§ 10. Le groupe des automorphismes d’un groupe de Lie
Dans ce paragraphe, on suppose que K est de caractéristique zéro.
1. Automorphismes infinitésimaux
Lemme 1
Soient G un groupe de Lie, α un champ de vecteurs sur G. Pour tout g ∈ G, soit β(g) = α(g)g⁻¹ ∈ L(G). Les conditions suivantes sont équivalentes: (i) α est un homomorphisme du groupe G dans le groupe T(G); (ii) quels que soient g, g′ dans G, on a α(gg′) = α(g)g′ + gα(g′); (iii) quels que soient g, g′ dans G on a β(gg′) = β(g) + (Ad g)β(g′).
La condition (i) signifie que, quels que soient g, g′ dans G, on a dans le groupe T(G):
Définition 1
Soit G un groupe de Lie. On appelle automorphisme infinitésimal de G tout champ de vecteurs analytique sur G vérifiant les conditions du lemme 1.
Lemme 2
Soient K′ un sous-corps fermé non discret de K, A une K′-variété, B et C des K-variétés, f une application K′-analytique de A × B dans C. On suppose que, pour tout a ∈ A, l’application b ↦ f(a, b) de B dans C est K-analytique. Alors, pour tout t ∈ TA, l’application u ↦ (Tf)(t, u) de TB dans TC est K-analytique.
Fixons t ∈ TA, et posons g(u) = (Tf)(t, u). Il est clair que g est K′-analytique. D’après VAR, R, 5.14.6, il suffit de prouver que les applications tangentes à g sont K-linéaires. On peut supposer que A, B, C sont des voisinages ouverts de 0 dans des espaces normables complets E, F, G sur K′, K, K, et que t est tangent à A en 0. Identifions TA, TB, TC, à A × E, B × F, C × G et t à un élément de E. Alors pour tout (x, y) ∈ TB = B × F, on a
Alors, pour tout , on a , avec
Proposition 1
Soient K' un sous-corps fermé non discret de K, G un groupe de Lie sur K, V une variété sur K' et une application K'-analytique de dans G. On suppose que, pour tout , l’application de G dans G soit un automorphisme de G. Soient un élément de V tel que pour tout , et . Alors le champ de vecteurs sur G est un automorphisme infinitésimal de G.
Pour , , , on a . Donc, pour , , on a (§ 2, n° 1, prop. 3). En particulier, l’application de G dans TG est un homomorphisme de groupes. D’autre part, cette application est analytique d’après le lemme 2.
Proposition 2
Soient G un groupe de Lie réel ou complexe, un automorphisme infinitésimal de G. Il existe une loi d’opération analytique de K dans G possédant les propriétés suivantes: 1) si D est la loi d’opération infinitésimale associée, on a 2) pour tout , on a . a) Pour tout , soit la boule ouverte de centre 0 et de rayon dans K. Pour tout , soit l’ensemble des courbes intégrales analytiques de définies dans une boule , et telles que . D’après VAR, R, 9.1.3 et 9.1.5, est non vide, et deux éléments de coïncident dans l’intersection de leurs domaines de définition; soit la borne supérieure des nombres tels qu’il existe un élément de défini dans ; il existe un élément unique de défini dans ; nous le noterons .
b) Soient dans , , avec et définies dans une même boule . Alors est analytique, et . D’autre part, pour tout , on a
c) D’après VAR, R, 9.1.4 et 9.1.5, il existe un voisinage de dans tel que . Soient et sa composante connexe. Pour tout , on a d’après b). D’autre part, les fonctions , pour , prennent leurs valeurs dans . D’après VAR, R 9.1.4 et 9.1.5, on a dans , et finalement dans . Posons alors pour tout et tout . D’après VAR, R, 9.1.4 et 9.1.5, l’application est une loi d’opération analytique de dans . Il est clair que, si est la loi d’opération infinitésimale associée, on a . D’après b), on a
Proposition 3
On suppose K ultramétrique. Soient G un groupe de Lie compact, un automorphisme infinitésimal de G. Il existe un sous-groupe ouvert I de K et une loi d’opération analytique de I dans G possédant les propriétés suivantes: 1) *si D est la loi d’opération infinitésimale associée, on a ; 2) *pour tout , on a . Comme G est compact, il existe un sous-groupe ouvert I’ de K et une loi d’opération analytique de I’ dans G possédant la propriété 1 de la proposition (§ 4, n° 7, cor. 2 du th. 6). Posons pour et . On a, pour dans et ,
Lemme 3
Soient G et G’ des groupes de Lie, un homomorphisme de G dans Aut (G’). Posons pour . Considérons les conditions suivantes:
(i) est analytique ; (ii) est analytique dans un voisinage de ; (iii) pour tout , l’application est analytique. Alors (i) . Si est connexe, on a (i) (ii). Il est clair que (i) implique (ii) et (iii). Soient . Quels que soient , on a
2. Le groupe des automorphismes d’un groupe de Lie (cas réel ou complexe)
Dans ce n°, on suppose ou .
Lemme 4
Soit un groupe de Lie simplement connexe de dimension finie. (i) Pour tout , soit l’unique automorphisme de tel que . Alors l’application de dans est analytique. (ii) Soient un sous-groupe de Lie de , et l’ensemble des tels que . Alors est un sous-groupe de Lie de . (iii) Supposons distingué discret, de sorte que l’algèbre de Lie de s’identifie à . Pour tout , soit l’unique automorphisme de tel que . Alors l’application est un isomorphisme du groupe sur le groupe .
Pour prouver (i), il suffit, d’après le lemme 3 du n° 1, de vérifier que l’application est analytique dans un voisinage de . Il existe un voisinage ouvert de 0 dans tel que soit un isomorphisme analytique de sur un voisinage ouvert de dans . Il existe un voisinage ouvert de dans , et un voisinage ouvert de 0 dans , tels que . Alors l’application de dans est composée des applications suivantes: l’application de dans ; l’application de dans ; l’application de dans .
Donc cette application est analytique.
Soit l’application canonique de dans l’espace homogène . Alors est l’ensemble des tels que
Supposons N distingué discret. Soit . On a
Soient G un groupe localement compact, le groupe des automorphismes de G. Rappelons qu’on a défini sur la topologie (TG, X, § 3, no 5). C’est la topologie la moins fine rendant continues les applications et de dans (espace des applications continues de G dans G muni de la topologie de la convergence compacte). La topologie est compatible avec la structure de groupe de (loc. cit.). Pour toute partie compacte L de G et tout voisinage U de dans G, soit l’ensemble des tels que et pour tout ; alors les forment un système fondamental de voisinages de . Si G est engendré par une partie compacte C, la topologie est aussi la topologie la moins fine pour laquelle les applications et de dans soient continues (car toute partie compacte de G est contenue dans pour n assez grand). Si K est localement compact et si V est un espace vectoriel de dimension finie sur K, la topologie sur n’est autre que la topologie usuelle.
Théorème 1
Soient G un groupe de Lie de dimension finie, sa composante neutre. On suppose que G est engendré par et par un nombre fini d’éléments.* (i) Il existe sur Aut G une structure de variété analytique et une seule vérifiant la condition suivante: (AUT) pour toute variété analytique M et toute application f de M dans Aut G, f est analytique si et seulement si l’application de dans G est analytique. On suppose dans la suite de l’énoncé Aut G muni de cette structure. (ii) Aut G est un groupe de Lie de dimension finie. (iii) Le morphisme de Aut G dans Aut L(G) est analytique. (iv) Si G est connexe, est un isomorphisme du groupe de Lie Aut G sur un sous-groupe de Lie de Aut L(G); ce sous-groupe de Lie est égal à Aut L(G) si G est simplement connexe. (v) Soit a l’ensemble des automorphismes infinitésimaux de G. Alors a est une algèbre de Lie de champs de vecteurs, et la loi d’opération infinitésimale associée à l’application de dans G est un isomorphisme de sur a. (vi) La topologie du groupe de Lie Aut G est la topologie . a) L’unicité de la structure analytique envisagée dans (i) est évidente. b) Supposons G connexe. Soient H le revêtement universel de G, le morphisme canonique de H sur G, et . Introduisons les notations et
Aut(H, N) du lemme 4. Transportons à Aut H, grâce à θ, la structure de groupe de Lie de Aut L(G). Alors Aut H devient un groupe de Lie de dimension finie, et Aut(H, N) un sous-groupe de Lie de Aut H (lemme 4 (ii)). Transportons à Aut G, grâce à η⁻¹, la structure de groupe de Lie de Aut(H, N). Alors Aut G devient un groupe de Lie de dimension finie. Les propriétés (ii), (iii), (iv) du théorème sont vérifiées, et l’application (u, g) ↦ u(g) de (Aut G) × G dans G est analytique (lemme 4 (i)). Soient M une variété analytique, f une application de M dans Aut G, et φ l’application (m, g) ↦ f(m)g de M × G dans G. Il est clair que, si f est analytique, φ est analytique. Supposons φ analytique. Alors l’application Tφ : TM × TG → TG est analytique; sa restriction à M × L(G), c’est-à-dire l’application (m, x) ↦ L(f(m))x de M × L(G) dans L(G), est donc analytique; comme L(G) est de dimension finie, il en résulte que l’application m ↦ L(f(m)) de M dans Aut L(G) est analytique, donc que f est analytique. Ainsi, (i) est vérifié.
Munissons L(G) d’une norme. Pour tout λ > 0, soit B_λ la boule ouverte de centre 0 et de rayon λ dans L(G). Choisissons λ > 0 assez petit pour que ψ = exp_G|B_λ soit un isomorphisme de la variété analytique B_λ sur la sous-variété ouverte ψ(B_λ) de G. Soit Φ un filtre sur Aut G. Pour que Φ converge vers Id_G dans Aut G, il faut et il suffit que L(Φ) converge vers Id_{L(G)} dans Aut L(G), donc que L(Φ)|B_{λ/2} et L(Φ)⁻¹|B_{λ/2} convergent uniformément vers Id_{B_{λ/2}}. Cette condition entraîne que Φ|ψ(B_{λ/2}) et Φ⁻¹|ψ(B_{λ/2}) convergent uniformément vers Id_{ψ(B_{λ/2})}. Réciproquement, supposons que Φ|ψ(B_{λ/2}) converge uniformément vers Id_{ψ(B_{λ/2})}. Il existe un M ∈ Φ tel que, si u ∈ M, on ait u(ψ(B_{λ/2})) ⊂ ψ(B_{2λ/3}); alors L(u)(B_{λ/2}) est une partie connexe de L(G) dont l’image par exp_G est contenue dans ψ(B_{2λ/3}), donc L(u)(B_{λ/2}) ne rencontre pas B_λ − B_{2λ/3}, et par suite L(u)(B_{λ/2}) ⊂ B_λ; alors l’hypothèse que Φ|ψ(B_{λ/2}) converge uniformément vers Id_{ψ(B_{λ/2})} entraîne que L(Φ)|B_{λ/2} converge uniformément vers Id_{B_{λ/2}}. On déduit de là que:
(Φ converge vers Id_G dans Aut G) ⇔ (Φ converge vers Id_G pour _β).
Cela prouve (vi).
Soit D la loi d’opération infinitésimale associée à la loi d’opération à gauche de Aut(G) dans G. D’après les prop. 1 et 2 du n° 1, on a D(L(Aut G)) = a. Donc a est une algèbre de Lie de champs de vecteurs et D est un morphisme de L(Aut G) sur a. Soient x₁ et x₂ des éléments de L(Aut G) tels que D(x₁) = D(x₂). Alors les lois d’opération (λ, g) ↦ (exp λx₁)g et (λ, g) ↦ (exp λx₂)g de K dans G ont même loi d’opération infinitésimale associée; donc, pour |λ| assez petit, exp λx₁ et exp λx₂ coïncident dans un voisinage de e (§ 4, n° 7, th. 6), d’où exp λx₁ = exp λx₂. On en déduit que x₁ = x₂, donc que D est un isomorphisme de L(Aut G) sur a.
Le théorème est ainsi entièrement démontré pour G connexe.
c) Passons au cas général. Par hypothèse, G est engendré par G₀ et un nombre fini d’éléments x₁, x₂, ..., xₙ. Tout u ∈ Aut G laisse stable G₀. Soit Aut₁ G l’ensemble des u ∈ Aut G qui, par passage au quotient, donnent l’automorphisme identique de . C’est un sous-groupe distingué de Aut . D’après la partie b) de la démonstration, Aut est canoniquement muni d’une structure de groupe de Lie, et l’application de dans est analytique. Soit le produit semi-direct correspondant de Aut par ; c’est un groupe de Lie (, n° 4, prop. 7), de dimension finie.
Si , nous poserons
Montrons que est fermé dans . Soit un filtre sur tel que converge vers un point de . Alors converge simplement vers une application de dans . Il est clair que est un endomorphisme du groupe . En outre, laisse stable chaque classe suivant , et . Il en résulte que . Comme , on a bien montré que est fermé dans .
d) Dans la partie d) de la démonstration, on suppose que . D’après le , n° 2, th. 2, est un sous-groupe de Lie de . Transportons la structure de groupe de Lie réel de à grâce à . Ainsi, devient un groupe de Lie de dimension finie.
Soient une variété analytique, une application de dans , et l’application de dans . On a les équivalences suivantes: analytique
Soit C une partie compacte de G_0 engendrant G_0. Pour qu’un filtre Φ converge vers Id_G dans Aut_1 G, il faut et il suffit que Φ|(C ∪ {x_1} ∪ … ∪ {x_n}) et Φ^{-1}|(C ∪ {x_1} ∪ … ∪ {x_n}) convergent uniformément vers
La topologie de Aut_1 G est donc la topologie .
Il est clair que Aut_1 G est ouvert dans Aut G pour la topologie . Il existe sur Aut G une structure de groupe de Lie compatible avec cette topologie et induisant sur Aut_1 G la structure précédemment construite (§ 8, n° 1, cor. 2 du th. 1). Le fait que le groupe de Lie Aut G possède les propriétés du théorème résulte des propriétés correspondantes de Aut_1 G.
e) Dans la partie e) de la démonstration, on suppose que K = C. D’après c) et le th. 2 du § 8, n° 2, il existe sur Aut_1 G une structure de groupe de Lie réel telle que soit un isomorphisme de Aut_1 G sur un sous-groupe de Lie réel de P.
La loi d’opération de dans G est analytique réelle. Soit D la loi d’opération infinitésimale associée. D’après les prop. 1 et 2 du n° 1, on a .
Pour tout , notons la restriction de à ; c’est un automorphisme infinitésimal de que nous identifions, grâce à la partie b) de la démonstration, à un élément de . Pour , posons
Enfin, posons . Alors est une application -linéaire de dans .
D’autre part, il est clair que . Donc est un sous-espace vectoriel complexe de . D’après la prop. 2 du § 4, n° 2, est un sous-groupe de Lie complexe de P, et on peut alors procéder exactement comme dans d) : on transporte la structure de groupe de Lie complexe de à grâce à , et on voit comme dans d) que possède les propriétés analogues aux propriétés (i), (ii), (iii), (v), (vi) du théorème.
Il est clair que est ouvert dans Aut G pour la topologie . Soit . Soit l’automorphisme de . Il est analytique réel (§ 8, n° 1, th. 1), est un -automorphisme de , et est un -automorphisme de . Cet automorphisme est aussi l’automorphisme de déduit de par transport de structure; comme est K-analytique, on voit que est K-linéaire. Donc est K-analytique (§ 3, n° 8, prop. 32). D’après le § 1, n° 9, prop. 18, il existe sur Aut G une structure de K-groupe de Lie et une seule telle que soit un sous-groupe de Lie ouvert de Aut G. Le fait que cette structure possède les propriétés du théorème résulte des propriétés correspondantes de .
Corollaire 1
Soient G un groupe de Lie réel de dimension finie, sa composante neutre. On suppose que G est engendré par et par un nombre fini d’éléments. Alors Aut G, muni de la topologie , est un groupe de Lie réel de dimension finie.
Corollaire 2
Soit G un groupe de Lie réel ou complexe connexe semi-simple. Le groupe Int G est la composante neutre de Aut G.
L’application est un isomorphisme de Aut G sur un sous-groupe de Lie de Aut L(G) (th. 1). L’image de Int G par cet isomorphisme est Ad G. Or Ad G est la composante neutre de Aut L(G) (§ 9, n° 8, prop. 30 (ii)).
3. Le groupe des automorphismes d’un groupe de Lie (cas ultramétrique)
Théorème 2
Lorsque K est ultramétrique localement compact et que G est un groupe de Lie compact, les assertions (i), (ii), (iii), (v), (vi) du th. 1 sont vraies.
a) L’unicité de la structure analytique envisagée dans (i) est évidente.
b) Supposons que G soit le groupe de Lie défini par une algèbre de Lie normée L. Ainsi, G est une boule ouverte et fermée dans L. Soit . Alors coïncide avec au voisinage de 0. Soit . Soit la caractéristique du corps résiduel. Alors tend vers 0 quand tend vers . Il existe donc tel que . Par suite
Soit l’ensemble des tels que . Comme G est ouvert et compact dans , est un sous-groupe ouvert de . D’après ce qui précède, Aut G s’identifie à , d’où une structure de groupe de Lie sur Aut G, pour laquelle les propriétés (i), (ii), (iii), (vi) du th. 1 sont évidentes. La propriété (v) résulte des prop. 1 et 3 du n° 1.
c) Passons au cas général. D’après le § 7, n° 1, prop. 1, il existe un sous-groupe ouvert et compact de G qui est du type envisagé en b). Alors G est engendré par et un nombre fini d’éléments . Soit l’ensemble des tels que pour . On définit, comme dans la démonstration du th. 1, partie c), un produit semi-direct P de par , et un homomorphisme injectif de dans P, dont l’image est fermée dans P.
d), e) : on raisonne exactement comme dans les parties d), e) de la démonstration du th. 1, en remplaçant par et en utilisant la prop. 3 au lieu de la prop. 2.
Remarque
Si , et si le groupe de Lie G est engendré par une partie compacte (cf. exerc. 2), les assertions (i), (ii), (iii), (vi) du th. 1 sont encore vraies, mais non (v) (exerc. 3).
Exercices
See the exercises for § 10.