On a évidemment Φ0=X0 et les relations de récurrence
Φn+1(X0,...,Xn+1)=Φn(X0p,...,Xnp)+pn+1Xn+1
Φn+1(X0,...,Xn+1)=X0pn+1+pΦn(X1,...,Xn+1).
Lorsqu’on affecte Xi du poids pi, le polynôme Φn est isobare de poids pn (A, IV, p. 3).
Proposition 1
Soient A un anneau filtré et (Jn)n∈Z sa filtration. On suppose que l’on a J0=A et p.1A∈J1. Soient m et n des entiers tels que m⩾1 et n⩾0, et a0,...,an,b0,...,bn des éléments de A.
b) Supposons que, pour tout entier k⩾1, et tout x∈A, la relation p.x∈Jk+1 entraîne x∈Jk. Si l’on a Φi(a0,...,ai)≡Φi(b0,...,bi)modJm+i pour 0⩽i⩽n, alors on a ai≡bimodJm pour 0⩽i⩽n.
Lemme 1
Si x et y sont deux éléments de A congrus modulo Jm, on a
xpn≡ypnmodJm+n.
Par récurrence sur n, on se ramène au cas où n=1. Notons P le polynôme ∑i=0p−1XiYp−1−i de Z[X,Y]. Vu l’hypothèse faite sur x et y, on a P(x,y)≡P(x,x)≡p.xp−1modJm. Or on a Jm+p.A⊂J1, d’où P(x,y)∈J1. Finalement, xp−yp=(x−y)P(x,y) appartient à JmJ1⊂Jm+1.
Démontrons a) par récurrence sur n. Le cas n=0 est immédiat. Supposons n⩾1. Sous les hypothèses de a), on a (4) aip≡bipmodJm+1 pour 0⩽i⩽n−1 d’après le lemme 1 , (5) Φn−1(a0p,...,an−1p)≡Φn−1(b0p,...,bn−1p)modJm+n d’après l’hypothèse de récurrence appliquée aux éléments a0p,...,an−1p,b0p,...,bn−1p de A, et (6) Φn(a0,...,an)−pn.an≡Φn(b0,...,bn)−pn.bnmodJm+n d’après les formules (2) et (5). Comme an−bn appartient à Jm, l’élément pn.an−pn.bn appartient à Jm+n et on déduit de (6) la congruence
Φn(a0,...,an)≡Φn(b0,...,bn)modJm+n,
d’où a).
Démontrons b) par récurrence sur n. Le cas n=0 est immédiat. Supposons n⩾1. Sous les hypothèses de b), on a ai≡bimodJm pour 0⩽i⩽n−1 d’après l’hypothèse de récurrence, et on en déduit comme précédemment les congruences (4), (5) et (6). Mais par hypothèse Φn(a0,...,an) et Φn(b0,...,bn) sont congrus mod. Jm+n, et l’on a donc pn.(an−bn)∈Jm+n. Comme la relation p.x∈Jk+1 entraîne x∈Jk pour tout x∈A et tout k⩾1, on a an−bn∈Jm, ce qui achève la démonstration.
2. Les applications f,v et Φ
Soit A un anneau. Munissons AN de la structure d’anneau produit. Notons fA, ou simplement f, l’endomorphisme (an)n∈N↦(an+1)n∈N de AN. Notons vA, ou simplement v, l’endomorphisme du groupe additif sous-jacent à AN qui à (an)n∈N associe (0,p⋅a0,p⋅a1,...).
Pour tout entier m⩾0, notons Φm l’application de AN dans A qui à a=(an)n∈N associe Φm(a0,...,am). On note ΦA, ou simplement Φ, l’application a↦(Φn(a))n∈N de AN dans lui-même.
Lemme 2
Soit A un anneau muni d’un endomorphisme σ vérifiant σ(a)≡apmod.p⋅A pour tout a∈A. Soient n⩾1 un entier et a0,...,an−1 des éléments de A. Posons ui=Φi(a0,...,ai) pour 0⩽i⩽n−1. Soit un un élément de A. Les conditions suivantes sont équivalentes :
a) Il existe an∈A tel que un=Φn(a0,...,an).
b) On a σ(un−1)≡unmod.pn⋅A.
Pour 0⩽i⩽n−1, on a σ(ai)≡aipmod.p⋅A. D’après la prop. 1 du no 1 appliquée au cas où Jk=pk⋅A (pour k∈N) et où m=1, on a la congruence
Or, d’après la formule (2), la relation un=Φn(a0,...,an) équivaut à
un=Φn−1(a0p,...,an−1p)+pn⋅an.
Le lemme en résulte.
Proposition 2
Soit A un anneau.
a) Si p⋅1A est non diviseur de 0 dans A, l’application ΦA est injective.
b) Si p⋅1A est inversible dans A, l’application ΦA est bijective.
c) Si σ est un endomorphisme de l’anneau A, vérifiant σ(a)≡apmod.p⋅A pour tout a∈A, l’image A′ de ΦA est un sous-anneau de AN, stable par fA et vA. C’est l’ensemble des éléments (un)n∈N de AN tels que σ(un)≡un+1mod.pn+1⋅A pour tout n∈N.
Si a=(an)n∈N et u=(un)n∈N sont des éléments de AN, la relation ΦA(a)=u est équivalente, d’après la formule (2), aux égalités
{u0=a0,un=Φn−1(a0p,...,an−1p)+pn⋅anpour tout n⩾1.
Soit u=(un)n∈N dans AN. Lorsque p⋅1A est non diviseur de 0 dans A (resp. lorsque p⋅1A est inversible dans A), il existe au plus une suite (an)n∈N dans A (resp. exactement une suite (an)n∈N dans A) satisfaisant aux égalités (10), d’où a) et b).
Démontrons c). D’après le lemme 2, l’image A′ de AN par ΦA est l’ensemble des u=(un)n∈N dans AN tels que σ(un)≡un+1mod.pn+1⋅A pour tout n∈N. Il en résulte aussitôt que A′ est un sous-anneau de AN, stable par fA et vA.
Remarque
Soient a=(an)n∈N et u=(un)n∈N des éléments de AN tels que u=ΦA(a), et m un entier ⩾0. On déduit de (10) les assertions suivantes :
Si les un, pour 0⩽n⩽m, appartiennent à un sous-anneau B de A et si, pour tout x∈A, la relation p.x∈B entraîne x∈B, alors les an, pour 0⩽n⩽m, appartiennent à B.
Si A est muni d’une graduation de type N, si p.1A est non diviseur de 0 dans A, si d∈N et si un est homogène de degré dpn pour 0⩽n⩽m, alors an est homogène de degré dpn pour 0⩽n⩽m.
3. Construction de polynômes
Soit A l’anneau Z[X,Y] des polynômes à coefficients entiers en deux familles d’indéterminées X=(Xn)n∈N et Y=(Yn)n∈N. Soit θ l’endomorphisme de A défini par θ(Xn)=Xnp et θ(Yn)=Ynp pour tout n∈N. Alors p n’est pas diviseur de 0 dans A et l’ensemble des a dans A tels que θ(a)≡apmod.p.A est un sous-anneau de A contenant les Xn et les Yn, donc égal à A tout entier.
D’après la prop. 2, a) et c) du no 2, il existe des éléments S=(Sn)n∈N,P=(Pn)n∈N,I=(In)n∈N et F=(Fn)n∈N de AN caractérisés respectivement par les égalités
Affectons Xn et Yn du poids pn pour tout n∈N. On déduit de la remarque du no 2 les assertions suivantes :
a) On a Sn∈Z[X0,...,Xn,Y0,...,Yn] et Sn est isobare de poids pn. b) On a Pn∈Z[X0,...,Xn,Y0,...,Yn] et Pn est isobare de poids pn en chacune des familles (X0,...,Xn) et (Y0,...,Yn). c) On a In∈Z[X0,...,Xn] et In est isobare de poids pn. d) On a Fn∈Z[X0,...,Xn+1] et Fn est isobare de poids pn+1.
La formule (2) permet dans la pratique de déterminer les polynômes Sn,Pn,In et Fn de proche en proche.
Exemple 1
On a
S0=X0+Y0
S1=X1+Y1−i=1∑p−1p1(ip)X0iY0p−i.
De plus, Sn−Xn−Yn appartient à l’anneau Z[X0,...,Xn−1,Y0,...,Yn−1].
Exemple 2
On a
P0=X0Y0
P1=pX1Y1+X0pY1+X1Y0p.
Exemple 3
Lorsque p=2, on a In=−Xn. Pour p=2, on a
I0=−X0
I1=−(X02+X1)
I2=−X04−X02X1−X12−X2.
Exemple 4
On a
F0=X0p+pX1
F1=X1p+pX2−i=0∑p−1(ip)pp−i−1X0piX1p−i.
Comme on a Φn(F0,...,Fn)≡Φn(X0p,...,Xnp)mod.pn+1. A pour tout n∈N (formules (2) et (15)), il résulte de la prop. 1, b) qu’on a Fn≡Xnpmod.p. A pour tout n∈N.
Remarque
Soit J l’ensemble des entiers j≥1. Pour tout élément j de J, définissons le polynôme φj de Z[(Xj)j∈J] par la formule
φj=d∑dXdj/d,
où la somme porte sur les éléments de J qui divisent j. Pour tout entier n≥0, on a
φpn=Φn(Xp0,...,Xpn).
Pour tout anneau A et tout élément m de J, on note φm l’application de AJ dans A qui à (aj)j∈J associe φm((aj)j∈J); on note φA, ou simplement φ, l’application de AJ dans lui-même qui à a=(aj)j∈J associe (φm(a))m∈J.
Soit A=Z[(Xj)j∈J,(Yj)j∈J] l’anneau des polynômes à coefficients entiers en les deux familles d’indéterminées X=(Xj)j∈J et Y=(Yj)j∈J. On peut montrer (p. 51, exerc. 34) qu’il existe dans A des éléments
s=(sj)j∈J,p=(pj)j∈Jeti=(ij)j∈J,
caractérisés par les égalités suivantes :
φA(s)=φA(X)+φA(Y)
φA(p)=φA(X)φA(Y)
φA(i)=−φA(X).
4. L’anneau W(A) des vecteurs de Witt
Soit A un anneau. Si a=(an)n∈N et b=(bn)n∈N sont des éléments de AN, nous noterons SA(a,b) (resp. PA(a,b), resp. IA(a)) ou simplement S(a,b) (resp. P(a,b), resp. I(a)) la suite (Sn(a0,...,an;b0,...,bn))n∈N (resp. (Pn(a0,...,an;b0,...,bn))n∈N, resp. (In(a0,...,an))n∈N). En substituant an à Xn et bn à Yn, pour tout n∈N, dans les formules (12), (13) et (14), on obtient les égalités
(16)
ΦA(SA(a,b))=ΦA(a)+ΦA(b)
(17)
ΦA(PA(a,b))=ΦA(a)ΦA(b)
(18)
ΦA(IA(a))=−ΦA(a).
Nous noterons W(A) l’ensemble AN muni des lois de composition SA et PA.
Soit ρ:B→A un homomorphisme d’anneaux. Nous noterons ρN ou encore W(ρ) l’application de BN dans AN qui à l’élément b=(bn)n∈N de BN associe (ρ(bn))n∈N. Il résulte aussitôt des définitions qu’on a
(19)
W(ρ)∘SB=SA∘(W(ρ)×W(ρ))
(20)
W(ρ)∘PB=PA∘(W(ρ)×W(ρ))
(21)
W(ρ)∘IB=IA∘W(ρ)
(22)
ρN∘ΦB=ΦA∘W(ρ).
Lemme 3
Soit A un anneau. Il existe un homomorphisme surjectif d’anneaux ρ:B→A, où B est un anneau satisfaisant aux conditions suivantes : p n’est pas diviseur de 0 dans B, et il existe un endomorphisme σ de B tel que σ(b)≡bpmod.p.B pour tout b∈B.
Il suffit en effet de poser B=Z[(Xa)a∈A], de prendre pour σ l’endomorphisme de B défini par σ(Xa)=Xap pour tout a∈A, et pour ρ l’homomorphisme de B dans A défini par ρ(Xa)=a pour tout a∈A.
Théorème 1
a) Soit A un anneau (commutatif). Muni de l’addition SA et de la multiplication PA, W(A) est un anneau (commutatif). L’élément neutre pour l’addition est la suite 0A dont tous les termes sont nuls ; l’élément neutre pour la multiplication est la suite 1A dont tous les termes sont nuls sauf celui d’indice 0 qui vaut 1A. L’opposé d’un élément a de W(A) est IA(a).
b) Soit ρ:B→A un homomorphisme d’anneaux. Alors W(ρ):W(B)→W(A) est un homomorphisme d’anneaux.
c) Soit A un anneau. L’application ΦA est un homomorphisme d’anneaux de W(A) dans l’anneau produit AN. En particulier, pour tout n∈N, l’application Φn:a↦Φn(a0,...,an) est un homomorphisme d’anneaux de W(A) dans A.
Compte tenu des formules (16), (17), (19) et (20), il suffit de démontrer l’assertion a.
Soit ρ:B→A un homomorphisme d’anneaux satisfaisant aux conditions du lemme 3. Soit B′ le sous-anneau de BN formé des éléments (bn)n∈N tels que σ(bn)≡bn+1mod.pn+1.B pour tout n∈N. D’après la prop. 2 du no 2, ΦB induit une bijection ΦB′ de W(B) sur B′. Au vu des formules (16) à (18) et des relations Φn(0B)=0 et Φn(1B)=1B (n∈N), on voit par transport de structure que W(B) est un anneau, d’élément neutre 0B pour l’addition, 1B pour la multiplication, l’opposé de b étant IB(b).
L’application W(ρ):W(B)→W(A) est surjective. D’après les formules (19) et (20), la relation d’équivalence R sur W(B) associée à l’application W(ρ) est compatible avec la structure d’anneau de W(B). Comme W(ρ) induit une bijection Ψ de l’anneau quotient W(B)/R sur W(A), compatible avec les lois d’addition et de multiplication, l’assertion a se déduit de là par transport de structure.
Définition 1
Soit A un anneau. L’anneau W(A) est appelé l’anneau des vecteurs de Witt à coefficients dans A.
Pour a dans W(A) et n dans N, l’élément Φn(a)=Φn(a0,...,an) est parfois appelé la composante fantôme d’indice n de a.
Remarque
Reprenons les notations de la remarque du no 3. Soit A un anneau. Si a et b sont des éléments de AJ et r=(rj)j∈J un élément de AJ, on note rA(a,b) l’élément (rj(a,b))j∈J de AJ. Notons U(A) l’ensemble AJ muni des lois de composition sA et pA. On peut montrer (p. 52, exerc. 35) que, muni de l’addition sA et de la multiplication pA, U(A) est un anneau (commutatif); on l’appelle l’anneau de Witt universel de A. L’élément neutre pour l’addition est l’élément de U(A) dont toutes les composantes sont nulles ; l’élément neutre pour la multiplication est l’élément de U(A) dont toutes les composantes sont nulles sauf celle d’indice 1 qui vaut 1A; l’opposé d’un élément a de U(A) est iA(a). L’application φA est un homomorphisme d’anneaux de U(A) dans l’anneau produit AJ.
Soit ρ:B→A un homomorphisme d’anneaux ; on note U(ρ) l’application de BJ dans AJ qui à l’élément (bj)j∈J de BJ associe l’élément (ρ(bj))j∈J de AJ. On peut montrer (loc. cit.) que U(ρ) est un homomorphisme d’anneaux de U(B) dans U(A).
5. L’homomorphisme F et le décalage V
Soit A un anneau. Dans la suite de ce paragraphe, on note respectivement + et × les lois d’addition et de multiplication dans W(A). Nous écrirons aussi 0 pour 0A et 1 pour 1A. On définit 1 deux applications FA et VA (notées aussi simplement F et V) de W(A) dans lui-même par les formules
(23)FA(a)=(Fn(a0,...,an+1))n∈N,
(24)VA(a)=(0,a0,a1,...)
(pour a=(an)n∈N dans W(A)). L’application VA s’appelle le décalage.
résulte aussitôt de (15). On peut aussi l’écrire sous la forme
(26)ΦA∘FA=fA∘ΦA.
La formule
(27)ΦA∘VA=vA∘ΦA
résulte de la relation (3).
Soit ρ:B→A un homomorphisme d’anneaux. Les relations
(28)W(ρ)∘FB=FA∘W(ρ)
(29)W(ρ)∘VB=VA∘W(ρ)
résultent aussitôt des définitions.
Proposition 3
Soit A un anneau.* a) L’application FA est un endomorphisme de l’anneau W(A). b) L’application VA est un endomorphisme du groupe additif sous-jacent à l’anneau W(A). c) Pour tout a dans W(A), on a FA(VA(a))=p.a (somme dans W(A) de p termes égaux à a). d) Quels que soient a et b dans W(A), on a
(30)VA(a×FA(b))=VA(a)×b
(31)VA(a)×VA(b)=p.VA(a×b)
(somme dans W(A) de p termes égaux à VA(a×b)). e) Posons μ=VA(1)=(0,1,0,...). Pour tout b dans W(A), on a
(32)VA(FA(b))=μ×b.
1 La lettre F est l’initiale du nom de Frobenius, et la lettre V celle du mot allemand Verschiebung.
f) Pour tout élément a de W(A) notons a∗p le produit dans W(A) de p éléments égaux à a. Alors on a
(33)FA(a)≡a∗pmod.p.W(A)(ideˊal de W(A) engendreˊ par p.1).
Soit ρ:B→A un homomorphisme d’anneaux satisfaisant aux conditions du lemme 3 du n° 4. Alors W(ρ):W(B)→W(A) est un homomorphisme surjectif d’anneaux, et ΦB:W(B)→BN est un homomorphisme injectif d’anneaux. De plus, fB:BN→BN est un homomorphisme d’anneaux. D’après les formules (26) et (28), on a
ΦB∘FB=fB∘ΦB,W(ρ)∘FB=FA∘W(ρ),
d’où aussitôt l’assertion a. L’assertion b résulte de manière analogue des formules (27) et (29) et du fait que vB est un endomorphisme du groupe additif sous-jacent à BN.
Soit a un élément de W(A), et choisissons un élément x de W(B) que W(ρ) applique sur a. Posons ξ=ΦB(x). Il résulte aussitôt des définitions de fB et vB qu’on a fB(vB(ξ))=p.ξ (somme dans BN de p termes égaux à ξ). D’après les formules (26) et (27) (où l’on remplace A par B), les éléments FB(VB(x)) et p.x de W(B) ont donc même image p.ξ par l’application injective ΦB, et ainsi sont égaux. La formule FA(VA(a))=p.a résulte alors des relations (28) et (29). Ceci prouve c.
Raisonnant de manière analogue, on ramène la démonstration de la formule (30) à celle de la relation
vB(ξfB(η))=vB(ξ)η
pour ξ,η dans BN. Or cela résulte des égalités
ξfB(η)=(ξ0η1,ξ1η2,...)
vB(ξ)η=(0,pξ0η1,pξ1η2,...)
Compte tenu de b et c, la formule (31) résulte de la formule (30), où l’on remplace b par VA(b). La formule (32) est le cas particulier a=1 de la formule (30).
De façon analogue, on ramène la démonstration de la formule (33) à celle de la relation
fB(ξ)≡ξpmod.p.ΦB(BN),
où ξp désigne le produit dans BN de p éléments égaux à ξ. Par la prop. 2, c) du n° 2, ceci équivaut au fait que pour tout n⩾0, on ait
σ(ξn+1−ξnp)≡ξn+2−ξn+1pmod.pn+2B.
Or, pour tout n⩾0, on a, par loc. cit.,
σ(ξn)≡ξn+1mod.pn+1B
puisque ξ=ΦB(x); on en déduit, grâce au lemme 1 du n° 1,
σ(ξn)p≡ξn+1pmod.pn+2B.
Ceci prouve la relation voulue.
Remarque
Pour la définition d’applications analogues aux applications F et V, dans le cas de l’anneau de Witt universel, voir les exerc. 36, 37 et 38, p. 52 et suivantes.
Soit ρ:B→A un homomorphisme d’anneaux satisfaisant aux conditions du lemme 3 du n° 4. Alors W(ρ):W(B)→W(A) est un homomorphisme surjectif d’anneaux, et ΦB:W(B)→BN est un homomorphisme injectif. Il suffit donc de prouver que l’on a
quels que soient b dans W(B) et les entiers m⩾1,n⩾0. Or on a
Φn(b0,...,bm−1,...)=Φn(b0,...,bn)si0⩽n<m
=i=0∑m−1pi⋅bipn−isim⩽n
Φn(0,...,0,bm,bm+1,...)=0si0⩽n<m
=i=m∑npi⋅bipn−isim⩽n,
d’où la formule (35).
Soit A un anneau. Pour tout entier m⩾0, on note Vm(A) l’ensemble des vecteurs de Witt a=(an)n∈N tels que an=0 pour 0⩽n<m. C’est l’image de la puissance m-ième Vm de l’application VA. Les formules
(36)
Vm(a+b)=Vm(a)+Vm(b)
(37)
Vm(a)×b=Vm(a×Fm(b))
résultent de la prop. 3 du n° 5 par récurrence sur m. Elles entraînent que Vm(A) est un idéal de W(A).
On pose Vm(A)=W(A) si m<0. La suite (Vm(A))m∈Z est une filtration décroissante sur le groupe additif de l’anneau W(A). Elle est compatible avec la structure d’anneau de W(A) (III, , no 1, déf. 2) si et seulement si A est un anneau de caractéristique p (cf. no 3, exemple 2 et infra, no 8, corollaire de la prop. 5)
Dans la suite, on munira W(A) de la topologie T associée à la filtration (Vm(A))m∈Z. Comme Vm(A) est un idéal de W(A) pour tout m∈Z, la topologie T est compatible avec la structure d’anneau de W(A) (TG, III, p. 49, exemple 3). Soit a∈W(A); les ensembles a+Vm(A), où m parcourt N, forment un système fondamental de voisinages de a pour T. Or, il résulte du lemme 4 que a+Vm(A) se compose des vecteurs de Witt b tels que ai=bi pour 0≤i<m. Par suite, T n’est autre que la topologie produit sur AN de la topologie discrète sur chacun des facteurs, et W(A) est donc un anneau topologique séparé et complet (TG, II, p. 17, prop. 10 et TG, III, p. 22, prop. 4).
Notons τA (ou simplement τ) l’application de A dans W(A) qui à un élément a de A associe (a,0,0,...). On a Φn(τ(a))=apn pour tout n∈N. Pour tout homomorphisme d’anneaux ρ:B→A, on a W(ρ)∘τB=τA∘ρ.
Proposition 4
Soient a et b dans A et x=(xn)n∈N un élément de W(A).
a) On a les formules
τ(ab)=τ(a)×τ(b)
τ(a)×x=(apnxn)n∈N.
b) La série de terme général Vn(τ(xn)) est convergente dans W(A), de somme x. Soit n un entier positif. Le polynôme Pn(X0,...,Xn;Y0,...,Yn) introduit au no 3 est isobare de poids pn en la famille (X0,...,Xn) lorsqu’on affecte Xi du poids pi. On a donc
Comme 1=(1,0,0,...) est élément unité de l’anneau des vecteurs de Witt à coefficients dans Z[(Xn)n∈N,(Yn)n∈N], on a
Pn(1,0,...,0;Y0,...,Yn)=Yn.
Par substitution de a à X0 et de xi à Yi, on déduit de (40) et (41) la relation :
Pn(a,0,...,0;x0,...,xn)=apnxn.
D’après la définition de la multiplication dans W(A), on a prouvé (39) ; la formule (38) est un cas particulier de (39).
Démontrons b). Par définition, Vn(τ(xn)) est la suite dont toutes les composantes sont nulles, sauf celle d’indice n qui est égale à xn. Il résulte du lemme 4, par récurrence sur m, qu’on a
n=0∑mVn(τ(xn))=(x0,...,xm,0,0,...)
pour tout entier m≥0; on en déduit b) par passage à la limite puisque la topologie T sur W(A) est produit des topologies discrètes des facteurs A.
7. Les anneaux Wn(A) des vecteurs de Witt de longueur finie
Définition 2
Soient A un anneau et n≥1 un entier. On note Wn(A) l’anneau quotient W(A)/Vn(A).
Étant donnés des éléments a0,...,an−1 de A, on note [a0,...,an−1] ou [ai]0≤i<n la classe modulo Vn(A) de l’élément (a0,...,an−1,0,0,...) de W(A). D’après le lemme 4 du n° 6, l’application (a0,...,an−1)↦[a0,...,an−1] de An dans Wn(A) est une bijection. Pour cette raison, on dit que les éléments de Wn(A) sont les vecteurs de Witt de longueur n; par analogie, on qualifie parfois de vecteurs de Witt de longueur infinie les éléments de W(A).
On note πn l’homomorphisme canonique de W(A) dans Wn(A). D’après le lemme 4 du n° 6, on a
πn(a)=[a0,...,an−1]
pour tout a=(an)n∈N dans W(A).
D’après la définition des opérations dans W(A), on a la description suivante des opérations dans Wn(A) :
De plus, l’élément neutre de l’addition dans Wn(A) est [0,...,0] et celui de la multiplication est [1,0,...,0].
Soit i un entier tel que 0≤i≤n. Par passage au quotient, l’homomorphisme Φi de W(A) dans A définit un homomorphisme Φi de Wn(A) dans A. Celui-ci associe au vecteur de Witt [a0,...,an−1] l’élément Φi(a0,...,ai) de A (appelé aussi composante fantôme d’indice i de [a0,...,an−1]).
Soit ρ:B→A un homomorphisme d’anneaux. Par passage aux quotients, l’homomorphisme W(ρ) de W(B) dans W(A) définit un homomorphisme Wn(ρ) de Wn(B) dans Wn(A). Il se décrit par la formule
Wn(ρ)[b0,...,bn−1]=[ρ(b0),...,ρ(bn−1)]
pour tout [b0,...,bn−1] dans Wn(B).
Soient m et n deux entiers tels que 1≤n≤m. On a Vn(A)⊃Vm(A), d’où un homomorphisme canonique de Wm(A)=W(A)/Vm(A) sur Wn(A)=W(A)/Vn(A); on notera πn,m cet homomorphisme. On a explicitement
πn,m[a0,...,am−1]=[a0,...,an−1]
pour [a0,...,am−1] dans Wm(A). La famille (Wn(A),πn,m) est un système projectif d’anneaux et l’application π:a↦(πn(a))n≥1 est un homomorphisme d’anneaux de W(A) dans lim←Wn(A), dit canonique. Comme W(A) est séparé et complet pour la filtration (Vn(A))n∈Z (cf. n° 6), l’homomorphisme canonique π est un isomorphisme d’anneaux topologiques, lorsque l’on munit Wn(A) de la topologie discrète pour tout entier n≥1 (III, § 2, n° 6).
Désormais, les homomorphismes πn et πn,m seront qualifiés d’*homomorphismes de projection* de W(A) dans Wn(A), et de Wm(A) dans Wn(A) respectivement.
pour [a0,a1] et [b0,b1] dans W2(A). Les composantes fantômes de [a0,a1] sont a0 et a0p+p⋅a1.
Exemple 3
Soit n≥1 un entier. Si a0,...,an−1,b0,...,bn−1 sont des entiers tels que ai≡bimodp pour 0≤i<n, on a (n° 1, prop. 1)
Φn−1(a0,...,an−1)≡Φn−1(b0,...,bn−1)modpn.
Par suite, Φn−1 définit par passage aux quotients un homomorphisme d’anneaux φn:Wn(Z/pZ)→Z/pnZ. L’image de φn est un sous-groupe de Z/pnZ contenant 1, donc φn est surjectif. Comme les ensembles finis Wn(Z/pZ) et Z/pnZ ont même cardinal pn, φn est un isomorphisme.
Soient m et n des entiers tels que 1≤n≤m. Il existe un seul homomorphisme d’anneaux αn,m:Z/pmZ→Z/pnZ; par suite le diagramme
est commutatif. Il en résulte que φ=limφn est un isomorphisme d’anneaux topologiques de W(Z/pZ)=lim←Wn(Z/pZ) sur Zp=lim←Z/pnZ (III, § 2, n° 12, exemple 3).
Soient m et n deux entiers ≥1. Par construction, on a une suite exacte de groupes additifs
(E)
0⟶W(A)νmW(A)πmWm(A)⟶0.
Par passage aux quotients, l’endomorphisme Vn du groupe additif de W(A) définit un homomorphisme Vmn du groupe additif de Wm(A) dans celui de Wm+n(A). Autrement dit, on a un diagramme commutatif
W(A)πm↓Wm(A)VnVmnW(A)πn+m↓Wn+m(A)
Par passage aux quotients, on déduit de la suite exacte (E) une suite exacte
D’après la prop. 3, c) du n° 5, on a FVm+1(a)=p.Vm(a) pour tout a dans W(A) et on a par suite F(Vm+1(A))⊂Vm(A). Par récurrence sur n, on en déduit que Fn applique Vn+m(A) dans Vm(A), et définit donc, par passage aux quotients, un homomorphisme d’anneaux Fmn:Wn+m(A)→Wm(A). Par construction, on a un diagramme commutatif
W(A)πn+m↓Wn+m(A)FnFmnW(A)πm↓Wm(A)
Rappelons (n° 3) que le polynôme Fi appartient à Z[X0,...,Xi+1] pour tout entier i⩾0; l’homomorphisme Fm1 de Wm+1(A) dans Wm(A) s’explicite donc comme suit :
(46)
Fm1[a0,...,am]=[Fi(a0,...,ai+1)]0⩽i<m.
Soient a∈Wm(A), a′∈Wm(A) et b∈Wm+1(A). Les formules suivantes résultent par passages aux quotients de la prop. 3 du n° 5 :
(47)
Fm1(Vm1(a))=p.a
(48)
Vm1(a×Fm1(b))=Vm1(a)×b
(49)
Vm1(a)×Vm1(a′)=p.Vm1(a×a′)
(50)
Vm1(Fm1(b))=μm+1×b
(avec μm+1=[0,1,0,...,0]).
8. L’anneau des vecteurs de Witt à coefficients dans un anneau de caractéristique p
Proposition 5
Soit A un anneau de caractéristique p (A, V, p. 2). Quels que soient les éléments a et b de W(A), et les entiers positifs m,n, on a, si a=(an)n∈N,
(51)F(a)=(anp)n∈N
(52)p.a=VF(a)=FV(a)=(0,a0p,a1p,...)
(53)Vm(a)×Vn(b)=Vm+n(Fn(a)×Fm(b)).
La formule (51) résulte de l’exemple 4 du n° 3. On déduit aussitôt de là l’égalité
VF(a)=FV(a)=(0,a0p,a1p,...),
et l’égalité p.a=FV(a) a été prouvée (n° 5, prop. 3), d’où (52).
Prouvons (53). D’après la formule (37) (où l’on substitue Vn(b) à b), on a
(54)Vm(a)×Vn(b)=Vm(a×Fm(Vn(b))).
De la formule (37), on déduit aussi
(55)Vn(Fm(b))×a=Vn(Fm(b)×Fn(a)).
La formule (53) résulte alors de (54) et (55) et de la relation Fm∘Vn=Vn∘Fm, elle-même conséquence de (51).
Corollaire
Si m et n sont deux entiers positifs, on a
Vm(A)×Vn(A)⊂Vm+n(A).
Cela résulte de la formule (53), car Vm(A) est l’image de Vm:W(A)→W(A).
Proposition 6
Soit A un anneau.
a) Pour tout entier k⩾1, on a (V1(A))k=pk−1⋅V1(A).
b) Supposons que A soit un anneau de caractéristique p. Sur l’anneau W(A), la topologie V1(A)-adique et la topologie p-adique coïncident, et elles sont plus fines que la topologie produit C (cf. n° 6). L’anneau W(A) est séparé et complet pour la topologie p-adique.
Prouvons a) par récurrence sur k. Le cas k=1 est évident. Supposons k⩾2. D’après l’hypothèse de récurrence, on a V1(A)k−1=pk−2⋅V1(A) et par suite V1(A)k=pk−2⋅(V1(A))2. Mais il résulte de la prop. 3, d), formule (31), du n° 5 qu’on a (V1(A))2=p⋅V1(A), d’où a).
Supposons maintenant que A soit de caractéristique p. Comme on a
p⋅W(A)=VF(W(A))⊂V1(A)(formule (52)),
on déduit de a) les inclusions pk.W(A)⊂(V1(A))k⊂pk−1.W(A), et du corollaire à la prop. 5 l’inclusion (V1(A))k⊂Vk(A), pour tout entier k⩾1. La première assertion de b) en résulte.
Soit k un entier ⩾1. D’après la formule (52), l’idéal pk.W(A) de W(A) est l’ensemble des éléments a=(an)n∈N de W(A) tels qu’on ait an=0 pour n<k et an∈Apk pour n⩾k. Il est donc fermé pour la topologie G. Comme W(A) est séparé et complet pour la topologie G (no 6) et que les idéaux pk.W(A) de W(A), pour k⩾1, forment une base de voisinages de 0 dans W(A) pour la topologie p-adique, l’anneau W(A) est séparé et complet pour la topologie p-adique (TG, III, p. 26, cor. 1 à la prop. 10).
Proposition 7
Soit A un anneau parfait de caractéristique p.
a) Pour tout élément a=(an)n∈N de W(A), la série de terme général pnτ(anp−n) est convergente dans W(A), de somme a.
b) Sur W(A), la topologie V1(A)-adique, la topologie p-adique et la topologie G coïncident. Plus précisément, on a Vn(A)=pn.W(A)=(V1(A))n pour tout entier n⩾0. En particulier Φ0 définit un isomorphisme de W(A)/p.W(A) sur A.
Par définition (A, V, p. 5), l’application a↦ap est un automorphisme de l’anneau A. D’après la prop. 5, F est donc un automorphisme de l’anneau W(A), et l’on a, pour tout n∈N,
pn.W(A)=VnFn(W(A))=Vn(W(A))=Vn(A).
En particulier, on a (V1(A))n=(p.W(A))n=pn.W(A). L’assertion b) résulte de là.
D’après la prop. 5, on a
pn.τ(anp−n)=VnFnτ(anp−n)=Vnτ(an),
et l’assertion a) résulte de la prop. 4 du no 6.
Proposition 8
Soit A un corps de caractéristique p. L’anneau W(A) est un anneau local intègre séparé et complet, d’idéal maximal V1(A) et de corps résiduel isomorphe à A. Si le corps A est parfait, l’anneau W(A) est un anneau de valuation discrète, et son idéal maximal est p.W(A).
L’homomorphisme Φ0 définit un isomorphisme de W(A)/V1(A) sur A (no 7, exemple 1). L’idéal V1(A) de W(A) est donc maximal. Comme l’anneau W(A) est séparé et complet pour la topologie V1(A)-adique (prop. 6, b), c’est un anneau local, d’idéal maximal V1(A) (III, § 2, no 13, prop. 19).
Soient a et b deux éléments non nuls de W(A). Il existe des entiers m⩾0 et n⩾0, et des éléments a′=(an′)n∈N et b′=(bn′)n∈N de W(A) tels que a=Vm(a′), b=Vn(b′) et que les éléments a0′ et b0′ de A soient non nuls. Alors la composante d’indice m+n de a×b est égale à la composante d’indice 0 de Fn(a′)×Fm(b′) (formule (53)), c’est-à-dire à a0′pnb0′pm (formule (51) et no 3, exemple 2). Par suite a×b est non nul et W(A) est intègre.
Si le corps A est parfait, l’idéal maximal V1(A) de W(A) est égal à p.W(A) (prop. 7, b)) et par suite W(A) est un anneau de valuation discrète (VI, § 3, n° 6, prop. 9, c)).
Remarque 1
Soit A un corps de caractéristique p. On peut montrer que l’anneau W(A) est noethérien si et seulement si A est parfait (p. 43, exerc. 9).
Remarque 2
Soit A un anneau de caractéristique p. D’après la prop. 5, on a les formules
pour tout vecteur de Witt [a0,...,an+m−1] de longueur n+m.
En fait, l’application F:W(A)→W(A) permet, par passage aux quotients par Vm(A), de définir une application Fm:Wm(A)→Wm(A). On a la formule
Fm[a0,...,am−1]=[a0p,...,am−1p].
Les applications Vm1∘Fm et Fm+1∘Vm1 de Wm(A) dans Wm+1(A) sont égales et sont déduites, par passage au quotient, de la multiplication par p dans Wm+1(A).
Exercices
Dans les exercices 1 à 27, p est un nombre premier fixé. Si A est un anneau, l’anneau des vecteurs de Witt W(A) est celui attaché au nombre premier p.