Bourbaki

Appendice

Compléments sur les espaces vectoriels topologiques

1. Formes bilinéaires et applications linéaires.

Soient (F1,G1),(F2,G2)(F_1, G_1), (F_2, G_2) deux couples d’espaces vectoriels (réels ou complexes) en dualité (Esp. vect. top., chap. IV, § 1, n° 1) ; supposons chacun de ces espaces muni de la topologie faible correspondante (loc. cit., n° 2) ; si AA et BB sont deux quelconques de ces espaces, on désignera comme d’ordinaire par L(A;B)\mathscr{L}(A; B) l’espace vectoriel des applications linéaires continues de AA dans BB, et on notera B(A,B)\mathscr{B}(A, B) l’espace vectoriel des formes bilinéaires séparément continues sur A×BA \times B.

Pour toute forme bilinéaire Φ\Phi séparément continue sur F1×F2F_1 \times F_2, x1→Φ(x1,x2)x_1 \to \Phi(x_1, x_2) est une forme linéaire continue sur F1F_1, donc il existe un élément et un seul rΦ(x2)∈G1^r\Phi(x_2) \in G_1 tel que

(1)

Φ(x1,x2)=⟨x1,rΦ(x2)⟩ \Phi(x_1, x_2) = \langle x_1, ^r\Phi(x_2) \rangle
pour x1∈F1,x2∈F2x_1 \in F_1, x_2 \in F_2 (Esp. vect. top., chap. IV, § 1, n° 2, prop. 1). En outre cette formule montre que l’application x2→rΦ(x2)x_2 \to ^r\Phi(x_2) est linéaire et continue pour les topologies (faibles) de F2F_2 et de G1G_1. Inversement, pour toute application linéaire continue uu de F2F_2 dans G1G_1, (x1,x2)→Φ(x1,x2)=⟨x1,u(x2)⟩(x_1, x_2) \to \Phi(x_1, x_2) = \langle x_1, u(x_2) \rangle est une forme bilinéaire séparément continue sur F1×F2F_1 \times F_2, et on a rΦ=u^r\Phi = u. On a ainsi défini un isomorphisme r:Φ→rΦr : \Phi \to ^r\Phi de B(F1,F2)\mathscr{B}(F_1, F_2) sur L(F2;G1)\mathscr{L}(F_2; G_1), dit canonique.

La formule

(2)

Φ(x1,x2)=⟨lΦ(x1),x2⟩ \Phi(x_1, x_2) = \langle ^l\Phi(x_1), x_2 \rangle

définit de même un isomorphisme canonique l:Φ→tΦl : \Phi \to {}^t\Phi de B(F1,F2)\mathscr{B}(F_1, F_2) sur L(F1;G2)\mathscr{L}(F_1; G_2); et on a évidemment le diagramme commutatif

B(F1,F2)↙↓r−1L(F1;G2)←t→L(F2;G1)↘↓l−1L(F1;G2) \begin{array}{ccc} & & \mathscr{B}(F_1, F_2) \\ & \swarrow & \downarrow r^{-1} \\ \mathscr{L}(F_1; G_2) & \leftarrow t \rightarrow & \mathscr{L}(F_2; G_1) \\ & \searrow & \downarrow l^{-1} \\ & & \mathscr{L}(F_1; G_2) \end{array}

où tt est l’isomorphisme de transposition u→tuu \to {}^t u. Vu la définition des topologies faibles sur G1G_1 et G2G_2, il est immédiat en outre que, lorsqu’on munit B(F1,F2)\mathscr{B}(F_1, F_2), L(F1;G2)\mathscr{L}(F_1; G_2) et L(F2;G1)\mathscr{L}(F_2; G_1) de la topologie de la convergence simple, les isomorphismes du diagramme précédent sont des isomorphismes pour les structures d’espace vectoriel topologique.

Soient maintenant E,FE, F deux espaces localement convexes séparés, E′,F′E', F' leurs duals respectifs ; désignons par Eσ,FσE_\sigma, F_\sigma les espaces E,FE, F munis des topologies affaiblies σ(E,E′)\sigma(E, E'), σ(F,F′)\sigma(F, F'), par Es′,Fs′E'_s, F'_s les espaces E′,F′E', F' munis des topologies faibles σ(E′,E)\sigma(E', E), σ(F′,F)\sigma(F', F). Les remarques précédentes établissent donc des isomorphismes canoniques entre les trois espaces B(Eσ,Fs′)\mathscr{B}(E_\sigma, F'_s), L(Eσ;Fσ)\mathscr{L}(E_\sigma; F_\sigma) et L(Fs′;Es′)\mathscr{L}(F'_s; E'_s), et aussi entre les trois espaces B(Eσ,Fs)\mathscr{B}(E_\sigma, F_s), L(Eσ;Fs′)\mathscr{L}(E_\sigma; F'_s) et L(Fs;Es′)\mathscr{L}(F_s; E'_s). On remarquera que B(Eσ,Fσ)\mathscr{B}(E_\sigma, F_\sigma) est aussi égal à l’espace B(E,F)\mathscr{B}(E, F) des formes bilinéaires séparément continues sur E×FE \times F (EE et FF étant munis de leurs topologies initiales), puisque toute forme linéaire continue dans EE (resp. FF) est continue dans EσE_\sigma (resp. FσF_\sigma) et réciproquement (Esp. vect. top., chap. IV, § 1, no 1 et no 2, prop. 1).

Soit B(E,F)\mathscr{B}(E, F) l’espace des formes bilinéaires continues sur E×FE \times F (EE et FF étant munis de leurs topologies initiales) ; on a B(E,F)⊂B(E,F)\mathscr{B}(E, F) \subset \mathscr{B}(E, F).

Proposition 1

Pour qu’une forme bilinéaire* Φ∈B(E,F)\Phi \in \mathscr{B}(E, F) appartienne à B(E,F)\mathscr{B}(E, F), il faut et il suffit qu’il existe un voisinage de 0 dans EE dont l’image par tΦ{}^t\Phi soit une partie équicontinue de F′F'.

En effet, dire que Φ\Phi est continue signifie qu’il existe un voisinage convexe équilibré VV (resp. WW) de 0 dans EE (resp. FF) tels que ∣Φ(x,y)∣≤1|\Phi(x, y)| \leq 1 pour x∈V, y∈Wx \in V,\ y \in W; cela s’écrit ∣⟨tΦ(x),y⟩∣≤1|\langle {}^t\Phi(x), y \rangle| \leq 1, pour x∈Vx \in V et y∈Wy \in W, ou encore l′Φ(V)⊂W0l'\Phi(V) \subset W^0; d'où la proposition, compte tenu du fait que toute partie équicontinue de F′F' est contenue dans le polaire d'un voisinage de 0 dans FF.

Corollaire

Si Φ\Phi est une forme bilinéaire continue dans E×FE \times F, l′Φl'\Phi est une application linéaire continue de EE dans le dual fort Fb′F'_b de FF. Si en outre EE et FF sont normés, on a ∥l′Φ∥=∥Φ∥\|l'\Phi\| = \|\Phi\|.

La première assertion résulte de la prop. 1 et du fait que tout voisinage de 0 dans Fb′F'_b absorbe toute partie équicontinue de F′F'. Si EE et FF sont normés, on a

∥Φ∥=sup⁡∥x∥≤1,∥y∥≤1∣Φ(x,y)∣=sup⁡∥x∥≤1(sup⁡∥y∥≤1∣⟨l′Φ(x),y⟩∣)=sup⁡∥x∥≤1∥l′Φ(x)∥=∥l′Φ∥ \begin{align*} \|\Phi\| &= \sup_{\|x\| \leq 1, \|y\| \leq 1} |\Phi(x, y)| = \sup_{\|x\| \leq 1} (\sup_{\|y\| \leq 1} |\langle l'\Phi(x), y \rangle|) \\ &= \sup_{\|x\| \leq 1} \|l'\Phi(x)\| = \|l'\Phi\| \end{align*}

d'où la seconde assertion.

En échangeant les rôles de EE et FF, on obtient des résultats analogues à la prop. 1 et à son corollaire pour les applications linéaires r′Φr'\Phi; nous laissons au lecteur le soin de les énoncer.

2. Quelques types d’espaces possédant la propriété (GDF).

Nous savons déjà que tout espace de Fréchet possède la propriété (GDF) (Esp. vect. top., chap. I, § 3, no 3, cor. 5 du th. 1).

Proposition 2

Soient EE un espace vectoriel, (Fα)α∈Λ(F_\alpha)_{\alpha \in \Lambda} une famille d’espaces localement convexes possédant la propriété (GDF), et pour chaque α∈Λ\alpha \in \Lambda, soit hαh_\alpha une application linéaire de FαF_\alpha dans EE. Si on munit EE de la topologie localement convexe la plus fine rendant continues les hαh_\alpha, EE possède la propriété (GDF).

Soit uu une application linéaire de EE dans un espace de Banach BB, telle que toute limite dans E×BE \times B de toute suite convergente de points du graphe Γ\Gamma de uu appartienne encore à Γ\Gamma. Il suffit de montrer que, pour tout α∈Λ\alpha \in \Lambda, u∘hαu \circ h_\alpha est continue dans FαF_\alpha (Esp. vect. top., chap. II, § 2, no 2, cor. de la prop. 1). Or, soit (xn)(x_n) une suite d’éléments de FαF_\alpha ayant une limite aa et telle que la suite (u(hα(xn)))(u(h_\alpha(x_n))) ait une limite b∈Bb \in B. Comme hαh_\alpha est continue, hα(a)h_\alpha(a) est une limite de la suite (hα(xn))(h_\alpha(x_n)) dans EE; par hypothèse, on a donc b=u(hα(a))b = u(h_\alpha(a)), et comme FαF_\alpha possède la propriété (GDF), u∘hαu \circ h_\alpha est continue.

Corollaire

Tout espace quotient d’un espace localement convexe possédant la propriété* (GDF) possède la propriété (GDF).

Proposition 3

Le dual fort d’un espace de Fréchet réflexif possède la propriété* (GDF).

C’est une conséquence de la prop. 2 et du lemme suivant :

Lemme 1

Soient F un espace de Fréchet, F' son dual fort, F'' son bidual. Si toute partie de F'', bornée pour σ(F′′,F′)\sigma(F'', F'), est contenue dans l’adhérence (pour σ(F′′,F′)\sigma(F'', F')) d’une partie bornée de F, alors F' est limite inductive d’une suite d’espaces de Banach.

Soit en effet (Vn)(V_n) une suite fondamentale décroissante de voisinages convexes, équilibrés et fermés de 0 dans F. Pour tout entier nn, soit GnG_n le sous-espace de F′F' engendré par le polaire Vn0V_n^0 de VnV_n. Dans GnG_n, Vn0V_n^0 est un ensemble convexe absorbant, donc sa jauge pnp_n est une norme sur GnG_n; en outre Vn0V_n^0 est une partie complète du dual fort F′F' (Esp. vect. top., chap. III, § 3, no 7, th. 4); donc GnG_n, muni de la norme pnp_n, est un espace de Banach (Esp. vect. top., chap. I, § 1, no 5, cor. de la prop. 8). Nous allons montrer que la topologie forte sur F′F' est limite inductive de ces topologies d’espace de Banach sur les GnG_n, ou encore que, pour qu’une partie convexe, équilibrée et fortement fermée U de F′F' soit un voisinage fort de 0, il faut et il suffit qu’elle absorbe chacun des Vn0V_n^0. Il est évident que cette condition est nécessaire; pour voir qu’elle est suffisante, il nous suffira de prouver que U contient un tonneau de F′F'. En effet, son polaire U0U^0 dans F′′F'' sera alors borné pour σ(F′′,F′)\sigma(F'', F'), donc sera contenu par hypothèse dans l’adhérence (pour σ(F′′,F′)\sigma(F'', F')) d’une partie bornée B de F, et on en conclura que U (qui est fermé pour σ(F′,F′′)\sigma(F', F'')) contient le voisinage fort B0B^0 de 0 (Esp. vect. top., chap. IV, § 1, no 3, prop. 3).

Par hypothèse, pour tout entier nn, il existe un nombre λn>0\lambda_n > 0 tel que λnVn0⊂12U\lambda_n V_n^0 \subset \frac{1}{2} U; soit AnA_n l’enveloppe convexe de la réunion des λiVi0\lambda_i V_i^0 pour i≤ni \leq n. On a An⊂12UA_n \subset \frac{1}{2} U pour tout nn; soit W la réunion des

A_n : W est un ensemble convexe, équilibré, absorbant, contenu dans 12U\frac{1}{2} U et il nous suffit de montrer que son adhérence forte (qui est un tonneau) est contenue dans U.

Soit donc x′x' un point de F′F' n’appartenant pas à U. Comme chacun des Vn0V_n^0 est compact pour σ(F′,F)\sigma(F', F), il en est de même de AnA_n (Esp. vect. top.Esp.\ vect.\ top., chap. II, § 4, no 1, prop. 1), et comme x′∉2Anx' \notin 2A_n, il existe un élément xnx_n appartenant au polaire de AnA_n dans F et tel que ⟨x′,xn⟩=2\langle x', x_n \rangle = 2 (Esp. vect. top.Esp.\ vect.\ top., chap. II, § 3, no 3, prop. 4). La suite (xn)(x_n) est bornée dans F : en effet, tout y′∈F′y' \in F' appartient à un des Vk0V_k^0, et on a par suite ∣⟨y′,xn⟩∣≤λk−1|\langle y', x_n \rangle| \leq \lambda_k^{-1} pour n≥kn \geq k, d’où notre assertion (Esp. vect. top.Esp.\ vect.\ top., chap. IV, § 2, no 4, th. 3). Soit C un ensemble borné convexe équilibré de F contenant tous les xnx_n; C0^0 est alors un voisinage de 0 dans F′F', et le polaire C00C^{00} de C0C^0 dans F′′F'' est compact pour σ(F′′,F′)\sigma(F'', F') (Esp. vect. top.Esp.\ vect.\ top., chap. IV, § 2, no 2, prop. 2). On voit donc que la suite (xn)(x_n) admet une valeur d’adhérence x′′x'' dans F′′F'' pour σ(F′′,F′)\sigma(F'', F'); on a évidemment ⟨x′,x′′⟩=2\langle x', x'' \rangle = 2 et d’autre part, x′′x'' appartient au polaire de AnA_n dans F′′F'' pour tout nn, donc au polaire W0W^0 de W dans F′′F''. On en conclut que x′∉W00x' \notin W^{00}, donc n’est pas adhérent à W pour σ(F′,F′′)\sigma(F', F'') (Esp. vect. top.Esp.\ vect.\ top., chap. IV, § 1, no 3, prop. 3), ni a fortiori pour la topologie forte, ce qui achève la démonstration.

Transcribed from the printed volume. Not translated.