§ 4. Fonctions convexes d’une variable réelle
Soient H une partie de , une fonction numérique finie définie dans H, G le graphe ou ensemble représentatif de la fonction dans , ensemble des points , où parcourt H. Nous conviendrons de dire qu’un point de tel que est au-dessus (resp. strictement au-dessus, au-dessous, strictement au-dessous) de G si on a (resp. , , ). Si et sont deux points de , nous désignerons par AB le segment fermé d’extrémités A et B; si , AB est le graphe de la fonction linéaire définie dans ; nous désignerons par la pente de ce segment, et ferons usage du lemme suivant, dont la vérification est immédiate:
Lemme
Soient , , trois points de tels que . Les propositions suivantes sont équivalentes: a) B est au-dessous de AC; b) C est au-dessus de la droite passant par A et B;
Fig. 1
c) A est au-dessus de la droite passant par B et C; d) ; e) .
Le lemme est encore exact quand on y remplace « au-dessus » (resp. « au-dessous ») par « strictement au-dessus » (resp. « strictement au-dessous ») et le signe par (fig. 1).
1. Définition des fonctions convexes
Définition 1
On dit qu’une fonction numérique finie , définie dans un intervalle , est convexe dans I, si, quels que soient les points de I (), tout point du graphe G de f tel que est au-dessous du segment (ou, ce qui revient au même, si tout point de ce segment est au-dessus de G) (fig. 2).
!Graph showing points M_x, M_z, M_{x'}, and segment G between M_x and M_{x'}
Fig. 2
Tenant compte de la représentation paramétrique d’un segment (TG, VI, p. 5), la condition pour que f soit convexe dans I est que l’on ait l’inégalité
La définition 1 est encore équivalente à la suivante : l’ensemble des points de situés au-dessus du graphe G de f est convexe. En effet, cette condition est évidemment suffisante pour que f soit convexe dans I ; elle est aussi nécessaire, car si f est convexe dans I, et si sont deux points situés au-dessus de G, on a , d’où, pour ,
Remarque
On voit de même que l’ensemble des points situés strictement au-dessus de G est convexe. Réciproquement, si cet ensemble est convexe, on a
Exemple 1
Toute fonction linéaire affine (numérique) est convexe dans .
Exemple 2
La fonction est convexe dans , car on a
Exemple 3
La fonction est convexe dans , car on a
Il est clair que si f est convexe dans I, sa restriction à tout intervalle est convexe dans J.
Soient une fonction convexe dans , deux points de tels que ; si est extérieur à , est au-dessus de la droite D joignant et ; c’est une conséquence immédiate du lemme.
On en déduit que, si est un point tel que , et tel que soit sur le segment , alors, pour tout autre point tel que , est aussi sur le segment , car il résulte de ce qui précède que doit être à la fois au-dessus et au-dessous de ce segment; en d’autres termes, est alors égale à une fonction linéaire affine dans .
Définition 2
On dit qu’une fonction numérique finie , définie dans un intervalle , est strictement convexe dans , si quels que soient les points de (), tout point du graphe G de tel que est strictement au-dessous du segment (ou, ce qui revient au même, si tout point de ce segment, distinct des extrémités, est strictement au-dessus de G).
En d’autres termes, on doit avoir l’inégalité
Les remarques précédant la déf. 2 montrent que, pour qu’une fonction convexe dans soit strictement convexe, il faut et il suffit qu’il n’existe aucun intervalle contenu dans (et non réduit à un point) tel que la restriction de à cet intervalle soit linéaire affine.
Des exemples donnés ci-dessus, le premier et le troisième ne sont pas des fonctions strictement convexes; par contre, on voit que est une fonction strictement convexe dans ; un calcul analogue montre que est strictement convexe dans .
Proposition 1
Soit une fonction numérique finie, convexe (resp. strictement convexe) dans un intervalle . Pour toute famille de points distincts de , et toute famille de nombres réels tels que et , on a
La proposition (pour les fonctions convexes) se réduisant à l’inégalité (1) pour , nous raisonnons par récurrence sur . Le nombre est ; il est immédiat que si et sont le plus petit et le plus grand des , on a
On raisonne de même pour les fonctions strictement convexes en partant de l’inégalité (2).
On dit qu’une fonction numérique finie est concave (resp. strictement concave) dans si — est convexe (resp. strictement convexe) dans . Il revient au même de dire que, pour tout couple de points distincts de et tout tel que , on a
2. Familles de fonctions convexes
Proposition 2
Soient () fonctions convexes dans un intervalle , et () nombres positifs quelconques ; la fonction est convexe dans . En outre, si pour un indice au moins, est strictement convexe dans et , est strictement convexe dans .
Cela résulte aussitôt de l’inégalité (1) (resp. (2)) appliquée à chacune des , en multipliant les deux membres de l’inégalité relative à par , et ajoutant membre à membre.
Proposition 3
Soit une famille de fonctions convexes dans un intervalle ; si l’enveloppe supérieure de cette famille est finie en tout point de , est convexe dans .
En effet, l’ensemble des points situés au-dessus du graphe de est l’intersection des ensembles convexes formés respectivement des points situés au-dessus du graphe de chacune des fonctions ; il est donc convexe.
Proposition 4
Soit un ensemble de fonctions convexes dans un intervalle ; si est un filtre sur qui converge simplement dans vers une fonction numérique finie , cette fonction est convexe dans .
Il suffit pour le voir de passer à la limite suivant dans l’inégalité (1).
3. Continuité et dérivabilité des fonctions convexes
Proposition 5
Pour qu’une fonction numérique finie f soit convexe (resp. strictement convexe) dans un intervalle I, il faut et il suffit que pour tout a ∈ I, la pente
soit une fonction croissante (resp. strictement croissante) de x dans I ∩ C{a}.
Cette proposition est une conséquence immédiate des déf. 1 et 2 et du lemme de I, p. 32.
Proposition 6
Soit f une fonction numérique finie, convexe dans un intervalle I ⊂ . En tout point a intérieur à I, f est continue, admet une dérivée à droite et une dérivée à gauche finies, et on a .
En effet, pour x ∈ I et x > a, la fonction est croissante (prop. 5) et bornée inférieurement, puisque si y < a et y ∈ I, on a
d’après la prop. 5; cette fonction admet donc une limite à droite finie au point a, autrement dit existe et est finie; en outre, en faisant tendre x vers a (x > a) dans (5), il vient
pour tout y < a appartenant à I. On démontre de même que existe, et que
pour x ∈ I et x > a. En faisant tendre x vers a (x > a) dans cette dernière inégalité, il vient . L’existence des dérivées à droite et à gauche au point a entraîne évidemment la continuité de f en ce point.
Corollaire 1
Soit f une fonction convexe (resp. strictement convexe) dans I; si a et b sont deux points intérieurs à I tels que a < b, on a (fig. 3)
(resp.
La double inégalité (8) provient de (6) et (7) par simple changement de notation. D’autre part, si est strictement convexe et tel que , on a, d’après (8) et la prop. 5
Corollaire 2
Si est convexe (resp. strictement convexe) dans , et sont croissantes (resp. strictement croissantes) dans l’intérieur de ; l’ensemble des points de où n’est pas dérivable est dénombrable, et et sont continues en tout point où est dérivable.
La première partie résulte aussitôt de (8) (resp. (9)) et de l’inégalité
Soient une fonction convexe dans , un point intérieur à , une droite passant par le point , d’équation . Il résulte des inégalités (8) que si , tout point du graphe de est au-dessus de , et, si est strictement convexe, est le seul point commun à et ; on dit que est une droite d’appui de au point . Inversement, si est au-dessus de , on a pour tout , d’où pour , et pour ; faisant tendre vers dans ces inégalités, il vient .
En particulier, si est dérivable au point , il n’existe qu’une seule droite d’appui de au point , la tangente à en .
Remarque
Si est une fonction strictement convexe dans un intervalle ouvert , est strictement croissante dans , donc trois cas seulement sont possibles, d’après la prop. 2 de I, p. 21: 1° est strictement décroissante dans ; 2° est strictement croissante dans ; 3° il existe tel que, pour , soit strictement décroissante, et, pour , strictement croissante.
Lorsque est convexe dans , mais non strictement convexe, peut être constante dans un intervalle contenu dans ; soit le plus grand intervalle ouvert où est constante (c’est-à-dire l’intérieur de l’intervalle où ); est alors strictement décroissante dans l’intervalle formé des points tels que (s’il en existe), strictement croissante dans l’intervalle formé des points tels que (s’il en existe).
Dans tous les cas, on voit que possède une limite à droite à l’origine de (dans ), une limite à gauche à l’extrémité de ; ces limites peuvent être finies ou infinies (cf. I, p. 51, exerc. 5, 6 et 7). Par abus de langage, on dit parfois que la fonction continue (à valeurs dans ) égale à dans l’intérieur de , et prolongée par continuité aux extrémités de , est convexe dans .
4. Critères de convexité
Proposition 7
Soit une fonction numérique finie, définie dans un intervalle . Pour que soit convexe dans , il faut et il suffit que, pour tout couple de nombres de tels que , et pour tout nombre réel , la fonction atteigne sa borne supérieure dans en l’un des points .
La condition est nécessaire; en effet, comme est convexe dans , est convexe dans ; on peut donc se borner au cas où . Or, pour
La condition est suffisante. Prenons en effet et soit ; on a , donc pour tout , et on vérifie aussitôt que cette inégalité équivaut à l’inégalité (1) où on a remplacé par et par .
Proposition 8
Pour qu’une fonction numérique finie soit convexe (resp. strictement convexe) dans un intervalle ouvert , il faut et il suffit qu’elle soit continue dans , admette une dérivée en tout point du complémentaire par rapport à d’une partie dénombrable de cet intervalle, et que cette dérivée soit croissante (resp. strictement croissante) dans .
La condition est nécessaire d’après la prop. 6 et son corollaire 2 (I, p. 36); montrons qu’elle est suffisante. Supposons donc croissante dans , et supposons que ne soit pas convexe; il existerait donc (I, p. 36, prop. 5) trois points de
I tels que , et ; mais d’après le th. des accroissements finis (I, p. 23, th. 1), on a
Si maintenant est supposée strictement croissante dans , est convexe et ne peut être égale à une fonction linéaire affine dans aucun intervalle ouvert contenu dans , car dans cet intervalle serait constante, contrairement à l’hypothèse.
Corollaire
Soit une fonction numérique finie, continue et deux fois dérivable dans un intervalle ; pour que soit convexe dans , il faut et il suffit que pour tout ; pour que soit strictement convexe dans , il faut et il suffit que la condition précédente soit vérifiée et en outre que l’ensemble des points où soit partout dense dans .
Cela résulte aussitôt de la proposition précédente, et du corollaire de I, p. 22.
Exemple
\* Dans l’intervalle ]0, +∞[, la fonction (r réel quelconque) a une dérivée seconde égale à ; donc, elle est strictement convexe si ou , strictement concave si *.
Pour énoncer un autre critère de convexité, nous poserons la définition suivante: étant donné le graphe d’une fonction numérique finie définie dans un intervalle , et un point intérieur à , nous dirons qu’une droite passant par est localement au-dessus (resp. localement au-dessous) de en ce point s’il existe un voisinage de tel que tout point de contenu dans soit au-dessus (resp. au-dessous) de ; nous dirons que est localement sur au point s’il existe un voisinage de tel que l’intersection de et de soit identique à celle de et de (autrement dit, si est à la fois localement au-dessus et localement au-dessous de ).
Proposition 9
Soit une fonction numérique finie, semi-continue supérieurement dans un intervalle ouvert . Pour que soit convexe dans , il faut et il suffit que, pour tout point du graphe de , toute droite localement au-dessus de en ce point soit localement sur (au point ).
La condition est nécessaire; en effet, si est convexe dans , en tout point du graphe de , il existe une droite d’appui de ; est au-dessous de , et fortiori localement au-dessous de (I, p. 37); si une droite est localement au dessus de au point , elle est localement au-dessus de , donc coïncide nécessairement avec , et par suite est localement sur au point .
La condition est suffisante. En effet, supposons-la remplie, et supposons que ne soit pas convexe dans I ; il existerait alors deux points a, b de I (a < b) tels qu’il existe des points M_x de G strictement au-dessus du segment M_aM_b (fig. 4).
Autrement dit, la fonction g(x) = f(x) − f(a) − (x − a) prendrait des valeurs > 0 dans {a, b}; comme elle est finie et semi-continue supérieurement dans cet intervalle compact, sa borne supérieure k dans {a, b} est finie et > 0, et
Fig. 4
l’ensemble est fermé et non vide (TG, IV, p. 30, th. 3 et p. 29, prop. 1). Soit c la borne inférieure de ; on a a < c < b, et au point M_c la droite D d’équation y = f(c) + (x − c) est localement au-dessus de G; mais elle ne peut être localement sur G en ce point, puisque, pour a < x < c, on a g(x) < k, ce qui signifie que M_x est strictement au-dessous de D. Nous aboutissons donc à une contradiction, ce qui établit la proposition.
Corollaire 1
Pour qu’une fonction numérique finie f, définie dans un intervalle ouvert I ⊂ \mathbf{R}, et semi-continue supérieurement dans I, soit convexe dans I, il faut et il suffit que, pour tout x ∈ I, il existe ε > 0 tel que la relation |h| ≤ ε entraîne
Fig. 5
Nous avons seulement à démontrer que la condition est suffisante. En effet, si en un point du graphe de , une droite est localement au-dessus de , elle est localement sur en ce point; car, dans le cas contraire, par exemple, un point serait strictement au-dessous de , le point étant au-dessous de ; le milieu du segment serait alors strictement au-dessous de (fig. 5), et en vertu de l’hypothèse serait a fortiori strictement au-dessous de , ce qui est absurde.
Corollaire 2
Soit une fonction numérique finie, définie dans un intervalle ouvert . Si, pour tout point , il existe un intervalle ouvert contenant et tel que la restriction de à soit convexe dans , alors est convexe dans .
Il est clair en effet que satisfait au critère de la prop. 8.
Exercices
Exercices
See the exercises for § 4.