Bourbaki

§ 3. Valuations.

1. Valuations sur un anneau

Soit Γ\Gamma un groupe commutatif totalement ordonné, noté additivement. Dans la suite de ce chapitre, nous aurons à considérer, pour un tel groupe, l’ensemble obtenu en adjoignant à Γ\Gamma un élément noté +∞+\infty; nous noterons Γ∞\Gamma_\infty cet ensemble, et nous le munirons : 1° d’un ordre total pour lequel +∞+\infty est le plus grand élément, autrement dit tel que α<+∞\alpha < +\infty pour tout α∈Γ\alpha \in \Gamma; 2° d’une structure de monoïde commutatif dont la loi induit sur Γ\Gamma la loi de groupe donnée, et est définie par les conditions

(+x)+(+∞)=+x,α+(+∞)=+∞ (+x) + (+\infty) = +x, \quad \alpha + (+\infty) = +\infty

pour tout α∈Γ\alpha \in \Gamma; on vérifie aussitôt que cette loi est associative et commutative et que la relation α≤β\alpha \leq \beta dans Γ∞\Gamma_\infty entraîne α+γ≤β+γ\alpha + \gamma \leq \beta + \gamma pour tout γ∈Γ∞\gamma \in \Gamma_\infty.

Définition 1

Soient CC un anneau (non nécessairement commutatif), Γ\Gamma un groupe commutatif totalement ordonné, noté additivement. On appelle valuation de CC à valeurs dans Γ\Gamma toute application v:C→Γ∞v : C \to \Gamma_\infty qui vérifie les conditions suivantes :

(VL₁) v(xy)=v(x)+v(y)v(xy) = v(x) + v(y) pour x∈C,y∈Cx \in C, y \in C. (VL₂) v(x+y)≥inf⁡(v(x),v(y))v(x + y) \geq \inf (v(x), v(y)) pour x∈C,y∈Cx \in C, y \in C. (VL₃) v(1)=0v(1) = 0 et v(0)=+∞v(0) = +\infty.

Si CC est ≠0\neq 0 et n’a pas de diviseur de zéro autre que 0, l’unique application v0v_0 de CC dans Γ∞\Gamma_\infty telle que v0(x)=0v_0(x) = 0 pour x≠0x \neq 0 et v0(0)=+∞v_0(0) = +\infty est une valuation, dite valuation impropre de CC. Si z∈Cz \in C est tel que zn=1z^n = 1 pour un entier n≥1n \geq 1, on a, d’après (VL₁), nv(z)=v(zn)=0nv(z) = v(z^n) = 0, donc v(z)=0v(z) = 0 pour toute valuation vv de CC, puisque Γ\Gamma est un groupe totalement ordonné. En particulier on a v(−1)=0v(-1) = 0, d’où v(−x)=v(x)v(-x) = v(x) pour tout x∈Cx \in C. En outre, il résulte de (VL₁) que v(xy)=v(yx)v(xy) = v(yx) quels que soient x,yx, y dans CC. Si xx est inversible dans CC, on a v(x−1)=−v(x)v(x^{-1}) = -v(x).

Proposition 1

Soit vv une valuation d’un anneau CC (non nécessairement commutatif). Quels que soient les éléments xi∈Cx_i \in C (1≤i≤n1 \leq i \leq n), on a

v(∑i=1nxi)≥inf⁡1≤i≤nv(xi) v\left( \sum_{i=1}^n x_i \right) \geq \inf_{1 \leq i \leq n} v(x_i)

En outre, s’il existe un seul indice kk tel que v(xk)=inf⁡1≤i≤nv(xi)v(x_k) = \inf_{1 \leq i \leq n} v(x_i), les deux membres de (1) sont égaux. En particulier, si v(x)≠v(y)v(x) \neq v(y), on a v(x+y)=inf⁡(v(x),v(y))v(x + y) = \inf (v(x), v(y)).

La relation (1) se déduit de l’axiome (VLII_{\text{II}}) par récurrence sur nn. S’il existe un seul indice kk tel que v(xk)=inf⁡1≤i≤nv(xi)v(x_k) = \inf_{1 \leq i \leq n} v(x_i), on a, en posant y=∑i≠kxiy = \sum_{i \neq k} x_i et z=∑i=1nxiz = \sum_{i=1}^n x_i, v(y)>v(xk)v(y) > v(x_k) et v(z)≥v(xk)v(z) \geq v(x_k) d’après (1); si l’on avait v(z)>v(xk)v(z) > v(x_k), la relation xk=z−yx_k = z - y donnerait v(xk)≥inf⁡(v(z),v(y))>v(xk)v(x_k) \geq \inf (v(z), v(y)) > v(x_k), ce qui est absurde; d’où v(z)=v(xk)v(z) = v(x_k), ce qui démontre la seconde assertion.

Corollaire

Si une suite finie d’éléments (xi)1≤i≤n(x_i)_{1 \leq i \leq n} de C\mathbf{C} (pour n≥2n \geq 2) est telle que ∑i=1nxi=0\sum_{i=1}^n x_i = 0, il existe au moins deux indices distincts j,kj, k tels que v(xj)=v(xk)=inf⁡1≤i≤nv(xi)v(x_j) = v(x_k) = \inf_{1 \leq i \leq n} v(x_i).

S’il n’y avait qu’un seul indice kk tel que v(xk)=inf⁡1≤i≤nv(xi)v(x_k) = \inf_{1 \leq i \leq n} v(x_i), la prop. 1 montrerait que v(xk)=v(0)=+∞v(x_k) = v(0) = +\infty, d’où v(xi)=+∞v(x_i) = +\infty pour tout ii, contrairement à la relation n≥2n \geq 2 et à l’hypothèse faite sur kk.

Remarque 1

Si v:C→Γ∞v : \mathbf{C} \to \Gamma_\infty est une valuation de C\mathbf{C} et u:B→Cu : \mathbf{B} \to \mathbf{C} un homomorphisme d’un anneau B\mathbf{B} dans C\mathbf{C}, il est immédiat que l’application composée B→uC→vΓ∞\mathbf{B} \xrightarrow{u} \mathbf{C} \xrightarrow{v} \Gamma_\infty est une valuation de B\mathbf{B} à valeurs dans Γ\Gamma.

Remarque 2

Les conditions (VLI_{\text{I}}) et (VLII_{\text{II}}) montrent aussitôt que l’ensemble vˉ1(+∞)\bar{v}^1(+\infty) est un idéal bilatère p\mathfrak{p} dans C\mathbf{C} distinct de C\mathbf{C} en vertu de (VLIII_{\text{III}}); en outre, si x,yx, y sont deux éléments de C\mathbf{C} tels que v(xy)=+∞v(xy) = +\infty, il résulte de (VLI_{\text{I}}) que l’on a nécessairement v(x)=+∞v(x) = +\infty ou v(y)=+∞v(y) = +\infty; autrement dit, l’anneau quotient C/p\mathbf{C}/\mathfrak{p} n’a pas de diviseur de 0 autre que 0; on vérifie aussitôt que l’application vˉ:C/p→Γ∞\bar{v} : \mathbf{C}/\mathfrak{p} \to \Gamma_\infty déduite de vv par passage au quotient est une valuation de C/p\mathbf{C}/\mathfrak{p}, l’image réciproque de +∞+\infty par cette valuation se réduisant à 0.

2. Valuations sur un corps

Proposition 2

Soient KK un corps (non nécessairement commutatif), vv une valuation de KK, à valeurs dans Γ\Gamma. Alors:

(i) Pour x≠0x \neq 0, on a v(x)≠+∞v(x) \neq +\infty.

(ii) L’ensemble AA des x∈Kx \in K tels que v(x)⩾0v(x) \geqslant 0 est un sous-anneau de KK.

(iii) Pour tout α⩾0\alpha \geqslant 0 dans Γ\Gamma, l’ensemble VαV_{\alpha} (resp. Vα′V'_{\alpha}) des x∈Ax \in A tels que v(x)>αv(x) > \alpha (resp. v(x)⩾αv(x) \geqslant \alpha) est un idéal bilatère de AA, et tout idéal ≠(0)\neq (0) de AA (à gauche ou à droite) contient un des Vα′V'_{\alpha}.

(iv) L’ensemble m(A)m(A) des x∈Ax \in A tels que v(x)>0v(x) > 0 est le plus grand idéal ≠A\neq A de AA; U(A)=A−m(A)U(A) = A - m(A) est l’ensemble des éléments inversibles de AA et κ(A)=A/m(A)\kappa(A) = A/m(A) est un corps (non nécessairement commutatif).

(v) Pour tout x∈K−Ax \in K - A, on a x−1∈m(A)x^{-1} \in m(A).

L’assertion (i) résulte de ce que v(−1)v(-1) est un idéal de KK non égal à KK. La vérification du fait que AA est un anneau et les VαV_{\alpha} et Vα′V'_{\alpha} des idéaux bilatères est triviale en vertu des axiomes (VL_I), (VL_II) et (VL_III). Si aa est un idéal (à gauche, par exemple) de AA et si x≠0x \neq 0 appartient à AA, tout y∈Ay \in A tel que v(y)⩾v(x)v(y) \geqslant v(x) peut s’écrire y=zxy = zx avec z=yx−1z = yx^{-1}, donc v(z)=v(y)−v(x)⩾0v(z) = v(y) - v(x) \geqslant 0, et par suite z∈Az \in A; autrement dit l’idéal à gauche AxAx contient les Vα′V'_{\alpha} pour x⩾v(x)x \geqslant v(x). L’ensemble U(A)=A−m(A)U(A) = A - m(A) est l’ensemble des x∈Kx \in K tels que v(x)=0v(x) = 0; si x∈U(A)x \in U(A) on a

v(x−1)=−v(x)=0, v(x^{-1}) = -v(x) = 0,
d’où x−1∈U(A)x^{-1} \in U(A); réciproquement, si y∈Ay \in A est inversible dans AA, on a v(y)⩾0v(y) \geqslant 0, v(y−1)⩾0v(y^{-1}) \geqslant 0 et v(y)+v(y−1)=0v(y) + v(y^{-1}) = 0, d’où v(y)=0v(y) = 0 et y∈U(A)y \in U(A); ceci prouve (iv), et (v) découle aussitôt des définitions.

On dit que AA (resp. m(A)m(A), κ(A)\kappa(A)) est l’anneau (resp. l’idéal, le corps résiduel) de la valuation vv sur KK.

Il est clair que U(A)U(A) est le noyau de l’homomorphisme v:K∗→Γv : K^* \to \Gamma, et que l’image v(K∗)v(K^*) par vv du groupe multiplicatif K∗K^* est un sous-groupe du groupe additif Γ\Gamma, dit groupe des ordres ou groupe des valeurs de vv, qui est donc isomorphe à K∗/U(A)K^*/U(A); pour un x∈Kx \in K, l’élément v(x)v(x) de Γ∞\Gamma_\infty est parfois appelé la valuation ou l’ordre de xx pour vv. On dit que deux valuations v,v′v, v' de KK sont équivalentes si elles ont même anneau.

Proposition 3

Pour que deux valuations v,v′v, v' sur un corps (non nécessairement commutatif) KK soient équivalentes, il faut et il suffit qu’il existe un isomorphisme λ\lambda du groupe ordonné v(K∗)v(K^*) sur le groupe ordonné v′(K∗)v'(K^*) tel que v′=λ∘vv' = \lambda \circ v.

En effet, supposons vv et v′v' équivalentes; par hypothèse, l’anneau AA de la valuation vv étant le même que celui de v′v', vv et v′v' (restreints à K∗K^*) se factorisent en des homomorphismes K∗→K∗/U(A)→μv(K∗)K^* \to K^*/U(A) \xrightarrow{\mu} v(K^*), K∗→K∗/U(A)→v′v′(K∗)K^* \to K^*/U(A) \xrightarrow{v'} v'(K^*), où μ\mu et vv sont des isomorphismes; en outre, l’ensemble des éléments positifs de v(K∗)v(K^*) (resp. v′(K∗)v'(K^*)) est l’image par μ\mu (resp. vv) de l’ensemble des classes mod. U(A)U(A) des éléments ≠0\neq 0 de m(A)m(A); on en conclut que λ=v∘μ−1\lambda = v \circ \mu^{-1} répond à la question, la réciproque étant évidente.

Supposons maintenant que KK soit un corps commutatif; alors, pour toute valuation vv de KK, l’anneau AA de la valuation vv est un anneau de valuation pour KK au sens du § 1, no 2, déf. 2 (ce qui justifie la terminologie); cela résulte aussitôt de la prop. 2, c) et du § 1, no 2, th. 1, c). Inversement, rappelons que pour tout anneau intègre BB dont KK est le corps des fractions, la relation de divisibilité x∣yx|y (équivalente à y∈Bxy \in Bx) fait de K∗K^* un groupe préordonné, dont le groupe ordonné associé ΓB\Gamma_B est le quotient K∗/U(B)K^*/U(B) de K∗K^* par le groupe U(B)U(B) des éléments inversibles de BB, les éléments positifs de ce groupe étant ceux de B∗/U(B)B^*/U(B) (où B∗=B−{0}B^* = B - \{0\}); l’application x→Bxx \to Bx définit, par passage au quotient, un isomorphisme du groupe ordonné K∗/U(B)K^*/U(B) sur le groupe (ordonné par la relation ⊇\supseteq) des idéaux fractionnaires principaux non nuls de KK (Alg., chap. VI, § 1, no5). Les anneaux AA ayant pour corps des fractions KK et pour lesquels le groupe ΓA=K∗/U(A)\Gamma_A = K^*/U(A) est totalement ordonné sont précisément les anneaux de valuation pour KK (§ 1, no 2, th. 1, d)). Si l’on désigne par vAv_A l’homomorphisme canonique de K∗K^* sur ΓA\Gamma_A, il est immédiat que vAv_A (prolongé par vA(0)=+∞v_A(0) = +\infty) est une valuation (dite canonique) de KK dont l’anneau est AA; toute valuation équivalente à vAv_A s’écrit v=σ∘vAv = \sigma \circ v_A, où σ\sigma est un isomorphisme de ΓA\Gamma_A sur un sous-groupe du groupe où vv prend ses valeurs (prop. 3); on dit que σ∘vA\sigma \circ v_A est la factorisation canonique de vv.

Proposition 4

Soient* CC *un anneau intègre, K son corps des fractions, C∗=C−{0}C^* = C - \{0\}, et v:C→Γ∞v : C \to \Gamma_\infty une valuation de CC telle que v(x)≠+∞v(x) \neq +\infty pour x∈C∗x \in C^*. Il existe alors une valuation ww et une seule de KK qui prolonge vv, et w(K∗)w(K^*) est le sous-groupe de Γ\Gamma engendré par v(C∗)v(C^*).

D’après le th. 2 d’*Alg.*, chap. I, § 2, no 7, il existe un homomorphisme ww et un seul de K∗K^* dans Γ\Gamma qui prolonge v∣C∗v|C^*, et w(K∗)w(K^*) est engendré par v(C∗)v(C^*). Il reste à prouver que ww vérifie l’axiome (VLII_\mathrm{II}). Soient donc x∈K∗x \in K^*, y∈K∗y \in K^* tels que x+y∈K∗x + y \in K^*; il

existe a∈C∗a \in C^* tel que ax∈C∗ax \in C^* et ay∈C∗ay \in C^*, d’où a(x+y)∈C∗a(x + y) \in C^*. Puisque la restriction de ww à C∗C^* vérifie (VLII_{\text{II}}) on a

w(a(x+y))≥inf⁡(w(ax),w(ay)). w(a(x + y)) \geq \inf (w(ax), w(ay)).
Retranchant w(a)w(a) des deux membres, on obtient bien
w(x+y)≥inf⁡(w(x),w(y)). w(x + y) \geq \inf (w(x), w(y)).

3. Traductions

Soient KK un corps (commutatif), ff une place de KK, vv une valuation de KK, et AA un anneau de valuation pour KK. Nous dirons que A,fA, f et vv sont associés, si AA est l’anneau de ff et l’anneau de vv. En vertu du no 1 et du § 2, no 3, chacun des trois objets A,fA, f et vv détermine alors les deux autres (à une équivalence près en ce qui concerne les places et les valuations). On a en particulier les équivalences suivantes :

x∈A  ⟺  f(x)≠∞  ⟺  v(x)≥0x∈m(A)  ⟺  f(x)=0  ⟺  v(x)>0x∈A−m(A)=U(A)  ⟺  f(x)≠0 et f(x)≠∞  ⟺  v(x)=0x∈K−A  ⟺  f(x)=∞  ⟺  v(x)<0. \begin{array}{lll} x \in A & \iff f(x) \neq \infty & \iff v(x) \geq 0 \\ x \in m(A) & \iff f(x) = 0 & \iff v(x) > 0 \\ x \in A - m(A) = U(A) & \iff f(x) \neq 0 \text{ et } f(x) \neq \infty & \iff v(x) = 0 \\ x \in K - A & \iff f(x) = \infty & \iff v(x) < 0. \end{array}

Tout résultat portant sur les anneaux de valuation, les places ou les valuations se traduit en un résultat portant sur les deux autres notions. Ainsi la prop. 4 du § 2, no 4, donne :

Proposition 5

Soient K un corps, vv une valuation de K et K' une extension de K. Il existe une valuation v′v' de K' dont la restriction à K est équivalente à vv.

Soient Γv\Gamma_v et Γv′\Gamma_{v'} les groupes des ordres de vv et v′v'. Puisque la restriction de v′v' à K est équivalente à vv, il existe un isomorphisme λ\lambda de Γv\Gamma_v sur un sous-groupe de Γv′\Gamma_{v'}, tel que v′=λ∘vv' = \lambda \circ v sur K. Si l’on identifie Γv\Gamma_v à λ(Γv)\lambda(\Gamma_v) au moyen de λ\lambda, on voit que v′v' prolonge vv.

On notera que Γv′\Gamma_{v'} est en général distinct de λ(Γv)\lambda(\Gamma_v), et que la classe d’équivalence de v′v' n’est pas nécessairement unique. Nous reviendrons là-dessus au § 8.

En traduisant le th. 3 du § 1, no 3 (ou la prop. 6 du § 2, no 5) on obtient :

Proposition 6

Soient K un corps, A un sous-anneau de K, et x un élément de K. Pour que x soit entier sur A, il faut et il suffit que toute valuation de K positive dans A soit positive en x.

A partir de maintenant, nous laisserons en général au lecteur le soin d’effectuer des traductions analogues aux précédentes.

4. Exemples de valuations

Les exemples d’anneaux de valuation donnés au § 1, no 4, nous fournissent les exemples 1 à 4 ci-dessous:

Exemple 1

Toute valuation d’un corps fini F est impropre, puisque tout élément de F* est une racine de l’unité.

Exemple 2

Si K est un sous-corps d’un corps K’, la restriction à K d’une valuation de K’ est une valuation de K.

Exemple 3

Soient k un corps, et K = k((T)). L’application v qui, à toute série formelle non nulle, fait correspondre son ordre (Alg., chap. IV, § 5, no 7), est une valuation de K dont le groupe des ordres est Z, et l’anneau k[[T]]. La place associée est l’homomorphisme canonique f : k[[T]] → k, prolongé à k((T)) en posant f(u) = ∞ si u ∉ k[[T]].

Exemple 4

Soient A un anneau principal, K son corps des fractions, et p un élément extrémal de A. Pour x ∈ K*, notons v_p(x) l’exposant de p dans la décomposition de x en éléments extrémaux (Alg., chap. VII, § 1, no 3, th. 2); on voit aussitôt que v_p est une valuation, dont le groupe des ordres est Z et l’anneau A_{A_p}. D’après la prop. 3 du § 1, no 4, on obtient ainsi, à une équivalence près, toutes les valuations non impropres de K qui sont positives sur A. Prenant A = Z, on retrouve les valuations p-adiques de Q (Top. Gén., chap. IX, § 3, no 2); ces valuations sont, à une équivalence près, les seules valuations non impropres de Q (§ 1, no 4, cor. 1 de la prop. 3). Prenant A = k[X], où k est un corps, les valuations non impropres de k(X) dont la restriction à k est impropre sont (à une équivalence près): d’une part les valuations v_P où P parcourt l’ensemble des polynômes unitaires irréductibles de k[X], d’autre part la valuation v définie par v(P/Q) = deg(Q) − deg(P) pour P ∈ k[X] et Q ∈ k[X] (§ 1, no 4, cor. 2 de la prop. 3); toutes ces valuations ont évidemment Z pour groupe des ordres, et leurs corps résiduels sont des extensions algébriques monogènes de k (Alg., chap. V, § 3, no 1).

Exemple 5

L’application P(X,Y)→P(T,eT)P(X, Y) \to P(T, e^T) de C[X,Y]\mathbf{C}[X, Y] dans C((T))\mathbf{C}((T)) est injective (Fonc. Var. Réelle, chap. IV, , prop. 9), donc se prolonge en un isomorphisme de C(X,Y)\mathbf{C}(X, Y) sur un sous-corps de C((T))\mathbf{C}((T)). La restriction à ce sous-corps de la valuation de C((T))\mathbf{C}((T)) définie dans l’exemple 3 définit une valuation de C(X,Y)\mathbf{C}(X, Y), impropre sur C\mathbf{C}, dont le groupe des ordres est Z\mathbf{Z} et le corps résiduel C\mathbf{C}

La proposition 4 du no 2 permet de construire une valuation dont le groupe des ordres et le corps résiduel sont donnés :

Exemple 6

Soient Γ\Gamma un groupe totalement ordonné, et kk un corps. Soient Γ+\Gamma_+ le monoïde des éléments positifs de Γ\Gamma, et CC l’algèbre de Γ+\Gamma_+ sur kk. Par définition, CC possède une base (xα)α∈Γ+(x_\alpha)_{\alpha \in \Gamma_+} sur kk dont la table de multiplication est xαxβ=xα+βx_\alpha x_\beta = x_{\alpha + \beta}. Si x=∑αaαxαx = \sum_\alpha a_\alpha x_\alpha est un élément non nul de CC, posons v(x)=inf⁡aα≠0(α)v(x) = \inf_{a_\alpha \neq 0} (\alpha) et posons v(0)=+∞v(0) = + \infty; on vérifie immédiatement que l’application vv de CC dans Γ∞\Gamma_\infty satisfait aux conditions (VL_I) et (VL_{II}) du no 1, et que CC est intègre. Soient KK le corps des fractions de CC, et ww la valuation de KK qui prolonge vv (prop. 4, no 2). Comme tout élément de Γ\Gamma est différence de deux éléments positifs, ww admet Γ\Gamma pour groupe des ordres. Soient AA l’anneau de ww, et mm son idéal maximal; on va montrer que AA est somme directe de mm et de kk (identifié à k.1k.1), ce qui prouvera que le corps résiduel de ww est isomorphe à kk. Il est clair que m∩k=(0)m \cap k = (0). D’autre part, en notant pp l’idéal de CC engendré par les xαx_\alpha où α>0\alpha > 0, tout élément xx de valuation 0 dans KK se met sous la forme (a+y)/(b+z)(a + y)/(b + z) avec a∈k∗,b∈k∗,y∈pa \in k^*, b \in k^*, y \in p et z∈pz \in p; on a alors

x=ab−1+(by−az) b−1(b+z)−1 x = ab^{-1} + (by - az)\ b^{-1}(b + z)^{-1}

d’où w(x−ab−1)>0w(x - ab^{-1}) > 0 et x≡ab−1x \equiv ab^{-1} (mod. mm); ceci démontre notre assertion.

Si Γ=Z×Z\Gamma = \mathbf{Z} \times \mathbf{Z}, on a K=k(X,Y)K = k(X, Y), et la construction précédente fournit donc des valuations de k(X,Y)k(X, Y), impropres sur kk, dont le groupe des ordres est Z×Z\mathbf{Z} \times \mathbf{Z} et le corps résiduel kk. Ces valuations dépendent de la structure d’ordre choisie sur Z×Z\mathbf{Z} \times \mathbf{Z}. On peut, par exemple, munir Z×Z\mathbf{Z} \times \mathbf{Z} de l’ordre lexicographique. Ou bien, α\alpha étant un nombre irrationnel, on peut identifier Z×Z\mathbf{Z} \times \mathbf{Z} à un sous-groupe de R\mathbf{R} par l’homomorphisme (m,n)→m+nα(m, n) \to m + n\alpha (homomorphisme qui est injectif car α\alpha est irrationnel), et munir Z×Z\mathbf{Z} \times \mathbf{Z} de l’ordre induit par celui de R\mathbf{R}.

5. Idéaux d’un anneau de valuation

Définition 2

Soit G un ensemble ordonné. Un sous-ensemble M de G est dit majeur si les relations x∈Mx \in M et y≥xy \geq x entraînent y∈My \in M.

Soient K un corps, vv une valuation de K, A l’anneau de vv, et G le groupe des ordres de vv. Pour tout ensemble majeur M⊂GM \subset G, soit a(M)a(M) l’ensemble des x∈Kx \in K tels que v(x)∈M∪{+∞}v(x) \in M \cup \{ +\infty \}. Il est clair que a(M)a(M) est un sous-A-module de K.

Proposition 7

L’application M→a(M)M \to a(M) est une bijection croissante de l’ensemble des sous-ensembles majeurs de G sur l’ensemble des sous-A-modules de K.

Soit bb un sous-A-module de K. L’ensemble des v(x)v(x) pour x∈b−(0)x \in b - (0) est un sous-ensemble majeur M(b)M(b) de G. La prop. 7 sera démontrée si l’on prouve les formules : (2) M(a(N))=NM(a(N)) = N pour tout sous-ensemble majeur N de G; (3) a(M(b))=ba(M(b)) = b pour tout sous-A-module bb de K.

La formule (2) est facile, car, pour tout m∈Nm \in N, il existe x∈Kx \in K tel que v(x)=mv(x) = m. On a évidemment b⊂a(M(b))b \subset a(M(b)); inversement, soit x∈a(M(b))x \in a(M(b)) et supposons x≠0x \neq 0; on a v(x)∈M(b)v(x) \in M(b), donc il existe y∈by \in b tel que v(x)=v(y)v(x) = v(y); d’où x=uyx = uy avec v(u)=0v(u) = 0, ce qui prouve qu’on a x∈Ay⊂bx \in Ay \subset b, et termine la démonstration.

Corollaire

Soit G+G_+ l’ensemble des éléments positifs de G. L’application M→a(M)M \to a(M) est une bijection de l’ensemble des sous-ensembles majeurs de G+G_+ sur l’ensemble des idéaux de A.

En effet, comme A=a(G+)A = a(G_+), a(M)⊂Aa(M) \subset A équivaut à M⊂G+M \subset G_+.

Par exemple l’idéal maximal m(A)m(A) est égal à a(S)a(S), où S désigne l’ensemble des éléments strictement positifs de G.

6. Valuations discrètes

Définition 3

Soient K un corps (non nécessairement commutatif), vv une valuation de K, et Γ\Gamma le groupe des ordres de vv. On dit que vv est discrète s’il existe un isomorphisme (nécessairement unique) du groupe ordonné Γ\Gamma sur Z\mathbf{Z}. Soit γ\gamma l’élément de Γ\Gamma correspondant à 1 par cet isomorphisme; tout élément u de K tel que v(u)=γv(u) = \gamma s’appelle une uniformisante de vv. Une valuation discrète est dite normée si son groupe des ordres est Z\mathbf{Z}.

Par exemple la valuation vpv_p définie par un élément extrémal pp d’un anneau principal ou factoriel, est une valuation discrète normée qui admet pp pour uniformisante. En particulier, si kk est un corps, k[[T]]k[[T]] est l’anneau d’une valuation discrète de k((T))k((T)), qui admet T pour uniformisante. Soient S une variété analytique complexe connexe de dimension 1, K le corps des fonctions méromorphes sur S, et z0z_0 un point de S; l’ensemble des f∈Kf \in K qui sont holomorphes en z0z_0 est l’anneau d’une valuation discrète vv; pour qu’une fonction f∈Kf \in K soit une uniformisante pour vv, il faut et il suffit qu’elle soit holomorphe et nulle en z0z_0 et qu’il existe un voisinage V de z0z_0 dans S tel que la restriction de ff à V soit homéomorphisme de V sur un voisinage de l’origine dans C\mathbf{C}. C’est cet exemple, et d’autres analogues, qui sont à l’origine du mot « uniformisante ».

Proposition 8

Soient K un corps (non nécessairement commutatif), vv une valuation discrète de K, A l’anneau de vv, et u une uniformisante pour vv. Les idéaux non nuls de A sont bilatères et de la forme Aun(n⩾0)Au^n (n \geqslant 0).

On peut supposer vv normée, de sorte que v(u)=1v(u) = 1. Pour tout x∈K∗x \in K^*, il y a un entier n∈Zn \in \mathbf{Z} tel que v(x)=n=v(un)v(x) = n = v(u^n), donc on peut écrire x=zun=unz′x = zu^n = u^n z', où z,z′z, z' sont deux éléments inversibles de l’anneau A; d’où la proposition.

Proposition 9

Soit A un anneau local intègre distinct de son corps des fractions. Les conditions suivantes sont équivalentes:

a) A est l’anneau d’une valuation discrète. b) A est principal. c) L’idéal m(A)m(A) est principal, et on a ⋂n=1∞m(A)n=(0)\bigcap_{n=1}^{\infty} m(A)^n = (0). d) A est un anneau noethérien et m(A)m(A) est principal. e) A est un anneau de valuation noethérien.

La prop. 8 montre que a) entraîne b), d) et e). Si A est principal, on a m(A)=Aum(A) = Au et tout idéal non nul de A est de la forme AunAu^n puisque A est local (Alg., chap. VII, § 1, no 3, th. 2); on a donc ⋂n=0∞m(A)n=0\bigcap_{n=0}^{\infty} m(A)^n = 0; ceci montre que b) implique c). D’autre part d) implique c) (chap. III, § 3, no 2, cor. de la prop. 5);

d’après la prop. 2 du , n° 4, c) implique a). Ainsi les conditions a), b), c), d) sont équivalentes et entraînent e). Enfin, supposons e) vraie et montrons que b) est vraie; il suffira de prouver le lemme suivant

Lemme 1

Soit A\mathbf{A} un anneau de valuation. Tout A\mathbf{A}-module sans torsion de type fini est libre. Tout idéal de type fini de A\mathbf{A} est principal. Tout A\mathbf{A}-module sans torsion est plat.

Soit E un A\mathbf{A}-module sans torsion de type fini, et soient x1,…,xnx_1, \ldots, x_n des générateurs de E en nombre minimum; montrons qu’ils sont linéairement indépendants. Si ∑i=1naixi=0\sum_{i=1}^n a_i x_i = 0 (ai∈Aa_i \in \mathbf{A}) est une relation non triviale entre les xix_i, l’un des aia_i, soit a1a_1, divise tous les autres puisque l’ensemble des idéaux principaux de A\mathbf{A} est totalement ordonné par inclusion (§1§ 1, n° 2, th. 1); on a a1≠0a_1 \neq 0 puisque la relation est non triviale. Comme E est sans torsion, on peut diviser par a1a_1, ce qui revient à supposer qu’on a a1=1a_1 = 1. Mais alors x1x_1 est combinaison linéaire de x2,…,xnx_2, \ldots, x_n, contrairement au caractère minimal de nn. Donc E est libre.

En particulier tout idéal aa de type fini de A\mathbf{A} est principal, tous les éléments d’un système de générateurs de aa étant multiples de l’un d’eux. La prop. 3 du chap. I, § 2, n° 4 montre alors que tout A\mathbf{A}-module sans torsion est plat.

Exercices

See the exercises for § 3.

Transcribed from the printed volume. Not translated.