§ 6. Inégalités de convexité
1. Le théorème de convexité
Théorème 1
Soient un espace localement compact, une mesure positive sur , un espace de Banach réel, un ensemble convexe fermé dans , une fonction sur telle que . Pour toute fonction numérique intégrable non négligeable et telle que soit intégrable, le point appartient à .
En effet, soit le dual de , et soit () une relation définissant un demi-espace fermé contenant . Comme est intégrable, il en est de même de la fonction numérique , et on a (, n° 2, cor. 1 du th. 1); mais par hypothèse pour tout , donc ; en intégrant, il vient
Corollaire
Si la mesure positive est de masse totale égale à 1, et si est intégrable, appartient à l’enveloppe fermée convexe de dans .
Il suffit de prendre pour fonction la constante 1.
2. L’inégalité de la moyenne
Nous allons préciser le th. 1 pour les fonctions mesurables numériques (finies ou non).
Définition 1
Soient un espace localement compact, une mesure sur . Etant donnée une fonction numérique (finie ou non), définie localement presque partout dans , on appelle maximum en mesure, ou -maximum (resp. minimum en mesure, ou -minimum) de la fonction , et on désigne par (resp. ) la borne inférieure (resp. supérieure) de l’ensemble des nombres tels que l’on ait (resp. ) localement presque partout (pour ).
Il résulte aussitôt que la définition que , donc de toute propriété du maximum en mesure on déduit une propriété correspondante du minimum en mesure.
Pour tout , l’ensemble des tels que est localement négligeable; or, l’ensemble des tels que est réunion des ensembles où , parcourant l’ensemble des nombres rationnels ; on a donc localement presque partout (§ 5, n° 2). On a de même localement presque partout; on en déduit que si la mesure n’est pas nulle; en outre, la relation équivaut à dire que est localement presque partout égale à une constante. Il est clair que, si la mesure n’est pas nulle, on a
Si deux fonctions sont égales localement presque partout, on a et .
Enfin, si et sont deux fonctions telles que soit définie localement presque partout, on a
(1)
(2)
Lorsque , on a localement presque partout, mais pas nécessairement presque partout. On dit qu’une fonction numérique est bornée en mesure (pour la mesure ) si elle est définie et finie presque partout, et si en outre les nombres et sont tous deux finis (cette dernière condition revenant à dire que ).
Proposition 1 (inégalité de la moyenne). — Soit une fonction numérique mesurable et bornée en mesure. Pour toute fonction numérique intégrable , la fonction (définie presque partout) est intégrable et on a
(3)
*En outre, deux des trois membres de l’inégalité (3) ne peuvent être égaux que si, dans l’ensemble des où , est presque partout égale à , ou presque partout égale à .
En effet, est mesurable (§ 5, n° 3, cor. 5 du th. 1); en outre, on a l’inégalité , non seulement localement presque partout, mais même presque partout, car l’ensemble des points où est réunion dénombrable d’ensembles intégrables (§ 5, n° 6, lemme 1). On en déduit que est intégrable (§ 5, n° 6, th. 5) et on a l’inégalité (3). D’autre part, la fonction est presque partout définie et égale à ; elle est donc presque partout dans ; comme la relation est équivalente à , elle ne peut avoir lieu que si la fonction est négligeable, ce qui achève la démonstration.
En écartant le cas trivial où , l’inégalité (3) se déduit du th. 1 du n° 1 appliqué à l’intervalle . On peut apporter au th. 1 du n° 1 des compléments analogues à ceux de la prop. 1, qui précisent dans quel cas le point
3. Les espaces
Définition 2
Pour toute application de dans un espace de Banach , on pose ; on dit que est bornée en mesure (pour la mesure ) si est fini. On désigne par (ou , ou simplement ) l’ensemble des applications mesurables et bornées en mesure de dans .
Une fonction de peut donc être caractérisée par le fait qu’il existe une fonction mesurable et bornée égale localement presque partout à .
Il résulte aussitôt de (1) qu’on a
Il est clair que toute fonction égale localement presque partout à une fonction de appartient à . En particulier, les fonctions localement négligeables définies dans et à valeurs dans forment un sous-espace vectoriel de , caractérisé par la relation (adhérence de 0 pour la topologie définie par ). On désigne par (ou ou ) l’espace séparé associé à , c’est-à-dire l’espace quotient ; sa topologie est définie par la norme déduite de par passage au quotient; la norme d’une classe s’écrit , ou encore . Lorsque (resp. ), on écrit et au lieu de et (resp. et ) s’il n’en résulte pas de confusion.
Proposition 2
L’espace est complet ; l’espace est un espace de Banach.
Soit en effet une suite de Cauchy dans ; pour tout entier , il existe un entier tel que, pour et , on ait ; il existe donc un ensemble localement négligeable tel que l’on ait pour tout . Si est la réunion des ensembles (pour et ), est localement négligeable, et pour tout , on a pour tous les indices . Soit l’ensemble localement négligeable réunion des , et posons pour , pour ; appartient à , et d’après la définition de , la suite converge uniformément dans vers une fonction . Il en résulte que la fonction est mesurable (§ 5, n° 4, th. 2); en outre, est bornée dans l’ensemble des où , et comme le complémentaire de cet ensemble est localement négligeable, appartient à . Il est clair que dans , la suite a pour limite , et il en est donc de même de la suite , puisque pour tout . La seconde partie de la proposition s’en déduit immédiatement.
Remarque 1
Toute fonction continue et bornée dans , à valeurs dans , appartient à , et l’on a
Lorsque le support de est égal à , on peut donc identifier l’espace normé des fonctions continues et bornées dans , à valeurs dans , avec un sous-espace de l’espace . Comme n’est pas en général séparé, le sous-espace n’est pas en général fermé dans , mais son image canonique dans est un sous-espace fermé de (qu’on peut d’ailleurs identifier à dans le cas envisagé). En général, est distinct de , c’est-à-dire que, pour une fonction mesurable et bornée quelconque , il n’existe pas en général de fonction continue et égale à localement presque partout (§ 5, exerc. 12). Cela entraîne que l’espace des applications de dans , continues et à support compact, en général, alors qu’il est partout dense dans chacun des espaces pour
Remarque 2
Il est immédiat que la topologie définie par la semi-norme est plus fine que la topologie induite sur par la topologie de la convergence en mesure ().
4. L’inégalité de Hölder
Dans ce numéro, et désigneront deux nombres réels tels que , liés par la relation ; on a donc si si et si ; et seront appelés des exposants conjugués. On remarquera que la relation équivaut à ; on n’a que lorsque et sont égaux à 2.
Théorème 2 (inégalité de Hölder)
Soient et deux fonctions numériques finies presque partout et telles que soit égale presque partout à une fonction de et à une fonction de . Alors la fonction (définie presque partout) est intégrable, et on a
Soit (resp. ) une fonction de (resp. ) à laquelle (resp. ) est presque partout égale; est égale presque partout à la fonction partout définie et finie, qui est mesurable comme produit de deux fonctions mesurables ( th. 1 et 5). Si
l’inégalité de Hölder pour l’intégrale supérieure (chap. I, n° 3, prop. 4) donne l’inégalité (4), et la relation montre alors que est intégrable ( n° 6, th. 5). Si , l’inégalité (4) et le fait que soit intégrable sont des conséquences immédiates de l’inégalité de la moyenne (n° 2, prop. 1); le théorème est donc démontré dans tous les cas.
Corollaire 1
Soient trois espaces de Banach, et une application bilinéaire continue de dans , telle que . Si et , la fonction est intégrable, et on a
En effet, est mesurable ( n° 3, cor. 5 du th. 1); comme , le corollaire résulte du th. 2 et du critère d’intégrabilité du n° 6, th. 5.
Deux cas particuliers du cor. 1 sont importants dans les applications :
Corollaire 2
Soit F un espace de Banach réel (resp. complexe), F' son dual fort (Esp. vect. top., chap. IV, § 3), et soit (z, z') \mapsto \langle z, z' \rangle la forme bilinéaire canonique sur F × F'. Si f \in \mathscr{L}_F^p et g \in \mathscr{L}_{F'}^q, la fonction numérique (resp. complexe) est intégrable, et on a
En effet, on a .
Lorsque F est un espace hilbertien réel ou complexe, on sait qu’on peut l’identifier canoniquement à son dual F' (Esp. vect. top., chap. V, § 1, n° 6). Comme l’espace L_F^2 est complet, on a le résultat suivant :
Corollaire 3
Soient une mesure positive sur X, F un espace hilbertien réel (resp. complexe). Sur l’espace L_F^2, la forme symétrique (resp. hermitienne)
définit une structure d’espace hilbertien, pour laquelle la norme est égale à .
Corollaire 4
Soient F un espace de Banach, f une fonction de , g une fonction numérique appartenant à ; la fonction fg est intégrable et on a
Corollaire 5
Soient n fonctions positives intégrables, n nombres > 0 tels que ; dans ces conditions, la fonction est intégrable, et on a
En effet, le produit est mesurable, comme produit de fonctions mesurables (§ 5, th. 5 et th. 1); l’inégalité (8) étant vraie pour les intégrales supérieures (chap. I, n° 2, cor. de la prop. 2) la fonction est intégrable (§ 5, n° 6, th. 5), d’où le corollaire.
Le cor. 2 du th. 2 se précise par la proposition suivante:
Proposition 3
Soient une mesure positive sur , un espace de Banach réel ou complexe, son dual fort, la forme bilinéaire canonique sur .
1° Pour toute fonction , on a
2° Pour toute fonction (), on a
Démontrons d’abord la relation (9); nous distinguerons deux cas.
1° . La relation (9) étant triviale lorsque (car alors et sont négligeables), on peut toujours, en multipliant par un scalaire, supposer que . Supposons en premier lieu que soit une fonction étagée intégrable, où les sont deux à deux sans point commun (§ 4, n° 8, lemme 1). On a donc par hypothèse . Pour tout , il existe (pour tout indice ) un vecteur tel que si (resp. si ) et (Esp. vect. top., chap. IV, § 5, n° 1). Si on pose , on a
et comme si (resp. si ), on a
ce qui démontre dans ce cas la relation (9).
Passons au cas où est un élément quelconque de tel que . Pour tout , il existe une fonction étagée telle que (§ 4, n° 10, cor. 1 de la prop. 19). D’après ce que nous venons de voir, il existe une fonction , telle que et que . Or, on a
et d’après (6),
d’où
ce qui démontre (9).
. On peut encore se borner au cas où . Soit un nombre quelconque tel que ; par hypothèse, l’ensemble des tels que est mesurable et n’est pas localement négligeable, donc il contient un ensemble compact de mesure . Comme est mesurable, il existe un ensemble compact , de mesure , et tel que la restriction de à soit continue. Il en résulte que, pour tout , il existe une partition de en un nombre fini d’ensembles intégrables, dans chacun desquels l’oscillation de est ; un au moins de ces ensembles a une mesure . Soit une des valeurs de dans ; on a , et pour tout . Il existe un vecteur tel que et ; la fonction est intégrable et on a ; d’autre part, on a
Or, on peut écrire
et comme
On raisonne exactement de la même manière pour démontrer la relation (10), en considérant séparément le cas , et le cas , et en utilisant le fait que, pour tout , on a par définition de la norme dans .
Remarque 1
Soit un sous-espace vectoriel partout dense de ; alors la formule (9) subsiste lorsque parcourt l’intersection de avec l’ensemble des fonctions de , telles que . Il suffit en effet de remarquer que l’intérieur de est dense par rapport à , et que est dense par rapport à , puisque est ouvert. Cette remarque s’applique en particulier à l’ensemble des fonctions continues à support compact (à valeurs dans ) lorsque , c’est-à-dire . Mais dans ce cas, la formule (9) est vraie lorsque parcourt , même pour . En effet, on peut comme ci-dessus se borner au cas où est étagée. On a vu alors que si , pour tout , il existe une fonction étagée telle que pour tout et que . Il existe un nombre fini d’ensembles compacts deux à deux sans point commun, tels que ait une valeur constante dans chacun des et que, si est la réunion des , on ait . Soit un voisinage de tel que les ensembles soient deux à deux sans point commun, et soit une application continue de dans , de support contenu dans et égale à 1 dans . Si on pose , on a dans et dans , donc
Remarque 2
Soient une mesure positive sur , une fonction mesurable (finie ou non), dont le support est contenu dans une réunion dénombrable d’ensembles compacts . On a alors, pour tout tel que ,
N_q(g) \leq 1. En effet, la formule (11) est un cas particulier de (9) lorsque N_p(f) < +\infty, puisque alors f est équivalente à une fonction de (§ 5, n° 6, th. 5). Si N_p(f) = +\infty, posons, pour tout entier n > 0, . On a
d’où, en passant à la limite (§ 1, n° 3, th. 3), .
Corollaire
Soient une mesure positive sur X, F un espace de Banach, F' son dual fort, g une fonction quelconque de . La forme linéaire sur , déduite par passage au quotient de la forme linéaire sur , est continue et a pour norme .
5. Application: relations entre les espaces ()
Proposition 4
Soit f une fonction mesurable à valeurs dans un espace de Banach F; l’ensemble I des nombres p tels que 1 \leq p \leq +\infty et que N_p(f) soit finie, est vide ou est un intervalle de . Si I n’est pas vide, la restriction à I de l’application p \mapsto N_p(f) est continue; en outre, si f n’est pas négligeable, log N_p(f) est une fonction convexe de 1/p dans .
Nous savons déjà (chap. I, n° 3, prop. 5) que l’ensemble J des nombres p \geq 1 finis tels que N_p(f) < +\infty est vide ou est un intervalle, et que log N_p(f) est fonction convexe de 1/p dans J (lorsque f n’est pas négligeable); cela entraîne bien entendu la continuité de p \mapsto N_p(f) dans J.
Si J est vide, on a I = \emptyset ou I = {+\infty}, et la proposition est évidente dans ce cas; on suppose désormais J non vide. La proposition est aussi évidente si f est négligeable; on suppose désormais f non négligeable. Si s \in J, on a, pour tout nombre fini p > s, , et l’inégalité de la moyenne montre que
(12)
En faisant tendre p vers +\infty, il vient
(13)
Ceci prouve que, si +\infty \in I, J contient des nombres arbitrairement grands; donc I est bien un intervalle de , et l’on a . La proposition sera démontrée si nous prouvons que p \mapsto N_p(f) est continue dans , et il suffit de l’établir aux extrémités de J. On peut en outre supposer que J n’est pas réduit à un point. Soient r et s l’origine et l’extrémité de J (). Soit A l’ensemble (mesurable) des tels que ; on a
Le même raisonnement s’applique au point s si . Supposons enfin . Compte tenu de (13), il suffit de prouver que . Or, soit un nombre tel que . Comme par hypothèse il existe des valeurs finies de telles que , l’ensemble A des tels que , qui est mesurable et non négligeable, est intégrable en raison de l’inégalité ; en outre, on tire de cette inégalité que ; faisant tendre vers , il vient , ce qui achève la démonstration.
Corollaire
Si sont trois nombres tels que , l’intersection est contenue dans .
On notera qu’en général, les topologies induites sur l’intersection par les topologies des () sont distinctes. Si on ne fait aucune hypothèse supplémentaire sur , les topologies induites sur par celles de et de sont en général non comparables (en d’autres termes, le rapport peut prendre des valeurs arbitrairement grandes et des valeurs arbitrairement petites dans ; cf. exerc. 8).
La prop. 4 peut être précisée lorsque est une mesure bornée :
Proposition 5
Soit une mesure bornée, et soit une fonction -mesurable à valeurs dans un espace de Banach F. L’ensemble I des nombres tels que et que soit finie, est vide ou est un intervalle d’origine et contenant ce point; en outre, est fonction croissante de dans I.
BARYCENTRES
C’est une conséquence immédiate de la prop. 4 ci-dessus, et du cor. de la prop. 4 du chap. I, n° 3.
Corollaire
Si la mesure est bornée, la relation entraîne ; en outre, la topologie de la convergence en moyenne d’ordre est plus fine que la topologie de la convergence en moyenne d’ordre (sur ).
On peut montrer qu’en général la topologie de la convergence en moyenne d’ordre est strictement plus fine que la topologie de la convergence en moyenne d’ordre (exerc. 8).
Proposition 6
Soient un espace discret, la mesure sur définie par la masse placée en chaque point de . Si est une application de dans l’espace de Banach , l’ensemble des nombres tels que et que soit finie, est vide ou est un intervalle d’extrémité et contenant ce point ; en outre, est fonction décroissante de dans .
En effet, on a pour toute fonction (§ 1, n° 1, Exemple), et ; s’il existe un nombre tel que l’on ait pour une infinité de valeurs de , on a pour tout fini ; dans le cas contraire il existe un tel que , d’où
Corollaire
Si est discret et si la mesure est définie par la masse en chaque point de , la relation entraîne ; en outre, la topologie de la convergence en moyenne d’ordre est plus fine que la topologie de la convergence en moyenne d’ordre (sur ).
Exercices
See the exercises for § 6.