§ 5. Critères de compacité
1. Remarques générales
Soit A une partie d’un espace topologique E. Pour qu’une suite de points de A ait pour valeur d’adhérence un point de E, il faut et il suffit que la condition suivante soit satisfaite (TG, I, p. 48) :
(A) Quels que soient l’entier et le voisinage U de , il existe un entier tel que .
On appelle suite extraite de la suite toute suite de la forme avec pour une suite strictement croissante d’entiers positifs. S’il existe une suite extraite de la suite et convergeant vers , alors est valeur d’adhérence de ; réciproquement, si admet un système fondamental dénombrable de voisinages, et que est valeur d’adhérence de la suite , alors il existe une suite extraite de et convergeant vers .
Compte tenu de TG, IX, p. 20, corollaire, on en conclut que, lorsque E est métrisable, les conditions suivantes sont équivalentes :
a) l’ensemble A est relativement compact dans E ; b) toute suite infinie de points de A a une valeur d’adhérence dans E ; c) de toute suite infinie de points de A, on peut extraire une suite qui converge vers un point de E.
Nous étendrons, dans ce paragraphe, ce critère à certains espaces vectoriels topologiques non métrisables. La proposition suivante permet dans de nombreux cas de ramener l’étude des ensembles compacts à celle des ensembles faiblement compacts.
Proposition 1
Soient E un espace localement convexe séparé et A une partie de E. On note l’espace E muni de la topologie affaiblie.
a) Si toute suite infinie de points de A a une valeur d’adhérence dans E, alors A est précompacte dans E.
b) Pour que A soit relativement compacte dans E, il faut et il suffit qu’elle soit précompacte dans E et relativement compacte dans .
Prouvons a) par l’absurde. Si A n’est pas précompacte, il résulte du th. 3 de TG, II, p. 29, qu’il existe un voisinage convexe symétrique V de 0 dans E tel que A ne possède aucun recouvrement fini par des translatés de V. Autrement dit, si sont des points de A, on a et il existe donc un point de A tel que pour . On peut alors construire par récurrence une suite infinie de points de A telle que lorsque ; comme V est symétrique, on a aussi pour et les ensembles sont deux à deux disjoints. Pour tout point de E, il existe au plus un entier tel que , donc la suite n’a aucune valeur d’adhérence. D’où a).
Supposons que A soit précompacte dans E et contenue dans une partie compacte B de . Alors B est complète dans , donc dans E (IV, p. 5, Remarque 2). On a , donc A est relativement compacte dans E. La réciproque est évidente, d’où b).
2. Compacité simple des ensembles de fonctions continues
Dans ce numéro, on note X un espace compact et l’espace des fonctions continues sur X, à valeurs dans le corps K (égal à ou ), muni de la topologie de la convergence simple dans X.
Proposition 2
Soient D une partie dense de X et A une partie de l’espace . Les conditions suivantes sont équivalentes :* (i) A est relativement compacte dans . (ii) De toute suite infinie d’éléments de A, on peut extraire une suite convergeant dans . (iii) Toute suite infinie d’éléments de A a une valeur d’adhérence dans . (iv) *Soient une suite de fonctions appartenant à A et une suite de points de D. Si les limites itérées
existent, elles sont égales. De plus, on a pour tout .
(i) (ii) : soit l’adhérence de A dans . Supposons que soit compacte, et considérons une suite de fonctions (pour ). Soit l’application continue de X dans l’espace métrisable . L’image de X par est un espace compact métrisable, puisque X est compact. Soit E le sous-espace fermé de formé des fonctions continues sur X telles que la relation entraîne pour tout couple de points de X. D’après le cor. 2 de TG, I, p. 63 et la prop. 3 de TG, I, p. 32, l’application est un homéomorphisme de sur E. L’ensemble est donc compact dans , et il est clair qu’il existe des éléments de tels que soit égal à .
Comme est un espace compact métrisable, il existe dans une partie dénombrable dense (TG, IX, p. 18, prop. 12, et p. 21, prop. 16). Soit (resp. ) la topologie sur induite par la topologie de la convergence simple dans (resp. ). Alors est métrisable, est compacte et plus fine que , donc et coïncident ; autrement dit, est un sous-espace compact métrisable de . Il existe donc une suite extraite de et convergeant vers un élément de . La suite converge alors vers dans .
(ii) (iii) : c’est clair.
(iii) ⇒ (iv) : supposons que toute suite infinie d’éléments de A ait une valeur d’adhérence dans . Soit . L’application de A dans K est continue. Par suite, dans , toute suite infinie admet une valeur d’adhérence ; comme le corps K (égal à ou ) est métrisable, l’ensemble est relativement compact dans K, donc borné. Autrement dit, on a .
Soient et comme dans (iv). Soit une valeur d’adhérence de la suite dans , et soit une valeur d’adhérence de la suite dans l’espace compact X. Pour tout , l’application de dans K est continue. Vu les hypothèses faites, on a donc , d’où ; comme est continue, et que est une valeur d’adhérence de la suite , on a . On prouve de manière analogue l’égalité , d’où .
(iv) ⇒ (i) : supposons que l’ensemble des nombres , pour parcourant A, soit borné dans K pour tout . Il revient au même de supposer que l’adhérence de A dans l’espace produit est compacte (TG, I, p. 64). Supposons que A ne soit pas relativement compacte dans . Cela signifie qu’il existe une fonction et un point tels que ne soit pas continue en . Il existe alors un nombre réel tel que, dans tout voisinage U de , il existe un point avec .
Nous allons construire par récurrence une suite de points de D et une suite d’éléments de A, satisfaisant aux relations suivantes :
On prend avec arbitraire dans A (l’ensemble A n’est pas vide, sinon il serait relativement compact dans ). Soient et , satisfaisant aux relations (1)_m, (2)_m pour et (3)_{m,i} pour . Comme appartient à , il existe satisfaisant à (2)_n. Soit l’ensemble des tels que l’on ait pour . C’est un voisinage de car est continue ; choisissons un point de tel que , donc (1)_n et (3)_{m,n} sont satisfaites. La construction peut donc se poursuivre.
Comme est une partie compacte de K, il existe une suite extraite de et telle que la limite existe. D’après (2)_m, on a pour tout , d’où
(4)
Par ailleurs, on a d’après (3) d’où . Comme , on déduit de (2). Par suite, on a
Enfin, d’après (1), on a , d’où . Ceci contredit l’assertion (iv) ; on a donc prouvé par l’absurde que (iv) implique (i).
3. Les théorèmes d’Eberlein et de Šmulian
Théorème 1 (Eberlein)
Soient E un espace localement convexe séparé et quasi-complet, une topologie sur E compatible avec la dualité entre E et E', et A une partie de E. Pour que A soit relativement compacte pour , il faut et il suffit que toute suite infinie de points de A ait une valeur d’adhérence dans E pour .
La condition énoncée est évidemment nécessaire.
Supposons que toute suite infinie de points de A ait une valeur d’adhérence pour , donc aussi pour la topologie moins fine . Alors A est précompacte pour (IV, p. 32, prop. 1); pour que A soit relativement compacte pour , il faut et il suffit qu’elle le soit pour (loc. cit.). Il suffit donc de prouver le théorème lorsque est la topologie affaiblie .
Notons le complété de E, que l’on identifie comme d’habitude à un sous-espace du dual algébrique de E' (III, p. 21, th. 2). On note , et les espaces E, et munis respectivement des topologies , et .
Soit une base de l’espace vectoriel E' sur le corps K. L’application est un homéomorphisme de sur ; pour tout , l’image de A par l’application de E dans K est relativement compacte : en effet, K est métrisable et toute suite infinie d’éléments de a une valeur d’adhérence. On en déduit que est relativement compacte dans , donc que l’adhérence de A dans est compacte.
Prouvons que est contenue dans . Soit H une partie équicontinue de E' ; soit X son adhérence pour ; elle est compacte (III, p. 17, cor. 2). Pour tout , soit la restriction de à X ; soit l’ensemble des fonctions pour parcourant A. Vu l’hypothèse faite sur A, toute suite infinie d’éléments de a une valeur d’adhérence dans ; d’après la prop. 2 (IV, p. 33), l’ensemble est donc relativement compact dans . Il en résulte que pour tout , la fonction sur X est continue. L’inclusion résulte alors du th. 2 de III, p. 21.
Montrons maintenant que est contenue dans E. Comme A est précompacte dans (IV, p. 32, prop. 1), elle est bornée dans (III, p. 3, prop. 2), donc aussi dans E (IV, p. 1, prop. 1). Soit C l’enveloppe fermée convexe équilibrée de A dans E. Elle est bornée puisque A est bornée, donc complète puisque E est quasi-complet. Autrement dit, C est une partie convexe et fermée de , donc de (IV, p. 1, prop. 1). Comme on a et que la topologie de est induite par celle de , on a donc , d’où .
Comme la topologie de est induite par celle de , la partie de est compacte, d’où le th. 1.
Théorème 2 (Šmulian)
Soient un espace de Fréchet et une partie de . On note l’espace muni de la topologie affaiblie. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) est relativement compacte dans ; (ii) toute suite infinie de points de a une valeur d’adhérence dans ; (iii) de toute suite infinie de points de , on peut extraire une suite qui converge dans .
L’équivalence de (i) et (ii) résulte du th. d’Eberlein, et (iii) entraîne évidemment (ii).
Montrons que (i) entraîne (iii). Supposons donc que l’adhérence de dans soit compacte et que soit une suite de points de . Notons le plus petit sous-espace vectoriel fermé de contenant les ; c’est un espace de Fréchet de type dénombrable. Comme est fermé dans et que la topologie sur est induite par , l’ensemble est compact pour . Compte tenu des remarques de IV, p. 32, l’existence d’une suite extraite de convergeant pour (ou , cela revient au même) est conséquence du lemme suivant :
Lemme 1
Soit un espace de Fréchet de type dénombrable. Toute partie de qui est compacte pour la topologie induite par est métrisable pour cette topologie.
Comme sur la topologie de la convergence précompacte est plus fine que la topologie , il existe dans une partie dénombrable partout dense (III, p. 19, cor. 1). L’ensemble s’identifie donc à une partie de , et la topologie induite sur par celle de , qui est métrisable (TG, IX, p. 19, corollaire) est moins fine que la topologie induite par , pour laquelle est compacte. Ces deux topologies sont donc identiques (TG, I, p. 63, cor. 3). C.Q.F.D.
Le th. de Šmulian peut s’étendre au cas où est limite inductive stricte d’une suite d’espaces de Fréchet (IV, p. 67, exerc. 2).
\*4. Cas des espaces de fonctions continues bornées
Pour tout espace topologique , nous noterons l’espace de Banach des applications continues et bornées de dans , avec la norme définie par
(TG, X, p. 21). Lorsque est compact, toute fonction continue sur est bornée (TG, IV, p. 28), et l’on écrit pour .
Dans ce numéro et le suivant, nous ferons usage du lemme suivant, qui est un cas particulier du th. de Lebesgue (INT, IV, 2e éd., § 4, n° 3, th. 2), compte tenu de l’interprétation des éléments de comme des mesures sur X.
Lemme 2
Soit X un espace compact. Si une suite est bornée dans et converge simplement sur X vers une fonction continue f, on a pour tout dans .
Proposition 3
Soit X un espace compact, et soit A une partie bornée de . Pour que A soit relativement compacte pour la topologie de la convergence simple, il faut et il suffit qu’elle soit relativement compacte pour .
La topologie de la convergence simple est séparée et moins fine que , donc la condition énoncée est suffisante (TG, I, p. 63, cor. 3).
Supposons maintenant que A soit relativement compacte pour la topologie de la convergence simple. Soit une suite d’éléments de A. D’après la prop. 2 (IV, p. 33), il existe une suite extraite de et convergeant simplement vers une fonction continue f. D’après le lemme 2, la suite bornée tend vers f pour . Le th. de Šmulian (IV, p. 36, th. 2) montre alors que A est relativement compacte pour .
Corollaire
Soient S un espace topologique et A une partie bornée de . Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) A est relativement compacte pour ; (ii) si est une suite d’éléments de A et une suite de points de S telles que les limites itérées
existent, on a .
Soient X le compactifié de Stone-Čech de S (TG, IX, p. 10) et l’application canonique de S dans X. Posons D = . L’application est un isomorphisme de l’espace normé sur l’espace normé ; posons . Comme X est compact et D dense dans X, la prop. 2 (IV, p. 33) montre que la condition (ii) équivaut à la compacité de pour la topologie de la convergence simple. L’équivalence de (i) et (ii) résulte donc de la prop. 3. \*
\*5. Enveloppe convexe d’un ensemble faiblement compact
Théorème 3 (Krein)
Soit E un espace localement convexe séparé et quasi-complet, et soit une topologie sur E compatible avec la dualité entre E et E'. Soit A une partie de E compacte pour . Alors l’enveloppe fermée convexe équilibrée C de A est compacte pour .
Faisons d’abord plusieurs réductions.
A) L’ensemble C est précompact pour (II, p. 27, prop. 3), et A est compact pour . Compte tenu de la prop. 1 (IV, p. 32), il s’agit de prouver que C est compact pour , ce qui nous ramène au cas où .
B) Comme C est précompact et fermé pour , il est borné et fermé pour la topologie initiale de E (III, p. 3, prop. 2 et IV, p. 1, prop. 1); il est donc complet puisque E est quasi-complet. Autrement dit, C est l’enveloppe fermée convexe équilibrée de A dans le complété de E. Comme la topologie induit sur E, on est ramené au cas où E est complet.
C) Soit l’enveloppe convexe équilibrée de A. Alors C est l’adhérence de pour . D’après le th. d’Eberlein (IV, p. 35, th. 1), il s’agit de prouver que toute suite de points de a une valeur d’adhérence pour dans E. Or appartient à l’enveloppe convexe équilibrée d’une partie finie de A. Soit F le sous-espace vectoriel fermé de E engendré par l’ensemble dénombrable . Alors F est complet, la topologie sur F est induite par et l’on a pour tout . Il suffit donc de prouver que a une valeur d’adhérence pour , ce qui nous ramène au cas où il existe dans E une partie dénombrable dense.
Munissons A de la topologie induite par , qui en fait un espace compact. Définissons l’application linéaire par
Soit une suite équicontinue dans , convergeant vers 0 pour . La suite des fonctions est alors bornée dans et converge simplement vers 0. Pour tout , on a d’après le lemme 2 (IV, p. 37). D’après le critère fourni par la remarque de III, p. 21, la forme linéaire sur est donc continue pour quelle que soit . Il existe donc une application linéaire satisfaisant à la relation
Il est clair que est continue si l’on munit de la topologie et E de la topologie .
La boule unité (fermée) B de l’espace de Banach est compacte pour la topologie (III, p. 17, cor. 3). Par suite, est une partie de E convexe, équilibrée et compacte pour . Pour tout , la forme linéaire continue sur appartient à B, et l’on a d’après les formules (7) et (8). On a donc , d’où . Ceci prouve que C est compacte pour .
C.Q.F.D. \*
Exercices
See the exercises for § 5.