§ 2. Groupe de Weyl affine
Dans ce paragraphe (n° 5 excepté), on désigne par R un système de racines réduit dans un espace vectoriel réel V. On désigne par W le groupe de Weyl de R ; on l’identifie à un groupe d’automorphismes du dual V* de V (§ 1, n° 1), et l’on munit V* d’un produit scalaire invariant par W. Soit E l’espace affine sous-jacent à V* ; pour , on désigne par la translation de E de vecteur v. Enfin, on désigne par P (resp. Q ) le groupe des translations dont le vecteur v appartient au groupe des poids P(R) (resp. au groupe des poids radiciels Q (R)) du système de racines R inverse de R.
1. Groupe de Weyl affine.
Pour et , soit l’hyperplan de E défini par :
et soit la réflexion orthogonale par rapport à . On a :
pour tout . Autrement dit, on a :
(1)
où est la réflexion orthogonale par rapport à l’hyperplan , c’est-à-dire la réflexion associée à la racine .
La formule (1) montre que ne dépend pas du produit scalaire choisi.
Définition 1
On appelle groupe de Weyl affine du système de racines R et on note (ou simplement ) le groupe de transformations affines de E engendré par les réflexions pour et .
Proposition 1
Le groupe est produit semi-direct de W par Q .
Comme W est engendré par les réflexions , il est contenu dans . D’autre part, on a si , ce qui montre que .
Comme W laisse stable (§ 1, no 9), le groupe de transformations affines G engendré par W et Q est le produit semi-direct de W par Q. On a d’après ce qui précède et quels que soient et d’après (1). On en conclut que .
Proposition 2
Le groupe , muni de la topologie discrète, opère proprement sur E et permutte entre eux les hyperplans (pour et ).
Comme est un sous-groupe discret de , le groupe Q opère proprement sur E. Il en est donc de même de , puisque W est fini. De plus, on a, pour et :
où est un entier, d’où la deuxième assertion.
On peut donc appliquer à opérant sur E les résultats du chapitre V, § 3. Pour éviter toute confusion avec les chambres du groupe de Weyl W dans , nous appellerons alcôves les chambres déterminées par le système des hyperplans (pour et ) dans E. Le groupe opère donc de façon simplement transitive sur l’ensemble des alcôves et l’adhérence d’une alcôve est un domaine fondamental pour opérant sur E (chap. V, § 3, no 2, th. 1 et no 3, th. 2). Il est clair que le groupe de Weyl W s’identifie à l’image canonique de dans le groupe orthogonal de (cf. chap. V, § 3, no 6). Il en résulte que est essentiel (chap. V, § 3, no 7) et que est irréductible si et seulement si le système de racines R l’est (§ 1, no 2, cor. de la prop. 5). Si R est irréductible, chaque alcôve est un simplexe ouvert (chap. V, § 3, no 9, prop. 8). Dans le cas général, la décomposition canonique de l’espace affine E en produit (chap. V, § 3, no 8) correspond à la décomposition de R en composants irréductibles. En particulier, les alcôves sont des produits de simplexés ouverts.
Notons encore que le cor. du th. 1 du chap. V, § 3, no 2 montre que les sont les seules réflexions appartenant à .
2. Poids et points spéciaux
Proposition 3
Les points spéciaux* (chap. V, § 3, no 10, déf. 1) de sont les poids de .
Soit et soit . L’hyperplan L parallèle à Ker et passant par a pour équation . Pour qu’il soit égal à , il faut d’une part que et soient proportionnelles, ou encore, puisque R est réduit, que , et d’autre part que soit entier. On en déduit aussitôt que est un point spécial de si et seulement si pour tout , c’est-à-dire si et seulement si (§ 1, no 9).
Corollaire
(i) *Si , il existe une alcôve C telle que soit point extrémal de .
(ii) Si est une alcôve, se réduit à un point et ce point est point extrémal de .
Cela résulte de la prop. 3, compte tenu du cor. de la prop. 11 du chap. V, § 3, no 10 et de la prop. 12 du chap. V, § 3, no 10.
Proposition 4
Soit une chambre de . (i) Il existe une alcôve et une seule contenue dans et telle que . (ii) La réunion des pour est un voisinage de dans . (iii) Tout mur de est un mur de .
Cela résulte de la prop. 11 du chap. V, § 3, no 10.
Supposons maintenant irréductible. Soit une base de (§ 1, no 5, déf. 3), et soit la base duale. Les sont les poids fondamentaux de pour la chambre de correspondant à la base . Soit
la plus grande racine de (§ 1, no 8), et soit l’ensemble des tels que .
Proposition 5
Soit l’alcôve contenue dans à laquelle est adhérent (prop. 4). (i) est l’ensemble des tels que pour tout et que . (ii) L’ensemble se compose de et des pour .
Soit l’ensemble des tels que et posons . Comme , on a , d’où . Nous allons montrer que, pour tout et tout , les ensembles et sont du même côté de l’hyperplan . Ceci prouvera que et établira l’assertion (i). Si , la chambre est toute entière d’un même côté de , ce qui établit notre assertion dans ce cas. Si , on peut, quitte à changer en , supposer que . On a alors sur , puisque . D’autre part, est positive sur (§ 1, no 8, prop. 25). Pour , on a donc . Par suite, et sont bien du même côté de .
Soit maintenant . On a , avec (§ 1, no 10). Pour que , il faut et il suffit que les entiers soient tous positifs. Si , pour que il faut et il suffit que soit , d’où (ii).
Corollaire
L’alcôve est un simplexe ouvert de sommets et les . Cela résulte de (i).
3. Le normalisateur de
Dans ce no, nous supposons le produit scalaire choisi sur invariant non seulement par , mais par le groupe tout entier. Nous identifierons et .
Soit G le normalisateur de dans le groupe des déplacements de l’espace affine euclidien E. Si est un déplacement de E, et la réflexion orthogonale par rapport à un hyperplan L, le déplacement est la réflexion orthogonale par rapport à l’hyperplan . Il en résulte que G est l’ensemble des déplacements de E qui permutent entre eux les hyperplans (pour et ).
Or, le groupe des automorphismes de E est le produit semi-direct du groupe orthogonal U de V* et du groupe T des translations. Si et , le transformé de l’hyperplan par est l’hyperplan défini par l’équation
Nous désignerons par le sous-groupe de G produit semi-direct de W par P. C’est un sous-groupe distingué de G, et est canoniquement isomorphe à ; de plus, l’application canonique de dans donne par passage au quotient un isomorphisme de sur .
Soit maintenant C une alcôve de E, et soit le sous-groupe formé des éléments tels que . Comme est simplement transitif sur les alcôves, le groupe G est produit semi-direct de et de . L’isomorphisme correspondant de sur fournit en particulier un isomorphisme canonique de sur le groupe .
Supposons que R soit irréductible, et reprenons les notations de la prop. 5 du no 2. Posons , et soit () le système de racines engendré par les , pour . Pour (resp. ), soit l’unique élément de (identifié à un sous-groupe de W) qui transforme les racines positives de relativement à la base en racines négatives (§ 1, no 6, cor. 3 de la prop. 17).
Proposition 6
Pour tout , l’élément appartient à et l’application est une bijection de J sur .
Remarquons tout d’abord que la racine est de la forme
Montrons que, si , on a . Soient en effet et .
n° 2.4.
Pour et , on a :
(2)
Corollaire
Les forment un système de représentants dans des éléments non nuls de .
En effet, si l’on identifie à , l’élément est transformé en la classe de mod. .
Remarque 1
L’application est une bijection de sur .
Remarque 2
Le groupe est aussi le normalisateur de dans le groupe des automorphismes de muni seulement de sa structure affine (cf. exerc. 3).
4. Application : ordre du groupe de Weyl
Lemme 1
Soient un espace localement compact dénombrable à l’infini, un groupe discret opérant continûment et proprement dans , une mesure sur invariante par , un sous-groupe de , et deux parties ouvertes de de mesures finies . On suppose que les pour (resp. les pour ) sont deux à deux disjoints et que leur réunion est de complémentaire négligeable. Alors est d’indice fini dans et l’on a .
Soit une famille de représentants des classes à droite de suivant . Soit la réunion des . Alors les , pour , sont deux à deux disjoints et de réunion . Soit . La réunion de (resp. ) et d’une partie convenable de (resp. ) est un domaine fondamental, évidemment -mesurable, pour . D’après Intégr., chap. VII, § 2, n° 10, cor. du th. 4, on a . Ceci prouve que Card est fini, et que .
Proposition 7
Supposons R irréductible. Soient B = \{ \alpha_1, \ldots, \alpha_l \} une base de R, f l’indice de connexion de R (§ 1, n° 9) et la plus grande racine de R (pour l’ordre défini par B). Alors l’ordre de W est égal à
Soit la base de duale de B. D’après le cor. de la prop. 5, le simplexe ouvert C de sommets 0, est une alcôve de E. Choisissons une mesure de Haar sur le groupe additif V*. Soit A l’ensemble des éléments de V* de la forme , avec pour . D’après le cor. 2 de la prop. 15 de Intégr., chap. VII, § 1, n° 10, on a:
(5)
Soit d’autre part l’ensemble des éléments de V* de la forme
avec pour . Comme est une base du -module , on peut appliquer le lemme 1 avec , , , et . On obtient:
(6)
Enfin, on peut appliquer une autre fois le lemme 1, en prenant , , , et . On obtient:
(7)
La proposition résulte alors de la comparaison des formules (5), (6) et (7).
5. Systèmes de racines et groupes engendrés par des réflexions
Proposition 8
Soit F un espace hilbertien réel de dimension finie l. Soient un ensemble d’hyperplans affines de F et G le groupe engendré par les réflexions orthogonales par rapport aux hyperplans . On suppose que les conditions du chap. V, § 3 sont vérifiées (i.e. que pour tout et , et que G opère proprement dans F). On suppose de plus que 0 est point spécial pour G et que le groupe T des translations appartenant à G est de rang l. Il existe alors un système de racines réduit R et un seul dans tel que l’isomorphisme canonique de F sur transforme G en le groupe de Weyl affine de R.
Remarquons tout d’abord que l’hypothèse faite sur T entraîne que G est essentiel : sinon, l’espace affine F se décomposerait en produit , avec , le groupe G s’identifiant à un groupe de déplacements opérant proprement dans (chap. V, § 3, no 8, prop. 6), et T ne serait pas de rang .
Soit l’ensemble des tels que . Pour , soit l’ensemble des éléments de parallèles à H. Puisque 0 est point spécial, est la réunion des pour . Soit . Puisque T est de rang , il existe un tel que la translation de vecteur appartienne à T et que . Les hyperplans pour sont deux à deux distincts et appartiennent à . Soit alors un vecteur unitaire de F orthogonal à H : on a et comme est localement fini (chap. V, § 3, no 1, lemme 1), il existe un plus petit nombre réel tel que . Nous allons montrer que est l’ensemble des hyperplans pour . En effet,
et l’élément de G est la translation de vecteur (chap. V, § 2, no 4, prop. 5). Par suite, et appartiennent à . D’autre part, si , il existe tel que et il existe un entier tel que
ou bien , ou bien .
Dans le premier cas, on a avec
et la définition de entraîne ; dans le second cas, on a
et la définition de entraîne que .
Il en résulte que si est la forme linéaire sur F telle que
l’ensemble est l’ensemble des hyperplans pour , et les formes linéaires et sont les seules à posséder cette propriété.
Par suite, la proposition sera démontrée si nous montrons que l’ensemble R des éléments de V de la forme est un système de racines réduit dans V.
a) Démontrons la condition (SR₁) : il est clair que R est fini (puisque est fini) et ne contient pas 0. De plus, R engendre V. En effet, si est orthogonal à R, on a pour tout et la translation de vecteur commute avec tout élément de G. Comme G est essentiel, ceci entraîne .
b) Démontrons (SR_{II}). Pour et , posons comme précédemment ; si , posons , et soit le transposé de . Il existe un élément et un seul orthogonal à et tel que . On a alors et . Pour , on a
c) Démontrons (SR_{III}). Soit et posons . On a
d) Enfin, il est évident que R est réduit, car si , les formes linéaires et ne sont pas proportionnelles.
Remarque 1). — L’hypothèse que T est de rang l est en particulier vérifiée lorsque G est irréductible et infini. En effet l’espace vectoriel engendré par les vecteurs des translations de T est invariant par l’image canonique de G dans le groupe linéaire de F. Il est différent de si G est infini et est donc égal à F tout entier si G est infini et irréductible.
Un groupe fini engendré par des réflexions n’est pas toujours le groupe de Weyl d’un système de racines. Plus précisément :
Proposition 9
Soit V un espace vectoriel réel de dimension finie l, et soit G un sous-groupe fini de , engendré par des réflexions et essentiel. Munissons V d’un produit scalaire invariant par G. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) Il existe un sous-groupe discret de rang l de V stable par G. (ii) Il existe une -structure sur V (Alg., chap. II, 3e éd., § 8, no 1, déf. 1) invariante par G. (iii) Il existe un système de racines dans V dont le groupe de Weyl est G. (iv) Il existe un groupe discret G’ de déplacements de V, opérant proprement dans V, engendré par des réflexions, tel que G’ soit produit semi-direct de G et d’un groupe de translations de rang l.
(ii) (i) : soit une -structure sur V invariante par G. Soit A une partie finie de engendrant le -espace vectoriel . En remplaçant A par , on peut supposer A stable par G. Soit B le sous-groupe de V engendré par A. Alors B est stable par G, de type fini et sans torsion, donc admet une base sur qui est en même temps une base de sur , donc une base de sur .
(iii) (ii) : ceci résulte par exemple de la prop. 1 du § 1, no 1.
(iv) (iii) : soit un groupe vérifiant la condition (iv). Le groupe des translations de est de rang , et 0 est point spécial pour d’après la prop. 9 du chap. V, § 3, no 10. La prop. 8 montre qu’il existe un système de racines réduit dans tel que s’identifie à ; le groupe est alors le groupe de Weyl du système de racines inverse de .
(i) (iv) : supposons que laisse stable un sous-groupe discret de , de rang . Munissons d’un produit scalaire invariant par . Pour toute réflexion , on a quel que soit , donc la droite orthogonale à rencontre ; soient les générateurs du groupe cyclique . L’ensemble des et des est stable par , donc engendre un sous-groupe de stable par ; le groupe discret est de rang parce que est essentiel. Soit le groupe de transformations affines de produit semi-direct de et du groupe des translations dont les vecteurs appartiennent à . Soit le sous-groupe de engendré par les réflexions de . On va montrer que , ce qui achèvera la démonstration. D’abord, puisque est engendré par des réflexions. D’autre part, pour toute réflexion de , soit la translation de vecteur . La transformation est une réflexion, et ; donc est un produit de deux réflexions de ; ceci étant vrai pour toute réflexion de , les translations dont le vecteur appartient à sont toutes dans .
Définition 2
Un groupe vérifiant les conditions équivalentes de la prop. 9 est appelé un groupe cristallographique.
Remarque 2). — Soit un groupe fini engendré par des réflexions et essentiel. Pour que soit cristallographique, il faut et il suffit que tout élément de sa matrice de Coxeter soit l’un des entiers 1, 2, 3, 4, 6. En effet, cette condition est nécessaire d’après la Remarque 3) du § 1, no 5. Le fait qu’elle soit suffisante résultera de la classification des groupes de Coxeter finis donnée au § 4 (pour une démonstration directe, voir chap. V, § 4, exerc. 6).
Exercices
On désigne par R un système de racines réduit dans un espace vectoriel réel V.
See the exercises for § 2.