§ 2. Développements eulériens des fonctions trigonométriques et nombres de Bernoulli
1. Développement eulérien de cotg z
D’après la formule (20) de VI, p. 7, les nombres bn/n! sont les coefficients du développement en série formelle de S/(ez−1); nous allons démontrer dans ce paragraphe que la fonction z/(ez−1) est égale à la somme d’une série entière absolument convergente dans un voisinage de 0 dans C; il résultera du lemme de VI, p. 12, que les coefficients de cette série seront les nombres bn/n!, d’où nous déduirons des majorations pour les nombres de Bernoulli bn.
Notons en premier lieu qu’on a
ez−1z=−2z+2zez−1ez+1=−2z+2izcotg2iz
Nous allons obtenir dans ce qui suit un développement en série de cotg z, valable pour tout z distinct d’un multiple entier de π.
Proposition 1
Pour tout nombre complexe z et tout entier n, on a
Il suffit en effet de diviser les deux membres de (2) par sin z et de faire tendre z vers 0.
Corollaire 2
Pour tout entier impair n=2m+1, et tout nombre complexe z tel que nz ne soit pas multiple entier de π, on a
(4)
cotgnz=(−1)mcotgzcotg(z+nπ)…cotg(z+n(n−1)π).
En effet, on a sinn(z+2π)=sin(nz+2π+mπ)=(−1)mcosnz, d’où, en remplaçant z par z+2π dans (2)
(5)
cosnz=(−1)m2n−1coszcos(z+nπ)…cos(z+n(n−1)π)
et les formules (2) et (5) donnent (4) par division membre à membre lorsque sinnz=0.
Dans tout ce qui suit, nous supposerons toujours que n=2m+1 est un entier impair; la formule (4) peut aussi s’écrire
cotgnz=(−1)mk=−m∏mcotg(z−nkπ).
Or, on a
cotg(z−nkπ)=tgz−tgnkπ1+tgztgnkπ
pour tgz fini; par rapport à u=tgz, cotg nz est donc une fraction rationnelle dont le numérateur est de degré n−1 et dont le dénominateur, de degré n, a les n racines simples tgkπ/n; en décomposant cette fraction en éléments simples, il vient (6)
d’où, en mettant à part dans (6) le terme correspondant à k=0, en réunissant les termes correspondant à des valeurs opposées de k, et en remplaçant z par z/n, (7)
valable pour tout nombre complexe z non multiple entier de π/2. On peut écrire cette formule sous la forme cotgz=ntgnz1+∑k=1∞vk(n,z) avec vk(n,z)=0 pour k>m et
vk(n,z)=cos2nkπ(ntgnz)2−(nsinnkπ)22ntgnz
pour 1≤k≤m.
Nous allons voir que pour tout z contenu dans une partie compacteK de C ne contenant aucun multiple entier de π, et pour tout n impair assez grand, la série de terme général vk(n,z) est normalement convergente. En effet, lorsque n tend vers +∞, ntgz tend vers nz uniformément dans K, donc il existe un nombre M>0 tel que ntgnz≤M pour tout entier m assez grand et tout z∈K.
D'autre part, pour 0≤x≤π/2, on a sinx/x≥1−6x2≥21, donc pour 1≤k≤m, on a nsinnkπ≥kπ/2; par suite, dès que m est assez grand, pour tout entier k tel que kπ/2>M, on a ∣vk(n,z)∣≤k2π2−4M28M, ce qui démontre notre assertion. Pour tout k fixe, vk(n,z) tend (uniformément dans K) vers z2−k2π22z lorsque n tend vers +∞. Par suite:
Théorème 1
Pour tout nombre complexe z distinct d'un multiple entier de π, on a*
cotgz=z1+n=1∑∞z2−n2π22z
la série du second membre étant normalement convergente dans tout ensemble compact K⊂C ne contenant aucun multiple entier de π (développement eulérien de cotgz).
2. Développement eulérien de sinz
Pour tout entier impairn=2m+1 et tout z complexe, la formule (2) de VI, p. 15, peut s'écrire
sinnz=(−1)m2n−1k=−m∏msin(z−nkπ)
=(−1)m2n−1sinzk=1∏msin(z−nkπ)sin(z+nkπ).
Or, on a sin(z−nkπ)sin(z+nkπ)=sin2z−sin2nkπ, et, d’après (3) (VI, p. 15)
k=1∏msin2nkπ=2n−1n,
d’où, en remplaçant z par z/n
(9)
sinz=nsinnzk=1∏m(1−sin2nkπsin2nz).
On peut écrire cette formule sinz=nsinnz∏k=1m(1−wk(n,z)), avec wk(n,z)=0 pour k>m, et wk(n,z)=sin2nkπsin2nz pour 1≤k≤m. Nous allons voir que pour tout z contenu dans une partie compacte K de C et pour tout n impair, la série de terme général wk(n,z) est normalement convergente. En effet, lorsque n tend vers +∞, nsinnz tend uniformément vers z dans K, donc il existe M>0 tels que
nsinnz≤M pour tout entier m et tout z∈K.
Nous avons vu d’ailleurs dans la démonstration du th. 1 de VI p. 17, que pour 1≤k≤m on a nsinnkπ≥2kπ; donc, pour tout entier k tel que kπ/2≥M, on a ∣wk(n,z)∣≤4M2/k2π2, ce qui démontre notre assertion. Comme pour tout k fixe, wk(n,z) tend (uniformément dans K) vers z2/k2π2 lorsque n tend vers +∞, on voit que:
Théorème 2
Pour tout nombre complexe z, on a*
sinz=zn=1∏∞(1−n2π2z2)
*le produit infini du second membre étant absolument et uniformément convergent dans toute partie compacte de C (développement eulérien de sinz).
3. Application aux nombres de Bernoulli
Le th. 1 de VI, p. 17, montre que, pour 0≤x<π, la série de terme général
n2π2−x22x≥0
est convergente. On peut d’autre part écrire, pour tout nombre complexe z tel que ∣z∣<π,
n2π2−z22z=n2π22zk=0∑∞n2kπ2kz2k
la série du second membre étant absolument convergente. Nous allons en déduire que la série « double »
n=1∑∞k=1∑∞n2kπ2k−2z2k−1
est absolument convergente dans le disque ouvert ∣z∣<π, normalement convergente dans tout ensemble compact contenu dans ce disque, et a pour somme cotg z−z1. En effet, pour ∣z∣≤a<π, la valeur absolue du terme général de (11) est au plus égale à 2a2k−1/n2kπ2k, et la somme d’une nombre fini quelconque de termes 2a2k−1/n2kπ2k est inférieure au nombre fini ∑n=1∞n2−a22a; en sommant d’abord par rapport à k, puis par rapport à n, on voit que la somme de la série (11) est égale à ∑n=1∞z2−n2π22z ce qui démontre notre assertion.
Si maintenant on somme la série (11), d’abord par rapport à n, puis par rapport à k, on a l’identité (pour ∣z∣<π)
cotgz−z1=−2k=1∑∞π2kS2kz2k−1
où on a posé Sk=∑n=1∞nk1. D’après (1) (VI, p. 15), on a donc, pour ∣z∣<2π
ez−1z=1−2z+n=1∑∞22n−1π2n(−1)n−1S2nz2n
d’où la formule
b2n=(−1)n−1(2n!)(2π)2n2S2n pour n≥1,
formule qui montre en particulier que les nombres S2n/π2n sont rationnels. On a évidemment Sk+1≤Sk, donc, pour tout k entier ≥2, on a Sk≤S2=π2/6≤2; on tire donc de (14) les inégalités suivantes pour les nombres de Bernoulli
(2π)2n2(2n)!≤∣b2n∣≤4(2π)2n(2n)! pour n≥1.
De ces inégalités on peut tirer une majoration du polynôme de Bernoulli Bn(x)=∑k=0n(kn)bkxn−k; en particulier, pour 0≤x≤1, on a