Bourbaki

§ 1. Intégrale supérieure essentielle

1. Définition de l’intégrale supérieure essentielle

Définition 1

Pour toute fonction f∈F+(T)f \in \mathscr{F}_+(T), on appelle intégrale supérieure essentielle de ff par rapport à μ\mu, et on note μ∗(f)\mu^*(f), la borne supérieure, finie ou non, de l’ensemble des nombres μ∗(fφK)\mu^*(f\varphi_K) où KK parcourt l’ensemble des parties compactes de TT. Pour toute partie AA de TT, on pose μ∗(A)=μ∗(φA)\mu^*(A) = \mu^*(\varphi_A).

On utilise aussi les notations ∫∗fdμ\int^* f d\mu, ∫∗f(t)dμ(t)\int^* f(t) d\mu(t), ∫∗fμ\int^* f\mu. Comme fφK≤ff\varphi_K \leq f pour toute partie compacte KK de TT, on a (1)

∫∗fdμ≤∫∗fdμ. \int^* f d\mu \leq \int^* f d\mu.

On peut avoir μ∗(f)≠μ∗(f)\mu^*(f) \neq \mu^*(f); en effet, la condition μ∗(f)=0\mu^*(f) = 0 signifie que ff est négligeable tandis que la condition μ∗(f)=0\mu^*(f) = 0 signifie que ff est localement négligeable (chap. IV, § 5, n° 2, prop. 5), et il peut exister des ensembles localement négligeables et non négligeables (chap. IV, § 1, exerc. 5).

L’application μ∗\mu^* de F+(T)\mathscr{F}_+(T) dans Rˉ\bar{\mathbf{R}} coïncide avec μ\mu sur K+(T)\mathscr{K}_+(T). Il en résulte que deux mesures μ1\mu_1 et μ2\mu_2 telles que μ1∗=μ2∗\mu_1^* = \mu_2^* sont égales.

Proposition 1

a) Si ff et gg sont deux fonctions numériques ≥0\geq 0, égales localement presque partout, on a μ∗(f)=μ∗(g)\mu^*(f) = \mu^*(g). b) Si ff et gg sont deux fonctions numériques ≥0\geq 0, telles que f≤gf \leq g, on a μ∗(f)≤μ∗(g)\mu^*(f) \leq \mu^*(g). c) Si ff est une fonction numérique ≥0\geq 0, et α\alpha un nombre ≥0\geq 0, on a μ∗(αf)=αμ∗(f)\mu^*(\alpha f) = \alpha \mu^*(f). d) Si ff et gg sont deux fonctions numériques ≥0\geq 0, on a μ∗(f+g)≤μ∗(f)+μ∗(g)\mu^*(f + g) \leq \mu^*(f) + \mu^*(g). e) Si (fn)n∈N(f_n)_{n \in \mathbf{N}} est une suite croissante de fonctions numériques ≥0\geq 0, et si f=lim⁡n→∞fnf = \lim_{n \to \infty} f_n, on a μ∗(f)=lim⁡n→∞μ∗(fn)\mu^*(f) = \lim_{n \to \infty} \mu^*(f_n).

Les propriétés a), b), c), d) se déduisent aussitôt des propriétés correspondantes de l’intégrale supérieure: a) de la proposition 6 du chap. IV, § 2, n° 3 et de la proposition 5 du chap. IV, § 5, n° 2; b), c), d) des propositions 10, 11, 12 du chap. IV, § 1, n° 3. Pour établir e), désignons par K\mathfrak{K} l’ensemble des parties compactes de T ; nous avons, d’après le théorème 3 du chap. IV, § 1, n° 3:

lim⁡n→∞μ∗(fn)=sup⁡n∈Nsup⁡K∈Kμ∗(fnφK)=sup⁡K∈Ksup⁡n∈Nμ∗(fnφK) \lim_{n \to \infty} \mu^*(f_n) = \sup_{n \in \mathbf{N}} \sup_{K \in \mathfrak{K}} \mu^*(f_n \varphi_K) = \sup_{K \in \mathfrak{K}} \sup_{n \in \mathbf{N}} \mu^*(f_n \varphi_K)
=sup⁡K∈Kμ∗(fφK)=μ∗(f). = \sup_{K \in \mathfrak{K}} \mu^*(f \varphi_K) = \mu^*(f).

On a l’égalité dans la relation d) si ff et gg sont mesurables, d’après le cor. 4 du th. 5, chap. IV, § 5, n° 5. Plus généralement, on a le résultat suivant:

Proposition 2

Soient f,g,hf, g, h trois éléments de F+\mathscr{F}_+; si gg et hh sont mesurables, on a:

(2)

∫∗f(g+h) dμ=∫∗fg dμ+∫∗fh dμ. \int^* f(g + h)\, d\mu = \int^* fg\, d\mu + \int^* fh\, d\mu.

On se ramène aussitôt à la démonstration de la formule analogue pour l’intégrale supérieure. Comme on a

f(g+h)=fg+fh f(g + h) = fg + fh
(avec la convention 0⋅(+∞)=00 \cdot (+\infty) = 0), on a
∫∗f(g+h) dμ≤∫∗fg dμ+∫∗fh dμ; \int^* f(g + h)\, d\mu \leq \int^* fg\, d\mu + \int^* fh\, d\mu;
il reste à établir l’inégalité inverse. Soit uu une fonction semi-continue inférieurement telle qu’on ait u≥f(g+h)u \geq f(g + h). Posons v=ug+hv = \frac{u}{g + h} dans l’ensemble où g+h>0g + h > 0, v=+∞v = +\infty dans l’ensemble où g+h=0g + h = 0; on a v≥fv \geq f et u≥v(g+h)u \geq v(g + h), d’où
∫∗v(g+h) dμ≤∫∗u dμ \int^* v(g + h)\, d\mu \leq \int^* u\, d\mu
et par conséquent, vv étant mesurable (chap. IV, 2e éd., § 5, n° 6, cor. 4 du th. 5):
∫∗fg dμ+∫∗fh dμ≤∫∗vg dμ+∫∗vh dμ \int^* fg\, d\mu + \int^* fh\, d\mu \leq \int^* vg\, d\mu + \int^* vh\, d\mu
=∫∗v(g+h) dμ≤∫∗u dμ, = \int^* v(g + h)\, d\mu \leq \int^* u\, d\mu,

ce qui entraîne l’inégalité cherchée, ε\varepsilon étant arbitraire.

Corollaire

Soient ff une fonction ⩾0\geqslant 0, (gn)(g_n) une suite de fonctions mesurables ⩾0\geqslant 0; on a ∫∗f(∑gn)dμ=∑(∫∗fgndμ)\int^* f(\sum g_n) d\mu = \sum (\int^* fg_n d\mu).

Dans le cas d’une suite finie, c’est une conséquence immédiate de la prop. 2. Le cas d’une suite infinie s’en déduit au moyen de la prop. 1, e).

Proposition 3

Pour tout nombre fini α⩾0\alpha \geqslant 0 et tout couple de mesures μ,v\mu, v sur TT, on a

(αμ)∗=αμ∗ (\alpha \mu)^* = \alpha \mu^*
(μ+v)∗=μ∗+v∗. (\mu + v)^* = \mu^* + v^*.
En outre, la relation μ⩽v\mu \leqslant v entraîne μ∗⩽v∗\mu^* \leqslant v^*.

La démonstration est immédiate à partir de l’énoncé analogue du chapitre IV (§ 1, n° 3, prop. 15).

Proposition 4

Pour toute fonction numérique f⩾0f \geqslant 0, semi-continue inférieurement dans TT, on a μ∗(f)=μ∗(f)\mu^*(f) = \mu^*(f).

En effet, soit gg une fonction de K+(T)\mathscr{K}_+(T) telle que g⩽fg \leqslant f. Si KK est le support (compact) de gg, on a μ(g)⩽μ∗(fφK)⩽μ∗(f)\mu(g) \leqslant \mu^*(f_{\varphi_K}) \leqslant \mu^*(f). Il en résulte, d’après la définition de l’intégrale supérieure, que μ∗(f)⩽μ∗(f)\mu^*(f) \leqslant \mu^*(f), donc μ∗(f)=μ∗(f)\mu^*(f) = \mu^*(f) (formule (1)).

2. Fonctions et mesures modérées

Proposition 5

Soit AA une partie de TT; les propriétés suivantes sont équivalentes: a) L’ensemble AA est contenu dans la réunion d’une suite d’ouverts μ\mu-intégrables. b) L’ensemble AA est contenu dans la réunion d’une suite d’ensembles μ\mu-intégrables. c) L’ensemble AA est contenu dans la réunion d’une suite de compacts et d’un ensemble μ\mu-négligeable.

Il est clair que chacune des propriétés a) et c) entraîne b). Inversement, b) entraîne a), car tout ensemble de mesure extérieure finie est contenu dans un ouvert intégrable (chap. IV, § 1, n° 4, prop. 19), et b) entraîne c), car tout ensemble intégrable est réunion d’une suite de compacts et d’un ensemble négligeable (chap. IV, § 4, n° 6, cor. 2 du th. 4).

Définition 2

Une partie de TT est dite μ\mu-modérée si elle satisfait aux conditions équivalentes de la proposition 5. Une fonction définie sur T, à valeurs dans un espace vectoriel ou dans Rˉ\bar{\mathbf{R}}, est dite μ\mu-modérée si elle est nulle dans le complémentaire d’une partie μ\mu-modérée de T. On dit que la mesure μ\mu est modérée si T est un ensemble μ\mu-modéré.

Si μ\mu est une mesure modérée, toute fonction sur T est μ\mu-modérée et toute partie de T est μ\mu-modérée.

Remarque 1

Si θ\theta est une mesure complexe sur T, on dira qu’une fonction ff est θ\theta-modérée (resp. que θ\theta est modérée) si ff est ∣θ∣|\theta|-modérée (resp. si ∣θ∣|\theta| est modérée).

Remarque 2

Toute mesure bornée est modérée; si T est une réunion dénombrable de compacts, toute mesure sur T est modérée.

Remarque 3

Soit (fn)(f_n) une suite de fonctions μ\mu-modérées à valeurs dans Rˉ\bar{\mathbf{R}}. Pour chaque nn, soit UnU_n un ouvert, réunion dénombrable d’ouverts de mesure extérieure finie, tel que fnf_n soit nulle hors de UnU_n. La fonction s=∑n∈N∣fn∣s = \sum_{n \in \mathbf{N}} |f_n| est alors nulle hors de ⋃n∈NUn\bigcup_{n \in \mathbf{N}} U_n; elle est donc μ\mu-modérée, et il en est de même de toutes les fonctions majorées par ss. Cela s’applique en particulier aux fonctions lim inf⁡n→∞fn\liminf_{n \to \infty} f_n, lim sup⁡n→∞fn\limsup_{n \to \infty} f_n et ∑n∈Nfn\sum_{n \in \mathbf{N}} f_n (si cette somme est définie).

Remarque 4

Une fonction égale presque partout à une fonction modérée est modérée.

Proposition 6

Soit ff une fonction numérique positive définie dans T, μ\mu-mesurable et μ\mu-modérée. Il existe alors une suite (hn)n∈N(h_n)_{n \in \mathbf{N}} d’éléments de F+(T)\mathscr{F}_+(T), dont la somme est égale à ff, possédant les propriétés suivantes:

1) La fonction h0h_0 est μ\mu-négligeable.

2) Pour tout n⩾1n \geqslant 1, il existe un compact KnK_n tel que hnh_n soit nulle hors de KnK_n, et que la restriction de hnh_n à KnK_n soit finie et continue.

Supposons que ff soit somme d’une suite (fn)(f_n) de fonctions mesurables positives, dont chacune possède la propriété de l’énoncé; il est clair que ff la possède alors aussi. Posons

fn=inf⁡(f,n+1)−inf⁡(f,n) f_n = \inf(f, n+1) - \inf(f, n)

pour tout n∈Nn \in \mathbf{N}; ff étant égale à la somme de la suite (fn)(f_n), il nous suffira donc d’établir la proposition en supposant ff modérée et bornée. Désignons alors par A l’ensemble des t∈Tt \in T tels que f(t)>0f(t) > 0; A est mesurable et modéré, et il existe donc une suite (An)(A_n) d’ensembles intégrables, deux à deux disjoints, telle que

A = \bigcup_n A_n. On est ramené à démontrer l’énoncé pour les fonctions fφAnf\varphi_{A_n}; autrement dit, on peut supposer ff bornée et nulle hors d’un ensemble intégrable I. Mais I est réunion d’un ensemble négligeable N et d’une suite (Ln)(L_n) de compacts deux à deux disjoints (chap. IV, , n° 6, cor. 2 du th. 4). On est donc ramené à traiter le cas où ff est bornée, nulle hors d’un compact L

Soit R\mathfrak{R} l’ensemble des compacts K de T tels que f∣Kf|K soit continue ; R\mathfrak{R} étant μ\mu-dense (chap. IV, 2e éd., § 5, n° 10, prop. 15), L est réunion d’un ensemble négligeable N, et d’une suite (Kn)n≥1(K_n)_{n \geq 1} d’éléments de R\mathfrak{R} deux à deux disjoints (chap. IV, 2e éd., § 5, n° 8, déf. 6). Les fonctions h0=fφN,hn=fφKnh_0 = f\varphi_N, h_n = f\varphi_{K_n} pour n≥1n \geq 1, satisfont alors aux conditions de l’énoncé.

La proposition suivante permet de ramener l’étude de l’intégrale supérieure à celle de l’intégrale supérieure essentielle.

Proposition 7

Soit ff un élément de F+(T)\mathscr{F}_+(T).

1) Si la fonction ff n’est pas μ\mu-modérée, μ∗(f)=+∞\mu^*(f) = +\infty. 2) Si la fonction ff est μ\mu-modérée, μ∗(f)=μ∗(f)\mu^*(f) = \mu^*(f). 3) Si l’on a μ∗(f)<+∞\mu^*(f) < +\infty, il existe une partie μ\mu-modérée A, réunion d’une suite de compacts de T, telle que f=fφAf = f\varphi_A localement presque partout.

La première assertion résulte aussitôt du lemme 1 du chap. IV, 2e éd., § 5, n° 6. Pour établir la seconde, désignons par A une partie modérée, telle que ff soit nulle hors de A ; A est réunion d’un ensemble négligeable A0A_0 et d’une suite (An)n≥1(A_n)_{n \geq 1} d’ensembles compacts, que l’on peut supposer croissante. La fonction ff est alors presque partout égale à l’enveloppe supérieure des fonctions fφAnf\varphi_{A_n} (n≥1n \geq 1), et l’on a donc (chap. IV, § 1, n° 3, th. 3 et § 2, n° 3, prop. 6)

μ∗(f)=lim⁡n→∞μ∗(fφAn)≤μ∗(f); \mu^*(f) = \lim_{n \to \infty} \mu^*(f\varphi_{A_n}) \leq \mu^*(f);
d’où l’égalité μ∗(f)=μ∗(f)\mu^*(f) = \mu^*(f) en vertu de la formule (1). Enfin, supposons que μ∗(f)<+∞\mu^*(f) < +\infty ; il existe une suite croissante (An)(A_n) de compacts telle que
μ∗(f)=sup⁡nμ∗(fφAn). \mu^*(f) = \sup_n \mu^*(f\varphi_{A_n}).
Posons A=⋃nAnA = \bigcup_n A_n ; le second membre est égal à μ∗(fφA)\mu^*(f\varphi_A) (chap. IV, § 1, n° 3, th. 3), ou encore à μ∗(fφA)\mu^*(f\varphi_A) (d’après la prop. 1, ou d’après 2) ci dessus). Comme on a μ∗(f)=μ∗(fφA)+μ∗(fφCA)\mu^*(f) = \mu^*(f\varphi_A) + \mu^*(f\varphi_{\mathbf{C}A}) (prop. 2), on a μ∗(fφCA)=0\mu^*(f\varphi_{\mathbf{C}A}) = 0, et 3) en découle.

Corollaire 1

Pour que f soit négligeable, il faut et il suffit qu’elle soit localement négligeable et modérée.

Corollaire 2

Si μ\mu est une mesure modérée (en particulier si μ\mu est bornée, ou si T est dénombrable à l’infini), on a μ∗=μ∗\mu^* = \mu^*.

Proposition 8

a) Soit H un ensemble de fonctions ≥0\geq 0, semi-continues inférieurement, filtrant pour la relation ≤\leq; on a alors:

μ∗(sup⁡h∈Hh)=sup⁡h∈Hμ∗(h). \mu^*(\sup_{h \in H} h) = \sup_{h \in H} \mu^*(h).

b) Soit H un ensemble de fonctions ≥0\geq 0, semi-continues supérieurement, filtrant pour la relation ≥\geq; s’il existe dans H une fonction h0h_0 telle que μ∗(h0)<∞\mu^*(h_0) < \infty, on a:

μ∗(inf⁡h∈Hh)=inf⁡h∈Hμ∗(h). \mu^*(\inf_{h \in H} h) = \inf_{h \in H} \mu^*(h).

L’assertion a), compte tenu de la prop. 4, est une répétition du théorème 1 du chap. IV, § 1, n° 1. Pour établir b), posons η=inf⁡h∈Hh\eta = \inf_{h \in H} h, et soit aa un nombre >0> 0. Il existe un compact K tel que l’on ait (chap. IV, 2e éd., § 4, n° 4, cor. 1 de la prop. 5):

μ∗(h0)−a≤μ∗(h0φK)=μ(h0φK)≤μ∗(h0). \mu^*(h_0) - a \leq \mu^*(h_0 \varphi_K) = \mu(h_0 \varphi_K) \leq \mu^*(h_0).

Les fonctions hφKh \varphi_K, où hh parcourt H, forment un ensemble de fonctions semi-continues supérieurement, filtrant pour la relation ≥\geq, et qui contient une fonction intégrable. On a donc (chap. IV, 2e éd., § 4, n° 4, cor. 2 de la prop. 5):

μ∗(ηφK)=inf⁡h∈Hμ∗(hφK). \mu^*(\eta \varphi_K) = \inf_{h \in H} \mu^*(h \varphi_K).

Mais on a (chap. IV, 2e éd., § 4, n° 4, cor. 1 de la prop. 5) μ∗(h0φCK)≤a\mu^*(h_0 \varphi_{C_K}) \leq a, d’où μ∗(hφCK)≤a\mu^*(h \varphi_{C_K}) \leq a pour toute fonction h∈Hh \in H majorée par h0h_0. On a donc finalement:

μ∗(η)≥μ∗(ηφK)=inf⁡h∈Hμ∗(hφK)≥inf⁡h∈Hμ∗(h)−a. \mu^*(\eta) \geq \mu^*(\eta \varphi_K) = \inf_{h \in H} \mu^*(h \varphi_K) \geq \inf_{h \in H} \mu^*(h) - a.

L’inégalité μ∗(η)≤inf⁡h∈Hμ∗(h)\mu^*(\eta) \leq \inf_{h \in H} \mu^*(h) étant évidente, et aa étant arbitraire, la proposition est établie.

3. Fonctions essentiellement intégrables

Soit F un espace de Banach réel; rappelons que les éléments des espaces FFp\mathscr{F}_F^p (chap. IV, § 3, n° 3) et LFp\mathscr{L}_F^p (chap. IV, § 3, n° 4, déf. 2) sont des fonctions μ\mu-modérées (chap. IV, 2e éd., § 5, n° 6, lemme 1); NF\mathscr{N}_F désignant toujours l’espace des applications négligeables de T dans F, nous introduirons l’espace NF∞\mathscr{N}_F^\infty des applications localement négligeables de T dans F.

Lemme 1

Soient g et g′g' deux applications μ\mu-modérées à valeurs dans F; si g et g′g' sont égales localement presque partout à une même fonction f, on a g=g′g = g' presque partout.

En effet, soit D l’ensemble des t∈Tt \in T tels que g(t)≠g′(t)g(t) \neq g'(t); D est localement négligeable et modéré, donc négligeable (cor. 1 de la prop. 7).

Nous désignerons par FˉFp(T,μ)\bar{\mathscr{F}}_F^p(T, \mu) (ou simplement FˉFp(μ)\bar{\mathscr{F}}_F^p(\mu), FˉFp\bar{\mathscr{F}}_F^p, si aucune confusion n’en résulte) l’ensemble des applications f de T dans F, telles qu’il existe une fonction g∈FFpg \in \mathscr{F}_F^p égale à f localement presque partout. Le nombre Np(g)N_p(g) ne dépendant que de f d’après le lemme 1, nous poserons N‾p(f)=Np(g)\overline{N}_p(f) = N_p(g). La fonction N‾p\overline{N}_p est évidemment une semi-norme sur FˉFp\bar{\mathscr{F}}_F^p, et nous supposerons toujours que FˉFp\bar{\mathscr{F}}_F^p est muni de la topologie définie par N‾p\overline{N}_p. L’adhérence de 0 pour cette topologie est l’espace NF∞\mathscr{N}_F^\infty; les relations FˉFp=FFp+NF∞\bar{\mathscr{F}}_F^p = \mathscr{F}_F^p + \mathscr{N}_F^\infty, NF∞∩FFp=NF\mathscr{N}_F^\infty \cap \mathscr{F}_F^p = \mathscr{N}_F (lemme 1), montrent que l’espace normé FˉFp/NF∞\bar{\mathscr{F}}_F^p / \mathscr{N}_F^\infty s’identifie canoniquement à FFp/NF\mathscr{F}_F^p / \mathscr{N}_F, qui est complet (chap. IV, § 3, n° 3, prop. 5); FˉFp\bar{\mathscr{F}}_F^p est donc lui-même complet.

Nous désignerons de même par LˉFp(T,μ)\bar{\mathscr{L}}_F^p(T, \mu) (ou LˉFp(μ)\bar{\mathscr{L}}_F^p(\mu), ou LˉFp\bar{\mathscr{L}}_F^p) le sous-espace LFp+NF∞\mathscr{L}_F^p + \mathscr{N}_F^\infty de FˉFp\bar{\mathscr{F}}_F^p: on peut aussi caractériser LˉFp\bar{\mathscr{L}}_F^p comme le sous-espace de FˉFp\bar{\mathscr{F}}_F^p constitué par les applications mesurables (chap. IV, § 5, n° 6, th. 5). L’espace normé LˉFp/NF∞\bar{\mathscr{L}}_F^p / \mathscr{N}_F^\infty s’identifie canoniquement à LFpL_F^p; LˉFp\bar{\mathscr{L}}_F^p est donc complet. Ses éléments sont appelés fonctions de puissance p-ième essentiellement intégrable, cette terminologie étant justifiée par la proposition suivante:

Proposition 9

Pour qu’une application f de T dans F appartienne à FˉFp\bar{\mathscr{F}}_F^p (resp. à LˉFp\bar{\mathscr{L}}_F^p) il faut et il suffit que l’on ait (resp. que f soit mesurable et que l’on ait)

μ∗(∣f∣p)<+∞. \mu^*(|f|^p) < +\infty.

On a alors N‾p(f)=μ∗(∣f∣p))1/p\overline{N}_p(f) = \mu^*(|f|^p))^{1/p}.

On peut évidemment se limiter à l’assertion concernant FˉFp\bar{\mathscr{F}}_F^p. Si f appartient à FˉFp\bar{\mathscr{F}}_F^p, soit g une fonction appartenant à FFp\mathscr{F}_F^p, égale à f localement presque partout; on a alors ∣f∣p=∣g∣p|f|^p = |g|^p localement presque partout, donc μ∗(∣f∣p)=μ∗(∣g∣p)=μ∗(∣g∣p)<+∞\mu^*(|f|^p) = \mu^*(|g|^p) = \mu^*(|g|^p) < +\infty (prop. 1, a) et prop. 7), et d’autre part, par définition de N‾p\overline{N}_p,

N‾p(f)=Np(g)=(μ∗(∣g∣p))1/p. \overline{N}_p(f) = N_p(g) = (\mu^*(|g|^p))^{1/p}.

Inversement, supposons que l’on ait μ∗(∣f∣p)<+∞\mu^*(|f|^p) < +\infty; il existe alors un ensemble modéré AA tel que ff soit nulle localement presque partout dans T−AT - A (prop. 7). La fonction fφAf \varphi_A, égale localement presque partout à ff, est telle que Np(fφA)=N‾p(f)<+∞N_p(f \varphi_A) = \overline{N}_p(f) < +\infty; elle appartient donc à FFp\mathscr{F}_F^p, et on a f∈FFpf \in \mathscr{F}_F^p.

Corollaire

Pour que ff appartienne à LFp\mathscr{L}_F^p, il faut et il suffit que ff appartienne à L‾Fp\overline{\mathscr{L}}_F^p et soit modérée.

Définition 3

Les éléments de L‾F1\overline{\mathscr{L}}_F^1 sont appelés fonctions essentiellement μ\mu-intégrables à valeurs dans FF. En composant l’application f~↦μ(f~)\tilde{f} \mapsto \mu(\tilde{f}) de LF1L_F^1 dans FF avec l’application canonique de L‾F1\overline{\mathscr{L}}_F^1 sur LF1L_F^1, on obtient une application linéaire continue de L‾F1\overline{\mathscr{L}}_F^1 dans FF, qui prolonge l’application f↦∫f dμf \mapsto \int f \, d\mu de LF1\mathscr{L}_F^1 dans FF. On note encore ∫f dμ\int f \, d\mu ou μ(f)\mu(f) la valeur de cette application pour f∈L‾F1f \in \overline{\mathscr{L}}_F^1, et on dit que cet élément est l’intégrale de ff par rapport à μ\mu.

Deux fonctions essentiellement intégrables et égales localement presque partout ont même intégrale. Pour toute fonction f⩾0f \geqslant 0, finie et essentiellement intégrable, on a ∫∗f dμ=∫f dμ\int^* f \, d\mu = \int f \, d\mu. Si AA est un ensemble dont la fonction caractéristique est essentiellement intégrable, on dit que AA est un ensemble essentiellement μ\mu-intégrable; ∫φA dμ\int \varphi_A \, d\mu se note aussi μ(A)\mu(A) et s’appelle encore la mesure de AA.

Si une fonction ff, à valeurs dans FF, est définie localement presque partout dans TT, on dit encore que ff est essentiellement intégrable si elle est égale, localement presque partout, à une fonction f1f_1 partout définie et intégrable; on pose alors

∫f dμ=∫f1 dμ, \int f \, d\mu = \int f_1 \, d\mu,

et cette définition ne dépend pas de la fonction intégrable f1f_1 partout définie et localement presque partout égale à ff (lemme 1). On définit de même la notion de fonction essentiellement intégrable pour les fonctions à valeurs dans R\mathbf{R}, définies et finies localement presque partout.

Le lecteur n’aura aucune peine à étendre aux fonctions essentiellement intégrables les résultats du chap. IV, sur les fonctions intégrables, en remplaçant dans les énoncés «presque partout» par «localement presque partout». Signalons par exemple l’inégalité

∣∫f dμ∣≤∫∣f∣ dμ |\int f\,d\mu| \leq \int |f|\,d\mu

valable pour toute fonction essentiellement intégrable ff à valeurs dans un espace de Banach.

Proposition 10

Soit R\mathfrak{R} un ensemble μ\mu-dense de parties compactes de TT.

a) Si ff est une fonction numérique ≥0\geq 0, on a:

μ∗(f)=sup⁡K∈Rμ∗(fφK). \mu^*(f) = \sup_{K \in \mathfrak{R}} \mu^*(f \varphi_K).

b) Si ff est une fonction à valeurs dans un espace de Banach FF, essentiellement intégrable, on a:

∫f dμ=lim⁡R∫fφK dμ \int f\,d\mu = \lim_{\mathfrak{R}} \int f \varphi_K\,d\mu

la limite étant prise suivant l’ensemble filtrant (pour ⊂\subset) R\mathfrak{R}.

Pour établir a), il suffit de montrer que pour toute partie compacte LL de TT, on a ∫∗fφL dμ=sup⁡K∫∗fφK dμ\int^* f \varphi_L\,d\mu = \sup_K \int^* f \varphi_K\,d\mu, où KK parcourt l’ensemble des parties de LL appartenant à R\mathfrak{R}. Comme LL est réunion d’un ensemble négligeable et d’une suite croissante (KnK_n) d’éléments de R\mathfrak{R} (chap. IV, 2e éd., § 5, n° 8, prop. 12), cela résulte du théorème de passage à la limite dans les intégrales supérieures (chap. IV, § 1, n° 3, th. 3).

Supposons maintenant que ff appartienne à L‾F1\overline{\mathscr{L}}_F^1; soit ε\varepsilon un nombre >0> 0, et soit KK un élément de R\mathfrak{R} tel que

∫∣f∣φK dμ≥∫∣f∣ dμ−ε \int |f|\varphi_K\,d\mu \geq \int |f|\,d\mu - \varepsilon

(il en existe d’après a)). On a alors pour tout compact HH contenant KK:

∣∫f dμ−∫fφH dμ∣≤∫∣f∣φCH dμ≤∫∣f∣φCK dμ≤ε. \left| \int f\,d\mu - \int f \varphi_H\,d\mu \right| \leq \int |f|\varphi_{\mathbf{C}_H}\,d\mu \leq \int |f|\varphi_{\mathbf{C}_K}\,d\mu \leq \varepsilon.

Extension aux espaces de Banach et aux mesures complexes. Soit FF un espace de Banach complexe; par abus de notation, nous désignerons encore par FF l’espace de Banach réel sous-jacent à FF. L’espace de Banach L‾Fp(T,μ)\overline{\mathscr{L}}_F^p(T, \mu) peut alors être muni d’une structure d’espace de Banach complexe naturelle, et il conviendra de préciser si l’on utilise la structure réelle ou complexe de cet espace. Dans ce chapitre, et sauf mention expresse du contraire, il s’agira toujours de la structure réelle.

Soit θ\theta une mesure complexe ; on posera LFp(T,θ)=LFp(T,∣θ∣)\mathscr{L}_F^p(T, \theta) = \mathscr{L}_F^p(T, |\theta|); si F est un espace de Banach complexe, il y a lieu de faire les mêmes remarques que ci-dessus. En particulier, une fonction ff à valeurs dans F sera dite essentiellement intégrable pour θ\theta si elle est essentiellement intégrable pour ∣θ∣|\theta|. L’assertion b) de la prop. 10 s’étend aussitôt aux mesures complexes.

4. Une propriété spéciale à l’intégrale supérieure essentielle

Le résultat suivant sera fréquemment utilisé dans la suite. On ne peut pas remplacer dans l’énoncé les intégrales supérieures essentielles par des intégrales supérieures ordinaires (voir l’exerc. 4).

Proposition 11

Soit (λα)α∈A(\lambda_\alpha)_{\alpha \in A} une famille de mesures positives sur T, filtrante pour la relation ≤\leq et admettant dans M(T)\mathscr{M}(T) une borne supérieure λ\lambda. On a alors pour toute fonction numérique f≥0f \geq 0

λ∙(f)=sup⁡α∈Aλα∙(f). \lambda^\bullet(f) = \sup_{\alpha \in A} \lambda_\alpha^\bullet(f).

Lorsque ff appartient à K(T)\mathscr{K}(T), cette relation se réduit à la définition de la borne supérieure d’un ensemble filtrant dans M(T)\mathscr{M}(T) (chap. II, § 2, n° 2, lemme 1). Supposons ensuite que ff soit majorée par une fonction g∈K+g \in \mathscr{K}_+ (autrement dit, que ff soit bornée et nulle hors d’un compact K); soit α\alpha un indice tel que l’on ait λα(g)≥λ(g)−ε\lambda_\alpha(g) \geq \lambda(g) - \varepsilon, où ε\varepsilon est un nombre >0> 0; la mesure ν=λ−λα\nu = \lambda - \lambda_\alpha étant positive, on a ν∗(f)≤ν(g)≤ε\nu^\ast(f) \leq \nu(g) \leq \varepsilon, ou λα∗(f)≥λ∗(f)−ε\lambda_\alpha^\ast(f) \geq \lambda^\ast(f) - \varepsilon (chap. IV, § 1, n° 3, prop. 15). Il en résulte (ε\varepsilon étant arbitraire) que le second membre de (6) majore le premier ; l’inégalité inverse étant évidente, (6) est établie dans le cas particulier envisagé. Supposons ensuite que ff soit nulle hors de K, mais non nécessairement bornée, et posons fn=inf⁡(f,n)f_n = \inf(f, n) pour tout entier nn. On a :

λ∙(f)=sup⁡n∈Nλ∙(fn)=sup⁡n∈Nsup⁡α∈Aλα∙(fn)=sup⁡α∈Asup⁡n∈Nλα∙(fn)=sup⁡α∈Aλα∙(f). \lambda^\bullet(f) = \sup_{n \in \mathbf{N}} \lambda^\bullet(f_n) = \sup_{n \in \mathbf{N}} \sup_{\alpha \in A} \lambda_\alpha^\bullet(f_n) = \sup_{\alpha \in A} \sup_{n \in \mathbf{N}} \lambda_\alpha^\bullet(f_n) = \sup_{\alpha \in A} \lambda_\alpha^\bullet(f).

Enfin, si l’on ne fait plus aucune restriction sur ff, on a, en désignant par R\mathfrak{R} l’ensemble des parties compactes de T,

λ∙(f)=sup⁡K∈Rλ∙(fφK)=sup⁡K∈Rsup⁡α∈Aλα∙(fφK) \lambda^\bullet(f) = \sup_{K \in \mathfrak{R}} \lambda^\bullet(f \varphi_K) = \sup_{K \in \mathfrak{R}} \sup_{\alpha \in A} \lambda_\alpha^\bullet(f \varphi_K)
=sup⁡α∈Asup⁡K∈Rλα∙(fφK)=sup⁡α∈Aλα∙(f). = \sup_{\alpha \in A} \sup_{K \in \mathfrak{R}} \lambda_\alpha^\bullet(f \varphi_K) = \sup_{\alpha \in A} \lambda_\alpha^\bullet(f).

Corollaire 1

Pour qu’une partie N de T soit localement λ\lambda-négligeable, il faut et il suffit que N soit localement λα\lambda_\alpha-négligeable pour tout α∈A\alpha \in A.

Corollaire 2

Pour qu’une application g de T dans un espace topologique G soit λ\lambda-mesurable, il faut et il suffit qu’elle soit λα\lambda_\alpha-mesurable pour tout α∈A\alpha \in A.

La condition est évidemment nécessaire, car λα≤λ\lambda_\alpha \leq \lambda pour tout α\alpha (chap. IV, § 1, n° 3, prop. 15). Inversement, supposons que g soit λα\lambda_\alpha-mesurable pour tout α\alpha, désignons par K\mathfrak{K} l’ensemble des compacts K de T tels que g∣Kg|K soit continue, et soit L un compact tel que L∩KL \cap K soit λ\lambda-négligeable pour tout K∈KK \in \mathfrak{K}. L’ensemble K\mathfrak{K} étant λα\lambda_\alpha-dense, L est λα\lambda_\alpha-négligeable pour tout α\alpha (chap. IV, 2e éd., § 5, n° 8, prop. 12), donc λ\lambda-négligeable (cor. 1). Il en résulte que K\mathfrak{K} est λ\lambda-dense, et que g est λ\lambda-mesurable (chap. IV, 2e éd., § 5, n° 10, prop. 15).

Exercices

See the exercises for § 1.

Transcribed from the printed volume. Not translated.