§ 1. L’espace numérique
1. Topologie de
Définition 1
On appelle espace numérique à n dimensions ou de dimension n (plan numérique lorsque ), et on note , l’espace topologique produit de n espaces identiques à la droite numérique .
Remarque
L’espace est réduit à un point.
On sait (E, III, p. 49, cor. 1) que, si E est un ensemble infini, est équipotent à E pour tout entier ; donc, pour , est équipotent à , autrement dit, a la puissance du continu (cf. VI, p. 21, exerc. 1 et 2).
Définition 2
On appelle pavé ouvert (resp. pavé fermé) de toute partie de qui est le produit de n intervalles ouverts (resp. de n intervalles fermés) de .
Les pavés ouverts de forment une base de la topologie de (I, p. 24); les pavés fermés sont des parties fermées pour cette topologie; l’adhérence d’un pavé ouvert est un pavé fermé; l’intérieur d’un pavé fermé est un pavé ouvert; les pavés ouverts contenant un point de forment un système fondamental de voisinages de ; il en est de même des pavés fermés de dont est point intérieur.
Tout pavé ouvert non vide de est homéomorphe à (IV, p. 13, prop. 1).
On en conclut que, lorsque , tout ensemble ouvert non vide de a la puissance du continu.
On appelle cube ouvert (resp. fermé) de un pavé ouvert (resp. fermé) qui est le produit de n intervalles bornés et de longueurs égales (pour , on dit carré ouvert (resp. fermé)); la longueur commune de ces intervalles est appelée le côté du cube. Les cubes ouverts forment (lorsque parcourt l’ensemble des entiers > 0, ou une suite d’entiers croissant indéfiniment) un système fondamental dénombrable de voisinages du point .
Tout pavé ouvert (ou fermé) de est connexe (I, p. 83, prop. 8); en particulier, est un espace connexe et localement connexe.
Si A est un ensemble ouvert non vide dans , ses composantes connexes sont donc des ensembles ouverts (I, p. 85, prop. 11); en outre, l’ensemble de ces composantes est dénombrable, car contient une partie dénombrable dense (par exemple ).
Cherchons la condition pour qu’une partie A de soit relativement compacte; d’après le th. de Tychonoff (I, p. 63, th. 3), il faut et il suffit que les projections de A sur les espaces facteurs de soient relativement compactes; d’après le th. de Borel-Lebesgue (IV, p. 6, th. 2), cela équivaut à dire que ces projections sont des parties bornées de ; lorsqu’il en est ainsi, on dit que A est une partie bornée de ; donc:
Proposition 1
Pour qu’une partie A de soit relativement compacte, il faut et il suffit qu’elle soit bornée.
Corollaire
L’espace est localement compact, et, pour , non compact.
2. Le groupe additif
L’ensemble muni de la structure de groupe produit des structures de groupe additif des n facteurs de , est un groupe commutatif qu’on note additivement, la somme de et de étant donc . La topologie de l’espace numérique est compatible avec cette structure de groupe; muni de ces deux structures, est un groupe topologique qu’on appelle groupe additif de l’espace numérique à n dimensions.
La structure uniforme de ce groupe, dite structure uniforme additive de , est le produit des structures uniformes des groupes facteurs de (III, p. 21); si, pour chaque entier , on désigne par l’ensemble des couples de points de tels que , les ensembles forment un système fondamental d’entourages de cette structure uniforme. Lorsque nous considérons comme un espace uniforme, ce sera toujours, sauf mention expresse du contraire, de la structure uniforme additive qu’il sera question. Muni de cette structure, est un espace uniforme complet (II, p. 17, prop. 10).
3. L’espace vectoriel
Comme est un corps, on peut définir sur une structure d’*espace vectoriel* sur (A, II, p. 3), le produit d’un scalaire et d’un point (ou vecteur) de étant le point ; on notera que l’homothétie est continue dans . Si désigne le vecteur de dont toutes les coordonnées sont nulles, à l’exception de celle d’indice , qui est égale à 1, les forment une base de l’espace vectoriel , dite base canonique de cet espace (A, II, p. 25); tout vecteur
s’écrit , et la relation entraîne pour .
L’espace vectoriel est donc de dimension par rapport au corps , au sens défini en Algèbre (A, II, p. 97), d’où son nom d’espace numérique à dimensions.
Soit une application affine (A, II, p. 130) de l’espace vectoriel dans l’espace vectoriel ( et entiers ). Si on pose , est une application linéaire de dans . Soient () les coordonnées de dans , () celles de ; si () est la coordonnée d’indice de , () la coordonnée d’indice de , on a
Toute application affine de dans est uniformément continue dans car c’est la somme d’une fonction constante et d’un homomorphisme continu, donc uniformément continu (III, p. 21).
En particulier, on sait que toute application affine de sur lui-même est bijective, et que son application réciproque est encore une application affine (A, II, p. 101, corollaire); donc, toute application affine de sur lui-même est un homéomorphisme (et un automorphisme de la structure uniforme de ).
Soit un système libre de vecteurs de (ou, ce qui revient au même (A, II, p. 97, prop. 1), une base de l’espace vectoriel ); si est un point quelconque de , l’ensemble des points , tels que pour , est un voisinage compact de ; en effet, il existe une application affine bijective de sur lui-même, telle que , pour , et est le cube produit des intervalles dans les espaces facteurs de . On dit que est le parallélétope fermé de centre , construit sur les vecteurs de base . L’intérieur de est formé des points tels que pour ; on dit que c’est le parallélétope ouvert de centre , construit sur les .
Soit un polynôme à indéterminées à coefficients réels. La fonction polynomiale associée à est l’application qui, à tout vecteur , fait correspondre le nombre réel (cf. A, IV, §2, no 3). Comme est infini, à deux polynômes distincts sont associées deux fonctions polynomiales distinctes (A, IV, §2, no 5, prop. 9).
Proposition 2
Soit une fonction polynomiale. L’application est continue. Si n’est pas identiquement nulle, le complémentaire de l’ensemble est un ouvert dense de .
L’application est continue d’après III, p. 47; l’ensemble est donc fermé. Supposons non identiquement nulle. Soit un point quelconque de et un point de tel que . La fonction est une fonction polynomiale non identiquement nulle de la variable réelle . L’ensemble de ses zéros est fini (A, IV, §2, n° 4, th. 2); il existe donc des valeurs de , arbitrairement petites, telles que , ce qui prouve que est adhérent au complémentaire de .
4. Variétés linéaires affines de
Etant donnée une variété linéaire affine non vide de , de dimension , il existe une application affine de sur lui-même, qui transforme en le sous-espace vectoriel engendré par (A, II, p. 129). Comme est un pavé fermé et est homéomorphe à , on en conclut:
Proposition 3
Toute variété linéaire affine non vide de dimension de est un ensemble fermé dans , homéomorphe à .
Rappelons (A, II, p. 129) qu’on nomme droites, plans, hyperplans de les variétés linéaires affines de dimension (lorsque ).
Les droites passant par et respectivement par les points , sont appelées axes de coordonnées. Pour l’axe passant par est dit axe des abscisses, l’axe passant par axe des ordonnées; la première coordonnée d’un point s’appelle son abscisse, la seconde son ordonnée.
Toute droite passant par un point admet une représentation paramétrique , où parcourt , et ; cette application est un homéomorphisme de sur ; le vecteur est appelé vecteur directeur de , ses composantes () paramètres directeurs (ou simplement paramètres) de ; si est un autre vecteur directeur de , il existe un nombre réel tel que .
L’ensemble des points , où parcourt l’ensemble des nombres réels , est appelé demi-droite fermée (ou simplement demi-droite) d’origine et de vecteur directeur (ou de paramètres directeurs ). C’est un ensemble fermé dans , homéomorphe à l’intervalle de , donc connexe. La droite est réunion des deux demi-droites d’origine et de vecteurs directeurs et respectivement, qui sont dites opposées.
Par abus de langage, on appelle demi-droite ouverte d’origine et de vecteur directeur , l’ensemble des points où parcourt l’ensemble des nombres ; c’est un ensemble homéomorphe à l’intervalle (donc à lui-même), qui n’est pas ouvert dans si , mais est ouvert par rapport à la droite qui le contient.
Une droite passant par deux points distincts et admet aussi la représentation paramétrique , où parcourt l’ensemble des couples de nombres réels tels que . Étant donnés deux points quelconques (distincts ou non), on appelle segment fermé (ou simplement segment) d’extrémités l’ensemble des points , où parcourt l’ensemble des couples de nombres réels tels que et ; un segment fermé est compact et connexe, car si ses extrémités sont distinctes, il est homéomorphe à l’intervalle de .
Si , on appelle de même (par abus de langage) segment ouvert d’extrémités , l’ensemble des points tels que ; c’est un ensemble homéomorphe à l’intervalle ouvert ] (donc à lui-même). Enfin, on appelle parfois segment ouvert en , fermé en , la réunion de et du segment ouvert d’extrémités ; c’est un ensemble homéomorphe à l’intervalle . Tous les segments d’extrémités sont connexes et ont pour adhérence le segment fermé de mêmes extrémités.
Proposition 4
Dans , le complémentaire d’une variété linéaire affine de dimension est un ouvert dense. Si , il est connexe. Si , il a deux composantes connexes, homéomorphes à *.
Il existe une application affine de sur lui-même, qui transforme en le sous-espace vectoriel engendré par . Il suffit donc de traiter le cas où . L’ensemble est un pavé fermé, d’intérieur vide puisque ; son complémentaire est donc un ouvert dense. Lorsque , l’ensemble est la réunion des deux pavés ouverts définis respectivement par les relations ; ces pavés sont connexes, non vides, et disjoints, donc sont les composantes connexes de . Lorsque , l’ensemble contient la réunion des trois pavés ouverts définis par ; les intersections et ne sont pas vides; l’ensemble est donc connexe (I, p. 81, cor. de la prop. 2). L’ensemble contient ; il est donc dense dans , et par suite dans , ce qui entraîne que est connexe (loc. cit. prop. 1).
Les composantes connexes et du complémentaire d’un hyperplan sont appelées les demi-espaces ouverts déterminés par .
Les adhérences de et , qui sont respectivement et , sont appelées les demi-espaces fermés déterminés par .
5. Topologie des espaces vectoriels et des algèbres sur le corps .
Soit un espace vectoriel à dimensions sur le corps ; si est une base de cet espace, tout point se met d’une seule manière sous la forme , où les sont des nombres réels; l’application est donc une application linéaire bijective de sur . Si on transporte à la topologie de par cette
application, E se trouve muni d’une topologie compatible avec sa structure de groupe additif, et pour laquelle l’application de dans est continue. Cette topologie est indépendante de la base choisie dans ; en effet, si est une autre base de , et si , l’application de sur lui-même est une application linéaire, donc un homéomorphisme.
Nous verrons ultérieurement que la topologie ainsi définie peut être aussi caractérisée de la manière suivante: c’est la seule topologie séparée sur , pour laquelle les fonctions et soient continues (dans et respectivement) (EVT, I, §2, th. 2).
Si maintenant est une algèbre de dimension finie sur le corps , la topologie précédente sur (considéré comme espace vectoriel à dimensions sur ) est non seulement compatible avec la structure de groupe additif de , mais aussi avec sa structure d'*anneau*. Cela résulte de la proposition plus générale suivante:
Proposition 5
Soient* , , trois espaces vectoriels de dimensions finies sur le corps ; toute application bilinéaire¹ de dans est continue.
En effet, on peut supposer que , , ; tout revient à prouver que les coordonnées dans de sont fonctions continues de (I, p. 25, prop. 1); autrement dit, il suffit de montrer que toute forme bilinéaire est continue dans , ce qui est immédiat, puisque est un polynôme par rapport aux coordonnées de et de .
6. Topologie des espaces de matrices sur
Comme exemple important d’espace vectoriel sur , citons l’espace des matrices à m lignes et n colonnes dont les éléments appartiennent à ; c’est un espace de dimension sur , donc homéomorphe à . D’après la prop. 5 de VI, p. 6, le produit de deux matrices , est fonction continue de . En particulier, la topologie de l’espace des matrices carrées d’ordre (cf. A, II, p. 149) est compatible avec la structure d’anneau sur . En outre:
Proposition 6
Dans l’anneau* , le groupe des matrices inversibles est un ensemble ouvert dense, et la topologie induite sur cet ensemble est compatible avec sa structure de groupe.
En effet, est le complémentaire de l’ensemble des matrices carrées dont le déterminant est nul; comme le déterminant de est un polynôme par
¹ Rappelons (A, II, p. 56) que, si , , sont trois espaces vectoriels sur , une application de dans est dite bilinéaire si l’on a identiquement , , , quels que soient les éléments , de , , de et .
rapport aux éléments de , la prop. 2 de VI, p. 4 prouve que est ouvert et dense dans .
Montrons enfin que l’application de dans lui-même est continue. Les éléments de sont les quotients de fonctions polynomiales des éléments de par le déterminant de , donc dépendent continûment de (VI, p. 4, prop. 2).
Exercices
See the exercises for § 1.