1. Opérateurs de composition dans une algèbre de polynômes
Soient K un corps commutatif de caractéristique 0, K[X] l’algèbre des polynômes à une indéterminée sur K (A, IV, § 1, n° 1); dans tout ce paragraphe, nous désignerons sous le nom d’opérateur dans K[X] toute application linéaire U de l’espace vectoriel K[X] (par rapport à K) dans lui-même; comme les monômes X^n (n ≥ 0) forment une base de cet espace, U est déterminé par la donnée des polynômes U(X^n); de façon précise, si f(X) = ∑k=0∞λkXk avec λk∈K, on a
U(f)=k=0∑∞λkU(Xk).
Si G est une algèbre commutative sur K, ayant un élément unité, le G-module G[X] s’obtient par extension à G du corps des scalaires K de l’espace vectoriel K[X]; tout opérateur U dans K[X] se prolonge donc d’une seule manière en une application linéaire du G-module G[X] dans lui-même, que nous noterons encore U (A, II, p. 82); pour tout élément g(X) = ∑k=0∞γkXk, avec γk∈G, on a U(g)=∑k=0∞γkU(Xk).
Considérons en particulier le cas où G = K[Y]; G[X] est donc l’anneau K[X, Y] des polynômes à deux indéterminées sur K; pour éviter toute confusion, on notera UX le prolongement de U à G[X]. Pour tout polynôme g(X,Y)=∑k=0∞γk(Y)Xk, où γk(Y)∈K[Y] on a donc UX(g)=∑k=0∞γk(Y)U(Xk). Comme UX est linéaire, on voit que si on écrit g(X,Y)=∑h=0∞βh(X)Yh, on a aussi
UX(g)=h=0∑∞U(βh)Yh.
Par l’isomorphisme canonique de K[X] sur K[Y] qui à X fait correspondre Y, l’opérateur U se transforme en un opérateur dans K[Y] que nous noterons UY pour éviter toute confusion, UY(f(Y)) étant donc le polynôme obtenu en remplaçant X par Y dans le polynôme U(f(X))=UX(f(X)). Cet opérateur UY peut à son tour être prolongé en un opérateur (noté encore UY) dans K[X, Y]:
si g(X,Y)=∑h=0∞βh(X)Yh, on a donc ici UY(g(X,Y))=∑h=0∞βh(X)UY(Yh).
Comme exemple de ces prolongements, citons l’opérateur de dérivation D dans K[X] (A, IV, § 4), qui donne dans K[X, Y] les opérateurs de dérivation partielle DX et DY.
Pour tout polynôme f∈K[X], nous désignerons par TY(f) le polynôme f(X+Y) de K[X, Y]; l’application TY est une application K-linéaire de K[X] dans K[X, Y], dite opérateur de translation.
Définition 1
On dit qu’un opérateur U dans K[X] est un opérateur de composition s’il est permutable avec l’opérateur de translation, c’est-à-dire si UXTY=TYU.
En d’autres termes, si f est un polynôme quelconque de K[X], et si g=U(f), on doit avoir g(X+Y)=VX(f(X+Y)).
Il résulte aussitôt de cette définition que, pour tout polynôme f(X)∈K[X], on a, avec les notations introduites ci-dessus,
UX(f(X+Y))=UY(f(X+Y)).
Exemple 1
Pour tout λ∈K, l’opérateur qui, à tout polynôme f(X), fait correspondre le polynôme f(X+λ), est un opérateur de composition.
Exemple 2
La dérivation D dans K[X] est un opérateur de composition (cf. prop. 1).
Remarque
Comme K est un corps infini, pour que l’opérateur U dans K[X] soit un opérateur de composition, il faut et il suffit que pour tout polynôme f∈K[X] et tout élément α∈K, on ait, en posant g=U(f), g(X+α)=U(f(X+α)). (A, IV, § 2, n° 4).
Il est clair que toute combinaison linéaire d’opérateurs de composition, à coefficients dans K, est un opérateur de composition; il en est de même du composé de deux opérateurs de composition. En d’autres termes, les opérateurs de composition forment une sous-algèbreΓ de l’algèbre des endomorphismes de l’espace vectoriel K[X].
Proposition 1
Pour qu’un opérateur U dans K[X] soit un opérateur de composition il faut et il suffit qu’il soit permutable avec la dérivation D dans K[X].
En effet, la formule de Taylor montre que, pour tout polynôme f∈K[X], on a
pour que U soit un opérateur de composition, on doit donc avoir UDk=DkU pour tout entier k⩾1, et en particulier UD=DU. Inversement, si cette relation est vérifiée, elle entraîne UDk=DkU pour tout entier k⩾1, par récurrence sur k; la formule de Taylor montre alors que g(X+Y)=Ux(f(X+Y)).
Pour tout polynôme f∈K[X,Y], nous désignerons par U0(f) le terme indépendant de X dans le polynôme UX(f); en particulier, si f∈K[X], U0(f) est le terme constant de U(f), et U0 est une forme linéaire sur K[X]. Pour tout polynôme f∈K[X], soit g=U(f); on a, en vertu de la déf. 1 de VI, p. 2,
et si, dans cette formule, on remplace X par 0, on obtient
g(Y)=k=0∑∞k!1U0(Xk)Dkf(Y).
On voit donc qu’on a
U(f(X))=k=0∑∞k!1μkDkf(X)
où μk est le terme constant du polynôme U(Xk).
Cette formule montre que la donnée des μk détermine complètement l’opérateur de composition U; inversement, si (μn) est une suite arbitraire d’éléments de K, la formule (2) définit un opérateur U qui est évidemment permutable avec D, et par suite (VI, p. 2, prop. 1) un opérateur de composition. Nous écrirons désormais la formule (2) sous la forme
U=k=0∑∞k!1μkDk.
Cette formule peut s’interpréter en langage topologique de la façon suivante: si on considère sur K[X] la topologie discrète, et sur l’algèbre End(K[X]) des endomorphismes de K[X], la topologie de la convergence simple dans K[X] (TG, X, p. 4), la série de terme général k!1μkDk est commutativement convergente dans End(K[X]) et a pour somme U (TG, III, p. 44).
La formule (3) montre qu’à toute série formelle u(S)=∑k=0∞αkSk à une indéterminée sur K (A, IV, § 5), on peut faire correspondre l’opérateur de composition U=∑k=0∞αkDk, que nous noterons désormais u(D). Cette remarque peut être précisée de la façon suivante:
Théorème 1
L’application qui, à toute série formelle u(S)=∑k=0∞αkSk à une indéterminée sur K, fait correspondre l’opérateur de composition u(D)=∑k=0∞αkDk dans K[X], est un isomorphisme de l’algèbre K[[S]] des séries formelles sur l’algèbre Γ des opérateurs de composition.
On vérifie aussitôt que cette application est un homomorphisme. Tout revient donc à voir qu’elle est injective, autrement dit, que la relation ∑k=0∞αkDk=0 entraîne αk=0 pour tout k; or, h!αh est le terme constant du polynôme obtenu en appliquant ∑k=0∞αkDk à Xh, d’où le théorème.
Corollaire
L’algèbre Γ des opérateurs de composition dans K[X] est commutative.
Exemple
Si U est l’opérateur qui, à tout polynôme f(X), fait correspondre f(X+λ) (où λ∈K), on a U0(Xk)=λk, et par suite U=∑k=0∞k!1(λD)k. Par analogie avec le développement en série de ex (III, p. 15), nous désignerons par eS ou exp(S) le série formelle ∑n=0∞n!1Sn dans l’anneau K[[S]]; on peut donc écrire U=eλD. En remplaçant dans ce raisonnement le corps K par le corps de fractions rationnelles K(Y), on voit de même que l’opérateur de translation TY peut s’écrire eYD.
On notera d’ailleurs que, dans l’anneau K[[S,T]] des séries formelles sur K à deux indéterminées, on a
L’isomorphie de l’algèbre K[[S]] des séries formelles et de l’algèbre Γ des opérateurs de composition dans K[X], permet parfois de démontrer plus simplement des propositions relatives à des séries formelles, en les démontrant pour les opérateurs de composition qui leur correspondent (cf. VI, p. 6, prop. 6).
2. Polynômes d’Appell attachés à un opérateur de composition
Étant donné un opérateur de composition U=∑k=0∞αkDk=0, soit p le plus petit des entiers k tels que αk=0; nous dirons que p est l’ordre de l’opérateur U.
Proposition 2
Tout opérateur de composition d’ordre 0 est inversible dans l’algèbre Γ des opérateurs de composition dans K[X].
En effet, une série formelle ∑k=0∞αkSk telle que α0=0 est inversible dans l’anneau K[[S]] (A, IV, § 5); la proposition résulte donc du th. 1 de VI, p. 4.
Proposition 3
Soit U un opérateur de composition d’ordre p; pour tout polynôme f de degré <p, U(f)=0; pour tout polynôme f=0 de degré n≥p, U(f) est un polynôme =0 de degré n−p.
C’est une conséquence immédiate de la formule (2) de VI, p. 2 et de la définition de l’ordre de U.
Il est clair que tout opérateur U d’ordre p peut s’écrire d’une seule manière U=DpV=VDp, où V est un opérateur d’ordre 0 (donc inversible).
Définition 2
Soit U=DpV un opérateur de composition d’ordre p dans K[X]. On appelle polynôme d’Appell d’indice n attaché à l’opérateur U le polynôme un(X)=V−1(Xn).
Si V−1=∑k=0∞k!1βkDk (avec β0=0) on a donc
un(X)=k=0∑n(kn)βkXn−k.
On vérifie ainsi que un est un polynôme de degré n (prop. 3); on a en outre
un(0)=βn.
Proposition 4
Les polynômes d’Appell attachés à U satisfont aux relations
dXdun=n⋅un−1
un(X+Y)=k=0∑n(kn)un−k(X)Yk
U(un(X))=(n−p)!n!Xn−p.
Ces formules sont en effet respectivement équivalentes aux relations suivantes (compte tenu de la déf. 2):
en raison de la formule de Taylor et de la déf. 2 de VI, p. 5; il suffit d’appliquer l’opérateur UX aux deux membres extrêmes de la formule (14) pour obtenir (13).
3. Série génératrice des polynômes d’Appell
Soit E l’anneau des séries formelles à une indéterminée S, à coefficients dans l’anneau de polynômes K[X] (A, IV, § 5) autrement dit, l’anneau des séries formelles g(X,S)=∑n=0∞αn(X)Sn, où les αn appartiennent à K[X]. Pour tout opérateur U dans K[X], on définit une application UX de E dans lui-même en posant UX(g(X,S))=∑n=0∞U(αn)Sn. Il est clair que E est un module sur l’anneau K[[S]] des séries formelles en S à coefficients dans K; en raison de la linéarité de U dans K[X], on vérifie aussitôt que pour tout élément θ∈K[[S]] et tout g∈E, on a UX(θg)=θUX(g); autrement dit, UX est une application linéaire du module E dans lui-même.
Proposition 6
Soit* U=DpV=u(D)un opérateur de composition d’ordre p dansK[X], u(S) étant une série d’ordre formelle p dansK[[S]]. *On a alors les formules
UX(exp(XS))=u(S).exp(XS)
u(S)Spexp(XS)=n=0∑∞n!1un(X)Sn
unétant le polynôme d’Appell d’indice n attaché à U.
D’après le scholie du th. 1 (VI, p. 4), pour établir la formule (15), il suffit de démontrer que, pour tout polynôme f(Y)∈K[Y], on a
UX(exp(XDY)(f(Y)))=u(DY)(exp(XDY)(f(Y))).
Or, le premier membre de (17) est UX(f(X+Y)), et comme U=u(D), le second membre de (17) est UY(f(X+Y)), si bien que l’identité (17) se réduit à (1) (VI, p. 2).
Il suffit ensuite d’appliquer (15) à l’opérateur de composition V−1=Dn/u(D) pour obtenir (16), puisque, par définition, on a
V−1(exp(XS))=n=0∑∞n!1un(X)Sn.
On notera que la formule (16) s’obtient aussi en multipliant les séries formelles Sn/u(S) et exp(XS), compte tenu de (6).
On dit que la série formelle (16) est la série génératrice des polynômes d’Appell attachés à U.
4. Polynômes de Bernoulli
Considérons l’opérateur de composition U défini par
U(f(X))=f(X+1)−f(X);
on peut l’écrire U=eD−1 (VI, p. 2, Exemple 1); c’est un opérateur d’ordre 1, et si on pose U=DV, on a V−1=eD−1D. Le polynôme d’Appell de degré n correspondant à l’opérateur U s’appelle polynôme de Bernoulli de degré n et se note Bn(X); si on pose bn=Bn(0), on a les formules
Bn(X)=k=0∑n(kn)bn−kXk
eS−1SeXS=n=0∑∞n!1Bn(X)Sn
et en particulier
eS−1S=n=0∑∞n!1bnSn.
Les formules (7) et (9) de VI p. 5, donnent, pour les polynômes de Bernoulli, les relations
dXdBn=nBn−1(X)
Bn(X+1)−Bn(X)=nXn−1.
En particulier, on a Bn(1)−Bn(0)=0 pour n>1, ce qui, compte tenu de (18), donne la relation de récurrence
m=0∑n−1(mn)bm=0(pour n>1)
qui permet de calculer de proche en proche les bn. Ces nombres sont évidemment rationnels; comme on peut écrire
es−1S=−2S+2Ses−1es+1
et que l’on a (VI, p. 4, formule (5))
e−s−1e−s+1=−es−1es+1
on voit que, dans la série formelle 2Ses−1es+1, tous les termes de degré impair ont un coefficient nul; on a donc
b0=1,b1=−21,b2n−1=0pour n>1.
Les nombres rationnels b2n (n≥1) sont appelés nombres de Bernoulli; nous verrons (VI, p. 19) que b2n a le signe de (−1)n−1. La formule (23) donne, pour les premières valeurs de n,
tous les facteurs des seconds membres étant premiers.
On en déduit pour expression des premiers polynômes de Bernoulli
B0(X)=1,B1(X)=X−21,B2(X)=X2−X+61,
B3(X)=X3−23X2+21X,B4(X)=X4−2X3+X2−301.
5. Opérateurs de composition sur les fonctions d’une variable réelle
Soit I un intervalle de R contenant l’intervalle R+=(0,+∞[; soit E un espace vectoriel sur le corps C, formé de fonctions d’une variable réelle à valeurs complexes, définies dans I. Nous supposerons que, pour tout a⩾0 et toute fonction f∈E, la fonction x↦f(x+a) appartient à E; en outre, nous supposerons que E contient les restrictions à I des polynômes à coefficients complexes et des exponentielles eλx, où λ est un nombre complexe quelconque. Nous appellerons opérateur dans E toute application linéaire U de E dans l’espace de toutes les applications de I dans le corps C des nombres complexes; si f∈E et g=U(f), il sera commode d’utiliser la notation
g(x)=Uξ(f(ξ))
ξ étant donc une variable muette dans le symbole fonctionnel du second membre (cf. II, p. 9). Pour tout a⩾0, l’opérateur qui, à toute fonction f∈E, associe la restriction à I de la fonction x↦f(x+a), est appelé l’opérateur de translation par a.
Définition 3
On dit qu’un opérateur U dans E est un opérateur de composition si, pour tout a⩾0, il est permutable avec l’opérateur de translation par a.
Avec la notation introduite ci-dessus, cette définition se traduit par l’identité en x et a (x∈I,a⩾0)
Uξ+a(f(ξ))=Uξ(f(ξ+a)).
Dans cette identité, on peut échanger les rôles de x et a si x⩾0, puis faire a=0; on obtient ainsi, pour tout x⩾0.
Uξ(f(ξ))=U0(f(ξ+x))
U0 étant la forme linéaire sur E qui, à toute fonction f∈E, fait correspondre la valeur g(0) de g=U(f).
Si f est un polynôme, on a f(ξ+x)=∑k=0sk!1f(k)(ξ)xk, et la formule (26) montre donc que U(f) est un polynôme; restreint à l’ensemble des polynômes en x, à coefficients dans C (ensemble qu’on peut identifier à l’algèbre C[X]), l’opérateur U est donc un opérateur de composition au sens de la déf. 1 de VI, p. 2, et tous les résultats des numéros précédents lui sont applicables.
Nous désignerons encore par un les polynômes d’Appell attachés à l’opérateur U. Au développement taylorien généralisé d’un polynôme (VI, p. 6, formule (13)) correspond, pour des fonctions plus générales, le résultat suivant:
Théorème 2
Soit f une fonction admettant une dérivée (n+1)-ème continue dans I, et appartenant à E ainsi que toutes ses dérivées f(m) pour 1≤m≤n. Si U est un opérateur de composition d’ordre p≤n dans E, on a, pour x≥0 et h≥0
f(p)(x+h)=m=0∑nm!1um(x)Uhξ(f(m)(ξ))+Rn(x,h)
avec
Rn(x,h)=−Uhξ(∫0ξ−x−hn!1un(x+η)f(n+1)(ξ−η)dη)
(développement taylorien généralisé).
Considérons l’intégrale ∫0ξ−x−hn!1un(x+η)f(n+1)(ξ−η)dη, définie pour tout ξ∈I, et appliquons-lui la formule d’intégration par parties d’ordre n (II, p. 10, formule (11)); en tenant compte des relations
un(k)=n(n−1)…(n−k+1)un−k
déduites de (7) (VI, p. 5) par récurrence, il vient
Appliquons l’opérateur U aux deux membres de la formule (29), considérés comme fonctions de ξ, puis prenons la valeur de la fonction obtenue pour la valeur h de la variable ξ; en remarquant que, d’après les formules (26) (VI, p. 9) et (9) (VI, p. 5), on a
Les hypothèses étant les mêmes que dans le no 5, la formule (26) de VI, p. 9, appliquée à la fonction eλx, donne
Uxξ(eλx)=U0ξ(eλxeλξ)=eλxU0ξ(eλξ)=u(λ)eλx
en posant u(λ)=U0x(eλx). On dit que la fonction u(λ), définie dans C et à valeurs complexes, est l’indicatrice de l’opérateur de composition U. On notera que, si la restriction de U à l’anneau C[X] des polynômes est égale à la série
Dpn=0∑∞αnDn
(VI, p. 4, th. 1) (que nous avons notée u(D) dans VI, p. 4), la série à termes complexes dont le terme général est αnλn+p n’est pas nécessairement convergente pour λ=0, et que, même si elle converge pour certaines valeurs de λ, sa somme n’est pas nécessairement égale à l’indicatrice u(λ) de U (VI, p. 22, exerc. 2). Nous dirons que l’opérateur de composition U est régulier s’il existe un voisinage de 0 dans C-tel-que la série de terme général αnλn+p soit absolument convergente et ait une somme égale à l’indicatrice u(λ) dans ce voisinage¹.
Appliquons la formule (27) de VI, p. 10, à la fonction eλx, en faisant h=0; comme Dm(eλx)=λmeλx, on a U0x(Dn(eλx))=λnu(λ); il vient donc, pour tout λ complexe tel que u(λ)=0
Si U est un opérateur régulier, pour tout λ∈C tel que les séries entières u(λ)=∑n=0∞αnλn+p et ∑n=0∞βnn!λn soient absolument convergentes², il résulte-de-la formule (16) et de la formule donnant le produit de deux séries absolument convergentes (TG, VIII, p. 16, prop. 1) que l’on a
u(λ)λp=n=0∑∞βnn!λn.
De même, puisque le développement en série de Taylor de eλx est absolument convergent pour tout λ∈C et tout x∈C (III, p. 15) on a aussi (formules (6) (VI, p. 5) et (16) (VI, p. 6), pour toutes les valeurs considérées et pour tout x∈C
u(λ)λpeλx=n=0∑∞un(x)n!λn
¹ Nous ferons plus tard l’étude des séries dont le terme général est de la forme cnzn (cn∈C,z∈C), qu’on appelle séries entières; on verra en particulier que lorsqu’une telle série est absolument convergente pour z=z0, elle est normalement convergente pour ∣z∣≤∣z0∣.
² Il résulte de la théorie des séries entières que lorsque l’une de ces séries est absolument convergente dans un voisinage V de 0, l’autre est absolument convergente dans un voisinage W⊂V de 0.
Remarque
On peut utiliser la formule (33) (resp. (34)) pour le calcul des βn (resp. des un(x)) en utilisant le lemme suivant de la théorie des séries entières:
Lemme
Si deux séries entières ∑n=0∞cnλn∑n=0∞dnλn sont absolument convergentes pour tout λ dans un voisinage de 0, et si on a ∑n=0∞cnλn=∑n=0∞dnλn pour ces valeurs de λ, alors cn=dn pour tout entier n⩾0.
Si, par un procédé quelconque, on peut obtenir une série entière convergente égale à λn/u(λ) dans un voisinage de 0, les coefficients de cette série sont nécessairement égaux aux βn. C’est ce procédé que nous allons appliquer dans les exemples qui suivent.
Exemple 1
Si U est l’application identique, on a u(λ)=1, et l’opérateur U est évidemment régulier; comme un(x)=xn, la formule (27) de VI, p. 10, s’écrit, en posant t=ξ−η
c’est-à-dire se réduit à la formule de Taylor (II, p. 12).
Exemple 2
Prenons pour U l’opérateur de composition qui, à toute fonction f définie dans R+, fait correspondre la fonction x↦f(x+1)−f(x); on a donc
Uξη(f(ξ))=f(x+1)−f(x);
nous avons vu (VI, p. 7) que la restriction de U à C[X] est égale à eD−1. Comme d’autre part u(λ)=eλ−1, l’opérateur U est régulier; nous verrons (VI, p. 19) comment on peut déterminer les nombres de Bernoulli bn en calculant un développement en série entière convergente de eλ−1λ. En appliquant la formule (27) de VI, p. 10, à une primitive de la fonction f, il vient
1 Ce lemme est un cas particulier d’un résultat général que nous démontrerons plus tard; en voici la démonstration. Si une série entière ∑n=0∞cnλn est absolument convergente pour λ=λ0, pour tout entier k⩾0 la série ∑n=0∞cn+kλn est normalement convergente pour ∣λ∣⩽∣λ0∣, donc est continue dans ce disque (TG, X, p. 10); on en conclut que ∑n=k+1∞cnλn=o(λk) au voisinage de 0. Le lemme résulte alors de l’unicité des coefficients du développement asymptotique d’une fonction suivant les λn (V, p. 12).
Exemple 3
Soit E l’espace vectoriel des fonctions f définies et continues dans R, telles en outre que l’intégrale ∫−∞+∞f(x+ξ)e−ξ2/2dξ soit convergente pour tout x⩾0. L’opérateur U défini par
U0x(f(ξ))=2π1∫−∞+∞e−ξ2/2f(x+ξ)dξ
est donc défini dans E et est évidemment un opérateur de composition. L’espace E contient toutes les exponentielles eλx (λ complexe quelconque), et on a
La série ∑n=0∞e−ξ2/2n!(λξ)n peut donc être intégrée terme à terme dans R (II, p. 22) cor. 1), ce qui prouve que la série ∑n=0∞αnλn converge absolument pour tout λ∈C, et a une somme égale à u(λ)=eλ2/2=∑n=0∞2nn!λ2n; l’opérateur U est donc régulier. L’application du lemme énoncé ci-dessus montre que α2n=1/2nn!, α2n+1=0 pour tout n⩾0; l’opérateur U est donc d’ordre 0. On a
1/u(λ)=e−λ2/2=n=0∑∞2nn!(−1)nλ2n,
la série étant absolument convergente pour tout λ∈C; une nouvelle application du lemme montre que β2n=2nn!(−1)n(2n)!, β2n+1=0; en outre, la série ∑n=0∞n!λnun(x) est absolument convergente pour tout λ∈C et tout x∈R, et on a
Dans la formule (35) de VI, p. 12, remplaçons x par 0, et h par x; comme Bm(0)=bm, il résulte des relations (24) de VI, p. 8, qu’on peut écrire, pour tout entier p>0
f(x)=∫xx+1f(t)dt−21(f(x+1)−f(x))
+k=1∑p(2k)!b2k(f(2k−1)(x+1)−f(2k−1)(x))+Rp(x)
avec
Rp(x)=−(2p+1)!1∫01B2p+1(t)f(2p+1)(x+1−t)dt.
Dans cette formule, remplaçons successivement x par x+1,x+2,…,x+n, et ajoutons les formules obtenues membre à membre; il vient
Le reste Tp(x,n) de cette formule peut encore s’écrire de la façon suivante: désignons par B2p+1(t) la fonction périodique de période 1, égale à B2p+1(t) dans l’intervalle (0,1[. On a alors
La formule (39) est dite formule sommatoire d’Euler-Maclaurin; elle est applicable à toute fonction complexe ayant une dérivée (2p+1)-ème continue dans un intervalle {x0,+∞}, pour tout x≥x0. Nous verrons (VI, p. 20) comment on peut majorer le resteTp(x,n) de cette formule.