0 et de iH0iH_0 est un hyperplan complexe homogène, et si ff est la forme linéaire complexe telle que ℜf=g\Re f = g, f(x)=0f(x) = 0 est une équation de HH; si H0H_0 est fermé, il en est de même de HH.

Soit GG un espace vectoriel topologique sur R\mathbf{R}, et soit G(C)G_{(C)} l’espace vectoriel sur C\mathbf{C} déduit de GG par extension à C\mathbf{C} du corps des scalaires (A, II, p. 82). Identifions GG à un sous-ensemble de G(C)G_{(C)} par l’application x↦1⊗xx \mapsto 1 \otimes x. L’application R\mathbf{R}-linéaire (x,y)↦x+i.y(x, y) \mapsto x + i.y est alors une bijection de G×GG \times G sur G(C)G_{(C)}, par laquelle on transporte à G(C)G_{(C)} la topologie produit de G×GG \times G. Muni de cette topologie, G(C)G_{(C)} est alors un espace vectoriel topologique sur C\mathbf{C}. On dira que G(C)G_{(C)} est l’*espace vectoriel topologique complexifié de* GG.

2. Espaces localement convexes complexes

Dans un espace vectoriel complexe EE, dire qu’une partie AA de EE est équilibrée signifie que, pour tout x∈Ax \in A, on a ρx∈A\rho x \in A pour 0≤ρ≤10 \leq \rho \leq 1, et eiϑx∈Ae^{i\vartheta}x \in A pour tout ϑ\vartheta réel.

On dit qu’une partie A de E est convexe si elle est convexe dans l’espace vectoriel réel E0E_0 sous-jacent à E. Pour qu’une partie convexe A≠∅A \neq \varnothing de E soit équilibrée, il suffit que l’on ait eiθA⊂Ae^{i\theta}A \subset A pour tout θ\theta réel ; en effet, cela entraîne d’abord −A=A-A = A; comme A est symétrique, 0 appartient à A, et par suite ρA⊂A\rho A \subset A pour 0≤ρ≤10 \leq \rho \leq 1.

Soit E un espace vectoriel topologique complexe. Le plus petit ensemble convexe équilibré (resp. fermé, convexe et équilibré) contenant une partie A de E est appelé l'*enveloppe convexe équilibrée* (resp. l'*enveloppe fermée convexe équilibrée*) de A ; l’enveloppe fermée, convexe et équilibrée de A est l’adhérence de l’enveloppe convexe équilibrée de A. Cette dernière est l’enveloppe convexe de la réunion des ensembles eiθAe^{i\theta}A ; on peut donc la définir comme l’ensemble des combinaisons linéaires ∑iλixi\sum_i \lambda_i x_i, où (xi)(x_i) est une famille finie quelconque de points de A, et (λi)(\lambda_i) une famille de nombres complexes telle que ∑i∣λi∣≤1\sum_i |\lambda_i| \leq 1. Si A est précompact, il en est de même de son enveloppe équilibrée (I, p. 6, prop. 3).

On dit qu’un espace vectoriel topologique complexe E est localement convexe si l’espace vectoriel topologique réel sous-jacent E0E_0 est localement convexe, c’est-à-dire si tout voisinage de 0 dans E contient un voisinage convexe de 0 ; une topologie T\mathscr{T} sur E est dite localement convexe si elle est compatible avec la structure d’espace vectoriel de E (par rapport à C\mathbf{C}) et si E, muni de T\mathscr{T}, est localement convexe. Comme tout voisinage fermé convexe V de 0 contient alors un voisinage équilibré W de 0 (I, p. 7, prop. 4), il contient aussi son enveloppe fermée, convexe et équilibrée U ; autrement dit, les voisinages de 0 fermés, convexes et équilibrés forment un système fondamental de voisinages de 0 dans E, invariant par toute homothétie de rapport ≠0\neq 0.

Réciproquement, soit E un espace vectoriel complexe, et soit S\mathfrak{S} une base de filtre sur E formée de parties convexes, équilibrées et absorbantes. On sait alors (II, p. 25, prop. 1) que l’ensemble B\mathfrak{B} des transformés des ensembles de S\mathfrak{S} par les homothéties de rapport >0> 0 est un système fondamental de voisinages de 0 pour une topologie localement convexe T\mathscr{T} sur l’espace vectoriel réel E0E_0 sous-jacent à E. En outre, comme les ensembles de B\mathfrak{B} sont équilibrés, ils sont invariants par toute homothétie x↦eiθxx \mapsto e^{i\theta}x, ce qui prouve que T\mathscr{T} est compatible avec la structure d’espace vectoriel de E (sur C\mathbf{C}) (I, p. 7, prop. 4).

Toute topologie localement convexe sur un espace vectoriel complexe E peut être définie par un ensemble de semi-normes, car la jauge d’un voisinage ouvert, convexe et équilibré de 0 est une semi-norme sur E.

Les notions et résultats relatifs aux espaces localement convexes réels exposés dans II, p. 27 à p. 38, s’étendent aux espaces localement convexes complexes, sans autre modification que le remplacement des ensembles convexes symétriques par les ensembles convexes équilibrés.

On dit qu’un espace localement convexe complexe est un espace de Fréchet lorsqu’il est métrisable et complet.

3. Le théorème de Hahn-Banach et ses applications

Théorème 1 (Hahn-Banach)

Soient pp une semi-norme sur un espace vectoriel complexe EE, VV un sous-espace vectoriel de EE, ff une forme linéaire (complexe) sur VV telle que ∣f(y)∣≤p(y)|f(y)| \leq p(y) pour tout y∈Vy \in V. Alors il existe une forme linéaire f1f_1 sur EE prolongeant ff et telle que ∣f1(x)∣≤p(x)|f_1(x)| \leq p(x) pour tout x∈Ex \in E.

En effet, g=ℜfg = \Re f est une forme linéaire réelle définie dans VV et satisfaisant à ∣g(y)∣≤p(y)|g(y)| \leq p(y) en tout point de VV; il existe donc une forme linéaire réelle g1g_1 définie dans EE, prolongeant gg et telle que ∣g1(x)∣≤p(x)|g_1(x)| \leq p(x) pour tout x∈Ex \in E (II, p. 24, cor. 1). Soit f1(x)=g1(x)−ig1(ix)f_1(x) = g_1(x) - ig_1(ix) la forme linéaire complexe sur EE dont g1g_1 est la partie réelle (II, p. 65). Pour tout ϑ\vartheta réel, on a

∣ℜ(eiϑf1(x))∣=∣ℜ(f1(eiϑx))∣=∣g1(eiϑx)∣≤p(eiϑx)=p(x) |\Re(e^{i\vartheta}f_1(x))| = |\Re(f_1(e^{i\vartheta}x))| = |g_1(e^{i\vartheta}x)| \leq p(e^{i\vartheta}x) = p(x)

puisque pp est une semi-norme sur l’espace complexe EE; ceci entraîne la relation ∣f1(x)∣≤p(x)|f_1(x)| \leq p(x), ce qui démontre le théorème.

Corollaire 1

Soient EE un espace vectoriel topologique complexe, x0x_0 un point de EE, pp une semi-norme continue dans EE; il existe une forme linéaire continue (complexe) ff définie dans EE, telle que f(x0)=p(x0)f(x_0) = p(x_0) et que ∣f(x)∣≤p(x)|f(x)| \leq p(x) pour tout x∈Ex \in E.

Corollaire 2

Soient EE un espace localement convexe complexe, VV un sous-espace vectoriel de EE, ff une forme linéaire (complexe) définie et continue dans VV; il existe alors une forme linéaire continue f1f_1 définie dans EE et prolongeant ff. Si EE est normé, il existe une telle forme f1f_1 telle que ∥f1∥=∥f∥\|f_1\| = \|f\|.

Corollaire 3

Soient EE un espace localement convexe complexe séparé, MM un sous-espace vectoriel de EE de dimension finie. Il existe alors un sous-espace vectoriel fermé NN de EE, supplémentaire topologique de MM dans EE.

Les démonstrations à partir du th. 1 sont les mêmes que celles de II, p. 24, cor. 2, p. 25, cor. 3, p. 26, prop. 2 et p. 27, cor. 2.

Proposition 1

Soient EE un espace vectoriel topologique complexe, AA un ensemble ouvert convexe non vide dans EE, MM une variété linéaire (complexe) non vide ne rencontrant pas AA. Il existe alors un hyperplan complexe fermé HH contenant MM et ne rencontrant pas AA.

On peut se borner au cas où 0∈M0 \in M. Alors il existe un hyperplan réel fermé H0H_0 contenant MM et ne rencontrant pas AA (II, p. 39, th. 1). Comme M=iMM = iM, l’hyperplan complexe fermé H=H0∩(iH0)H = H_0 \cap (iH_0) répond à la question.

Corollaire

Dans un espace localement convexe complexe EE, toute variété linéaire complexe fermée MM est l’intersection des hyperplans complexes fermés qui la contiennent.

En effet, pour tout x∉Mx \notin M, il existe un voisinage ouvert convexe VV de xx ne rencontrant pas M, donc un hyperplan complexe fermé H contenant M et ne rencontrant pas V ; a fortiori H ne contient pas x.

Proposition 2

Soient E un espace vectoriel topologique complexe, A un ensemble ouvert convexe équilibré non vide, B un ensemble convexe non vide ne rencontrant pas A. Il existe alors une forme linéaire complexe continue f sur E et un nombre α > 0 tels que l’on ait |f(x)| < α dans A et |f(y)| ≥ α dans B.

En effet, il existe une forme linéaire continue réelle g sur E et un nombre réel α tels que g(x) < α dans A et g(y) ≥ α dans B (II, p. 40, prop. 1). Comme 0 ∈ A, on a α > 0. Montrons que la forme linéaire complexe continue f(x) = g(x) − ig(ix) et le nombre α répondent à la question. En effet, comme ℜf=g\Re f = g, on a ∣f(y)∣≥α|f(y)| \geq \alpha dans B. D’autre part, pour tout x∈Ax \in A et tout θ réel, eiθxe^{i\theta}x appartient à A, puisque A est équilibré, et l’on a f(x)=e−iθf(eiθx)f(x) = e^{-i\theta}f(e^{i\theta}x); il existe alors un nombre θ tel que ∣f(x)∣=ℜ(eiθf(x))=g(eiθx)<α|f(x)| = \Re(e^{i\theta}f(x)) = g(e^{i\theta}x) < \alpha, d’où la proposition.

Proposition 3

Soient E un espace localement convexe complexe, A un ensemble fermé convexe équilibré dans E, K un ensemble convexe compact non vide dans E, ne rencontrant pas A. Il existe alors une forme linéaire complexe continue f sur E et un nombre α > 0 tels que l’on ait |f(x)| < α dans A et |f(y)| > α dans K.

La proposition se déduit de II, p. 41, prop. 4 comme la prop. 2 se déduisait de II, p. 40, prop. 1.

4. Topologies faibles sur les espaces vectoriels complexes

Les définitions et résultats du § 6, n°s 1 et 2 (II, p. 43 à 47), s’appliquent sans changement aux espaces vectoriels complexes. Si F et G sont deux espaces vectoriels complexes en dualité par une forme bilinéaire B, les espaces réels sous-jacents F0,G0F_0, G_0 sont en dualité par ℜB\Re B, et il résulte de II, p. 65, formule (1) que les topologies faibles σ(F,G)\sigma(F, G) et σ(F0,G0)\sigma(F_0, G_0) sont identiques.

Définition 1

Soient F et G deux espaces vectoriels complexes en dualité. Pour toute partie M de F, on appelle polaire de M dans G et on note M∘M^\circ l’ensemble des y∈Gy \in G tels que l’on ait ℜ(⟨x,y⟩)≥−1\Re(\langle x, y \rangle) \geq -1 pour tout x∈Mx \in M.

Si l’on note M∘M^\circ le polaire de M⊂FM \subset F dans G, on a encore (λM)∘=λ−1M∘(\lambda M)^\circ = \lambda^{-1}M^\circ pour tout λ∈C∗\lambda \in \mathbf{C}^*.

Si M est un sous-espace vectoriel (complexe) de E, M∘M^\circ est un sous-espace vectoriel fermé (pour σ(G,F)\sigma(G, F)), la relation ℜ(λ⟨x,y⟩)≥−1\Re(\lambda \langle x, y \rangle) \geq -1 pour tout scalaire λ∈C\lambda \in \mathbf{C} entraînant ⟨x,y⟩=0\langle x, y \rangle = 0; on dit encore que M∘M^\circ est le sous-espace de G orthogonal à M.

Si M est une partie équilibrée de F, M∘M^\circ est une partie équilibrée de G ; c’est dans ce cas l’ensemble des y∈Gy \in G tels que ∣⟨x,y⟩∣≤1|\langle x, y \rangle| \leq 1 pour tout x∈Mx \in M; en effet, cette relation équivaut à ℜ(⟨ζx,y⟩)≤1\Re(\langle \zeta x, y \rangle) \leq 1 pour tout x∈Mx \in M et tout ζ∈C\zeta \in \mathbf{C} tel que ∣ζ∣=1|\zeta| = 1.

Les résultats de II, p. 47 à p. 55 sont alors valables sans restriction pour les espaces vectoriels complexes.

Exercises

Exercices

See the exercises for § 8.

Transcribed from the printed volume. Not translated.