Soient f,g deux séries formelles à coefficients dans K par rapport aux mêmes indéterminées; soit fi (resp. gi) la composante homogène de degré i de f (resp. g). Nous écrirons
f≡g(moddegp)
si fi=gi pour i<p.
Dans ce §, G désigne un groupuscule de Lie de dimension finie n; le corps de base K est supposé de caractéristique zéro. On identifie une fois pour toutes, à l’aide d’une carte, un voisinage ouvert de e dans G à un voisinage ouvert U de 0 dans Kn, de façon que e s’identifie à 0. Pour x,y dans U et n∈Z, on note x.y le produit de x et y, et x[m] la puissance m-ème de x dans G (lorsqu’ils sont définis). Les coordonnées de x∈U sont notées x1,x2,…,xn.
1. Les coefficients cαβγ
Soit Ω l’ensemble des (x,y)∈U×U tels que x.y soit défini et appartienne à U. Alors Ω est ouvert dans U×U, et l’application (x,y)↦x.y de Ω dans U est analytique. Les coordonnées z1,…,zn de z=x.y admettent donc des développements en série entière à l’origine suivant les puissances de x1,…,xn,y1,…,yn. Par suite, il existe des constantes cα1,…,αn,β1,…,βn,γ1,…,γn∈K, bien déterminées, telles que
pour γ1,…,γn dans N. Adoptant les conventions de VAR, R, nous écrirons ces formules plus brièvement:
(2)
(x.y)γ=α,β∈Nn∑cα,β,γxαyβ(γ∈Nn).
Puisque x.0=0.x=x pour x∈U, on a
(3)
cα,0,γ=c0,α,γ=δαγ
où δαγ est l’indice de Kronecker. En particulier, écrivant désormais k à la place de εk pour k=1,…,n,
(4)
(x.y)k=xk+yk+∣α∣≥1,∣β∣≥1∑cα,β,kxαyβ.
Posant cαβ=(cαβ1,cαβ2,…,cαβn)∈Kn, on a donc
(5)
x.y=x+y+∣α∣≥1,∣β∣≥1∑cαβxαyβ.
Au second membre de (5), considérons la composante homogène de degré 2:
B(x,y)=i,j=1∑ncijxiyj
de sorte que (x,y)↦B(x,y) est une application bilinéaire de Kn×Kn dans Kn.
On a
(6)
x.y≡x+y+B(x,y)(moddeg3).
La formule (4) entraîne d’autre part que
(7)
cα,β,γ=0si∣α∣+∣β∣<∣γ∣
et que les termes de degré total ∣γ∣ dans le développement de zγ sont aussi ceux de (x1+y1)γ1(x2+y2)γ2…(xn+yn)γn=∑α+β=γ((α,β))xαyβ (cf. VAR, R, Notations et conventions). Donc:
quels que soient x,y,z assez voisins de 0, d’où (10)
ξ∑cαξηcβγξ=ξ∑cξγηcαβξ(α,β,γ,η dans Nn).
Le groupuscule G admet un sous-groupuscule ouvert commutatif si et seulement si cαβγ=cβαγ quels que soient α,β,γ dans Nn.
2. Crochet dans l’algèbre de Lie
Pour α∈Nn, soit eα la distribution ponctuelle α!1∂xα∂α à l’origine. En particulier,
ek=eek=∂xk∂.
Les eα forment une base de l’espace vectoriel U(G). Si f est une fonction analytique dans un voisinage ouvert de 0 dans G, et si f(x)=∑αλαxα est son développement en série entière à l’origine, on a
(La formule (10) exprime alors l’associativité de U(G).) En particulier, puisque L(G) est stable pour le crochet, (12)
[ei,ej]=k∑(cijk−cjik)ek,
Les constantes de structure de L(G) relativement à la base (e1,…,en) sont donc les cijk−cjik. Autrement dit, identifiant canoniquement L(G) à Kn, on obtient: (13)
[x,y]=B(x,y)−B(y,x).
Proposition 1.
(i) x[−1]≡−x+B(x,x) mod deg 3 (ii) x.y.x[−1]≡y+[x,y] mod deg 3 (iii) y[−1].x.y≡x+[x,y] mod deg 3 (iv) x[−1].y[−1].x.y≡[x,y] mod deg 3 (v) x.y.x[−1].y[−1]≡[x,y] mod deg 3.
(Dans (i), x[−1] représente bien entendu le développement en série entière à l’origine de l’application x↦x[−1]; les autres formules s’interprètent de manière analogue.)
Soient g1 et g2 les composantes homogènes de degrés 1 et 2 de x[−1]. On a
0=x.x[−1]
≡x+g1(x)+B(x,g1(x))mod deg 2(d’apreˋs (6))
≡x+g1(x)mod deg 2
donc g1(x)=−x. Ensuite
0=x.x[−1]
≡x+(−x+g2(x))+B(x,−x+g2(x))mod deg 3
≡g2(x)−B(x,x)mod deg 3
donc g2(x)=B(x,x). Cela prouve (i). En utilisant (i), on a
x.y.x[−1]≡(x+y+B(x,y)).(−x+B(x,x))mod deg 3
≡x+y+B(x,y)+(−x+B(x,x))+B(x+y,−x)mod deg 3
≡y+B(x,y)−B(y,x)mod deg 3
≡y+[x,y]mod deg 3(d’apreˋs (13))
d’où (ii). La démonstration de (iii) est analogue. En combinant (i) et (iii), on obtient
x[−1].y[−1].x.y≡(−x+B(x,x)).(x+[x,y])mod deg 3
≡−x+B(x,x)+x+[x,y]+B(−x,x)mod deg 3
≡[x,y]mod deg 3
d’où (iv). La démonstration de (v) est analogue.
3. Puissances
Considérons j points de G:
x(1)=(x(1)1,x(1)2,…,x(1)n)
x(2)=(x(2)1,x(2)2,…,x(2)n)
⋯⋯⋯⋯⋯⋯⋯⋯
x(j)=(x(j)1,x(j)2,…,x(j)n).
L’application (x(1),x(2),…,x(j))↦x(1).x(2)…x(j) admet un développement en série entière à l’origine:
où le second membre est une série entière convergente par rapport à la variable x∈Kn. On obtient cette série en supprimant dans (14) les termes dans lesquels l’une des variables x(1),…,x(j) n’intervient pas explicitement, puis en faisant x(1)=x(2)=⋯=x(j)=x.
Si t∈K, toutes les applications puissance t-ème de G ont même développement en série entière à l’origine, puisque deux quelconques d’entre elles coïncident dans un voisinage de 0. Nous noterons x[t] ce développement en série entière.
Proposition 2
(i) On aψj≡0moddegj. (ii) Sit∈K, *on a
(16)x[t]=i=0∑∞(it)ψi(x)
où la série formelle de droite a un sens grâce à (i).
(On pose (it)=i!t(t−1)…(t−i+1) pour tout t∈K.)
L’assertion (i) est évidente sur la définition des ψj. Prouvons (ii) pour t entier ⩾0. D’après (14), on a
Pour α=(α(1),…,α(t))∈(Nn)t, notons σ(α) l’ensemble des j∈{1,2,…,t} tels que α(j)=0. Si, dans la somme (17), on groupe les termes pour lesquels σ(α) est le même, il vient
(18)x[t]=σ⊂{1,t}∑ht,σ(x)
avec
(19)ht,σ(x)=σ(α)=σ∑aα(1),…,α(t)xα(1)+⋯+α(t)
Posons σ={j1,j2,…,jq} avec j1<j2<⋯<jq. Dans (14) (où l’on remplace j par t), substituons 0 à x(k) pour k ∉ σ ; comme 0 est élément neutre de G, on obtient le développement en série entière à l’origine de x(j₁) . x(j₂) . . . . . x(jₖ) :
D’après (19) et (20), on voit que ht,σ(x)=ψcardσ(x). Alors, (18) entraîne
x[t]=i=0∑t(it)ψi(x)=i=0∑∞(it)ψi(x).
Cela établi, posons x[t]′=∑i=0∞(it)ψi(x) pour tout t∈K. Dans les séries entières x[t] et x[t]′, chaque coefficient est fonction polynomiale de t. En effet, cela est évident pour x[t]′. En ce qui concerne x[t], il suffit de prouver que, pour tout u∈U(G), l’image de u par x↦x[t] est fonction polynomiale de t. Or, pour u∈Um(G), cette image est tmu (§ 4, n° 3, prop. 7 (iv)).
Comme x[t]=x[t]′ pour t entier ≥0, on conclut de là que x[t]=x[t]′ pour tout t∈K.
Remarque 1
Ecrivons la condition (ii) de la prop. 2 pour t entier ≥0:
L’expression précédente de ψ2 et la formule (6) prouvent que
(21)
ψ2(x)≡B(x,x)moddeg3.
Compte tenu de la prop. 2, (i) et (ii), on voit que
(22)
x[t]≡tx+(2t)B(x,x)moddeg3.
Remarque 4
Notons ψp,m(x) et ht,m(x) les composantes homogènes de degré m de ψp(x) et de x[t]. On a ψp,m=0 pour m<p. D’autre part, la prop. 2 (ii) donne
ht,m(x)=p≤m∑p!t(t−1)…(t−p+1)ψp,m(x)
c’est-à-dire
ht,m(x)=1≤r≤m∑trφr,m(x)
où les φr,m sont des applications polynomiales homogènes de degré m de Kn dans Kn. On a en particulier, d’après (23),
φ1,m(x)=p≤m∑p(−1)p−1ψp,m(x)
φm,m(x)=m!1ψm,m(x).
Remarque 5
Si K est de caractéristique >0, les résultats des n° 1 et 2 restent valables à condition de définir eα, au n° 2, par ⟨eα,∑βλβxβ⟩=λα. Au n° 3, si on définit les ψj comme ci-dessus, le raisonnement fait prouve encore que x[t]=∑i=0∞(it)ψi(x) si t∈N.
4. Exponentielle
Soit E(x) le développement en série entière en 0 d’une application exponentielle de G. Soit L(x) le développement en série entière en 0 de l’application réciproque d’une application exponentielle injective de G. Puisque l’application tangente en 0 à toute application exponentielle est l’identité de L(G), on a E(x)≡xmoddeg2 et L(x)≡xmoddeg2. Puisque E(L(x))=L(E(x)) pour x assez voisin de 0, les séries formelles E et L sont telles que E(L(X))=L(E(X))=X. Un raisonnement analogue montre que E(tX)=(E(X))[t], L(X[t])=tL(X) pour t∈K.
Proposition 3
On a
L=p=1∑∞p(−1)p−1ψp
E=p=1∑∞p!1ψp,p
(rappelons que ψp,p est la composante homogène de degré p de ψp).
On a
E(tx)=(E(x))[t]
ou, d’après (24),
E(tx)=m≥0∑1≤r≤m∑trφr,m(E(x)).
Les deux membres sont des séries formelles en t et x. Egalons les termes du premier degré en t. Il vient
(29)
x=m≥0∑φ1,m(E(x)).
Or l’inversion d’un système de séries formelles, quand elle est possible, ne l’est que d’une seule manière (A, IV, § 6, cor. de la prop. 8). Alors
Pour que la carte utilisée de G soit canonique, il faut et il suffit que ψj=0 pour j≥2.
C’est suffisant d’après la prop. 3. Supposons que la carte soit canonique, et que ψi=0 pour 2≤i<n. On a nx=x[n]=∑i=0n(in)ψi(x)=nx+ψn(x), d’où ψn=0. Donc ψj=0 pour j≥2 par récurrence sur j.