Bourbaki

§ 5. Topologie définie par une valuation.

1. Topologie définie par une valuation

Soient KK un corps non nécessairement commutatif, vv une valuation de KK, et GG le groupe totalement ordonné v(K∗)v(K^*). Pour tout α∈G\alpha \in G, soit VαV_\alpha l’ensemble des x∈Kx \in K tels que v(x)>αv(x) > \alpha; cet ensemble est un sous-groupe additif de KK (§ 3, n° 1). Il existe une topologie Tv\mathscr{T}_v et une seule sur KK, compatible avec la structure de groupe additif de KK, pour laquelle les VαV_\alpha forment un système fondamental de voisinages de 0 (Top. Gén., chap. III, § 1, n° 2, Exemple). Pour que vv soit impropre, il faut et il suffit que Tv\mathscr{T}_v soit la topologie discrète.

Lemme 1

Soient x∈K∗,y∈K∗,x \in K^*, y \in K^*, et α∈G.\alpha \in G. Si

v(x−y)>sup⁡(α+2v(y),v(y)), v(x - y) > \sup(\alpha + 2v(y), v(y)),
on a v(x−1−y−1)>α.v(x^{-1} - y^{-1}) > \alpha. En effet on a x−1−y−1=x−1(y−x)y−1,x^{-1} - y^{-1} = x^{-1}(y - x)y^{-1}, donc
v(x−1−y−1)=v(x−y)−v(x)−v(y). v(x^{-1} - y^{-1}) = v(x - y) - v(x) - v(y).
Si v(x−y)>v(y),v(x - y) > v(y), la prop. 1 du § 3, n° 1 entraîne que v(x)=v(y),v(x) = v(y), puisque x=y+(x−y).x = y + (x - y). En outre, si v(x−y)>α+2v(y),v(x - y) > \alpha + 2v(y), on a v(x−1−y−1)>α+2v(y)−2v(y)=α.v(x^{-1} - y^{-1}) > \alpha + 2v(y) - 2v(y) = \alpha.

Proposition 1

La topologie Tv\mathscr{T}_v est séparée et compatible avec la structure de corps de K.K. L’application v:K∗→Gv : K^* \to G est continue si l’on munit GG de la topologie discrète. Soient x∈K∗x \in K^* et α=v(x);\alpha = v(x); on a x∉Vα,x \notin V_\alpha, ce qui montre que Tv\mathscr{T}_v est séparée. Quels que soient x0∈Kx_0 \in K et α∈G,\alpha \in G, il existe β∈G\beta \in G tel que x0Vβ⊂Vαx_0 V_\beta \subset V_\alpha et Vβx0⊂VαV_\beta x_0 \subset V_\alpha (il suffit de prendre β≥α−v(x0)\beta \geq \alpha - v(x_0)). D’autre part, si α≥0,\alpha \geq 0, on a VαVα⊂Vα.V_\alpha V_\alpha \subset V_\alpha. Les axiomes (AV_I) et (AV_{II}) de Top. gén., chap. III, 3e éd., § 6, n° 3, étant ainsi satisfaits, Tv\mathscr{T}_v est compatible avec la structure d’anneau de K.K. Soit x0∈K∗;x_0 \in K^*; si x∈K∗x \in K^* vérifie v(x−x0)>sup⁡(α+2v(x0),v(x0)),v(x - x_0) > \sup(\alpha + 2v(x_0), v(x_0)), on a v(x−1−x0−1)>αv(x^{-1} - x_0^{-1}) > \alpha (lemme 1), ce qui montre que x→x−1x \to x^{-1} est continue, et que Tv\mathscr{T}_v est donc compatible avec la structure de corps de K.K. Enfin, la seule condition v(x−x0)>v(x0)v(x - x_0) > v(x_0) entraîne v(x)=v(x0)v(x) = v(x_0) (§3,§ 3, n° 1, prop. 1), donc l’application v:K∗→Gv : K^* \to G est continue si l’on munit GG de la topologie discrète. C.Q.F.D.

Soient α∈G,\alpha \in G, et Vα′V'_\alpha l’ensemble des x∈Kx \in K tels que v(x)≥α.v(x) \geq \alpha. Si β<α,\beta < \alpha, on a Vβ⊃Vα′⊃Vα.V_\beta \supset V'_\alpha \supset V_\alpha. Si vv n’est pas impropre, on voit donc que les Vα′V'_\alpha forment un système fondamental de voisinages de 0 pour Tv.\mathscr{T}_v. Les VαV_\alpha et les Vα′V'_\alpha sont des sous-groupes additifs ouverts, donc fermés de K,K, donc le corps topologique KK est totalement discontinu. Comme tout idéal non nul de l’anneau de vv contient un Vα,V_\alpha, il est ouvert et fermé dans K.K. La topologie quotient du corps résiduel de vv est donc discrète. Soit AA l’anneau de v.v. Si vv est discrète, la prop. 8 du § 3, n° 6, montre que la topologie induite par Tv\mathscr{T}_v sur AA est la topologie m(A)m(A)-adique. Il n’en est pas de même en général (exerc. 4).

Proposition 2

Soient KK un corps non nécessairement commutatif, vv une valuation non impropre de K,K, A l’anneau de vv, m l’idéal de vv. Pour que K, muni de la topologie Tv\mathscr{T}_v, soit localement compact, il faut et il suffit que les conditions suivantes soient satisfaites :

(i) K est complet; (ii) vv est discrète; (iii) le corps résiduel κ(A)\kappa(A) est fini. S’il en est ainsi, A est compact.

Supposons K localement compact. Il est alors complet (Top. gén., chap. III, 3e éd., § 3, no 3, cor. 1 de la prop. 4); de plus il existe un voisinage compact de 0, qui contient un voisinage Vα′V'_\alpha, où α\alpha appartient au groupe des valeurs de vv; autrement dit, il existe a≠0a \neq 0 dans K∗K^* tel que A.aA.a soit compact, et il en résulte que A=(A.a)a−1A = (A.a)a^{-1} est compact. Comme tout idéal b≠(0)b \neq (0) de A est ouvert, A/bA/b est compact et discret (Top. gén., chap. III, 3e éd., § 2, no 5, prop. 14), donc fini, et en particulier κ(A)=A/m\kappa(A) = A/m est fini. En outre, pour y≠0y \neq 0 dans m, l’anneau A/AyA/Ay étant fini, il n’y a qu’un nombre fini d’idéaux de A contenant AyAy, et l’ensemble P des éléments de la forme v(x)v(x) tels que

0<v(x)≤v(y) 0 < v(x) \leq v(y)

est fini; comme v(K∗)v(K^*) est totalement ordonné, P a un plus petit élément γ\gamma. Pour tout x∈Ax \in A tel que v(x)>0v(x) > 0, on a donc, soit v(x)>v(y)≥γv(x) > v(y) \geq \gamma, soit v(x)≤v(y)v(x) \leq v(y) et alors v(x)≥γv(x) \geq \gamma par définition, si bien que γ\gamma est le plus petit des éléments >0> 0 de v(K∗)v(K^*). Comme P est fini, il y a un plus grand entier m≥0m \geq 0 tel que mγ∈Pm\gamma \in P, d’où mγ≤v(y)<(m+1)γm\gamma \leq v(y) < (m+1)\gamma. On en déduit 0≤v(y)−mγ<γ0 \leq v(y) - m\gamma < \gamma, et par définition de γ\gamma, cela entraîne v(y)=mγv(y) = m\gamma. On a donc v(K∗)=Z.γv(K^*) = \mathbf{Z}.\gamma et la valuation vv est discrète.

Réciproquement, supposons les conditions (i), (ii), (iii) vérifiées. On peut se borner au cas où vv est normée; soit u une uniformisante pour vv. On a κ(A)=A/Au\kappa(A) = A/Au, donc A/AuA/Au est fini. Comme x→xunx \to xu^n définit par passage aux quotients un isomorphisme de groupe additif de A/AuA/Au sur Aun/Aun+1Au^n/Au^{n+1}, A/AujA/Auj est fini pour tout j≥0j \geq 0. Comme A est fermé dans K, il est complet, donc isomorphe à la limite projective des A/AujA/Auj (Top. Gén., chap. III, 3e éd., § 7, no 3, prop. 2), et par conséquent compact. Puisque A est ouvert dans K, on voit donc que K est localement compact.

Remarque

On notera qu’il suffit dans cette démonstration de supposer que A est complet.

Nous verrons au qu’un corps K vérifiant les conditions de la prop. 2 admet un centre qui est, soit une extension algébrique de degré fini d’un corps p-adique, soit un corps Fq((T))F_q((T)) de séries formelles sur corps fini; en outre K est de rang fini sur son centre

2. Espaces vectoriels topologiques sur un corps muni d’une valuation

Soient toujours K un corps (non nécessairement commutatif), vv une valuation de K, et G son groupe des ordres. On munit K de la topologie Tv\mathscr{T}_v.

Proposition 3

Soit E un espace vectoriel topologique à gauche sur K, séparé et de dimension 1. On suppose vv non impropre. Pour tout x0≠0x_0 \neq 0 dans E, l’application a→ax0a \to ax_0 de KsK_s sur E est un isomorphisme topologique.

Cette application est un isomorphisme algébrique continu. Il suffit de montrer qu’elle est bicontinue. Soit α∈G\alpha \in G. Il s’agit de montrer qu’il existe un voisinage V de 0 dans E tel que la relation ax0∈Vax_0 \in V entraîne v(a)>αv(a) > \alpha. Soit a0∈K∗a_0 \in K^* tel que v(a0)=αv(a_0) = \alpha. Comme E est séparé, il existe un voisinage W de 0 dans E tel que a0x0∉Wa_0x_0 \notin W. Comme vv n’est pas impropre, il existe un voisinage W′W' de 0 dans E et un élément β\beta de G tels que les relations y∈W′, v(a)≥βy \in W', \ v(a) \geq \beta entraînent ay∈Way \in W. Soit a1∈K∗a_1 \in K^* tel que v(a1)=−βv(a_1) = -\beta. Les relations ax0∈a1−1W′ax_0 \in a_1^{-1}W' et v(a)≤αv(a) \leq \alpha entraînent a1ax0∈W′a_1ax_0 \in W' et v(a0a−1a1−1)=α+β−v(a)≥βv(a_0a^{-1}a_1^{-1}) = \alpha + \beta - v(a) \geq \beta, donc a0x0=a0a−1a1−1(a1ax0)∈Wa_0x_0 = a_0a^{-1}a_1^{-1}(a_1ax_0) \in W, ce qui est absurde; autrement dit, la relation ax0∈a1−1W′ax_0 \in a_1^{-1}W' entraîne v(a)>αv(a) > \alpha.

Corollaire

Soient E un espace vectoriel topologique à gauche sur K, H un hyperplan fermé de E, et D un sous-espace vectoriel de dimension 1 de E supplémentaire algébrique de H. On suppose vv non impropre. Alors D est un supplémentaire topologique de H.

Compte tenu des prop. 1 et 3, la démonstration est la même que celle d’Esp. Vect. Top., chap. I, § 2, cor. 2 du th. 1.

Proposition 4

On suppose vv non impropre et K complet. Soit E un espace vectoriel topologique à gauche sur K, séparé et de dimension finie n. Pour toute base (ei)1≤i≤n(e_i)_{1 \leq i \leq n} de E sur K, l’application (ai)→∑i=1naiei(a_i) \to \sum_{i=1}^n a_i e_i de KsnK_s^n sur E est un isomorphisme d’espaces vectoriels topologiques.

Compte tenu de la prop. 3 et de son corollaire, la démonstration est la même que celle d’Esp. Vect. Top., chap. I, , th. 2

Corollaire

On suppose vv non impropre et K complet. Soient E un espace vectoriel topologique séparé sur K, et F un sous-espace vectoriel de dimension finie de E. Alors F est fermé. En effet, F est complet.

3. Complétion d’un corps muni d’une valuation

Proposition 5

Soient K un corps non nécessairement commutatif, vv une valuation de K, et G le groupe v(K∗)v(K^*) muni de la topologie discrète.

a) L’anneau complété K^\hat{K} de K (muni de Tv\mathscr{T}_v) est un corps topologique.

b) L’application v:K∗→Gv : K^* \to G se prolonge de manière unique en une application continue v^:K^∗→G\hat{v} : \hat{K}^* \to G. L’application v^\hat{v} (prolongée par v^(0)=+∞\hat{v}(0) = +\infty) est une valuation de K^\hat{K} et v^(K^∗)=v(K∗)\hat{v}(\hat{K}^*) = v(K^*).

c) La topologie de K^\hat{K} est la topologie définie par la valuation v^\hat{v}.

d) Pour tout α∈G\alpha \in G, soient Vα,Vα′V_\alpha, V'_\alpha les sous-groupes de K définis par les conditions v(x)>α,v(x)≥αv(x) > \alpha, v(x) \geq \alpha. Alors les adhérences Vα‾,Vα′‾\overline{V_\alpha}, \overline{V'_\alpha} de Vα,Vα′V_\alpha, V'_\alpha dans K^\hat{K} sont définies par les conditions v^(x)>α,v^(x)≥α\hat{v}(x) > \alpha, \hat{v}(x) \geq \alpha respectivement.

e) L’anneau de v^\hat{v} est le complété A^\hat{A} de l’anneau A de vv; l’idéal de v^\hat{v} est le complété m^\hat{m} de l’idéal m de vv.

f) On a A^=A+m^\hat{A} = A + \hat{m}; le corps résiduel de v^\hat{v} s’identifie canoniquement à celui de vv.

Pour prouver a), il suffit (Top. gén., chap. III, 3e éd., § 6, no 8, prop. 7) de démontrer ceci : soit F\mathfrak{F} un filtre de Cauchy (pour la structure uniforme additive) sur K∗K^* auquel 0 n’est pas adhérent; alors l’image de F\mathfrak{F} par la bijection x→x−1x \to x^{-1} est un filtre de Cauchy (pour la structure uniforme additive). En effet, puisque 0 n’est pas adhérent à F\mathfrak{F}, il existe M∈FM \in \mathfrak{F} et β∈G\beta \in G tels que β\beta soit un majorant de v(M)v(M). Soit α∈G\alpha \in G. Si M′M' est un élément de F\mathfrak{F} contenu dans M et tel que v(x−y)>sup⁡(α+2β,β)v(x - y) > \sup (\alpha + 2\beta, \beta) pour x∈M′x \in M' et y∈M′y \in M', on a v(x−1−y−1)>αv(x^{-1} - y^{-1}) > \alpha pour x∈M′x \in M' et y∈M′y \in M' (no 1, lemme 1). D’où a).

D’après la prop. 1 du no 1, v∣K∗v|K^* est une représentation continue de K∗K^* dans GG, donc se prolonge de manière unique en une représentation continue v^\hat{v} de K^∗\hat{K}^* dans GG. La relation

v^(x+y)≥inf⁡(v^(x),v^(y)) \hat{v}(x + y) \geq \inf (\hat{v}(x), \hat{v}(y))
est vraie dans K∗K^*, donc reste vraie dans K^∗\hat{K}^* par continuité. Ainsi v^\hat{v} (prolongée par v^(0)=+∞\hat{v}(0) = +\infty) est une valuation de K^\hat{K}, et b) est démontré.

Démontrons d). Soient α∈G\alpha \in G et x∈V‾α−{0}x \in \overline{V}_\alpha - \{0\}. Pour yy dans VαV_\alpha assez voisin de xx, on a v^(x)=v^(y)=v(y)\hat{v}(x) = \hat{v}(y) = v(y), donc v^(x)>α\hat{v}(x) > \alpha. Réciproquement, soit x∈K^∗x \in \hat{K}^* tel que v^(x)>α\hat{v}(x) > \alpha; pour yy dans K∗K^* assez voisin de xx, on a v(y)=v^(y)=v^(x)v(y) = \hat{v}(y) = \hat{v}(x), donc y∈Vαy \in V_\alpha, d’où x∈V‾αx \in \overline{V}_\alpha. Ainsi V‾α\overline{V}_\alpha est l’ensemble des x∈K^x \in \hat{K} tels que v^(x)>α\hat{v}(x) > \alpha. On raisonne de façon analogue pour Vα′V'_\alpha. Ceci prouve d).

Compte tenu de la prop. 7 de Top. gén., chap. III, 3e éd., § 3, no 4, l’assertion c) est une conséquence de d). L’assertion e) est un cas particulier de d). Enfin, soit x∈A^x \in \hat{A}; il existe y∈Ay \in A tel que v^(x−y)>0\hat{v}(x - y) > 0; alors z=x−y∈m^z = x - y \in \hat{m}, donc x=y+z∈A+m^x = y + z \in A + \hat{m}; ainsi A^=A+m^\hat{A} = A + \hat{m}, ce qui démontre f).

Remarque

Pour tout x∈K^x \in \hat{K} n’appartenant pas à A^\hat{A}, il existe x0∈Kx_0 \in K tel que v^(x−x0)>0\hat{v}(x - x_0) > 0, v^(x)=v^(x0)=v(x0)<0\hat{v}(x) = \hat{v}(x_0) = v(x_0) < 0; on a donc x0−1x∈A^x_0^{-1} x \in \hat{A}, et comme x0−1∈Ax_0^{-1} \in A, on voit que si l’on pose S=A−{0}S = A - \{0\}, on peut écrire K^=S−1A^\hat{K} = S^{-1} \hat{A}.

Exercices

See the exercises for § 5.

Transcribed from the printed volume. Not translated.