Bourbaki

§ 6. Valeurs absolues.

1. Préliminaires sur les valeurs absolues

Soit KK un corps (commutatif ou non). Rappelons (Top. gén., chap. IX, § 3, no 2, déf. 2) qu’on appelle valeur absolue sur KK toute application ff de KK dans R+\mathbf{R}_+ vérifiant les axiomes suivants :

(VA_I) La relation f(x)=0f(x) = 0 équivaut à x=0x = 0. (VA_{II}) f(xy)=f(x)f(y)f(xy) = f(x)f(y) quels que soient x,yx, y dans KK. (VA_{III}) f(x+y)≤f(x)+f(y)f(x + y) \leq f(x) + f(y) quels que soient x,yx, y dans KK. Il résulte de (VA_I) et (VA_{II}) que l’on a f(1)=1,f(−1)=1f(1) = 1, f(-1) = 1, et f(x−1)=1f(x)f(x^{-1}) = \frac{1}{f(x)} pour x≠0x \neq 0.

Pour une application ff de KK dans R+\mathbf{R}_+, et un nombre réel A>0A > 0, nous noterons (UA)(\mathrm{U}_A) la relation

f(x+y)⩽A⋅sup⁡(f(x),f(y)) quels que soient x,y dans K. f(x + y) \leqslant A \cdot \sup(f(x), f(y)) \text{ quels que soient } x, y \text{ dans } K.
Nous noterons V(K)\mathscr{V}(K) l’ensemble des applications ff de KK dans R+\mathbf{R}_+ vérifiant (VAI)(\mathrm{VA}_I) et (VAII)(\mathrm{VA}_{II}) et pour lesquelles il existe un A>0A > 0 (dépendant de ff) tel que (UA)(\mathrm{U}_A) soit vraie.

On remarquera que si f∈V(K)f \in \mathscr{V}(K), on a, en faisant x=1,y=0x = 1, y = 0 dans (UA)(\mathrm{U}_A), 1=f(1)⩽A⋅sup⁡(f(1),f(0))=A1 = f(1) \leqslant A \cdot \sup(f(1), f(0)) = A.

Proposition 1

Pour qu’une application ff de KK dans R+\mathbf{R}_+ vérifiant (VAI)(\mathrm{VA}_I) et (VAII)(\mathrm{VA}_{II}) appartienne à V(K)\mathscr{V}(K), il faut et il suffit que f(1+x)f(1 + x) soit borné dans l’ensemble des x∈Kx \in K tels que f(x)⩽1f(x) \leqslant 1. En effet, si ff vérifie (UA)(\mathrm{U}_A), on a f(1+x)⩽Af(1 + x) \leqslant A si f(x)⩽1f(x) \leqslant 1. Inversement, supposons que f(x+1)⩽Af(x + 1) \leqslant A pour les x∈Kx \in K tels que f(x)⩽1f(x) \leqslant 1 (ce qui entraîne A⩾f(1)=1A \geqslant f(1) = 1); alors, si x=0x = 0 ou y=0y = 0, la condition (UA)(\mathrm{U}_A) est vérifiée; si au contraire x≠0x \neq 0 et y≠0y \neq 0, on peut par exemple supposer f(y)⩽f(x)f(y) \leqslant f(x), donc, d’après (VAII)(\mathrm{VA}_{II}), f(yx−1)⩽1f(yx^{-1}) \leqslant 1, et par suite f(1+yx−1)⩽Af(1 + yx^{-1}) \leqslant A, ce qui donne, en vertu de (VAII)(\mathrm{VA}_{II}), f(x+y)f(x)−1⩽Af(x + y)f(x)^{-1} \leqslant A; d’où

f(x+y)⩽Af(x)⩽A⋅sup⁡(f(x),f(y)). f(x + y) \leqslant Af(x) \leqslant A \cdot \sup(f(x), f(y)).
Si ff est une valeur absolue sur KK, on a f(n.1)⩽nf(n.1) \leqslant n par récurrence sur l’entier n>0n > 0 à partir de (VAIII)(\mathrm{VA}_{III}); réciproquement :

Proposition 2

Soit ff une application de KK dans R+\mathbf{R}_+ appartenant à V(K)\mathscr{V}(K); s’il existe C>0C > 0 tel que f(n.1)⩽C.nf(n.1) \leqslant C.n pour tout entier n>0n > 0, ff est une valeur absolue sur KK. Par récurrence sur r>0r > 0, on déduit de (UA)(\mathrm{U}_A) la relation

f(x1+x2+⋯+x2r)⩽Arsup⁡1⩽i⩽2rf(xi) f(x_1 + x_2 + \cdots + x_{2^r}) \leqslant A^r \sup_{1 \leqslant i \leqslant 2^r} f(x_i)
pour toute famille (xi)(x_i) de 2r2^r éléments de KK. Posons n=2r−1n = 2^r - 1; pour tout x∈Kx \in K, on déduit de (1)
(f(1+x))n=f((1+x)n)=f(∑i=0n(ni)xi)⩽Arsup⁡(f((ni))(f(x))i) (f(1 + x))^n = f((1 + x)^n) = f \left( \sum_{i=0}^n \binom{n}{i} x^i \right) \leqslant A^r \sup \left( f \left( \binom{n}{i} \right) (f(x))^i \right)
⩽CAr∑i=0n(ni)(f(x))i=CAr(1+f(x))n \leqslant CA^r \sum_{i=0}^n \binom{n}{i} (f(x))^i = CA^r (1 + f(x))^n
car f((ni))⩽C(ni)f \left( \binom{n}{i} \right) \leqslant C \binom{n}{i}; on a donc
f(1+x)⩽C1/nAr/n(1+f(x)). f(1 + x) \leqslant C^{1/n} A^{r/n} (1 + f(x)).

Faisant tendre rr vers +∞+\infty, il vient f(1+x)≤1+f(x)f(1 + x) \leq 1 + f(x) pour tout x∈Kx \in K; appliquant cette inégalité en remplaçant xx par xy−1xy^{-1} (pour y≠0y \neq 0) et tenant compte de (VAII_{\text{II}}), on obtient la relation (VAIII_{\text{III}}), ce qui prouve la proposition.

Corollaire 1

Pour qu’une application ff de KK dans R+\mathbf{R}_+ soit une valeur absolue, il faut et il suffit qu’elle vérifie les conditions (VAI_{\text{I}}), (VAII_{\text{II}}) et (U2_2).

C’est nécessaire, car (VAIII_{\text{III}}) entraîne

f(x+y)≤f(x)+f(y)≤2sup⁡(f(x),f(y)). f(x + y) \leq f(x) + f(y) \leq 2 \sup(f(x), f(y)).
Inversement, supposons que ff vérifie (VAI_{\text{I}}), (VAII_{\text{II}}) et (U2_2); pour tout entier n>0n > 0, soit rr le plus petit entier tel que 2r≥n2^r \geq n; si dans (1) on remplace AA par 2, les xix_i d’indice i≤ni \leq n par 1 et les xix_i d’indice i>ni > n par 0, on obtient f(n.1)≤2r<2nf(n.1) \leq 2^r < 2n; on peut alors appliquer la prop. 2 avec C=2C = 2, donc ff est une valeur absolue.

Corollaire 2

Pour qu’une application ff de KK dans R+\mathbf{R}_+ appartienne à V(K)\mathscr{V}(K), il faut et il suffit qu’elle soit de la forme gtg^t, où t>0t > 0 et gg est une valeur absolue sur KK.

En effet, dire que ff vérifie (UA_A) équivaut à dire que fsf^s vérifie (UAs_{A^s}); comme il existe s>0s > 0 tel que As≤2A^s \leq 2, le cor. 1 montre que pour une telle valeur de ss, fsf^s est une valeur absolue.

2. Valeurs absolues ultramétriques

On dit qu’une application ff de KK dans R+\mathbf{R}_+ est une valeur absolue ultramétrique si elle vérifie les conditions (VAI_{\text{I}}), (VAII_{\text{II}}) et (U1_1) (ce qui entraîne évidemment que ff est une valeur absolue).

Proposition 3

Soit ff une application de KK dans R+\mathbf{R}_+. Les propriétés suivantes sont équivalentes:

a) ff est une valeur absolue ultramétrique.

b) Il existe une valuation vv de KK, à valeurs dans R\mathbf{R}, et un nombre réel aa tels que 0<a<10 < a < 1 et f=avf = a^v.

c) ff appartient à V(K)\mathscr{V}(K) et l’on a f(n.1)≤1f(n.1) \leq 1 pour tout entier n>0n > 0.

d) Pour tout s>0s > 0, fsf^s est une valeur absolue. Pour tout nombre réel cc tel que 0<c<10 < c < 1, l’application t→ctt \to c^t est un isomorphisme du groupe ordonné R\mathbf{R} (muni de l’ordre opposé à l’ordre usuel) sur le groupe ordonné R+∗\mathbf{R}_+^*; cela montre l’équivalence de a) et b). Il est clair que a) implique c);c); c) entraîne d), car on déduit de c) que (f(n.1))s⩽1⩽n(f(n.1))^s \leqslant 1 \leqslant n pour tout entier n>0n > 0 et la prop. 2 du no 1 montre que fsf^s est une valeur absolue. Enfin d) entraîne a): en effet, si fsf^s est une valeur absolue, elle vérifie (U2)(\mathrm{U}_2), donc ff vérifie U21/s\mathrm{U}_{2^{1/s}} pour tout s>0s > 0, et par suite aussi (U1)(\mathrm{U}_1) en faisant tendre ss vers +∞+ \infty.

Corollaire

Si K est un corps (non nécessairement commutatif) de caractéristique p>0p > 0, toute fonction de V(K)\mathscr{V}(K) est une valeur absolue ultramétrique.

En effet, tout élément z=n.1z = n.1 (n entier >0> 0) non nul appartient au sous-corps premier Fp\mathbf{F}_p de KK, donc vérifie la relation zp−1=1z^{p-1} = 1, ce qui entraîne f(z)=1f(z) = 1 et l’on peut appliquer la prop. 3, c).

Étant donné un nombre réel cc tel que 0<c<10 < c < 1, les formules

f(x)=cv(x),v(x)=log⁡cf(x) f(x) = c^{v(x)}, \quad v(x) = \log_c f(x)
établissent donc une correspondance biunivoque entre valeurs absolues ultramétriques sur KK et valuations de KK à valeurs réelles. À la valeur absolue impropre (Top. gén., chap. IX, § 3, no 2) correspond la valuation impropre. Soient v1,v2v_1, v_2 deux valuations de KK à valeurs réelles, et f1,f2f_1, f_2 les valeurs absolues correspondantes; pour que v1v_1 et v2v_2 soient équivalentes, il faut et il suffit que f1f_1 et f2f_2 le soient : en effet, dire que v1v_1 et v2v_2 sont équivalentes revient à dire que les relations v1(x)⩾0v_1(x) \geqslant 0 et v2(x)⩾0v_2(x) \geqslant 0 sont équivalentes, ou encore que les relations f1(x)⩽1f_1(x) \leqslant 1 et f2(x)⩽1f_2(x) \leqslant 1 sont équivalentes; il suffit donc d’appliquer la prop. 5 de Top. gén., chap. IX, § 3, no 2. En outre (loc. cit.) pour que les topologies définies sur KK par f1f_1 et f2f_2 soient identiques, il faut et il suffit que f1f_1 et f2f_2 soient équivalentes.

3. Valeurs absolues sur Q

Proposition 4

Soit ff une application de Q\mathbf{Q} dans R+\mathbf{R}_+ appartenant à V(Q)\mathscr{V}(\mathbf{Q}). Alors*:

(i) Ou bien ff est la valeur absolue impropre sur Q\mathbf{Q}.

(ii) Ou bien il existe un nombre réel aa et un nombre premier pp tels que 0<a<10 < a < 1 et f=avpf = a^{v_p}, où vpv_p est la valuation pp-adique.

(iii) *Ou bien il existe s>0s > 0 tel que f(x)=∣x∣sf(x) = |x|^s pour tout x∈Qx \in \mathbf{Q}.

Dans le cas (iii), pour que ff soit une valeur absolue sur Q\mathbf{Q}, il faut et il suffit que 0<s≤10 < s \leq 1.

Supposons d’abord que l’on ait f(n)≤1f(n) \leq 1 pour tout entier n>0n > 0. En vertu de la prop. 3 du no 2, il existe un nombre réel bb et une valuation vv de Q\mathbf{Q} tels que 0<b<10 < b < 1 et f=bvf = b^v. Or, on sait (§3§ 3, no 4, Exemple 4) que les seules valuations sur Q\mathbf{Q} sont (à équivalence près) la valuation impropre et les valuations pp-adiques vpv_p; on est donc dans l’un des cas (i) ou (ii).

Supposons désormais qu’il existe un entier h>0h > 0 tel que f(h)>1f(h) > 1; en vertu du no 1, cor. 2 de la prop. 2, il existe un nombre ρ>0\rho > 0 tel que fρf^\rho soit une valeur absolue; posons

g(x)=ρlog⁡(f(x))/log⁡∣x∣ g(x) = \rho \log (f(x))/\log |x|

pour tout nombre rationnel x≠0x \neq 0. Soient a,ba, b deux entiers ≥2\geq 2; pour tout entier n≥2n \geq 2, notons q(n)q(n) la partie entière de n.log⁡a/log⁡bn.\log a/\log b, autrement dit le plus petit entier mm tel que an<bm+1a^n < b^{m+1}; le développement de ana^n de base bb est donc

an=c0+c1b+⋯+cq(n)bq(n) a^n = c_0 + c_1 b + \cdots + c_{q(n)} b^{q(n)}

avec 0≤ci<b0 \leq c_i < b pour 0≤i≤q(n)0 \leq i \leq q(n). Comme fρf^\rho est une valeur absolue, on a fρ(ci)≤ci≤bf^\rho(c_i) \leq c_i \leq b, et l’on déduit donc de (2) que

(f(a))nρ=(f(an))ρ≤b(1+(f(b))ρ+⋯+(f(b))pq(n))≤b(q(n)+1)(sup⁡(1,(f(b))ρ))q(n). \begin{align*} (f(a))^{n\rho} &= (f(a^n))^\rho \leq b(1 + (f(b))^\rho + \cdots + (f(b))^{pq(n)}) \\ &\leq b(q(n) + 1) (\sup (1, (f(b))^\rho))^{q(n)}. \end{align*}

Prenant les logarithmes des deux membres de cette inégalité et divisant par n.log⁡an.\log a, on obtient

g(a)≤log⁡bn.log⁡a+log⁡(q(n)+1)q(n)⋅q(n)nlog⁡a+sup⁡(0,ρlog⁡f(b))log⁡a⋅q(n)n. g(a) \leq \frac{\log b}{n.\log a} + \frac{\log (q(n) + 1)}{q(n)} \cdot \frac{q(n)}{n \log a} + \frac{\sup (0, \rho \log f(b))}{\log a} \cdot \frac{q(n)}{n}.

Notons maintenant que lorsque nn tend vers +∞+\infty, q(n)/nq(n)/n tend vers log⁡a/log⁡b\log a/\log b; par suite q(n)q(n) tend vers +∞+\infty et

log⁡(q(n)+1)/q(n) \log (q(n) + 1)/q(n)

tend vers 0 (Fonct. var. réelle, chap. III, § 2, no 1). Passant à la limite dans (3), il vient

g(a)≤sup⁡(0,ρlog⁡f(b))log⁡b=sup⁡(0,g(b)). g(a) \leq \frac{\sup (0, \rho \log f(b))}{\log b} = \sup (0, g(b)).

Mais l’on a f(h)>1f(h) > 1, d’où g(h)>0g(h) > 0; si l’on remplace aa par hh dans (4), on obtient sup⁡(0,g(b))>0\sup (0, g(b)) > 0, donc

sup⁡(0,g(b))=g(b). \sup (0, g(b)) = g(b).

Quels que soient les entiers a,ba, b au moins égaux à 2, on a donc g(a)≤g(b)g(a) \leq g(b), et par suite g(a)=g(b)g(a) = g(b) en échangeant les rôles de aa et bb. Autrement dit, il existe une constante λ\lambda telle que g(a)=λg(a) = \lambda pour tout entier a≥2a \geq 2; si l’on pose s=λ/ρs = \lambda / \rho, on a donc f(a)=∣a∣sf(a) = |a|^s pour tout entier a≥2a \geq 2. Comme f(xy)=f(x)f(y)f(xy) = f(x)f(y) et f(−x)=f(x)f(-x) = f(x), on a f(x)=∣x∣sf(x) = |x|^s pour tout x∈Qx \in \mathbf{Q}. Enfin, si 0<s≤10 < s \leq 1, on sait que x→∣x∣sx \to |x|^s est une valeur absolue (Top.Top. gén., chap. IX, , no 2); réciproquement, si ss est tel que x→∣x∣sx \to |x|^s soit une valeur absolue sur Q\mathbf{Q}, on a (1+1)s≤1s+1s(1 + 1)^s \leq 1^s + 1^s, c’est-à-dire 2s≤22^s \leq 2, d’où s≤1s \leq 1

C.Q.F.D.

4. Structure des corps munis d’une valeur absolue non ultramétrique

Théorème 1 (Gelfand-Mazur)

Soit KK une algèbre sur le corps R\mathbf{R} ayant les deux propriétés suivantes:

1° KK est un corps (non nécessairement commutatif).

2° Il existe sur KK une norme x→∣∣x∣∣x \to ||x|| compatible avec la structure d’algèbre de KK (Top. gén., chap. IX, § 3, no 7, déf. 9). Alors l’algèbre KK est isomorphe à l’une des algèbres R,C\mathbf{R}, \mathbf{C} ou H\mathbf{H}.

Rappelons (loc. cit.) que l’on peut toujours supposer que l’on a ∣∣xy∣∣≤∣∣x∣∣.∣∣y∣∣||xy|| \leq ||x||.||y|| quels que soient x,yx, y dans KK. Nous munirons KK de la topologie (compatible avec la structure d’algèbre) définie par la norme.

A) Premier cas: KK est commutatif et il existe j∈Kj \in K tel que j2=−1j^2 = -1. Il existe alors un isomorphisme σ\sigma du corps C\mathbf{C} sur un sous-corps de KK tel que σ(ξ+iη)=ξ.1+η.j\sigma(\xi + i\eta) = \xi . 1 + \eta . j pour ξ,η\xi, \eta dans R\mathbf{R}. Nous allons prouver par l’absurde que l’on a K=σ(C)K = \sigma(\mathbf{C}). Supposons donc qu’il existe x∈K−σ(C)x \in K - \sigma(\mathbf{C}); pour tout z∈Cz \in \mathbf{C}, x−σ(z)x - \sigma(z) est donc inversible dans KK; posons F(z)=(x−σ(z))−1F(z) = (x - \sigma(z))^{-1}; comme σ\sigma est continue et que l’inverse est continu dans KK (Top. gén., chap. IX, § 3, no 7, prop. 13 appliquée à l’algèbre complétée de KK), FF est une application continue de C\mathbf{C} dans KK. On peut d’ailleurs écrire, pour z≠0z \neq 0,

F(z)=(σ(z))−1(x(σ(z))−1−1)−1. F(z) = (\sigma(z))^{-1}(x(\sigma(z))^{-1} - 1)^{-1}.

Mais comme (σ(z))−1=σ(z−1)(\sigma(z))^{-1} = \sigma(z^{-1}) tend vers 0 lorsque zz tend vers l’infini dans C\mathbf{C}, on voit que F(z)F(z) tend alors vers 0; autrement dit, z→∣∣F(z)∣∣z \to ||F(z)|| est une fonction numérique continue et ⩾0\geqslant 0 dans C\mathbf{C}, tendant vers 00 au point à l'infini, et qui peut par suite être considérée comme une fonction continue sur l'espace compact C‾\overline{\mathbf{C}} obtenu par adjonction à C\mathbf{C} d'un point à l'infini. La borne supérieure α\alpha de ∣∣F∣∣||F|| dans C\mathbf{C} est donc finie et >0> 0, et l'ensemble PP des nombres complexes zz tels que ∣∣F(z)∣∣=α||F(z)|| = \alpha est fermé et non vide (Top. gén., chap. IV, , n° 1, th. 1)

Soit z∈Pz \in P; posons y=x−σ(z)y = x - \sigma(z) et soit tt un nombre complexe ≠0\neq 0 tel que ∣∣σ(t)∣∣<α−1||\sigma(t)|| < \alpha^{-1}, d’où ∣∣σ(t).y−1∣∣<1||\sigma(t).y^{-1}|| < 1 par définition de α\alpha. La suite des (σ(t)y−1)n(\sigma(t)y^{-1})^n et celle des n(σ(t)y−1)nn(\sigma(t)y^{-1})^n tendent donc vers 00 dans KK lorsque nn tend vers +∞+ \infty, car il en est ainsi des suites des normes correspondantes dans R\mathbf{R}.

Notons d’autre part que pour tout polynôme H(T)=∏k=1p(T−σ(ck))H(T) = \prod_{k=1}^p (T - \sigma(c_k)) où les ckc_k sont des nombres complexes deux à deux distincts, on a, dans le corps K(T)K(T) des fractions rationnelles

H′(T)H(T)=∑k=1p1T−σ(ck). \frac{H'(T)}{H(T)} = \sum_{k=1}^p \frac{1}{T - \sigma(c_k)}.

Appliquons cette formule au polynôme

H(T)=Tn−(σ(t))n=∏k=0n−1(T−σ(ωnkt)), H(T) = T^n - (\sigma(t))^n = \prod_{k=0}^{n-1} (T - \sigma(\omega_n^k t)),

où ωn=exp⁡(2πi/n)\omega_n = \exp(2\pi i / n), et substituons à TT l’élément y∈Ky \in K, qui est distinct de tous les σ(ωnkt)\sigma(\omega_n^k t). Il vient (dans le corps commutatif KK)

nyn−1yn−(σ(t))n=1y−σ(t)+∑k=1n−11y−σ(ωnkt). \frac{ny^{n-1}}{y^n - (\sigma(t))^n} = \frac{1}{y - \sigma(t)} + \sum_{k=1}^{n-1} \frac{1}{y - \sigma(\omega_n^k t)}.

Compte tenu des définitions de FF et de yy, on obtient

F(z+t)+∑k=1n−1F(z+ωnkt)−nF(z)=nyn−1yn−(σ(t))n−ny=1y⋅n(σ(t)y−1)n1−(σ(t)y−1)n. \begin{align} F(z + t) + \sum_{k=1}^{n-1} F(z + \omega_n^k t) - nF(z) \\ = \frac{ny^{n-1}}{y^n - (\sigma(t))^n} - \frac{n}{y} = \frac{1}{y} \cdot \frac{n(\sigma(t)y^{-1})^n}{1 - (\sigma(t)y^{-1})^n}. \end{align}

Mais en vertu du choix de tt et des remarques faites plus haut, le dernier membre de (7) tend vers 00 lorsque nn tend vers +∞+ \infty; donc

∣∣F(z+t)∣∣=lim⁡n→+∞∣nF(z)−∑k=1n−1F(z+ωnkt)∣. ||F(z + t)|| = \lim_{n \to +\infty} \left| nF(z) - \sum_{k=1}^{n-1} F(z + \omega_n^k t) \right|.

Or on a ∣∣F(z)∣∣=α||\mathbf{F}(z)|| = \alpha et ∣∣F(z+ωnkt)∣∣≤α||\mathbf{F}(z + \omega_n^{k t})|| \leq \alpha par définition de α\alpha, d’où

∣nF(z)−∑k=1n−1F(z+ωnkt)∣ \left| n \mathbf{F}(z) - \sum_{k=1}^{n-1} \mathbf{F}(z + \omega_n^{k t}) \right|
≥n∣∣F(z)∣∣−∑k=1n−1∣∣F(z+ωnkt)∣∣≥nα−(n−1)α=α. \geq n ||\mathbf{F}(z)|| - \sum_{k=1}^{n-1} ||\mathbf{F}(z + \omega_n^{k t})|| \geq n \alpha - (n-1)\alpha = \alpha.

En vertu de (8), on a par suite, en faisant tendre nn vers +∞+\infty, ∣∣F(z+t)∣∣≥α||\mathbf{F}(z + t)|| \geq \alpha, et par définition de α\alpha cela entraîne

∣∣F(z+t)∣∣=α, ||\mathbf{F}(z + t)|| = \alpha,

autrement dit z+t∈Pz + t \in \mathbf{P}. Cela prouve que l’ensemble P\mathbf{P} est ouvert dans C\mathbf{C}; comme il est aussi fermé et non vide et que C\mathbf{C} est connexe, on a P=C\mathbf{P} = \mathbf{C} et ∣∣F∣∣||\mathbf{F}|| est donc constante dans C\mathbf{C}; comme cette fonction tend vers 0 au point à l’infini, on a ∣∣F(z)∣∣=0||\mathbf{F}(z)|| = 0 dans C\mathbf{C}, et en particulier ∣∣F(0)∣∣=∣∣x−1∣∣=0||\mathbf{F}(0)|| = ||x^{-1}|| = 0, ce qui est absurde.

B) Deuxième cas : K est commutatif, et −1-1 n’est pas le carré d’un élément de K.

Soit L le corps commutatif obtenu par adjonction à K d’une racine jj de T2+1T^2 + 1; L est un espace vectoriel sur K admettant (1,j)(1, j) pour base, et L est évidemment une algèbre sur R\mathbf{R}. Il est clair que la fonction x+yj→∣∣x∣∣+∣∣y∣∣x + yj \to ||x|| + ||y|| est une norme sur L compatible avec sa structure d’espace vectoriel sur R\mathbf{R}; d’autre part, pour z=x+yj, z′=x′+y′jz = x + yj,\ z' = x' + y'j dans L, on a

∣∣zz′∣∣=∣∣xx′−yy′∣∣+∣∣xy′+x′y∣∣≤∣∣xx′∣∣+∣∣yy′∣∣+∣∣xy′∣∣+∣∣x′y∣∣ ||zz'|| = ||xx' - yy'|| + ||xy' + x'y|| \leq ||xx'|| + ||yy'|| + ||xy'|| + ||x'y||
≤∣∣x∣∣.∣∣x′∣∣+∣∣y∣∣.∣∣y′∣∣+∣∣x∣∣.∣∣y′∣∣+∣∣x′∣∣.∣∣y∣∣ \leq ||x||.||x'|| + ||y||.||y'|| + ||x||.||y'|| + ||x'||.||y||
=(∣∣x∣∣+∣∣y∣∣)(∣∣x′∣∣+∣∣y′∣∣)=∣∣z∣∣.∣∣z′∣∣. = (||x|| + ||y||)(||x'|| + ||y'||) = ||z||.||z'||.

La norme ainsi définie est par suite compatible avec la structure de R-algèbre de L. En vertu du cas A), L est une R-algèbre isomorphe à C\mathbf{C}; or la seule sous-R-algèbre de C\mathbf{C} distincte de C\mathbf{C} est R\mathbf{R}, donc K est isomorphe à R\mathbf{R}.

C) Troisième cas : K est non commutatif.

Soient Z le centre de K, xx un élément de K non dans Z; le sous-corps Z(x)Z(x) de K est commutatif et la norme induite par celle de K est compatible avec la structure de R-algèbre de Z(x)Z(x); comme Z≠Z(x)Z \neq Z(x) et que Z et Z(x)Z(x) sont des R-algèbres isomorphes à R\mathbf{R} ou à C\mathbf{C} en vertu de A) et B), Z est nécessairement isomorphe à R\mathbf{R} et Z(x)Z(x) à C\mathbf{C}. Pour tout x∈Kx \in K, Z(x)Z(x) est donc de rang ≤2\leq 2 sur Z. Or on a le lemme suivant :

Lemme 1

Soit D un corps de centre L, tel que pour tout x∈Dx \in D, L(x)L(x) soit une extension de L de degré ≤m\leq m. Alors le rang de D sur L est ≤m2\leq m^2.

On peut évidemment se borner au cas où D≠LD \neq L. Il existe alors dans D une extension commutative algébrique séparable E de L, de degré fini >1> 1 (Alg., chap. VIII, § 10, no 3, lemme 1); comme E=L(x)E = L(x) pour un xx convenable dans E (Alg., chap. V, § 7, no 7, prop. 12 et chap. VII, § 5, no 7), on a par hypothèse [E:L]≤m[E : L] \leq m. Supposons l’extension séparable E prise telle que [E:L][E : L] soit fini et le plus grand possible, et considérons le commutant E′⊃EE' \supset E de E dans D, qui est un corps de centre E, tel que

[D:E′]=[E:L]≤m [D : E'] = [E : L] \leq m

(Alg., chap. VIII, § 10, no 2, th. 2). Si l’on avait E≠E′E \neq E', il existerait dans E′E' une extension algébrique séparable F de E, de degré fini >1> 1 (Alg., chap. VIII, § 10, no 3, lemme 1); F serait donc une extension algébrique séparable de L (Alg., chap. V, § 7, no 4, prop. 7) de degré fini >[E:L]> [E : L], contrairement à la définition de E; on a donc E′=EE' = E, d’où [D:L]=[D:E][E:L]≤m2[D : L] = [D : E][E : L] \leq m^2.

Appliquant ce lemme à K avec m=2m = 2, on voit que K est un surcorps non commutatif de rang fini de R\mathbf{R}, donc nécessairement isomorphe au corps de quaternions H\mathbf{H} (Alg., chap. VIII, § 11, no 2, th. 2).

C.Q.F.D.

Remarque 1). — Indiquons le principe d’une démonstration plus courte du th. de Gelfand-Mazur, valable lorsque, au lieu de 2o2^o, on suppose seulement qu’il existe sur K une topologie localement convexe séparée compatible avec sa structure de corps : on se ramène (comme dans les cas B) et C)) au cas où K est une algèbre commutative sur C\mathbf{C}; si x∈K−C.1x \in K - \mathbf{C}.1, on considère comme plus haut l’application z→(x−z.1)−1z \to (x - z.1)^{-1} de C\mathbf{C} dans K, qui est continue et dérivable dans C\mathbf{C}. Pour tout élément x′x' du dual K′K' de l’espace localement convexe K, z→⟨(x−z.1)−1,x′⟩z \to \langle (x - z.1)^{-1}, x' \rangle est donc une fonction entière et bornée dans C\mathbf{C}, donc constante en vertu du th. de Liouville, et l’on conclut, comme dans la partie A) de la démonstration du th. 1, que cela implique nécessairement ⟨(x−z.1)−1,x′⟩=0\langle (x - z.1)^{-1}, x' \rangle = 0 pour tout z∈Cz \in \mathbf{C} et tout x′∈K′x' \in K'; le th. de Hahn-Banach montre que cette conclusion est absurde, puisque (x−z.1)−1≠0(x - z.1)^{-1} \neq 0. On notera que le raisonnement de la partie A) de la démonstration du th. 1 ne diffère du précédent qu’en apparence, car ce raisonnement n’est en fait qu’un cas particulier de celui qui sert à prouver le principe du maximum pour les fonctions analytiques, la sommation sur les racines de l’unité et le passage à la limite équivalant au calcul de l’intégrale ∫γF(z+t)tdt\int_{\gamma} \frac{F(z + t)}{t} dt le long d’un cercle de centre 0, et l’utilisation de la formule de Cauchy étant ici évitée grâce à la forme particulière de la fonction F.

Théorème 2 (Ostrowski)

Soient K un corps (non nécessairement commutatif), f un élément de V(K)\mathscr{V}(K) qui n’est pas une valeur absolue ultramétrique. Il existe alors un nombre réel s>0s > 0 et un seul et un isomorphisme j de K sur un sous-corps partout dense de l’un des corps R,C\mathbf{R}, \mathbf{C} ou H\mathbf{H}, tels que f(x)=∣j(x)∣sf(x) = |j(x)|^s pour tout x∈K(∗)x \in K (*). Pour que f soit une valeur absolue sur K, il faut et il suffit que s≤1s \leq 1.

En vertu du no 2, cor. de la prop. 3, K est de caractéristique 0, donc une algèbre sur Q\mathbf{Q}; pour tout x∈Qx \in \mathbf{Q}, posons h(x)=f(x.1)h(x) = f(x.1); il est clair que h∈V(Q)h \in \mathscr{V}(\mathbf{Q}), et l’on peut donc appliquer la prop. 4 du no 3; on ne peut être dans le cas (i) ou (ii) de l’énoncé de cette proposition, car cela entraînerait f(n.1)≤1f(n.1) \leq 1 pour tout entier n>0n > 0, et f serait une valeur absolue ultramétrique en vertu du no 2, prop. 3. Il existe donc un nombre réel s>0s > 0 tel que h(x)=∣x∣sh(x) = |x|^s pour tout x∈Qx \in \mathbf{Q}, c’est-à-dire f(x.1)=∣x∣sf(x.1) = |x|^s; posons g=f1/sg = f^{1/s}. Alors on a g∈V(K)g \in \mathscr{V}(K) et g(n.1)=ng(n.1) = n pour tout entier n>0n > 0; la prop. 2 du no 1 montre par suite que g est une valeur absolue sur K.

Pour x∈Qx \in \mathbf{Q} et y∈Ky \in K, on a g(xy)=∣x∣g(y)g(xy) = |x|g(y), donc g est une norme sur K compatible avec sa structure de Q\mathbf{Q}-algèbre (pour la valeur absolue usuelle sur Q\mathbf{Q}). Le complété K^\hat{K} de K est par suite une algèbre normée sur Q^=R\hat{\mathbf{Q}} = \mathbf{R} (Top. gén., chap. IX, § 3, no 7); soit g^\hat{g} la norme sur K^\hat{K}, prolongement continu de g. Comme g est une valeur absolue sur K, K^\hat{K} est un corps et g^\hat{g} une valeur absolue sur K^\hat{K} (Top. gén., chap. IX, § 3, no 3, prop. 6). En vertu du th. 1, il existe un isomorphisme j^\hat{j} de R\mathbf{R}-algèbres de K^\hat{K} sur l’un des corps R,C\mathbf{R}, \mathbf{C} ou H\mathbf{H}, et g′(x)=∣j^(x)∣g'(x) = |\hat{j}(x)| est par suite une valeur absolue sur K^\hat{K}; comme K^\hat{K} est de dimension finie sur R\mathbf{R}, et que g′g' et g^\hat{g} coïncident dans le sous-corps R.1\mathbf{R}.1 de K^\hat{K}, on a g′=g^g' = \hat{g} en vertu du lemme suivant:

(*) Sur H\mathbf{H}, on pose ∣z∣2=z.z‾=z‾.z|z|^2 = z.\overline{z} = \overline{z}.z, z‾\overline{z} étant le quaternion conjugué de z.

Lemme 2

Soient LL un corps (non nécessairement commutatif), KK un sous-corps de LL tel que LL soit un espace vectoriel à gauche de dimension finie sur KK. Soient gg une valeur absolue sur LL, ff sa restriction à KK. Si KK est complet et non discret pour ff, LL est complet pour gg; si en outre g′g' est une seconde valeur absolue sur LL ayant la même restriction ff à KK, on a g′=gg' = g.

Comme la topologie définie par gg est séparée et compatible avec la structure de KK-espace vectoriel à gauche de LL, la première assertion résulte de Esp. vect. top., chap. I, § 2, no 3, th. 2. En outre les topologies sur LL définies par gg et g′g' sont identiques (loc. cit.); il existe par suite un nombre réel s>0s > 0 tel que g′=gsg' = g^s (Top. gén., chap. IX, § 3, no 2, prop. 5). Soit xx un élément de KK tel que f(x)≠1f(x) \neq 1; l’égalité g′(x)=g(x)g'(x) = g(x) prouve que s=1s = 1.

Revenant à la démonstration du th. 2, on voit que si l’on note jj la restriction de j^\hat{j} à KK, jj est un isomorphisme de KK sur un sous-corps partout dense de R,C\mathbf{R}, \mathbf{C} ou H\mathbf{H} et l’on a g(x)=∣j(x)∣g(x) = |j(x)| pour x∈Kx \in K, d’où f(x)=∣j(x)∣sf(x) = |j(x)|^s.

Notons enfin que si ff est une valeur absolue sur KK, hh est une valeur absolue sur Q\mathbf{Q} et l’on a s≤1s \leq 1 en vertu du no 3, prop. 4; réciproquement, si s≤1s \leq 1, f=gsf = g^s est une valeur absolue sur KK puisqu’il en est ainsi de gg (Top. gén., chap. IX, § 3, no 2); cela prouve la dernière assertion de l’énoncé. C.Q.F.D.

Remarque 2

Si KK est un corps et une algèbre normée sur R\mathbf{R}, la norme n’est pas nécessairement une valeur absolue sur KK; par exemple, ξ+iη→∣ξ∣+∣η∣\xi + i\eta \to |\xi| + |\eta| est une norme sur C\mathbf{C} compatible avec sa structure d’algèbre sur R\mathbf{R}.

Remarque 3

Pour une démonstration du cas C) du th. 1 qui n’utilise pas les résultats généraux d'*Alg.*, chap. VIII, voir exerc. 2.

Exercices

See the exercises for § 6.

Transcribed from the printed volume. Not translated.