Bourbaki

§ 2. Algèbre enveloppante d’une algèbre de Lie

1. Définition de l’algèbre enveloppante

Soit g une algèbre de Lie sur K. Pour toute algèbre associative à élément unité L sur K, appelons α-application de g dans L une application K-linéaire σ de g dans L telle que

σ([x,y])=σ(x)σ(y)−σ(y)σ(x)(x,y dans g) \sigma([x, y]) = \sigma(x)\sigma(y) - \sigma(y)\sigma(x) \quad (x, y \text{ dans } g)

(autrement dit un homomorphisme de g dans l’algèbre de Lie associée à L).

Si L' est une autre algèbre associative à élément unité sur K et τ un homomorphisme de L dans L' transformant 1 en 1, alors τ o σ est une α-application de g dans L'. Nous allons chercher une algèbre associative à élément unité sur K et une α-application de g dans cette algèbre qui soient universelles (Ens., chap. IV, § 3, n° 1).

Définition 1

Soient g une algèbre de Lie sur K, T l’algèbre tensorielle du K-module g, et J l’idéal bilatère de T engendré par les tenseurs x⊗y−y⊗x−[x,y]x \otimes y - y \otimes x - [x, y] où x∈g,y∈gx \in g, y \in g. L’algèbre associative U=T/JU = T / J s’appelle l’algèbre enveloppante de g. La restriction à g de l’application canonique de T sur U s’appelle l’application canonique de g dans U.

Soit T+T_+ l’idéal bilatère de T formé des tenseurs dont la composante d’ordre 0 est nulle. Soit T0=K.1T_0 = K.1 l’ensemble des éléments d’ordre 0 de T. Soient U+U_+ et U0U_0 les images canoniques de T+T_+ et T0T_0 dans U. Comme J⊂T+J \subset T_+, la décomposition en somme directe T=T0+T+T = T_0 + T_+ entraîne une décomposition en somme directe U=U0+U+U = U_0 + U_+. L’algèbre U a donc un élément unité distinct de 0, et U0=K.1U_0 = K.1. Pour tout x∈Ux \in U, la composante de x dans U0U_0 s’appelle le terme constant de x. Les éléments de terme constant nul forment un idéal bilatère de U, à savoir l’idéal bilatère U+U^+ engendré par l’image canonique de g dans U.

L’algèbre associative U est engendrée par 1 et par l’image canonique de g dans U.

Si x∈gx \in g et y∈gy \in g, x⊗y−y⊗xx \otimes y - y \otimes x et [x,y][x, y] sont congrus dans T modulo J ; donc, si σ0\sigma_0 désigne l’application canonique de g dans U, on a :

σ0(x)σ0(y)−σ0(y)σ0(x)=σ0([x,y]) \sigma_0(x)\sigma_0(y) - \sigma_0(y)\sigma_0(x) = \sigma_0([x, y])

dans U. Autrement dit, σ0\sigma_0 est une α\alpha-application de g dans U.

Proposition 1

Soit σ\sigma une α\alpha-application de g dans une algèbre associative L à élément unité. Il existe un homomorphisme τ\tau et un seul de U dans L, transformant 1 en 1, tel que σ=τ∘σ0\sigma = \tau \circ \sigma_0, σ0\sigma_0 désignant l’application canonique de g dans U.

En effet, soit τ′\tau' l’homomorphisme unique de T dans L qui prolonge σ\sigma et qui transforme 1 en 1. On a, pour x,yx, y dans g,

τ′(x⊗y−y⊗x−[x,y])=σ(x)σ(y)−σ(y)σ(x)−σ([x,y])=0; \tau'(x \otimes y - y \otimes x - [x, y]) = \sigma(x)\sigma(y) - \sigma(y)\sigma(x) - \sigma([x, y]) = 0 ;

donc τ′\tau' s’annule sur J et définit par passage au quotient un homomorphisme τ\tau de U dans L, transformant 1 en 1, tel que σ=τ∘σ0\sigma = \tau \circ \sigma_0. L’unicité de τ\tau est immédiate puisque σ0(g)\sigma_0(g) et 1 engendrent l’algèbre U.

Soient g′g' une autre algèbre de Lie sur K, U′U' son algèbre enveloppante, σ0′\sigma'_0 l’application canonique de g′g' dans U′U'. Soit φ\varphi un homomorphisme de g dans g′g'. Alors σ0′∘φ\sigma'_0 \circ \varphi est une α\alpha-application de g dans U′U'; donc il existe un homomorphisme φ~\tilde{\varphi} et un seul de U dans U′U' transformant 1 en 1 et tel que le diagramme

g→φg′σ0↓↓σ0′U→φ~U′ \begin{array}{ccc} g & \xrightarrow{\varphi} & g' \\ \sigma_0 \downarrow & & \downarrow \sigma'_0 \\ U & \xrightarrow{\tilde{\varphi}} & U' \end{array}

soit commutatif. Cet homomorphisme transforme les éléments de U dont le terme constant est nul en éléments de U′U' dont le terme constant est nul. Si g′′g'' est une autre algèbre de Lie sur K, et si φ′\varphi' est un homomorphisme de g′g' dans g′′g'', on a (φ′∘φ)∼=φ~′∘φ~(\varphi' \circ \varphi)^{\sim} = \tilde{\varphi}' \circ \tilde{\varphi}.

2. Algèbre enveloppante d’un produit d’algèbres de Lie

Soient g1,g2g_1, g_2 deux algèbres de Lie sur K, UiU_i l’algèbre enveloppante de gig_i, et σi\sigma_i l’application canonique de gig_i dans UiU_i (i=1,2i = 1, 2). Soient g=g1×g2g = g_1 \times g_2, U son algèbre enveloppante, et σ\sigma l’application canonique de g dans U. Les injections canoniques de g₁ et g₂ dans g définissent des homomorphismes canoniques de U₁ et U₂ dans U dont les images commutent, donc un homomorphisme φ de l’algèbre U₁ ⊗ₖ U₂ dans l’algèbre U, transformant 1 en 1.

Proposition 2

L’homomorphisme φ est un isomorphisme d’algèbres.

L’application σ′ : (x₁, x₂) ↦ σ₁(x₁) ⊗ 1 + 1 ⊗ σ₂(x₂) (x₁ ∈ g₁, x₂ ∈ g₂) est une α-application de g dans U₁ ⊗ₖ U₂, donc il existe (n° 1, prop. 1) un homomorphisme unique τ de U dans U₁ ⊗ₖ U₂ transformant 1 en 1, tel que :

(1)

σ′=τ∘σ. \sigma′ = \tau \circ \sigma.

On a φ ∘ τ ∘ σ = φ ∘ σ′ = σ, et τ ∘ φ ∘ σ′ = τ ∘ σ = σ′, donc φ ∘ τ et τ ∘ φ sont les applications identiques de U et U₁ ⊗ₖ U₂ respectivement. D’où la proposition.

On identifie U₁ ⊗ₖ U₂ à U par l’isomorphisme φ. Alors, l’application canonique de g dans U s’identifie, d’après (1), à l’application :

(x1,x2)↦σ1(x1)⊗1+1⊗σ2(x2). (x_1, x_2) \mapsto \sigma_1(x_1) \otimes 1 + 1 \otimes \sigma_2(x_2).

De façon analogue, si g₁, ..., gₙ sont des algèbres de Lie sur K, d’algèbres enveloppantes U₁, ..., Uₙ, l’algèbre enveloppante U de g₁ × ... × gₙ s’identifie canoniquement à U₁ ⊗ₖ ... ⊗ₖ Uₙ, et l’application canonique de g₁ × ... × gₙ dans U s’identifie à l’application :

(x1,...,xn)↦σ1(x1)⊗1⊗...⊗1+...+1⊗...⊗1⊗σn(xn) (x_1, ..., x_n) \mapsto \sigma_1(x_1) \otimes 1 \otimes ... \otimes 1 + ... + 1 \otimes ... \otimes 1 \otimes \sigma_n(x_n)
(en désignant par σᵢ l’application canonique de gᵢ dans Uᵢ).

3. Algèbre enveloppante d’une sous-algèbre de Lie

Soient g une algèbre de Lie sur K, h une sous-algèbre de g, et σ, σ′ les applications canoniques de g, h dans leurs algèbres enveloppantes U, V. Alors l’injection canonique i de h dans g définit un homomorphisme i~\tilde{i}, dit canonique, de V dans U, tel que σ∘i=i~∘σ′\sigma \circ i = \tilde{i} \circ \sigma'. L’algèbre i~(V)\tilde{i}(V) est engendrée par 1 et σ(h)\sigma(h). On verra (n° 7, cor. 5 du th. 1) que i~\tilde{i} est injectif dans des cas importants.

Si h\mathfrak{h} est un idéal de gg, l’idéal à gauche de U engendré par σ(h)\sigma(\mathfrak{h}) coïncide avec l’idéal à droite engendré par σ(h)\sigma(\mathfrak{h}), autrement dit est un idéal bilatère R. En effet, pour x∈hx \in \mathfrak{h} et x′∈gx' \in g, on a

σ(x)σ(x′)=σ(x′)σ(x)+σ([x,x′]) \sigma(x)\sigma(x') = \sigma(x')\sigma(x) + \sigma([x, x'])
et [x,x′]∈h[x, x'] \in \mathfrak{h}.

Proposition 3

Soient h\mathfrak{h} un idéal de gg, p l’homomorphisme canonique de gg sur g/hg/\mathfrak{h}, et W l’algèbre enveloppante de g/hg/\mathfrak{h}. L’homomorphisme :*

p~:U→W \tilde{p} : U \to W
*défini canoniquement par p est surjectif et son noyau est l’idéal R de U engendré par σ(h)\sigma(\mathfrak{h}).

Soit σ′′\sigma'' l’application canonique de g/hg/\mathfrak{h} dans W. Le diagramme commutatif :

h→ig→pg/hσ′↓σ↓↓σ′′V→i~U→p~W \begin{array}{ccccc} \mathfrak{h} & \xrightarrow{i} & g & \xrightarrow{p} & g/\mathfrak{h} \\ \sigma' \downarrow & & \sigma \downarrow & & \downarrow \sigma'' \\ V & \xrightarrow{\tilde{i}} & U & \xrightarrow{\tilde{p}} & W \end{array}
prouve que p~\tilde{p} s’annule sur σ(h)\sigma(\mathfrak{h}), donc sur R. Soit ψ\psi l’homomorphisme canonique de U sur U/R. Il existe un homomorphisme φ\varphi de U/R dans W tel que p~=φ∘ψ\tilde{p} = \varphi \circ \psi. L’application ψ∘σ\psi \circ \sigma de g dans U/R est une α\alpha-application et s’annule sur h\mathfrak{h}, donc définit une α\alpha-application θ\theta de g/hg/\mathfrak{h} dans U/R telle que θ∘p=ψ∘σ\theta \circ p = \psi \circ \sigma. On a alors φ∘θ∘p=φ∘ψ∘σ=σ′′∘p\varphi \circ \theta \circ p = \varphi \circ \psi \circ \sigma = \sigma'' \circ p. D’où φ∘θ=σ′′\varphi \circ \theta = \sigma''. Il existe (n° 1, prop. 1) un homomorphisme φ′\varphi' et un seul de W dans U/R transformant 1 en 1 et tel que θ=φ′∘σ′′\theta = \varphi' \circ \sigma''. Alors, φ′∘φ∘θ=φ′∘σ′′=θ\varphi' \circ \varphi \circ \theta = \varphi' \circ \sigma'' = \theta et φ∘φ′∘σ′′=φ∘θ=σ′′\varphi \circ \varphi' \circ \sigma'' = \varphi \circ \theta = \sigma'', donc φ′∘φ\varphi' \circ \varphi et φ∘φ′\varphi \circ \varphi' sont les applications identiques de U/R et W respectivement. Ceci achève la démonstration.

On identifie U/R à W par l’isomorphisme φ\varphi. Alors, l’application canonique σ′′\sigma'' de g/hg/\mathfrak{h} dans W s’identifie à θ\theta, c’est-à-dire à l’application de g/hg/\mathfrak{h} dans U/R déduite de σ\sigma par passage aux quotients.

4. Algèbre enveloppante de l’algèbre de Lie opposée

Soient g une algèbre de Lie sur K, g^0 l’algèbre de Lie opposée, σ et σ_0 les applications canoniques de g et g^0 dans leurs algèbres enveloppantes U et V. Alors, σ est une α-application de g^0 dans l’algèbre associative U^0 opposée à l’algèbre associative U. Donc il existe un homomorphisme φ et un seul de V dans U^0 transformant 1 en 1 et tel que σ = φ ∘ σ_0.

Proposition 4

L’homomorphisme φ est un isomorphisme de V sur U^0.

En effet, il existe un homomorphisme φ’ de U dans V^0 transformant 1 en 1 et tel que σ_0 = φ’ ∘ σ. On peut considérer φ’ comme un homomorphisme de U^0 dans V. On a σ_0 = φ’ ∘ φ ∘ σ_0, et σ = φ ∘ φ’ ∘ σ, donc φ’ ∘ φ et φ ∘ φ’ sont les applications identiques de V et U. D’où la proposition.

On identifie V à U^0 par l’isomorphisme φ. Alors, σ_0 s’identifie à σ.

Ceci posé, l’isomorphisme θ : x ↦ −x de g sur g^0 définit un isomorphisme ŝ de U sur V = U^0. Cet isomorphisme peut être considéré comme un antiautomorphisme de U. On l’appelle l’anti-automorphisme principal de U. Si x_1, ..., x_n sont dans g, on a :

(2) θ~(σ(x1)...σ(xn))=θ~(σ(xn))...θ~(σ(x1))=(−σ(xn))...(−σ(x1))\tilde{\theta}(\sigma(x_1) ... \sigma(x_n)) = \tilde{\theta}(\sigma(x_n)) ... \tilde{\theta}(\sigma(x_1)) = (-\sigma(x_n)) ... (-\sigma(x_1)) =(−1)nσ(xn)...σ(x1).= (-1)^n \sigma(x_n) ... \sigma(x_1).

5. Algèbre symétrique d’un module

Soit V un K-module. On peut, d’une manière unique, considérer V comme une algèbre de Lie commutative. L’algèbre enveloppante de V s’obtient alors de la manière suivante : soit T l’algèbre tensorielle de V ; soit I l’idéal bilatère de T engendré par les tenseurs x ⊗ y − y ⊗ x (x ∈ V, y ∈ V) ; on forme l’algèbre S = T/I.

Rappelons (Alg., chap. III, 3e éd., § 6) que S est appelée algèbre symétrique de V, et résumons brièvement les propriétés dont nous aurons besoin dans ce chapitre et dont les démonstrations sont immédiates. Soit T^n l’ensemble des tenseurs homogènes d’ordre nn dans TT. On a I=(I∩T2)+(I∩T3)+...I = (I \cap T^2) + (I \cap T^3) + ..., donc SS est somme directe des images canoniques SnS^n des TnT^n. Les éléments de SnS^n sont dits homogènes de degré nn. On a S0=K.1S^0 = K.1, S1S^1 s’identifie à VV, et SnSp⊂Sn+pS^n S^p \subset S^{n+p}. L’algèbre SS est engendrée par 1 et S1=VS^1 = V. Il est clair que deux éléments quelconques de S1S^1 sont permutables, donc SS est commutative. Si VV est un KK-module libre de base (xλ)λ∈Λ(x_\lambda)_{\lambda \in \Lambda}, l’homomorphisme canonique ff de l’algèbre de polynômes K[Xλ]λ∈ΛK[X_\lambda]_{\lambda \in \Lambda} sur SS qui transforme 1 en 1 et XλX_\lambda en xλx_\lambda pour tout λ∈Λ\lambda \in \Lambda est un isomorphisme : en effet, d’après la propriété universelle de SS (no 1, prop. 1), il existe un homomorphisme gg de SS dans K[Xλ]λ∈ΛK[X_\lambda]_{\lambda \in \Lambda} qui transforme 1 en 1 et xλx_\lambda en XλX_\lambda pour tout λ∈Λ\lambda \in \Lambda, et f,gf, g sont deux homomorphismes réciproques l’un de l’autre.

Soit S′n⊂Tn{S'}^n \subset T^n l’ensemble des tenseurs symétriques homogènes d’ordre nn (Alg.Alg., chap. III, § 5, no 1, déf. 2). Si KK est un corps de caractéristique 0, S′n{S'}^n et I∩TnI \cap T^n sont supplémentaires dans TnT^n. En effet, soit (xλ)λ∈Λ(x_\lambda)_{\lambda \in \Lambda} une base de VV. Ordonnons totalement Λ\Lambda (Ens.Ens., chap. III, § 2, no 3, th. 1). Soit Λn\Lambda_n l’ensemble des suites croissantes de nn éléments de Λ\Lambda. Pour M=(λ1,…,λn)∈ΛnM = (\lambda_1, \ldots, \lambda_n) \in \Lambda_n, soit

yM=1n!∑σ∈Snxλσ(1)⊗⋯⊗xλσ(n). y_M = \frac{1}{n!} \sum_{\sigma \in S_n} x_{\lambda_{\sigma(1)}} \otimes \cdots \otimes x_{\lambda_{\sigma(n)}}.

Les yMy_M, pour M∈ΛnM \in \Lambda_n, forment un système de générateurs du KK-espace vectoriel S′n{S'}^n. Or, leurs images canoniques dans SnS^n constituent, d’après l’alinéa précédent, une base de SnS^n. Donc (yM)M∈Λn(y_M)_{M \in \Lambda_n} est une base d’un supplémentaire de I∩TnI \cap T^n dans TnT^n (Alg.Alg., chap. II, § 1, no 6, prop. 4), ce qui établit notre assertion.

Ainsi, lorsque KK est un corps de caractéristique 0, la restriction à S′n{S'}^n de l’application canonique : Tn→SnT^n \to S^n, est un isomorphisme de l’espace S′n{S'}^n sur l’espace SnS^n, et possède donc un isomorphisme réciproque. Les isomorphismes réciproques ainsi obtenus pour chaque nn définissent un isomorphisme canonique de l’espace SS sur l’espace S′=∑n≥0S′nS' = \sum_{n \geq 0} {S'}^n des tenseurs symétriques.

6. Filtration de l’algèbre enveloppante

Soient gg une algèbre de Lie sur KK, et TT l’algèbre tensorielle du KK-module gg. Soient TnT^n le sous-module de TT formé des tenseurs homogènes d’ordre nn, et Tn=∑i≤nTiT_n = \sum_{i \leq n} T^i. On a Tn⊂Tn+1T_n \subset T_{n+1}, T0=K.1T_0 = K.1, T−1={0}T_{-1} = \{0\}, et TnTp⊂Tn+pT_n T_p \subset T_{n+p}. Soit UnU_n l’image canonique de TnT_n dans l’algèbre enveloppante UU de gg. On a Un⊂Un+1U_n \subset U_{n+1}, U0=K.1U_0 = K.1, U−1={0}U_{-1} = \{0\}, et UnUp⊂Un+pU_n U_p \subset U_{n+p}; on peut donc dire que UU est une algèbre filtrée par les UnU_n (Alg. comm., chap. III, , no 1); les éléments de UnU_n seront dits de filtration ≤n\leq n

Soit GnG^n le KK-module Un/Un−1U_n / U_{n-1}, et soit GG le KK-module somme directe des GnG^n. La multiplication sur UU définit, par passage aux quotients, une application bilinéaire de Gn×GmG^n \times G^m dans Gn+mG^{n+m}, donc une application bilinéaire de G×GG \times G dans GG, qui est associative. Ainsi, GG est muni d’une structure de KK-algèbre associative. On a GnGm⊂Gn+mG^n G^m \subset G^{n+m}. Les éléments de GnG^n sont dits de degré nn. L’algèbre graduée ainsi obtenue n’est autre que l’algèbre graduée associée à l’algèbre filtrée UU (Alg. comm., chap. III, § 2, no 3).

Soit φn\varphi_n la composée des applications KK-linéaires canoniques

Tn⟶Un⟶Gn. T^n \longrightarrow U_n \longrightarrow G^n.

Comme TnT^n est supplémentaire de Tn−1T_{n-1} dans TnT_n, φn\varphi_n est surjective. Les φn\varphi_n définissent une application KK-linéaire φ\varphi de ∑nTn=T\sum_n T^n = T sur ∑nGn=G\sum_n G^n = G.

Proposition 5

L’application φ\varphi de TT sur GG est un homomorphisme d’algèbres transformant 1 en 1, et s’annule sur l’idéal bilatère engendré par les tenseurs x⊗y−y⊗xx \otimes y - y \otimes x (x∈g,y∈gx \in g, y \in g).

Si t∈Tnt \in T^n et t′∈Tpt' \in T^p, on a φ(t)φ(t′)=φ(tt′)\varphi(t)\varphi(t') = \varphi(tt') par définition de la multiplication dans GG. Donc φ\varphi est un homomorphisme d’algèbres, et il est clair que φ(1)=1\varphi(1) = 1. Si x,yx, y sont dans gg, on a x⊗y−y⊗x∈T2x \otimes y - y \otimes x \in T^2, et l’image canonique de cet élément dans U2U_2 est égale à celle de [x,y][x, y], donc appartient à U1U_1. Donc φ(x⊗y−y⊗x)=0\varphi(x \otimes y - y \otimes x) = 0, ce qui prouve la proposition.

Soient SS l’algèbre symétrique du KK-module gg et τ\tau l’homomorphisme canonique de TT sur SS. La prop. 5 prouve qu’il existe un homomorphisme unique ω\omega, dit canonique, de l’algèbre SS sur l’algèbre GG, transformant 1 en 1, tel que φ=ω∘τ\varphi = \omega \circ \tau. On a ω(Sn)=φ(Tn)=Gn\omega(S^n) = \varphi(T^n) = G^n. Soient τn\tau_n la restriction de τ\tau à TnT^n, ωn\omega_n la restriction de ω à S^n, ψ_n l’application canonique de T^n dans U_n, et θ_n l’application canonique de U_n sur G^n. La définition de ω_n prouve que le diagramme suivant est commutatif :

UnTn→ψnUn↘↓θnGn↙↓ωnSn \begin{array}{ccc} & & U_n \\ T^n & \xrightarrow{\psi_n} & U_n \\ & \searrow & \downarrow \theta_n \\ & & G^n \\ & \swarrow & \downarrow \omega_n \\ & & S^n \\ \end{array}

(3)

Proposition 6

Si K est noethérien et si g est un module de type fini, l’anneau U est noethérien à droite et à gauche.

En effet, S est une algèbre de type fini sur K, donc un anneau noethérien (Alg. comm., chap. III, § 2, no 10, cor. 3 du th. 2). Donc G, qui est isomorphe à un anneau quotient de S, est noethérien. Donc U est noethérien à droite et à gauche (Alg. comm., chap. III, § 2, no 10, Remarque 2).

Corollaire

On suppose que K est un corps, et que g est de dimension finie sur K. Soient I_1, ..., I_m des idéaux à droite (resp. à gauche) de codimension finie de U. Alors l’idéal produit I_1I_2...I_m est de codimension finie.

Par récurrence sur m, il suffit d’envisager le cas de deux idéaux à droite par exemple. Le U-module à droite I_1 est engendré par un nombre fini d’éléments u_1, ..., u_p (prop. 6). Soient v_1, ..., v_q des éléments de U dont les classes modulo I_2 engendrent l’espace vectoriel U/I_2. Alors les images canoniques dans I_1/I_1I_2 des u_i v_j engendrent l’espace vectoriel I_1/I_1I_2, qui est donc de dimension finie. Par suite dim_K(U/I_1I_2) = dim_K(U/I_1) + dim_K(I_1/I_1I_2) < +∞.

Remarque

Soient g’ une autre algèbre de Lie sur l’anneau K, U’ son algèbre enveloppante, U'_n l’ensemble des éléments de U’ de filtration ≤ n, U^n (resp. U'^n) l’ensemble des images canoniques dans U (resp. U’) des tenseurs symétriques homogènes d’ordre n de g (resp. g’). Soit γ un homomorphisme de g dans g’, et soit γ~\tilde{\gamma} l’homomorphisme correspondant de U dans U’. On a

γ~(Un)⊂Un′,γ~(Un)⊂U′n. \tilde{\gamma}(U_n) \subset U'_n, \quad \tilde{\gamma}(U^n) \subset {U'}^n.

En particulier, l’antiautomorphisme principal de U laisse stables U_n et U^n. L’application K-linéaire de T^n sur lui-même qui transforme x1⊗x2⊗⋯⊗xnx_1 \otimes x_2 \otimes \cdots \otimes x_n en xn⊗xn−1⊗⋯⊗x1x_n \otimes x_{n-1} \otimes \cdots \otimes x_1 quels que soient x1,...,xnx_1, ..., x_n dans g est un opérateur de symétrie, donc laisse fixes les tenseurs symétriques homogènes d’ordre n. Donc l’antiautomorphisme principal de U induit dans chaque U^n l’homothétie de rapport (−1)^n.

7. Le théorème de Poincaré-Birkhoff-Witt

Théorème 1

Soient g une K-algèbre de Lie, U son algèbre enveloppante, G l’algèbre graduée associée à l’algèbre filtrée U, et S l’algèbre symétrique du K-module g. Si g est un K-module libre, l’homomorphisme canonique ω : S → G est un isomorphisme.

En effet, soit (x_λ)_{λ ∈ Λ} une base du K-module g ; munissons Λ d’une structure d’ordre total (Ens., chap. III, § 2, no 3, th. 1). Soit P l’algèbre de polynômes K[z_λ]_{λ ∈ Λ} par rapport à des lettres z_λ en correspondance biunivoque avec les x_λ. Pour toute suite M = (λ₁, λ₂, ..., λ_n) d’éléments de Λ, on désignera par z_M le monôme z_{λ₁}z_{λ₂}...z_{λ_n}, par x_M le tenseur x_{λ₁} ⊗ x_{λ₂} ⊗ ... ⊗ x_{λ_n}.

Les z_M, pour M croissante, forment une base du K-module P (on convient que ∅ est une suite croissante, et que z_∅ = 1). Soit P_p le sous-module des polynômes de degré ≤ p. Nous démontrerons d’abord plusieurs lemmes. (Pour abréger, on écrit λ ≤ M si λ ≤ μ pour tout indice μ de la suite M.)

Lemme 1

Pour tout entier p ≥ 0, il existe un homomorphisme unique f_p du K-module g ⊗_K P_p dans le K-module P vérifiant les conditions suivantes :

(A_p) fp(xλ⊗zM)=zλzMf_p(x_\lambda \otimes z_M) = z_\lambda z_M pour λ≤M,zM∈Pp\lambda \leq M, z_M \in P_p; (B_p) fp(xλ⊗zM)−zλzM∈Pqf_p(x_\lambda \otimes z_M) - z_\lambda z_M \in P_q pour zM∈Pq,q≤pz_M \in P_q, q \leq p; (C_p) fp(xλ⊗fp(xμ⊗zN))=fp(xμ⊗fp(xλ⊗zN))+fp([xλ,xμ]⊗zN)f_p(x_\lambda \otimes f_p(x_\mu \otimes z_N)) = f_p(x_\mu \otimes f_p(x_\lambda \otimes z_N)) + f_p([x_\lambda, x_\mu] \otimes z_N) pour zN∈Pp−1z_N \in P_{p-1}. (Les termes intervenant dans (C_p) ont un sens grâce à la condition (B_p).)

En outre, la restriction de f_p à g ⊗ P_{p-1} coïncide avec f_{p-1}.

La dernière assertion résulte des précédentes puisque la restriction de f_p à g ⊗_K P_{p-1} vérifie les conditions (A_{p-1}), (B_{p-1}), (C_{p-1}). Nous allons prouver l’existence et l’unicité de f_p par récurrence sur p. Pour p = 0, la condition (A_0) impose f0(xλ⊗1)=zλf_0(x_\lambda \otimes 1) = z_\lambda et les conditions (B_0), (C_0) sont alors évidemment satisfaites. Supposons maintenant prouvées l’existence et l’unicité de f_{p-1}. Montrons que f_{p-1} admet une extension unique fpf_p à g⊗kPpg \otimes_k P_p satisfaisant aux conditions (Ap),(Bp),(Cp)(A_p), (B_p), (C_p).

Nous devons définir fp(xλ⊗zM)f_p(x_\lambda \otimes z_M) pour une suite croissante M de pp éléments.

Si λ≤M\lambda \leq M, le choix est imposé par la condition (Ap)(A_p). Dans le cas contraire, M s’écrit de manière unique sous la forme (μ,N)(\mu, N), où μ<λ,μ≤N\mu < \lambda, \mu \leq N. Alors, zM=zμzN=fp−1(xμ⊗zN)z_M = z_\mu z_N = f_{p-1}(x_\mu \otimes z_N) d’après (Ap−1)(A_{p-1}), de sorte que le premier membre de (Cp)(C_p) est fp(xλ⊗zM)f_p(x_\lambda \otimes z_M). Or, le deuxième membre de (Cp)(C_p) est déjà défini ; en effet, (Bp−1)(B_{p-1}) permet d’écrire :

fp(xλ⊗zN)=fp−1(xλ⊗zN)=zλzN+w f_p(x_\lambda \otimes z_N) = f_{p-1}(x_\lambda \otimes z_N) = z_\lambda z_N + w

avec w∈Pp−1w \in P_{p-1}; donc le deuxième membre de (Cp)(C_p) devient :

zμzλzN+fp−1(xμ⊗w)+fp−1([xλ,xμ]⊗zN). z_\mu z_\lambda z_N + f_{p-1}(x_\mu \otimes w) + f_{p-1}([x_\lambda, x_\mu] \otimes z_N).

Ainsi, fpf_p est définie de manière unique, et satisfait évidemment aux conditions (Ap)(A_p) et (Bp)(B_p). La condition (Cp)(C_p) est satisfaite si μ<λ,μ≤N\mu < \lambda, \mu \leq N. Comme [xμ,xλ]=−[xλ,xμ][x_\mu, x_\lambda] = -[x_\lambda, x_\mu], la condition (Cp)(C_p) est aussi satisfaite pour λ<μ,λ≤N\lambda < \mu, \lambda \leq N. Comme (Cp)(C_p) est trivialement satisfaite pour λ=μ\lambda = \mu, (Cp)(C_p) est donc satisfaite si l’on a λ≤N\lambda \leq N ou μ≤N\mu \leq N. Si aucune de ces inégalités n’est vérifiée, on a N=(ν,Q)N = (\nu, Q), où ν≤Q,ν<λ,ν<μ\nu \leq Q, \nu < \lambda, \nu < \mu. Posant désormais pour abréger fp(x⊗z)=xzf_p(x \otimes z) = xz pour x∈gx \in g et z∈Ppz \in P_p, on a, d’après l’hypothèse de récurrence :

xμzN=xμ(xνzQ)=xν(xμzQ)+[xμ,xν]zQ. x_\mu z_N = x_\mu(x_\nu z_Q) = x_\nu(x_\mu z_Q) + [x_\mu, x_\nu]z_Q.

Or, xμzQx_\mu z_Q est de la forme zμzQ+wz_\mu z_Q + w, où w∈Pp−2w \in P_{p-2}. On peut appliquer (Cp)(C_p) à xλ(xν(zμzQ))x_\lambda(x_\nu(z_\mu z_Q)) parce que ν≤Q\nu \leq Q et ν<μ\nu < \mu, et à xλ(xνw)x_\lambda(x_\nu w) en vertu de l’hypothèse de récurrence, donc à xλ(xν(xμzQ))x_\lambda(x_\nu(x_\mu z_Q)). D’où :

xλ(xμzN)=xν(xλ(xμzQ))+[xλ,xν](xμzQ)+[xμ,xν](xλzQ)+[xλ,[xμ,xν]]zQ. x_\lambda(x_\mu z_N) = x_\nu(x_\lambda(x_\mu z_Q)) + [x_\lambda, x_\nu](x_\mu z_Q) + [x_\mu, x_\nu](x_\lambda z_Q) + [x_\lambda, [x_\mu, x_\nu]]z_Q.

En échangeant λ\lambda et μ\mu, et retranchant membre à membre :

xλ(xμzN)−xμ(xλzN)=xν(xλ(xμzQ)−xμ(xλzQ))+[xλ,[xμ,xν]]zQ−[xμ,[xλ,xν]]zQ x_\lambda(x_\mu z_N) - x_\mu(x_\lambda z_N) = x_\nu(x_\lambda(x_\mu z_Q) - x_\mu(x_\lambda z_Q)) + [x_\lambda, [x_\mu, x_\nu]]z_Q - [x_\mu, [x_\lambda, x_\nu]]z_Q
=xν([xλ,xμ]zQ)+[xλ,[xμ,xν]]zQ+[xμ,[xν,xλ]]zQ=[xλ,xμ](xνzQ)+([xν,[xλ,xμ]])+[xλ,[xμ,xν]]+[xμ,[xν,xλ]])zQ = x_\nu([x_\lambda, x_\mu]z_Q) + [x_\lambda, [x_\mu, x_\nu]]z_Q + [x_\mu, [x_\nu, x_\lambda]]z_Q = [x_\lambda, x_\mu](x_\nu z_Q) + ([x_\nu, [x_\lambda, x_\mu]]) + [x_\lambda, [x_\mu, x_\nu]] + [x_\mu, [x_\nu, x_\lambda]])z_Q

soit, en vertu de l’identité de Jacobi

xλ(xμzN)−xμ(xλzN)=[xλ,xμ]zN x_\lambda(x_\mu z_N) - x_\mu(x_\lambda z_N) = [x_\lambda, x_\mu]z_N

ce qui achève la démonstration du lemme 1.

Lemme 2

Il existe une α-application σ de g dans LK(P)\mathscr{L}_K(P) telle que* :

1∘1^\circ σ(xλ)zM=zλzM\sigma(x_\lambda)z_M = z_\lambda z_M pour λ≤M\lambda \leq M; 2∘2^\circ σ(xλ)zM≡zλzM\sigma(x_\lambda)z_M \equiv z_\lambda z_M (mod. PpP_p) si MM a pp éléments.

En effet, d’après le lemme 1, il existe un homomorphisme ff du K-module g⊗KPg \otimes_K P dans PP vérifiant, quel que soit pp, les conditions (A_p), (B_p), (C_p) (où l’on remplace fpf_p par ff). Cet homomorphisme définit un homomorphisme σ\sigma du K-module gg dans le K-module LK(P)\mathscr{L}_K(P), et σ\sigma est une α\alpha-application à cause de la condition (C_p). Enfin, σ\sigma vérifie les propriétés 1∘1^\circ et 2∘2^\circ du lemme à cause des conditions (A_p) et (B_p).

Lemme 3

Soit t un tenseur de Tn∩JT_n \cap J. La composante homogène tnt_n d’ordre nn de tt est dans le noyau I de l’homomorphisme canonique T→ST \to S*.

En effet, écrivons tnt_n sous la forme ∑i=1rxMi\sum_{i=1}^r x_{M_i}, où les MiM_i sont des suites de nn éléments de Λ\Lambda. L’application σ\sigma se prolonge en un homomorphisme de l’algèbre TT dans l’algèbre LK(P)\mathscr{L}_K(P) (que nous noterons encore σ\sigma), qui s’annule sur JJ. D’après le lemme 2, σ(t).1\sigma(t).1 est un polynôme dont les termes de plus haut degré sont ∑i=1rzMi\sum_{i=1}^r z_{M_i}. Comme t∈Jt \in J, on a σ(t)=0\sigma(t) = 0, donc ∑i=1rzMi=0\sum_{i=1}^r z_{M_i} = 0 dans PP. Or, PP s’identifie canoniquement à SS, grâce à la donnée de la base (xλ)(x_\lambda) de gg. Donc l’image canonique de tnt_n dans SS est nulle, c’est-à-dire que tn∈It_n \in I.

Nous pouvons maintenant démontrer le théorème 1. Il faut prouver que l’homomorphisme canonique de SS sur GG est injectif. Autrement dit, si t∈Tnt \in T^n et si ψ\psi désigne l’homomorphisme canonique de TT sur UU, il faut montrer que la condition ψ(t)∈Un−1\psi(t) \in U_{n-1} entraîne t∈It \in I. Or ψ(t)∈Un−1\psi(t) \in U_{n-1} signifie qu’il existe un tenseur t′∈Tn−1t' \in T_{n-1} tel que t−t′∈Jt - t' \in J. Le tenseur t−t′t - t' admet tt pour composante homogène d’ordre nn, donc t∈It \in I d’après le lemme 3.

Corollaire 1

Supposons que g soit un K-module libre. Soit W un sous-K-module de T^n. Si, avec les notations du diagramme (3), la restriction de τ_n à W est un isomorphisme de W sur S^n, alors la restriction de ψ_n à W est un isomorphisme de W sur un supplémentaire de U_{n-1} dans U_n.

En effet, la restriction à W de ω_n ∘ τ_n est une bijection de W sur G^n ; il en est donc de même de la restriction de θ_n ∘ ψ_n à W. D’où le corollaire.

Corollaire 2

Si g est un K-module libre, l’application canonique de g dans son algèbre enveloppante est injective.

Ceci résulte du cor. 1, où l’on prend W = T^1.

Lorsque g est un K-module libre (en particulier lorsque K est un corps), on identifie g à un sous-module de U par l’application canonique de g dans U. Cette convention est adoptée dès le corollaire suivant.

Corollaire 3

Si g admet une base totalement ordonnée (x_λ)_{λ ∈ Λ}, les éléments x_{λ_1} x_{λ_2} ... x_{λ_n} de l’algèbre enveloppante U, où (λ_1, ..., λ_n) est une suite finie croissante quelconque d’éléments de Λ, forment une base du K-module U.

Soit Λ_n l’ensemble des suites croissantes de n éléments de Λ. Pour M = (λ_1, ..., λ_n) ∈ Λ_n, soit y_M = x_{λ_1} ⊗ x_{λ_2} ⊗ ... ⊗ x_{λ_n}. Soit W le sous-module de T^n qui admet pour base (y_M)_{M ∈ Λ_n}. Le cor. 1 montre que la restriction de ψ_n à W est un isomorphisme de W sur un supplémentaire de U_{n-1} dans U_n. Or, ψ_n(y_M) = x_{λ_1} x_{λ_2} ... x_{λ_n}, d’où le corollaire.

Corollaire 4

Soit S'^n ⊂ T^n l’ensemble des tenseurs symétriques homogènes d’ordre n. Supposons que K soit un corps de caractéristique 0. Alors, l’application composée des applications canoniques

Sn⟶S′n⟶Un S^n \longrightarrow {S'}^n \longrightarrow U_n

est un isomorphisme de l’espace vectoriel S^n sur un supplémentaire de U_{n-1} dans U_n.

Ceci résulte du cor. 1, où l’on prend W = S'^n.

Supposons toujours que K soit un corps de caractéristique 0.

Soit ηn\eta_n l’application de SnS^n dans UnU_n qu’on vient de définir. Soit Un=ηn(Sn)U^n = \eta_n(S^n). L’espace vectoriel UU est somme directe des UnU^n. Les ηn\eta_n définissent un isomorphisme γ\gamma de l’espace vectoriel S=∑nSnS = \sum_n S^n sur l’espace vectoriel U=∑nUnU = \sum_n U^n, appelé isomorphisme canonique de S sur U ; ce n’est pas un isomorphisme d’algèbre. On a le diagramme commutatif :

Un↗ψn↘θnS′nGn↙τn↖ωnSn \begin{array}{ccc} & & U^n \\ & \nearrow \psi_n & \searrow \theta_n \\ {S'}^n & & G^n \\ \swarrow \tau_n & & \nwarrow \omega_n \\ & & S^n \end{array}

où chaque flèche représente un isomorphisme d’espaces vectoriels. Si x1,x2,…,xnx_1, x_2, \ldots, x_n sont dans gg, ηn\eta_n transforme le produit x1x2…xnx_1 x_2 \ldots x_n, calculé dans SS, en l’élément 1n!∑σ∈Snxσ(1)xσ(2)…xσ(n)\frac{1}{n!} \sum_{\sigma \in S_n} x_{\sigma(1)} x_{\sigma(2)} \ldots x_{\sigma(n)} calculé dans UU.

Corollaire 5

Soient h\mathfrak{h} une sous-algèbre de l’algèbre de Lie gg et U′U' son algèbre enveloppante. Supposons que les K-modules h\mathfrak{h} et g/hg/\mathfrak{h} soient libres (par exemple que KK soit un corps). Soit (xα)α∈L(x_\alpha)_{\alpha \in L} une base de h\mathfrak{h}, et (yβ)β∈M(y_\beta)_{\beta \in M} une famille d’éléments de gg dont les images canoniques dans g/hg/\mathfrak{h} forment une base de g/hg/\mathfrak{h}.

a) L’homomorphisme canonique de U′U' dans UU est injectif.

b) Si MM est totalement ordonné, les éléments yβ1…yβqy_{\beta_1} \ldots y_{\beta_q}, où β1≤⋯≤βq\beta_1 \leq \cdots \leq \beta_q, forment une base de UU considéré comme module à gauche ou à droite sur U′U'.

Munissons L∪ML \cup M d’une structure d’ordre total telle que tout élément de LL soit majoré par tout élément de MM. Les éléments xα1xα2…xαpx_{\alpha_1} x_{\alpha_2} \ldots x_{\alpha_p} calculés dans U′U' (où α1≤⋯≤αp\alpha_1 \leq \cdots \leq \alpha_p) forment une base de U′U' (cor. 3). Les éléments xα1…xαpyβ1…yβqx_{\alpha_1} \ldots x_{\alpha_p} y_{\beta_1} \ldots y_{\beta_q} calculés dans UU (où α1≤⋯≤αp≤β1≤⋯≤βq\alpha_1 \leq \cdots \leq \alpha_p \leq \beta_1 \leq \cdots \leq \beta_q) forment de même une base de UU. Donc l’homomorphisme canonique de U′U' dans UU transforme les éléments d’une base de U′U' en éléments linéairement indépendants de UU, et par suite est injectif. On voit en outre que les yβ1…yβqy_{\beta_1} \ldots y_{\beta_q} (où β1≤⋯≤βq\beta_1 \leq \cdots \leq \beta_q) forment une base de UU considéré comme U′U'-module à gauche. En ordonnant L∪ML \cup M de façon que tout élément de MM soit majoré par tout élément de LL, on voit de même que les yβ1…yβqy_{\beta_1} \ldots y_{\beta_q} (où β1≤⋯≤βq\beta_1 \leq \cdots \leq \beta_q) forment une base de UU considéré comme U′U'-module à droite.

Dans les conditions du cor. 5, on identifie U' à la sous-algèbre de U engendrée par h, grâce à l’homomorphisme canonique de U' dans U.

Corollaire 6

Supposons que le K-module g soit somme directe de sous-algèbres g₁, g₂, ..., gₙ, et que chaque gᵢ soit un K-module libre. Soit Uᵢ l’algèbre enveloppante de gᵢ (1 ≤ i ≤ n). Soit φ l’application K-linéaire du K-module U₁ ⊗ₖ ... ⊗ₖ Uₙ dans U définie par l’application multilinéaire (u₁, ..., uₙ) → u₁ ... uₙ de U₁ × ... × Uₙ dans U. Alors φ est un isomorphisme de K-modules.

Soit (xᵢλ)λ∈Lᵢ une base de gᵢ. Ordonnons totalement L₁ ∪ ... ∪ Lₙ de telle manière que tout élément de Lᵢ majore tout élément de Lⱼ pour i ≥ j. Alors les éléments :

(xλ11xλ21...xλp1)⊗...⊗(xν1nxν2n...xνqn),(x_{\lambda_1}^{1} x_{\lambda_2}^{1} ... x_{\lambda_p}^{1}) \otimes ... \otimes (x_{\nu_1}^{n} x_{\nu_2}^{n} ... x_{\nu_q}^{n}),

où λ₁ ≤ λ₂ ≤ ... ≤ λₚ ≤ ... ≤ ν₁ ≤ ν₂ ≤ ... ≤ ν_q, constituent une base de U₁ ⊗ₖ ... ⊗ₖ Uₙ. Ils sont transformés par φ en les éléments :

xλ11xλ21...xλp1...xν1nxν2n...xνqnx_{\lambda_1}^{1} x_{\lambda_2}^{1} ... x_{\lambda_p}^{1} ... x_{\nu_1}^{n} x_{\nu_2}^{n} ... x_{\nu_q}^{n}

qui constituent une base de U. D’où le corollaire.

Corollaire 7

Si K est intègre, et si g est un K-module libre, l’algèbre U est sans diviseur de zéro.

En effet, G est isomorphe à une algèbre de polynômes sur K (th. 1), donc est intègre (Alg., chap. IV, § 1, no 4, th. 1). D’où le corollaire (Alg. comm., chap. III, § 2, no 3, prop. 1).

8. Prolongement des dérivations

Lemme 4

Soient V un K-module, T l’algèbre tensorielle de V. Soit u un endomorphisme de V. Il existe une dérivation de T et une seule qui prolonge u. Cette dérivation permuté aux opérateurs de symétrie dans T.

Soit F = V × V × ... × V (n facteurs). L’application

(x1,...,xn)↦ux1⊗x2⊗...⊗xn+x1⊗ux2⊗...⊗xn+...+x1⊗x2⊗...⊗uxn(x_1, ..., x_n) \mapsto ux_1 \otimes x_2 \otimes ... \otimes x_n + x_1 \otimes ux_2 \otimes ... \otimes x_n + ... + x_1 \otimes x_2 \otimes ... \otimes ux_n

de F dans ⨂nV\bigotimes^n V est multilinéaire. Donc il existe un endomorphisme unu_n de ⨂nV\bigotimes^n V tel que :

un(x1⊗⋯⊗xn)=ux1⊗⋯⊗xn+⋯+x1⊗⋯⊗uxn u_n(x_1 \otimes \cdots \otimes x_n) = ux_1 \otimes \cdots \otimes x_n + \cdots + x_1 \otimes \cdots \otimes ux_n

quels que soient x1,…,xnx_1, \ldots, x_n dans V. On a u1=uu_1 = u. Soit vv l’endomorphisme du K-module T qui coïncide avec unu_n sur chaque Tn=⨂nVT^n = \bigotimes^n V, et qui s’annule dans T0=K.1T^0 = K.1. Montrons que vv est une dérivation de T. Si x1,…,xn,y1,…,ypx_1, \ldots, x_n, y_1, \ldots, y_p sont des éléments de V, on a

v((x1⊗⋯⊗xn)⊗(y1⊗⋯⊗yp)) v((x_1 \otimes \cdots \otimes x_n) \otimes (y_1 \otimes \cdots \otimes y_p))
=∑i=1nx1⊗⋯⊗xi−1⊗uxi⊗xi+1⊗⋯⊗xn⊗y1⊗⋯⊗yp = \sum_{i=1}^n x_1 \otimes \cdots \otimes x_{i-1} \otimes ux_i \otimes x_{i+1} \otimes \cdots \otimes x_n \otimes y_1 \otimes \cdots \otimes y_p
+∑j=1px1⊗⋯⊗xn⊗y1⊗⋯⊗yj−1⊗uyj⊗yj+1⊗⋯⊗yn + \sum_{j=1}^p x_1 \otimes \cdots \otimes x_n \otimes y_1 \otimes \cdots \otimes y_{j-1} \otimes uy_j \otimes y_{j+1} \otimes \cdots \otimes y_n
=v(x1⊗⋯⊗xn)⊗(y1⊗⋯⊗yp)+(x1⊗⋯⊗xn)⊗v(y1⊗⋯⊗yp). = v(x_1 \otimes \cdots \otimes x_n) \otimes (y_1 \otimes \cdots \otimes y_p) + (x_1 \otimes \cdots \otimes x_n) \otimes v(y_1 \otimes \cdots \otimes y_p).

Par linéarité, on en déduit bien que vv est une dérivation. L’unicité de vv est évidente. Enfin, il est clair que unu_n permuté aux opérateurs de symétrie dans ⨂nV\bigotimes^n V, d’où la dernière assertion.

Proposition 7

Soient g une algèbre de Lie, U son algèbre enveloppante, σ\sigma l’application canonique de g dans U, et D une dérivation de g.

a) *Il existe une dérivation DUD_U de U et une seule telle que σ∘D=DU∘σ\sigma \circ D = D_U \circ \sigma (c’est-à-dire telle que DUD_U prolonge D, quand on peut identifier g à un sous-module de U par σ\sigma).

b) DUD_U laisse stables UnU_n et l’ensemble UnU^n des images dans U des tenseurs symétriques homogènes d’ordre n sur g.

c) DUD_U commute à l’antiautomorphisme principal de U.

d) *Si D est la dérivation intérieure de g définie par un élément x de g, DUD_U est la dérivation intérieure de U définie par σ(x)\sigma(x).

En effet, soit DTD_T la dérivation de l’algèbre tensorielle T de g qui prolonge D (lemme 4). L’idéal bilatère J de T engendré par les x⊗y−y⊗x−[x,y]x \otimes y - y \otimes x - [x, y] (x,yx, y dans g) est stable pour DTD_T. En effet :

DT(x⊗y−y⊗x−[x,y])=Dx⊗y−y⊗Dx−[Dx,y] D_T(x \otimes y - y \otimes x - [x, y]) = Dx \otimes y - y \otimes Dx - [Dx, y]
+x⊗Dy−Dy⊗x−[x,Dy]. + x \otimes Dy - Dy \otimes x - [x, Dy].

Par passage aux quotients, DTD_T définit une dérivation DUD_U de UU, telle que σ∘D=DU∘σ\sigma \circ D = D_U \circ \sigma. L’unicité de DUD_U est immédiate, puisque 1 et σ(g)\sigma(g) engendrent l’algèbre UU. L’assertion b) est évidente. Soit AA l’antiautomorphisme principal de UU, et prouvons c). Si x1,…,xnx_1, \ldots, x_n sont dans gg, on a

DUA(σ(x1)…σ(xn))=DU((−1)nσ(xn)…σ(x1)) D_U A(\sigma(x_1) \ldots \sigma(x_n)) = D_U((-1)^n \sigma(x_n) \ldots \sigma(x_1))
=(−1)n∑i=1nσ(xn)…DU(σ(xi))…σ(x1) = (-1)^n \sum_{i=1}^n \sigma(x_n) \ldots D_U(\sigma(x_i)) \ldots \sigma(x_1)
=(−1)n∑i=1nσ(xn)…σ(Dxi)…σ(x1) = (-1)^n \sum_{i=1}^n \sigma(x_n) \ldots \sigma(Dx_i) \ldots \sigma(x_1)
=A(∑i=1nσ(x1)…σ(Dxi)…σ(xn)) = A(\sum_{i=1}^n \sigma(x_1) \ldots \sigma(Dx_i) \ldots \sigma(x_n))
=ADU(σ(x1)…σ(xn)). = AD_U(\sigma(x_1) \ldots \sigma(x_n)).

Enfin, soit x∈gx \in g. Soit Δ\Delta la dérivation intérieure y↦σ(x)y−yσ(x)y \mapsto \sigma(x)y - y\sigma(x) de UU (Alg., chap. IV, § 4, no 3, exemple 2). On a, pour x′∈gx' \in g,

(Δ∘σ)(x′)=σ(x)σ(x′)−σ(x′)σ(x)=σ([x,x′])=(σ∘ad x)(x′), d’ouˋ Δ∘σ=σ∘ad x. (\Delta \circ \sigma)(x') = \sigma(x)\sigma(x') - \sigma(x')\sigma(x) = \sigma([x, x']) = (\sigma \circ \mathrm{ad}\ x)(x'), \text{ d'où } \Delta \circ \sigma = \sigma \circ \mathrm{ad}\ x.
Ceci achève la démonstration.

Appliquant la prop. 7 au cas d’une algèbre de Lie commutative, on voit que tout endomorphisme uu d’un KK-module se prolonge de manière unique en une dérivation de l’algèbre symétrique de ce module ; cette dérivation se déduit par passage aux quotients de la dérivation de l’algèbre tensorielle qui prolonge uu.

Reprénons une algèbre de Lie gg sur KK, et soit DD une dérivation de gg. Utilisons les notations T,S,U,GT, S, U, G antérieures. Soient DT,DSD_T, D_S les dérivations de T,ST, S qui prolongent DD, et soit DUD_U la dérivation unique de UU telle que σ∘D=DU∘σ\sigma \circ D = D_U \circ \sigma. Puisque DUD_U laisse stables les UnU_n, DUD_U définit par passage aux quotients une dérivation DGD_G de GG. Puisque DUD_U et DSD_S se déduisent de DTD_T par passage aux quotients, le diagramme commutatif (3) prouve que DGD_G peut aussi se déduire de DSD_S par l’homomorphisme ω\omega défini au no 6. Si en outre KK est un corps de caractéristique 0, les isomorphismes du diagramme (4) transforment entre elles les restrictions de DT,DS,DU,DGD_T, D_S, D_U, D_G à Sn,Sn,Un,GnS^n, S^n, U^n, G^n. Donc l’isomorphisme canonique de SS sur UU transforme DSD_S en DUD_U.

9. Extension de l’anneau de base

Soient g une algèbre de Lie sur K, T son algèbre tensorielle, J l’idéal bilatère de T engendré par les x⊗y−y⊗x−[x,y]x \otimes y - y \otimes x - [x, y] (x,yx, y dans g), et U = T/J. Soit K1K_1 un anneau commutatif à élément unité, et soit σ\sigma un homomorphisme de K dans K1K_1 transformant 1 en 1. Alors, l’algèbre tensorielle de g(K1)g_{(K_1)} s’identifie canoniquement à T(K1)T_{(K_1)}. Soit J′J' l’idéal bilatère de T(K1)T_{(K_1)} engendré par les x′⊗y′−y′⊗x′−[x′,y′]x' \otimes y' - y' \otimes x' - [x', y'] (x′,y′x', y' dans g(K1)g_{(K_1)}). Il est clair que l’image canonique de J(K1)J_{(K_1)} dans T(K1)T_{(K_1)} est contenue dans J′J'. Pour voir qu’elle est égale à J′J', il suffit de montrer que, si x′x' et y′y' désignent deux éléments de g(K1)g_{(K_1)}, x′⊗y′−y′⊗x′−[x′,y′]x' \otimes y' - y' \otimes x' - [x', y'] appartient à cette image. Or x′=∑ixi⊗λi,y′=∑jyj⊗μjx' = \sum_i x_i \otimes \lambda_i, y' = \sum_j y_j \otimes \mu_j (xi,yjx_i, y_j dans g, λi,μj\lambda_i, \mu_j dans K1K_1); d’où x′⊗y′−y′⊗x′−[x′,y′]=∑i,j(xi⊗yj−yj⊗xi−[xi,yj])⊗λiμjx' \otimes y' - y' \otimes x' - [x', y'] = \sum_{i,j} (x_i \otimes y_j - y_j \otimes x_i - [x_i, y_j]) \otimes \lambda_i \mu_j, ce qui prouve notre assertion. Ceci posé, on voit que U(K1)=(T/J)(K1)U_{(K_1)} = (T/J)_{(K_1)} s’identifie canoniquement à T(K1)/J′T_{(K_1)}/J' : l’algèbre enveloppante de g(K1)g_{(K_1)} s’identifie canoniquement à U(K1)U_{(K_1)}, et l’application canonique de g(K1)g_{(K_1)} dans son algèbre enveloppante s’identifie à σ⊗1\sigma \otimes 1 (en désignant par σ\sigma l’application canonique de g dans U).

Exercices

See the exercises for § 2.

Transcribed from the printed volume. Not translated.