Bourbaki

§ 1. Développements tayloriens généralisés

1. Opérateurs de composition dans une algèbre de polynômes

Soient K un corps commutatif de caractéristique 0, K[X] l’algèbre des polynômes à une indéterminée sur K (A, IV, § 1, n° 1); dans tout ce paragraphe, nous désignerons sous le nom d’opérateur dans K[X] toute application linéaire U de l’espace vectoriel K[X] (par rapport à K) dans lui-même; comme les monômes X^n (n ≥ 0) forment une base de cet espace, U est déterminé par la donnée des polynômes U(X^n); de façon précise, si f(X) = ∑k=0∞λkXk\sum_{k=0}^{\infty} \lambda_k X^k avec λk∈K\lambda_k \in K, on a

U(f)=∑k=0∞λkU(Xk). U(f) = \sum_{k=0}^{\infty} \lambda_k U(X^k).

Si G est une algèbre commutative sur K, ayant un élément unité, le G-module G[X] s’obtient par extension à G du corps des scalaires K de l’espace vectoriel K[X]; tout opérateur U dans K[X] se prolonge donc d’une seule manière en une application linéaire du G-module G[X] dans lui-même, que nous noterons encore U (A, II, p. 82); pour tout élément g(X) = ∑k=0∞γkXk\sum_{k=0}^{\infty} \gamma_k X^k, avec γk∈G\gamma_k \in G, on a U(g)=∑k=0∞γkU(Xk)U(g) = \sum_{k=0}^{\infty} \gamma_k U(X^k).

Considérons en particulier le cas où G = K[Y]; G[X] est donc l’anneau K[X, Y] des polynômes à deux indéterminées sur K; pour éviter toute confusion, on notera UXU_X le prolongement de U à G[X]. Pour tout polynôme g(X,Y)=∑k=0∞γk(Y)Xkg(X, Y) = \sum_{k=0}^{\infty} \gamma_k(Y) X^k, où γk(Y)∈K[Y]\gamma_k(Y) \in K[Y] on a donc UX(g)=∑k=0∞γk(Y)U(Xk)U_X(g) = \sum_{k=0}^{\infty} \gamma_k(Y) U(X^k). Comme UXU_X est linéaire, on voit que si on écrit g(X,Y)=∑h=0∞βh(X)Yhg(X, Y) = \sum_{h=0}^{\infty} \beta_h(X) Y^h, on a aussi

UX(g)=∑h=0∞U(βh)Yh. U_X(g) = \sum_{h=0}^{\infty} U(\beta_h) Y^h.

Par l’isomorphisme canonique de K[X] sur K[Y] qui à X fait correspondre Y, l’opérateur U se transforme en un opérateur dans K[Y] que nous noterons UYU_Y pour éviter toute confusion, UY(f(Y))U_Y(f(Y)) étant donc le polynôme obtenu en remplaçant X par Y dans le polynôme U(f(X))=UX(f(X))U(f(X)) = U_X(f(X)). Cet opérateur UYU_Y peut à son tour être prolongé en un opérateur (noté encore UYU_Y) dans K[X, Y]:

si g(X,Y)=∑h=0∞βh(X)Yhg(X, Y) = \sum_{h=0}^\infty \beta_h(X)Y^h, on a donc ici UY(g(X,Y))=∑h=0∞βh(X) UY(Yh)U_Y(g(X, Y)) = \sum_{h=0}^\infty \beta_h(X)\ U_Y(Y^h).

Comme exemple de ces prolongements, citons l’opérateur de dérivation D dans K[X] (A, IV, § 4), qui donne dans K[X, Y] les opérateurs de dérivation partielle DXD_X et DYD_Y.

Pour tout polynôme f∈K[X]f \in K[X], nous désignerons par TY(f)T_Y(f) le polynôme f(X+Y)f(X + Y) de K[X, Y]; l’application TYT_Y est une application K-linéaire de K[X] dans K[X, Y], dite opérateur de translation.

Définition 1

On dit qu’un opérateur U dans K[X] est un opérateur de composition s’il est permutable avec l’opérateur de translation, c’est-à-dire si UXTY=TYUU_X T_Y = T_Y U.

En d’autres termes, si ff est un polynôme quelconque de K[X], et si g=U(f)g = U(f), on doit avoir g(X+Y)=VX(f(X+Y))g(X + Y) = V_X(f(X + Y)).

Il résulte aussitôt de cette définition que, pour tout polynôme f(X)∈K[X]f(X) \in K[X], on a, avec les notations introduites ci-dessus,

UX(f(X+Y))=UY(f(X+Y)). U_X(f(X + Y)) = U_Y(f(X + Y)).

Exemple 1

Pour tout λ∈K\lambda \in K, l’opérateur qui, à tout polynôme f(X)f(X), fait correspondre le polynôme f(X+λ)f(X + \lambda), est un opérateur de composition.

Exemple 2

La dérivation D dans K[X] est un opérateur de composition (cf. prop. 1).

Remarque

Comme K est un corps infini, pour que l’opérateur U dans K[X] soit un opérateur de composition, il faut et il suffit que pour tout polynôme f∈K[X]f \in K[X] et tout élément α∈K\alpha \in K, on ait, en posant g=U(f)g = U(f), g(X+α)=U(f(X+α))g(X + \alpha) = U(f(X + \alpha)). (A, IV, § 2, n° 4).

Il est clair que toute combinaison linéaire d’opérateurs de composition, à coefficients dans K, est un opérateur de composition; il en est de même du composé de deux opérateurs de composition. En d’autres termes, les opérateurs de composition forment une sous-algèbre Γ\Gamma de l’algèbre des endomorphismes de l’espace vectoriel K[X].

Proposition 1

Pour qu’un opérateur U dans K[X] soit un opérateur de composition il faut et il suffit qu’il soit permutable avec la dérivation D dans K[X].

En effet, la formule de Taylor montre que, pour tout polynôme f∈K[X]f \in K[X], on a

UX(f(X+Y))=UX(∑k=0∞1k! YkDkf(X))=∑k=0∞1k! YkU(Dkf(X)); U_X(f(X + Y)) = U_X \left( \sum_{k=0}^\infty \frac{1}{k!}\ Y^k D^k f(X) \right) = \sum_{k=0}^\infty \frac{1}{k!}\ Y^k U(D^k f(X));

si on pose g=U(f)g = U(f), on a

g(X+Y)=∑k=0∞1k! YkDkg(X)=∑k=0∞1k! YkDk(U(f(X))); g(X + Y) = \sum_{k=0}^\infty \frac{1}{k!}\ Y^k D^k g(X) = \sum_{k=0}^\infty \frac{1}{k!}\ Y^k D^k(U(f(X)));

pour que UU soit un opérateur de composition, on doit donc avoir UDk=DkUUD^k = D^kU pour tout entier k⩾1k \geqslant 1, et en particulier UD=DUUD = DU. Inversement, si cette relation est vérifiée, elle entraîne UDk=DkUUD^k = D^kU pour tout entier k⩾1k \geqslant 1, par récurrence sur kk; la formule de Taylor montre alors que g(X+Y)=Ux(f(X+Y))g(X + Y) = U_x(f(X + Y)).

Pour tout polynôme f∈K[X,Y]f \in K[X, Y], nous désignerons par U0(f)U_0(f) le terme indépendant de XX dans le polynôme UX(f)U_X(f); en particulier, si f∈K[X]f \in K[X], U0(f)U_0(f) est le terme constant de U(f)U(f), et U0U_0 est une forme linéaire sur K[X]K[X]. Pour tout polynôme f∈K[X]f \in K[X], soit g=U(f)g = U(f); on a, en vertu de la déf. 1 de VI, p. 2,

g(X+Y)=VX(f(X+Y))=UX(∑k=0∞1k!XkDkf(Y))=∑k=0∞1k!U(Xk)Dkf(Y) g(X + Y) = V_X(f(X + Y)) = U_X \left( \sum_{k=0}^{\infty} \frac{1}{k!} X^k D^k f(Y) \right) = \sum_{k=0}^{\infty} \frac{1}{k!} U(X^k) D^k f(Y)

et si, dans cette formule, on remplace XX par 0, on obtient

g(Y)=∑k=0∞1k!U0(Xk)Dkf(Y). g(Y) = \sum_{k=0}^{\infty} \frac{1}{k!} U_0(X^k) D^k f(Y).

On voit donc qu’on a

U(f(X))=∑k=0∞1k!μkDkf(X) U(f(X)) = \sum_{k=0}^{\infty} \frac{1}{k!} \mu_k D^k f(X)

où μk\mu_k est le terme constant du polynôme U(Xk)U(X^k).

Cette formule montre que la donnée des μk\mu_k détermine complètement l’opérateur de composition UU; inversement, si (μn)(\mu_n) est une suite arbitraire d’éléments de KK, la formule (2) définit un opérateur UU qui est évidemment permutable avec DD, et par suite (VI, p. 2, prop. 1) un opérateur de composition. Nous écrirons désormais la formule (2) sous la forme

U=∑k=0∞1k!μkDk. U = \sum_{k=0}^{\infty} \frac{1}{k!} \mu_k D^k.

Cette formule peut s’interpréter en langage topologique de la façon suivante: si on considère sur K[X]K[X] la topologie discrète, et sur l’algèbre End(K[X])\mathrm{End}(K[X]) des endomorphismes de K[X]K[X], la topologie de la convergence simple dans K[X]K[X] (TG, X, p. 4), la série de terme général 1k!μkDk\frac{1}{k!} \mu_k D^k est commutativement convergente dans End(K[X])\mathrm{End}(K[X]) et a pour somme UU (TG, III, p. 44).

La formule (3) montre qu’à toute série formelle u(S)=∑k=0∞αkSku(S) = \sum_{k=0}^{\infty} \alpha_k S^k à une indéterminée sur KK (A, IV, § 5), on peut faire correspondre l’opérateur de composition U=∑k=0∞αkDkU = \sum_{k=0}^{\infty} \alpha_k D^k, que nous noterons désormais u(D)u(D). Cette remarque peut être précisée de la façon suivante:

Théorème 1

L’application qui, à toute série formelle u(S)=∑k=0∞αkSku(S) = \sum_{k=0}^\infty \alpha_k S^k à une indéterminée sur KK, fait correspondre l’opérateur de composition u(D)=∑k=0∞αkDku(D) = \sum_{k=0}^\infty \alpha_k D^k dans K[X]K[X], est un isomorphisme de l’algèbre K[[S]]K[[S]] des séries formelles sur l’algèbre Γ\Gamma des opérateurs de composition.

On vérifie aussitôt que cette application est un homomorphisme. Tout revient donc à voir qu’elle est injective, autrement dit, que la relation ∑k=0∞αkDk=0\sum_{k=0}^\infty \alpha_k D^k = 0 entraîne αk=0\alpha_k = 0 pour tout kk; or, h!αhh! \alpha_h est le terme constant du polynôme obtenu en appliquant ∑k=0∞αkDk\sum_{k=0}^\infty \alpha_k D^k à XhX^h, d’où le théorème.

Corollaire

L’algèbre Γ\Gamma des opérateurs de composition dans K[X]K[X] est commutative.

Exemple

Si UU est l’opérateur qui, à tout polynôme f(X)f(X), fait correspondre f(X+λ)f(X + \lambda) (où λ∈K\lambda \in K), on a U0(Xk)=λkU_0(X^k) = \lambda^k, et par suite U=∑k=0∞1k!(λD)kU = \sum_{k=0}^\infty \frac{1}{k!} (\lambda D)^k. Par analogie avec le développement en série de exe^x (III, p. 15), nous désignerons par eSe^S ou exp⁡(S)\exp(S) le série formelle ∑n=0∞1n!Sn\sum_{n=0}^\infty \frac{1}{n!} S^n dans l’anneau K[[S]]K[[S]]; on peut donc écrire U=eλDU = e^{\lambda D}. En remplaçant dans ce raisonnement le corps KK par le corps de fractions rationnelles K(Y)K(Y), on voit de même que l’opérateur de translation TYT_Y peut s’écrire eYDe^{YD}.

On notera d’ailleurs que, dans l’anneau K[[S,T]]K[[S, T]] des séries formelles sur KK à deux indéterminées, on a

(exp⁡S)(exp⁡T)=∑p,qSpTqp!q! (\exp S)(\exp T) = \sum_{p, q} \frac{S^p T^q}{p! q!}
=∑n=0∞1n!((n0)Sn+(n1)Sn−1T+⋯+(nn)Tn)=exp⁡(S+T) = \sum_{n=0}^\infty \frac{1}{n!} \left( \binom{n}{0} S^n + \binom{n}{1} S^{n-1} T + \cdots + \binom{n}{n} T^n \right) = \exp (S + T)

et en particulier

(exp⁡S)(exp⁡(−S))=1(\exp S)(\exp (-S)) = 1

ce qui justifie la notation introduite.

Scholie

L’isomorphie de l’algèbre K[[S]]K[[S]] des séries formelles et de l’algèbre Γ\Gamma des opérateurs de composition dans K[X]K[X], permet parfois de démontrer plus simplement des propositions relatives à des séries formelles, en les démontrant pour les opérateurs de composition qui leur correspondent (cf. VI, p. 6, prop. 6).

2. Polynômes d’Appell attachés à un opérateur de composition

Étant donné un opérateur de composition U=∑k=0∞αkDk≠0U = \sum_{k=0}^{\infty} \alpha_k D^k \neq 0, soit pp le plus petit des entiers kk tels que αk≠0\alpha_k \neq 0; nous dirons que pp est l’ordre de l’opérateur UU.

Proposition 2

Tout opérateur de composition d’ordre 0 est inversible dans l’algèbre Γ\Gamma des opérateurs de composition dans K[X]\mathbf{K}[X].

En effet, une série formelle ∑k=0∞αkSk\sum_{k=0}^{\infty} \alpha_k S^k telle que α0≠0\alpha_0 \neq 0 est inversible dans l’anneau K[[S]]\mathbf{K}[[S]] (A, IV, § 5); la proposition résulte donc du th. 1 de VI, p. 4.

Proposition 3

Soit UU un opérateur de composition d’ordre pp; pour tout polynôme ff de degré <p< p, U(f)=0U(f) = 0; pour tout polynôme f≠0f \neq 0 de degré n≥pn \geq p, U(f)U(f) est un polynôme ≠0\neq 0 de degré n−pn - p.

C’est une conséquence immédiate de la formule (2) de VI, p. 2 et de la définition de l’ordre de UU.

Il est clair que tout opérateur UU d’ordre pp peut s’écrire d’une seule manière U=DpV=VDpU = D^p V = V D^p, où VV est un opérateur d’ordre 0 (donc inversible).

Définition 2

Soit U=DpVU = D^p V un opérateur de composition d’ordre pp dans K[X]\mathbf{K}[X]. On appelle polynôme d’Appell d’indice nn attaché à l’opérateur UU le polynôme un(X)=V−1(Xn)u_n(X) = V^{-1}(X^n).

Si V−1=∑k=0∞1k!βkDkV^{-1} = \sum_{k=0}^{\infty} \frac{1}{k!} \beta_k D^k (avec β0≠0\beta_0 \neq 0) on a donc

un(X)=∑k=0n(nk)βkXn−k. u_n(X) = \sum_{k=0}^{n} \binom{n}{k} \beta_k X^{n-k}.

On vérifie ainsi que unu_n est un polynôme de degré nn (prop. 3); on a en outre

un(0)=βn. u_n(0) = \beta_n.

Proposition 4

Les polynômes d’Appell attachés à UU satisfont aux relations

dundX=n⋅un−1 \frac{du_n}{dX} = n \cdot u_{n-1}
un(X+Y)=∑k=0n(nk)un−k(X)Yk u_n(X + Y) = \sum_{k=0}^{n} \binom{n}{k} u_{n-k}(X) Y^k
U(un(X))=n!(n−p)!Xn−p. U(u_n(X)) = \frac{n!}{(n-p)!} X^{n-p}.

Ces formules sont en effet respectivement équivalentes aux relations suivantes (compte tenu de la déf. 2):

(10) DV−1=V−1DDV^{-1} = V^{-1}D (11) (exp⁡(YDX)) VX−1=VX−1exp⁡(YDX)(\exp(\mathrm{YD}_X))\ V_X^{-1} = V_X^{-1}\exp(\mathrm{YD}_X) (12) UV−1=Dp.UV^{-1} = D^p.

Proposition 5

Pour tout polynôme* f∈K[X]f \in \mathbf{K}[X] *et tout opérateur de composition U d’ordre p, on a

f(p)(X+Y)=∑k=0∞1k! U(f(k)(X))uk(Y) f^{(p)}(X + Y) = \sum_{k=0}^{\infty} \frac{1}{k!}\ U(f^{(k)}(X))u_k(Y)

(développement taylorien généralisé).

En effet, si on pose U=DpV=VDpU = D^pV = VD^p, on a (VI, p. 2, formule (1))

VX−1(f(X+Y))=VY−1(f(X+Y))=∑k=0∞1k! f(k)(X)uk(Y) V_X^{-1}(f(X + Y)) = V_Y^{-1}(f(X + Y)) = \sum_{k=0}^{\infty} \frac{1}{k!}\ f^{(k)}(X)u_k(Y)

en raison de la formule de Taylor et de la déf. 2 de VI, p. 5; il suffit d’appliquer l’opérateur UXU_X aux deux membres extrêmes de la formule (14) pour obtenir (13).

3. Série génératrice des polynômes d’Appell

Soit E l’anneau des séries formelles à une indéterminée S, à coefficients dans l’anneau de polynômes K[X]\mathbf{K}[X] (A, IV, § 5) autrement dit, l’anneau des séries formelles g(X,S)=∑n=0∞αn(X)Sng(X, S) = \sum_{n=0}^{\infty} \alpha_n(X)S^n, où les αn\alpha_n appartiennent à K[X]\mathbf{K}[X]. Pour tout opérateur U dans K[X]\mathbf{K}[X], on définit une application UXU_X de E dans lui-même en posant UX(g(X,S))=∑n=0∞U(αn)SnU_X(g(X, S)) = \sum_{n=0}^{\infty} U(\alpha_n)S^n. Il est clair que E est un module sur l’anneau K[[S]]\mathbf{K}[[S]] des séries formelles en S à coefficients dans K\mathbf{K}; en raison de la linéarité de U dans K[X]\mathbf{K}[X], on vérifie aussitôt que pour tout élément θ∈K[[S]]\theta \in \mathbf{K}[[S]] et tout g∈Eg \in E, on a UX(θg)=θUX(g)U_X(\theta g) = \theta U_X(g); autrement dit, UXU_X est une application linéaire du module E dans lui-même.

Proposition 6

Soit* U=DpV=u(D)U = D^pV = u(D) un opérateur de composition d’ordre p dans K[X]\mathbf{K}[X], u(S) étant une série d’ordre formelle p dans K[[S]]\mathbf{K}[[S]]. *On a alors les formules

UX(exp⁡(XS))=u(S).exp⁡(XS) U_X(\exp(XS)) = u(S).\exp(XS)
Spu(S)exp⁡(XS)=∑n=0∞1n! un(X)Sn \frac{S^p}{u(S)}\exp(XS) = \sum_{n=0}^{\infty} \frac{1}{n!}\ u_n(X)S^n

unu_n étant le polynôme d’Appell d’indice n attaché à U.

D’après le scholie du th. 1 (VI, p. 4), pour établir la formule (15), il suffit de démontrer que, pour tout polynôme f(Y)∈K[Y]f(Y) \in K[Y], on a

UX(exp⁡(XDY)(f(Y)))=u(DY)(exp⁡(XDY)(f(Y))). U_X(\exp(XD_Y)(f(Y))) = u(D_Y)(\exp(XD_Y)(f(Y))).
Or, le premier membre de (17) est UX(f(X+Y))U_X(f(X + Y)), et comme U=u(D)U = u(D), le second membre de (17) est UY(f(X+Y))U_Y(f(X + Y)), si bien que l’identité (17) se réduit à (1) (VI, p. 2).

Il suffit ensuite d’appliquer (15) à l’opérateur de composition V−1=Dn/u(D)V^{-1} = D^n/u(D) pour obtenir (16), puisque, par définition, on a

V−1(exp⁡(XS))=∑n=0∞1n!un(X)Sn. V^{-1}(\exp(XS)) = \sum_{n=0}^{\infty} \frac{1}{n!} u_n(X) S^n.
On notera que la formule (16) s’obtient aussi en multipliant les séries formelles Sn/u(S)S^n/u(S) et exp⁡(XS)\exp(XS), compte tenu de (6).

On dit que la série formelle (16) est la série génératrice des polynômes d’Appell attachés à UU.

4. Polynômes de Bernoulli

Considérons l’opérateur de composition UU défini par

U(f(X))=f(X+1)−f(X); U(f(X)) = f(X + 1) - f(X);
on peut l’écrire U=eD−1U = e^D - 1 (VI, p. 2, Exemple 1); c’est un opérateur d’ordre 1, et si on pose U=DVU = DV, on a V−1=DeD−1V^{-1} = \frac{D}{e^D - 1}. Le polynôme d’Appell de degré nn correspondant à l’opérateur UU s’appelle polynôme de Bernoulli de degré nn et se note Bn(X)B_n(X); si on pose bn=Bn(0)b_n = B_n(0), on a les formules
Bn(X)=∑k=0n(nk)bn−kXk B_n(X) = \sum_{k=0}^{n} \binom{n}{k} b_{n-k} X^k
SeXSeS−1=∑n=0∞1n!Bn(X)Sn \frac{Se^{XS}}{e^S - 1} = \sum_{n=0}^{\infty} \frac{1}{n!} B_n(X) S^n
et en particulier
SeS−1=∑n=0∞1n!bnSn. \frac{S}{e^S - 1} = \sum_{n=0}^{\infty} \frac{1}{n!} b_n S^n.
Les formules (7) et (9) de VI p. 5, donnent, pour les polynômes de Bernoulli, les relations
dBndX=nBn−1(X) \frac{dB_n}{dX} = n B_{n-1}(X)
Bn(X+1)−Bn(X)=nXn−1. B_n(X + 1) - B_n(X) = n X^{n-1}.

En particulier, on a Bn(1)−Bn(0)=0B_n(1) - B_n(0) = 0 pour n>1n > 1, ce qui, compte tenu de (18), donne la relation de récurrence

∑m=0n−1(nm)bm=0(pour n>1) \sum_{m=0}^{n-1} \binom{n}{m} b_m = 0 \quad (\text{pour } n > 1)

qui permet de calculer de proche en proche les bnb_n. Ces nombres sont évidemment rationnels; comme on peut écrire

Ses−1=−S2+S2es+1es−1 \frac{S}{e^s - 1} = -\frac{S}{2} + \frac{S}{2} \frac{e^s + 1}{e^s - 1}

et que l’on a (VI, p. 4, formule (5))

e−s+1e−s−1=−es+1es−1 \frac{e^{-s} + 1}{e^{-s} - 1} = -\frac{e^s + 1}{e^s - 1}

on voit que, dans la série formelle S2es+1es−1\frac{S}{2} \frac{e^s + 1}{e^s - 1}, tous les termes de degré impair ont un coefficient nul; on a donc

b0=1,b1=−12,b2n−1=0pour n>1. b_0 = 1, \quad b_1 = -\frac{1}{2}, \quad b_{2n-1} = 0 \quad \text{pour } n > 1.

Les nombres rationnels b2nb_{2n} (n≥1n \geq 1) sont appelés nombres de Bernoulli; nous verrons (VI, p. 19) que b2nb_{2n} a le signe de (−1)n−1(-1)^{n-1}. La formule (23) donne, pour les premières valeurs de nn,

b2=16,b4=−130,b6=142,b8=−130,b10=566,b12=−6912730,b14=76,b16=−3617510,b18=43867798,b20=−174611330,b22=854513138,b24=−2363640912730,b26=85531036,b28=−23749461029870. \begin{align*} b_2 &= \frac{1}{6}, & b_4 &= -\frac{1}{30}, & b_6 &= \frac{1}{42}, & b_8 &= -\frac{1}{30}, \\ b_{10} &= \frac{5}{66}, & b_{12} &= -\frac{691}{2730}, & b_{14} &= \frac{7}{6}, \\ b_{16} &= -\frac{3617}{510}, & b_{18} &= \frac{43867}{798}, & b_{20} &= -\frac{174611}{330}, & b_{22} &= \frac{854513}{138}, \\ b_{24} &= -\frac{236364091}{2730}, & b_{26} &= \frac{8553103}{6}, & b_{28} &= -\frac{23749461029}{870}. \end{align*}

On notera que les numérateurs 691, 3617, 43867 sont premiers; les autres ont pour factorisations

174611=283×617854513=11×131×593236364091=103×22947978553103=13×65793123749461029=7×9349×362903 \begin{align*} 174611 &= 283 \times 617 \\ 854513 &= 11 \times 131 \times 593 \\ 236364091 &= 103 \times 2294797 \\ 8553103 &= 13 \times 657931 \\ 23749461029 &= 7 \times 9349 \times 362903 \end{align*}

tous les facteurs des seconds membres étant premiers.

On en déduit pour expression des premiers polynômes de Bernoulli

B0(X)=1,B1(X)=X−12,B2(X)=X2−X+16, B_0(X) = 1, \quad B_1(X) = X - \frac{1}{2}, \quad B_2(X) = X^2 - X + \frac{1}{6},
B3(X)=X3−32X2+12X,B4(X)=X4−2X3+X2−130. B_3(X) = X^3 - \frac{3}{2}X^2 + \frac{1}{2}X, \quad B_4(X) = X^4 - 2X^3 + X^2 - \frac{1}{30}.

5. Opérateurs de composition sur les fonctions d’une variable réelle

Soit I un intervalle de R\mathbf{R} contenant l’intervalle R+=(0,+∞[\mathbf{R}_+ = (0, +\infty[; soit E un espace vectoriel sur le corps C\mathbf{C}, formé de fonctions d’une variable réelle à valeurs complexes, définies dans I. Nous supposerons que, pour tout a⩾0a \geqslant 0 et toute fonction f∈Ef \in E, la fonction x↦f(x+a)x \mapsto f(x + a) appartient à E; en outre, nous supposerons que E contient les restrictions à I des polynômes à coefficients complexes et des exponentielles eλxe^{\lambda x}, où λ\lambda est un nombre complexe quelconque. Nous appellerons opérateur dans E toute application linéaire UU de E dans l’espace de toutes les applications de I dans le corps C\mathbf{C} des nombres complexes; si f∈Ef \in E et g=U(f)g = U(f), il sera commode d’utiliser la notation

g(x)=Uξ(f(ξ)) g(x) = U_{\xi}(f(\xi))

ξ\xi étant donc une variable muette dans le symbole fonctionnel du second membre (cf. II, p. 9). Pour tout a⩾0a \geqslant 0, l’opérateur qui, à toute fonction f∈Ef \in E, associe la restriction à I de la fonction x↦f(x+a)x \mapsto f(x + a), est appelé l’opérateur de translation par a.

Définition 3

On dit qu’un opérateur UU dans E est un opérateur de composition si, pour tout a⩾0a \geqslant 0, il est permutable avec l’opérateur de translation par a.

Avec la notation introduite ci-dessus, cette définition se traduit par l’identité en xx et aa (x∈I,a⩾0x \in I, a \geqslant 0)

Uξ+a(f(ξ))=Uξ(f(ξ+a)). U_{\xi + a}(f(\xi)) = U_{\xi}(f(\xi + a)).

Dans cette identité, on peut échanger les rôles de xx et aa si x⩾0x \geqslant 0, puis faire a=0a = 0; on obtient ainsi, pour tout x⩾0x \geqslant 0.

Uξ(f(ξ))=U0(f(ξ+x)) U_{\xi}(f(\xi)) = U_{0}(f(\xi + x))

U0U_0 étant la forme linéaire sur E qui, à toute fonction f∈Ef \in E, fait correspondre la valeur g(0)g(0) de g=U(f)g = U(f).

Si ff est un polynôme, on a f(ξ+x)=∑k=0s1k!f(k)(ξ)xkf(\xi + x) = \sum_{k=0}^{s} \frac{1}{k!} f^{(k)}(\xi)x^k, et la formule (26) montre donc que U(f)U(f) est un polynôme; restreint à l’ensemble des polynômes en xx, à coefficients dans C\mathbf{C} (ensemble qu’on peut identifier à l’algèbre C[X]\mathbf{C}[X]), l’opérateur UU est donc un opérateur de composition au sens de la déf. 1 de VI, p. 2, et tous les résultats des numéros précédents lui sont applicables.

Nous désignerons encore par unu_n les polynômes d’Appell attachés à l’opérateur UU. Au développement taylorien généralisé d’un polynôme (VI, p. 6, formule (13)) correspond, pour des fonctions plus générales, le résultat suivant:

Théorème 2

Soit ff une fonction admettant une dérivée (n+1)(n+1)-ème continue dans II, et appartenant à EE ainsi que toutes ses dérivées f(m)f^{(m)} pour 1≤m≤n1 \leq m \leq n. Si UU est un opérateur de composition d’ordre p≤np \leq n dans EE, on aa, pour x≥0x \geq 0 et h≥0h \geq 0

f(p)(x+h)=∑m=0n1m!um(x) Uhξ(f(m)(ξ))+Rn(x,h) f^{(p)}(x + h) = \sum_{m=0}^n \frac{1}{m!} u_m(x) \ U_h^{\xi}(f^{(m)}(\xi)) + R_n(x, h)

avec

Rn(x,h)=−Uhξ(∫0ξ−x−h1n!un(x+η)f(n+1)(ξ−η)dη) R_n(x, h) = - U_h^{\xi} \left( \int_0^{\xi-x-h} \frac{1}{n!} u_n(x+\eta) f^{(n+1)}(\xi-\eta) d\eta \right)

(développement taylorien généralisé).

Considérons l’intégrale ∫0ξ−x−h1n!un(x+η)f(n+1)(ξ−η)dη\int_0^{\xi-x-h} \frac{1}{n!} u_n(x+\eta) f^{(n+1)}(\xi-\eta) d\eta, définie pour tout ξ∈I\xi \in I, et appliquons-lui la formule d’intégration par parties d’ordre nn (II, p. 10, formule (11)); en tenant compte des relations

un(k)=n(n−1)…(n−k+1)un−k u_n^{(k)} = n(n-1) \ldots (n-k+1) u_{n-k}

déduites de (7) (VI, p. 5) par récurrence, il vient

∫0ξ−x−h1n!un(x+η)f(n+1)(ξ−η)dη \int_0^{\xi-x-h} \frac{1}{n!} u_n(x+\eta) f^{(n+1)}(\xi-\eta) d\eta
=∑m=0n1m!um(x)f(m)(ξ)−∑m=0n1m!um(ξ−h)f(m)(x+h). = \sum_{m=0}^n \frac{1}{m!} u_m(x) f^{(m)}(\xi) - \sum_{m=0}^n \frac{1}{m!} u_m(\xi-h) f^{(m)}(x+h).

Appliquons l’opérateur UU aux deux membres de la formule (29), considérés comme fonctions de ξ\xi, puis prenons la valeur de la fonction obtenue pour la valeur hh de la variable ξ\xi; en remarquant que, d’après les formules (26) (VI, p. 9) et (9) (VI, p. 5), on a

Uhξ(um(ξ−h))=U0ξ(um(ξ))={0pour m≠pp!pour m=p U_h^{\xi}(u_m(\xi-h)) = U_0^{\xi}(u_m(\xi)) = \begin{cases} 0 & \text{pour } m \neq p \\ p! & \text{pour } m = p \end{cases}

on obtient finalement la formule (27).

6. Indicatrice d’un opérateur de composition

Les hypothèses étant les mêmes que dans le no 5, la formule (26) de VI, p. 9, appliquée à la fonction eλxe^{\lambda x}, donne

Uxξ(eλx)=U0ξ(eλxeλξ)=eλxU0ξ(eλξ)=u(λ)eλx U_x^{\xi}(e^{\lambda x}) = U_0^{\xi}(e^{\lambda x} e^{\lambda \xi}) = e^{\lambda x} U_0^{\xi}(e^{\lambda \xi}) = u(\lambda) e^{\lambda x}

en posant u(λ)=U0x(eλx)u(\lambda) = U_0^x(e^{\lambda x}). On dit que la fonction u(λ)u(\lambda), définie dans C\mathbf{C} et à valeurs complexes, est l’indicatrice de l’opérateur de composition UU. On notera que, si la restriction de UU à l’anneau C[X]\mathbf{C}[X] des polynômes est égale à la série

Dp∑n=0∞αnDn D^p \sum_{n=0}^\infty \alpha_n D^n
(VI, p. 4, th. 1) (que nous avons notée u(D)u(D) dans VI, p. 4), la série à termes complexes dont le terme général est αnλn+p\alpha_n \lambda^{n+p} n’est pas nécessairement convergente pour λ≠0\lambda \neq 0, et que, même si elle converge pour certaines valeurs de λ\lambda, sa somme n’est pas nécessairement égale à l’indicatrice u(λ)u(\lambda) de UU (VI, p. 22, exerc. 2). Nous dirons que l’opérateur de composition UU est régulier s’il existe un voisinage de 00 dans C\mathbf{C}-tel-que la série de terme général αnλn+p\alpha_n \lambda^{n+p} soit absolument convergente et ait une somme égale à l’indicatrice u(λ)u(\lambda) dans ce voisinage¹.

Appliquons la formule (27) de VI, p. 10, à la fonction eλxe^{\lambda x}, en faisant h=0h = 0; comme Dm(eλx)=λmeλxD^m(e^{\lambda x}) = \lambda^m e^{\lambda x}, on a U0x(Dn(eλx))=λnu(λ)U_0^x(D^n(e^{\lambda x})) = \lambda^n u(\lambda); il vient donc, pour tout λ\lambda complexe tel que u(λ)≠0u(\lambda) \neq 0

λpeλxu(λ)=∑m=0num(x)λmm!−λn+1u(λ)U0x(∫0ξ−x1n!un(x+η)eλ(x−η)dη) \frac{\lambda^p e^{\lambda x}}{u(\lambda)} = \sum_{m=0}^n u_m(x) \frac{\lambda^m}{m!} - \frac{\lambda^{n+1}}{u(\lambda)} U_0^x \left( \int_0^{\xi-x} \frac{1}{n!} u_n(x+\eta) e^{\lambda(x-\eta)} d\eta \right)
et en particulier, pour x=0x = 0
λpu(λ)=∑m=0nβmλmm!−λn+1u(λ)⋅U0x(∫0ξ1n!un(η)eλ(ξ−η)dη) \frac{\lambda^p}{u(\lambda)} = \sum_{m=0}^n \beta_m \frac{\lambda^m}{m!} - \frac{\lambda^{n+1}}{u(\lambda)} \cdot U_0^x \left( \int_0^{\xi} \frac{1}{n!} u_n(\eta) e^{\lambda(\xi-\eta)} d\eta \right)
avec βm=um(0)\beta_m = u_m(0).

Si UU est un opérateur régulier, pour tout λ∈C\lambda \in \mathbf{C} tel que les séries entières u(λ)=∑n=0∞αnλn+pu(\lambda) = \sum_{n=0}^\infty \alpha_n \lambda^{n+p} et ∑n=0∞βnλnn!\sum_{n=0}^\infty \beta_n \frac{\lambda^n}{n!} soient absolument convergentes², il résulte-de-la formule (16) et de la formule donnant le produit de deux séries absolument convergentes (TG, VIII, p. 16, prop. 1) que l’on a

λpu(λ)=∑n=0∞βnλnn!. \frac{\lambda^p}{u(\lambda)} = \sum_{n=0}^\infty \beta_n \frac{\lambda^n}{n!}.
De même, puisque le développement en série de Taylor de eλxe^{\lambda x} est absolument convergent pour tout λ∈C\lambda \in \mathbf{C} et tout x∈Cx \in \mathbf{C} (III, p. 15) on a aussi (formules (6) (VI, p. 5) et (16) (VI, p. 6), pour toutes les valeurs considérées et pour tout x∈Cx \in \mathbf{C}
λpeλxu(λ)=∑n=0∞un(x)λnn! \frac{\lambda^p e^{\lambda x}}{u(\lambda)} = \sum_{n=0}^\infty u_n(x) \frac{\lambda^n}{n!}

¹ Nous ferons plus tard l’étude des séries dont le terme général est de la forme cnznc_n z^n (cn∈C,z∈Cc_n \in \mathbf{C}, z \in \mathbf{C}), qu’on appelle séries entières; on verra en particulier que lorsqu’une telle série est absolument convergente pour z=z0z = z_0, elle est normalement convergente pour ∣z∣≤∣z0∣|z| \leq |z_0|.

² Il résulte de la théorie des séries entières que lorsque l’une de ces séries est absolument convergente dans un voisinage VV de 00, l’autre est absolument convergente dans un voisinage W⊂VW \subset V de 00.

Remarque

On peut utiliser la formule (33) (resp. (34)) pour le calcul des βn\beta_n (resp. des un(x)u_n(x)) en utilisant le lemme suivant de la théorie des séries entières:

Lemme

Si deux séries entières ∑n=0∞cnλn∑n=0∞dnλn\sum_{n=0}^\infty c_n \lambda^n \sum_{n=0}^\infty d_n \lambda^n sont absolument convergentes pour tout λ\lambda dans un voisinage de 0, et si on a ∑n=0∞cnλn=∑n=0∞dnλn\sum_{n=0}^\infty c_n \lambda^n = \sum_{n=0}^\infty d_n \lambda^n pour ces valeurs de λ\lambda, alors cn=dnc_n = d_n pour tout entier n⩾0n \geqslant 0.

Si, par un procédé quelconque, on peut obtenir une série entière convergente égale à λn/u(λ)\lambda^n / u(\lambda) dans un voisinage de 0, les coefficients de cette série sont nécessairement égaux aux βn\beta_n. C’est ce procédé que nous allons appliquer dans les exemples qui suivent.

Exemple 1

Si UU est l’application identique, on a u(λ)=1u(\lambda) = 1, et l’opérateur UU est évidemment régulier; comme un(x)=xnu_n(x) = x^n, la formule (27) de VI, p. 10, s’écrit, en posant t=ξ−ηt = \xi - \eta

f(x+h)=∑m=0n1m!f(m)(h)xm+∫hx+hf(n+1)(t)(x+h−t)nn!dt f(x + h) = \sum_{m=0}^n \frac{1}{m!} f^{(m)}(h)x^m + \int_h^{x+h} f^{(n+1)}(t) \frac{(x + h - t)^n}{n!} dt

c’est-à-dire se réduit à la formule de Taylor (II, p. 12).

Exemple 2

Prenons pour UU l’opérateur de composition qui, à toute fonction ff définie dans R+\mathbf{R}_+, fait correspondre la fonction x↦f(x+1)−f(x)x \mapsto f(x + 1) - f(x); on a donc

Uξη(f(ξ))=f(x+1)−f(x); U_\xi^{\eta}(f(\xi)) = f(x + 1) - f(x);

nous avons vu (VI, p. 7) que la restriction de UU à C[X]\mathbf{C}[X] est égale à eD−1e^D - 1. Comme d’autre part u(λ)=eλ−1u(\lambda) = e^\lambda - 1, l’opérateur UU est régulier; nous verrons (VI, p. 19) comment on peut déterminer les nombres de Bernoulli bnb_n en calculant un développement en série entière convergente de λeλ−1\frac{\lambda}{e^\lambda - 1}. En appliquant la formule (27) de VI, p. 10, à une primitive de la fonction ff, il vient

f(x+h)=∫hh+1f(t)dt+∑m=1n1m!Bm(x)(f(m−1))(h+1)−f(m−1)(h))+Rn(x,h) f(x + h) = \int_h^{h+1} f(t) dt \\ + \sum_{m=1}^n \frac{1}{m!} B_m(x)(f^{(m-1)})(h + 1) - f^{(m-1)}(h)) + R_n(x, h)

avec

Rn(x,h)=−∫01−xBn(x+η)n!f(n)(h+1−η)dη+∫0−xBn(x+η)n!f(n)(h−η)dη. R_n(x, h) = - \int_0^{1-x} \frac{B_n(x + \eta)}{n!} f^{(n)}(h + 1 - \eta) d\eta \\ + \int_0^{-x} \frac{B_n(x + \eta)}{n!} f^{(n)}(h - \eta) d\eta.

1 Ce lemme est un cas particulier d’un résultat général que nous démontrerons plus tard; en voici la démonstration. Si une série entière ∑n=0∞cnλn\sum_{n=0}^\infty c_n \lambda^n est absolument convergente pour λ=λ0\lambda = \lambda_0, pour tout entier k⩾0k \geqslant 0 la série ∑n=0∞cn+kλn\sum_{n=0}^\infty c_{n+k} \lambda^n est normalement convergente pour ∣λ∣⩽∣λ0∣|\lambda| \leqslant |\lambda_0|, donc est continue dans ce disque (TG, X, p. 10); on en conclut que ∑n=k+1∞cnλn=o(λk)\sum_{n=k+1}^\infty c_n \lambda^n = o(\lambda^k) au voisinage de 0. Le lemme résulte alors de l’unicité des coefficients du développement asymptotique d’une fonction suivant les λn\lambda^n (V, p. 12).

Exemple 3

Soit E l’espace vectoriel des fonctions f définies et continues dans R\mathbf{R}, telles en outre que l’intégrale ∫−∞+∞f(x+ξ)e−ξ2/2 dξ\int_{-\infty}^{+\infty} f(x + \xi)e^{-\xi^2/2}\ d\xi soit convergente pour tout x⩾0x \geqslant 0. L’opérateur U défini par

U0x(f(ξ))=12π∫−∞+∞e−ξ2/2f(x+ξ)dξ U_0^x(f(\xi)) = \frac{1}{\sqrt{2\pi}} \int_{-\infty}^{+\infty} e^{-\xi^2/2} f(x + \xi)d\xi

est donc défini dans E et est évidemment un opérateur de composition. L’espace E contient toutes les exponentielles eλxe^{\lambda x} (λ\lambda complexe quelconque), et on a

u(λ)=12π∫−∞+∞e−(ξ2/2)+λξ dξ=12πeλ2/2∫−∞+∞e−(ξ−λ)2/2dξ=eλ2/2 u(\lambda) = \frac{1}{\sqrt{2\pi}} \int_{-\infty}^{+\infty} e^{-(\xi^2/2) + \lambda \xi}\ d\xi = \frac{1}{\sqrt{2\pi}} e^{\lambda^2/2} \int_{-\infty}^{+\infty} e^{-(\xi - \lambda)^2/2}d\xi = e^{\lambda^2/2}

(cf. III, p. 28, exerc. 24, et VII, p. 9, formule (22)). On a n!αn=U0n(ξn)=12π∫−∞+∞e−ξ2/2ξndξn! \alpha_n = U_0^n(\xi^n) = \frac{1}{\sqrt{2\pi}} \int_{-\infty}^{+\infty} e^{-\xi^2/2} \xi^n d\xi. Pour tout entier n, on peut écrire

∑k=0n∫−∞+∞∣λξ∣kk!e−ξ2/2dξ⩽2∫0+∞e−(ξ2/2)+∣λ∣ξdξ. \sum_{k=0}^n \int_{-\infty}^{+\infty} \frac{|\lambda \xi|^k}{k!} e^{-\xi^2/2} d\xi \leqslant 2 \int_0^{+\infty} e^{-(\xi^2/2) + |\lambda| \xi} d\xi.

La série ∑n=0∞e−ξ2/2(λξ)nn!\sum_{n=0}^{\infty} e^{-\xi^2/2} \frac{(\lambda \xi)^n}{n!} peut donc être intégrée terme à terme dans R\mathbf{R} (II, p. 22) cor. 1), ce qui prouve que la série ∑n=0∞αnλn\sum_{n=0}^{\infty} \alpha_n \lambda^n converge absolument pour tout λ∈C\lambda \in \mathbf{C}, et a une somme égale à u(λ)=eλ2/2=∑n=0∞λ2n2nn!u(\lambda) = e^{\lambda^2/2} = \sum_{n=0}^{\infty} \frac{\lambda^{2n}}{2^n n!}; l’opérateur U est donc régulier. L’application du lemme énoncé ci-dessus montre que α2n=1/2nn!\alpha_{2n} = 1/2^n n!, α2n+1=0\alpha_{2n+1} = 0 pour tout n⩾0n \geqslant 0; l’opérateur U est donc d’ordre 0. On a

1/u(λ)=e−λ2/2=∑n=0∞(−1)nλ2n2nn!, 1/u(\lambda) = e^{-\lambda^2/2} = \sum_{n=0}^{\infty} \frac{(-1)^n \lambda^{2n}}{2^n n!},

la série étant absolument convergente pour tout λ∈C\lambda \in \mathbf{C}; une nouvelle application du lemme montre que β2n=(−1)n(2n)!2nn!\beta_{2n} = \frac{(-1)^n (2n)!}{2^n n!}, β2n+1=0\beta_{2n+1} = 0; en outre, la série ∑n=0∞λnn!un(x)\sum_{n=0}^{\infty} \frac{\lambda^n}{n!} u_n(x) est absolument convergente pour tout λ∈C\lambda \in \mathbf{C} et tout x∈Rx \in \mathbf{R}, et on a

∑n=0∞λnn!un(x)=exp⁡(−λ22+λx)=exp⁡(x22)exp⁡(−12(λ−x)2). \sum_{n=0}^{\infty} \frac{\lambda^n}{n!} u_n(x) = \exp \left( -\frac{\lambda^2}{2} + \lambda x \right) = \exp \left( \frac{x^2}{2} \right) \exp \left( -\frac{1}{2}(\lambda - x)^2 \right).

En appliquant la formule de Taylor à la fonction exp⁡(−x2/2)\exp \left( -x^{2/2} \right), on obtient donc l’expression suivante des polynômes un(x)u_n(x);

un(x)=(−1)nex2/2dndxn(e−x2/2). u_n(x) = (-1)^n e^{x^{2/2}} \frac{d^n}{dx^n} (e^{-x^{2/2}}).

Ce polynôme est appelé polynôme d’Hermite de degré n, et se note le plus souvent Hn(x)H_n(x). Les formules (7), (8) et (9) de VI, p. 5, donnent ici

dHndx=nHn−1(x) \frac{dH_n}{dx} = nH_{n-1}(x)
Hn(x+y)=∑k=0n(nk)Hn−k(x)yk H_n(x + y) = \sum_{k=0}^n \binom{n}{k} H_{n-k}(x) y^k
12π∫−∞+∞e−ξ2/2Hn(x+ξ)dξ=xn \frac{1}{\sqrt{2\pi}} \int_{-\infty}^{+\infty} e^{-\xi^2/2} H_n(x + \xi)d\xi = x^n

et la formule (27) de VI, p. 10, devient, pour h=0h = 0

2πf(x)=∑m=0n(∫−∞+∞e−ξ2/2f(m)(ξ)dξ)Hm(x)m!−∫−∞+∞dξ∫0xHn(x+η)n!e−(ξ+x)2/2f(n+1)(x+ξ−η)dη. \sqrt{2\pi} f(x) = \sum_{m=0}^{n} \left( \int_{-\infty}^{+\infty} e^{-\xi^2/2} f^{(m)}(\xi) d\xi \right) \frac{H_m(x)}{m!} - \int_{-\infty}^{+\infty} d\xi \int_0^x \frac{H_n(x+\eta)}{n!} e^{-(\xi+x)^2/2} f^{(n+1)}(x+\xi-\eta) d\eta.

7. La formule sommatoire d’Euler-Maclaurin

Dans la formule (35) de VI, p. 12, remplaçons xx par 00, et hh par xx; comme Bm(0)=bmB_m(0) = b_m, il résulte des relations (24) de VI, p. 8, qu’on peut écrire, pour tout entier p>0p > 0

f(x)=∫xx+1f(t) dt−12(f(x+1)−f(x)) f(x) = \int_x^{x+1} f(t) \, dt - \frac{1}{2}(f(x+1) - f(x))
+∑k=1pb2k(2k)!(f(2k−1)(x+1)−f(2k−1)(x))+Rp(x) + \sum_{k=1}^p \frac{b_{2k}}{(2k)!} (f^{(2k-1)}(x+1) - f^{(2k-1)}(x)) + R_p(x)
avec
Rp(x)=−1(2p+1)!∫01B2p+1(t)f(2p+1)(x+1−t) dt. R_p(x) = -\frac{1}{(2p+1)!} \int_0^1 B_{2p+1}(t) f^{(2p+1)}(x+1-t) \, dt.

Dans cette formule, remplaçons successivement xx par x+1,x+2,…,x+nx+1, x+2, \ldots, x+n, et ajoutons les formules obtenues membre à membre; il vient

{f(x)+f(x+1)+⋯+f(x+n)=∫xx+n+1f(t) dt−12(f(x+n+1)−f(x))+∑k=1pb2k(2k)!(f(2k−1)(x+n+1)−f(2k−1)(x))+Tp(x,n) \begin{cases} f(x) + f(x+1) + \cdots + f(x+n) \\ = \int_x^{x+n+1} f(t) \, dt - \frac{1}{2} (f(x+n+1) - f(x)) \\ + \sum_{k=1}^p \frac{b_{2k}}{(2k)!} (f^{(2k-1)}(x+n+1) - f^{(2k-1)}(x)) + T_p(x, n) \end{cases}
avec
Tp(x,n)=−1(2p+1)!∫01B2p+1(t)(∑k=0nf(2p+1)(x+k+1−t))dt. T_p(x, n) = -\frac{1}{(2p+1)!} \int_0^1 B_{2p+1}(t) \left( \sum_{k=0}^n f^{(2p+1)}(x+k+1-t) \right) dt.

Le reste Tp(x,n)T_p(x, n) de cette formule peut encore s’écrire de la façon suivante: désignons par B‾2p+1(t)\overline{B}_{2p+1}(t) la fonction périodique de période 1, égale à B2p+1(t)B_{2p+1}(t) dans l’intervalle (0,1[(0, 1[. On a alors

∫01B2p+1(t)f(2p+1)(x+k+1−t)dt=∫kk+1B‾2p+1(1−s)f(2p+1)(x+s)ds \int_0^1 B_{2p+1}(t) f^{(2p+1)}(x+k+1-t) dt = \int_k^{k+1} \overline{B}_{2p+1}(1-s) f^{(2p+1)}(x+s) ds
et par suite
Tp(x,n)=−1(2p+1)!∫0n+1B‾2p+1(1−s)f(2p+1)(x+s)ds. T_p(x, n) = -\frac{1}{(2p+1)!} \int_0^{n+1} \overline{B}_{2p+1}(1-s) f^{(2p+1)}(x+s) ds.

La formule (39) est dite formule sommatoire d’Euler-Maclaurin; elle est applicable à toute fonction complexe ayant une dérivée (2p+1)(2p+1)-ème continue dans un intervalle {x0,+∞}\{x_0, +\infty\}, pour tout x≥x0x \geq x_0. Nous verrons (VI, p. 20) comment on peut majorer le reste Tp(x,n)T_p(x, n) de cette formule.

Exercices

See the exercises for § 1.

Transcribed from the printed volume. Not translated.