§ 3. Dual d’un espace de fréchet
1. Espaces semi-tonnelés
Proposition 1
Soit un espace localement convexe. Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) Soit une partie de , qui absorbe toute partie bornée de , et qui est intersection d’une suite de voisinages convexes, équilibrés et fermés de 0 dans . Alors est un voisinage de 0 dans .
(ii) Pour tout espace localement convexe F, toute partie bornée de , qui est réunion d’une famille dénombrable de parties équicontinues, est équicontinue.
(iii) Dans le dual fort de E, toute partie bornée qui est réunion d’une famille dénombrable de parties équicontinues, est équicontinue.
Il est clair que (iii) est un cas particulier de (ii).
(i) (ii) : soit H une partie bornée de , et soit une suite de parties équicontinues de telle que . Soit V un voisinage convexe, équilibré et fermé de 0 dans F. Pour tout n, l’ensemble est un voisinage convexe, équilibré et fermé de 0 dans E puisque est équicontinue. L’ensemble absorbe toute partie bornée de E, puisque H est borné dans (III, p. 22), et l’on a . Si E satisfait à (i), l’ensemble W est un voisinage de 0 dans E, donc H est équicontinu.
(iii) (i) : soit une suite de voisinages convexes, équilibrés et fermés de 0 dans E. On suppose que l’ensemble absorbe toute partie bornée de E, donc que son polaire est borné dans . Alors l’ensemble est contenu dans , donc est borné dans . Si E satisfait à (iii), l’ensemble B est équicontinu dans ; par suite, le polaire de B dans E est un voisinage de 0 dans E.
Définition 1
On dit qu’un espace localement convexe E est semi-tonnelé s’il satisfait aux conditions équivalentes de la prop. 1.
Tout espace tonnelé est semi-tonnelé. Il en est de même de tout espace bornologique (III, p. 22, prop. 10).
2. Dual d’un espace localement convexe métrisable
Proposition 2
Soient E un espace localement convexe métrisable et F son dual fort. L’espace F est complet, semi-tonnelé et satisfait à la condition suivante :
(DB) Il existe une suite de parties bornées de F telle que toute partie bornée de F soit contenue dans l’une des .
L’espace E est bornologique (III, p. 12, prop. 2), donc son dual fort est complet (III, p. 24, cor. 1).
Soit une suite décroissante de voisinages de 0 dans E, telle que tout voisinage de 0 dans E contienne l’un des . Soit le polaire de dans F. Comme E est bornologique, toute partie bornée de F est équicontinue (III, p. 22, prop. 10), donc contenue dans l’un des . Autrement dit, l’espace F satisfait à la condition (DB).
Montrons que F est semi-tonnelé. Soit une suite de voisinages convexes, équilibrés et fermés de 0 dans F. On suppose que l’ensemble absorbe toute partie bornée de F. Il s’agit de démontrer que U est un voisinage de 0 dans F. Nous allons construire, par récurrence sur l’entier , des nombres réels
et des voisinages convexes et équilibrés de 0 dans F, fermés pour , et satisfaisant aux relations (1)
Supposons construits les nombres et les ensembles pour . Par hypothèse, l’ensemble U absorbe les parties bornées de F ; de plus, pour , est un voisinage de 0 dans F, donc absorbe les parties bornées de F. On peut donc trouver un nombre satisfaisant à (1). Notons C l’enveloppe fermée convexe équilibrée, pour , de ; l’ensemble C est équicontinu, donc compact pour (III, p. 17, cor. 2). Comme est un voisinage de 0 dans F, il existe une partie bornée B de E telle que . Posons . Comme est un voisinage de 0 dans F, on voit que est un voisinage convexe et équilibré de 0 dans F. De plus, C est compact et fermé pour ; d’après le cor. 1 de TG, III, p. 28, est fermé pour . Enfin, on a et , donc puisque est convexe. On a donc établi (2).
Posons , d’où . D’après (1) et (2), on a quels que soient et dans , d’où pour tout . En particulier, W est absorbant, donc c’est un tonneau pour . D’après la remarque 3 de IV, p. 4, W est un voisinage de 0 dans F. A fortiori, U est un voisinage de 0 dans F, et F est semi-tonnelé.
Le corollaire suivant étend le th. de Banach-Steinhaus au dual d’un espace de Fréchet (cf. III, p. 26, cor. 2).
Corollaire
Soit G un espace localement convexe séparé, et soit* une suite d’applications linéaires de F dans G, convergeant simplement vers une application u de F dans G. Alors u est continue, et la suite *converge vers u uniformément sur toute partie précompacte de F.
Comme F est complet, l’ensemble des , qui est borné pour la topologie de la convergence simple, est borné dans (III, p. 27, cor. 1). Comme l’espace F est semi-tonnelé (prop. 2), toute partie dénombrable et bornée de est équi-continue d’après la prop. 1 de IV, p. 20. L’ensemble des est donc équicontinu, et le corollaire résulte alors de III, p. 18, corollaire.
3. Bidual d’un espace localement convexe métrisable
Proposition 3
Soient E un espace localement convexe métrisable, son dual fort et G un espace de Fréchet. L’espace est un espace de Fréchet.
D’après la prop. 2 (IV, p. 21), il existe une suite de parties bornées de telle que toute partie bornée de soit contenue dans l’une des . Soit un système fondamental dénombrable de voisinages de 0 dans G. Soit l’ensemble des applications linéaires de dans G telles que . Alors est un système fondamental de voisinages de 0 dans , et ce dernier espace est donc métrisable.
Pour montrer que est complet, il suffit de prouver que toute suite de Cauchy dans cet espace est convergente ; comme G est complet, il existe une application linéaire telle que converge simplement vers . D’après IV, p. 22, corollaire, on a . Il résulte alors de la prop. 5 de TG, X, p. 6, que converge vers dans .
Corollaire
Le bidual d’un espace localement convexe métrisable est un espace de Fréchet.
4. Dual d’un espace de Fréchet réflexif
Proposition 4
Soit E un espace de Fréchet réflexif. Le dual fort de E est limite inductive d’une suite d’espaces de Banach.
Soit une suite décroissante de voisinages convexes, équilibrés et fermés de 0 dans E, telle que tout voisinage de 0 dans E contienne l’un des . Soit le polaire de dans . Alors est convexe, équilibré, et compact pour ; d’après III, p. 8, corollaire, l’espace est un espace de Banach. Nous allons prouver que est limite inductive des espaces , autrement dit que toute partie convexe et équilibrée U de qui absorbe chacun des est un voisinage de 0 dans . Pour tout , choisissons un nombre réel tel que . Soit l’enveloppe convexe de l’ensemble ; posons , d’où . Pour tout , l’ensemble est convexe, équilibré et compact pour (II, p. 14, prop. 15).
Montrons que l’on a . Soit ; pour tout , on a , et comme est fermée pour , il existe un élément de tel que (II, p. 41, prop. 4). Comme E est réflexif, toute partie bornée de E est relativement compacte pour (IV, p. 16, th. 2). D’après la définition de , on a
donc la suite est bornée. Soit une valeur d’adhérence de pour la topologie . On a et . On a donc , d’où l’inclusion et a fortiori .
Comme toute partie bornée de est contenue dans l’un des ensembles , l’ensemble absorbe toute partie bornée de . Par suite, est borné dans E, donc est un voisinage de 0 dans . A fortiori U est un voisinage de 0 dans .
Corollaire
Le dual fort d’un espace de Fréchet réflexif est bornologique et tonnelé.
Une limite inductive d’espaces de Banach est bornologique par définition. Par ailleurs, un espace de Banach est tonnelé (III, p. 25, corollaire) et toute limite inductive d’espaces tonnelés est un espace tonnelé (III, p. 25, cor. 3).
5. La topologie de la convergence compacte sur le dual d’un espace de Fréchet
Théorème 1 (Banach-Dieudonné)
Soit E un espace localement convexe métrisable. Sur le dual E' de E, les topologies suivantes coïncident : a) la topologie de la -convergence, où est l’ensemble des parties de E dont chacune est formée des points d’une suite convergeant vers 0 ; b) la topologie de la convergence uniforme sur les parties compactes de E ; c) la topologie de la convergence uniforme sur les parties précompactes de E ; d) la topologie la plus fine induisant la même topologie que sur toute partie équicontinue de E'.
Remarquons d’abord qu’une partie A de E' est fermée pour si et seulement si est fermé pour quelle que soit la partie H de E', équicontinue et fermée pour . Sur toute partie équicontinue de E', la topologie faible et induisent la même topologie (III, p. 17, prop. 5). Par suite, chacune des topologies est moins fine que la suivante. Il suffit donc de prouver que est plus fine que . De plus, toute translation dans E' est un homéomorphisme pour . Il suffit donc de prouver que, si F est une partie de E' fermée pour , ne contenant pas 0, il existe un ensemble tel que .
Soit une suite décroissante de voisinages de 0 dans E, formant un système fondamental de voisinages de 0. Nous allons construire, par récurrence sur , des ensembles finis tels que l’on ait
(4)
pour tout entier . Soit un entier tel que soit déjà construit pour et satisfasse à (4) et (5) pour . Pour tout , posons
La formule (5), où l’on fait entraîne . Par ailleurs, l’ensemble est équicontinu, et compact pour . Vu la définition de , chacun des ensembles est compact pour ; il existe donc une partie finie de telle que , c’est-à-dire que la relation (5) est satisfaite pour .
Posons . On a pour , donc S est l’ensemble des points d’une suite qui converge vers 0 dans E. De (5), on déduit , d’où car E' est réunion de la suite des ensembles .
Corollaire 1
Soit E un espace localement convexe métrisable. Toute partie précompacte de E est contenue dans l’enveloppe fermée convexe équilibrée de l’ensemble des points d’une suite convergeant vers 0.
Cela résulte de l’identité des topologies et , compte tenu de la prop. 2 de III, p. 15.
Corollaire 2
Soit E un espace de Fréchet. Pour qu’une partie convexe A du dual E’ de E soit fermée pour , il faut et il suffit que soit fermé pour quel que soit le voisinage U de 0 dans E.
Puisque E est complet, la topologie sur E’ est compatible avec la dualité entre E’ et E (IV, p. 3, Exemple); par suite les parties convexes fermées dans E’ sont les mêmes pour et (IV, p. 1, prop. 1). Le corollaire résulte alors de l’identité des topologies et .
Rappelons (I, p. 13) que les hyperplans de E’ fermés pour sont les noyaux des formes linéaires sur E’ associées aux éléments de E. Le cor. 2 fournit donc une autre démonstration (pour les espaces de Fréchet) du cor. 1 de III, p. 21.
Corollaire 3
Soient E un espace de Banach et M un sous-espace vectoriel du dual E’ de E. Pour que M soit fermé pour la topologie faible , il faut et il suffit que son intersection avec la boule unité (fermée) dans E’ soit fermée pour .
Exemple
Soit H un espace hilbertien de type dénombrable; on note l’espace H muni de la topologie affaiblie. Soit l’espace de Banach des endomorphismes nucléaires de H (V, p. 50, et TS, V); la norme dans est définie par . On peut identifier au dual de l’espace de Banach en associant à tout la forme linéaire sur . Soit A une sous-algèbre de , contenant 1 et stable par ; c’est une algèbre de von Neumann si et seulement si elle est fermée dans pour la topologie faible . On déduit du cor. 3 le critère suivant : pour que A soit une algèbre de von Neumann, il faut et il suffit que pour toute suite d’éléments de norme de A admettant une limite u dans l’espace , u appartienne à A. \
6. Applications bilinéaires séparément continues
Lemme 1
Soient E et F deux espaces localement convexes métrisables, et u une application linéaire continue de dans F. Il existe un voisinage U de 0 dans dont l’image par u est bornée dans F.
Soit (resp. ) un système fondamental de voisinages de 0 dans E (resp. F). On suppose que les ensembles sont équilibrés et forment une suite décroissante. Comme u est continue, il existe pour tout un ensemble borné dans E tel que . Comme est borné, il existe un nombre réel tel que . Posons .
Nous allons prouver que l’ensemble B est borné dans E, autrement dit que pour tout entier , il existe un nombre réel tel que . Comme les ensembles sont bornés, il existe un nombre réel tel que et que pour ; on a par ailleurs si , d’où puisque est équilibré.
Soit U le polaire de B dans . C’est un voisinage de 0 dans et l’on a , d’où pour tout . Par suite est borné dans F.
Théorème 2
Soient et deux espaces de Fréchet réflexifs, et un espace localement convexe séparé. Pour , soit le dual fort de . Alors toute application bilinéaire séparément continue est continue.
L’espace est isomorphe à un sous-espace d’un produit d’espaces de Banach (II, p. 5, prop. 3). Il suffit donc de prouver le théorème sous l’hypothèse supplémentaire que est un espace de Banach. Or est tonnelé et bornologique (IV, p. 23, corollaire), et est un espace de Fréchet (IV, p. 22, prop. 3). Notons l’application linéaire de dans associée à par la relation
Comme est continue, le lemme 1 entraîne l’existence d’un voisinage de 0 dans dont l’image par soit bornée dans . Autrement dit, pour tout ensemble borné dans , l’ensemble est borné dans l’espace de Banach . Soit l’ensemble des tels que l’on ait pour tout . L’ensemble absorbe donc tout ensemble borné ; comme est bornologique, est donc un voisinage de 0 dans , ce qui prouve que est continue.
Exercices
See the exercises for § 3.