§ 6. Dimension des anneaux gradués
Dans ce paragraphe, on désigne par H un anneau gradué de type , à degrés positifs, et par sa graduation ; ainsi, on a pour .
1. Anneau filtré associé à un anneau gradué
Pour tout , on pose . On a ; les sont des idéaux gradués de H. Notons S la partie multiplicative formée des éléments de H dont la composante de degré 0 est égale à 1, et considérons l’anneau de fractions . Identifions H à un sous-anneau de son complété (III, § 2, n° 12, exemple 1); comme les éléments de S sont inversibles dans (III, § 2, n° 13, lemme 3), s’identifie à un sous-anneau de contenant H. Pour et , l’élément de appartient à ; par conséquent on a .
On en déduit :
Proposition 1
a) Les idéaux forment une filtration exhaustive et séparée de l’anneau .
b) L’homomorphisme canonique de dans induit pour chaque un isomorphisme de sur ; les sont les composants homogènes d’un isomorphisme d’anneaux gradués de sur l’anneau gradué associé à , filtré par les .
Remarque 1
Un élément de avec , est inversible si et seulement si la composante de degré 0 de est inversible dans . Par conséquent, si l’anneau est local, l’anneau est local et l’injection canonique induit un isomorphisme sur les corps résiduels.
Remarque 2
Supposons engendré par et ; alors pour tout , on a , donc et . Par suite, la filtration de est la filtration -adique.
Exemple 1
\* Soit un idéal premier gradué de différent de l’idéal engendré par les ; soient la sous-variété algébrique de définie par et la sous-variété algébrique de définie par . Alors est le cône de base , est l’algèbre affine de et l’anneau local du cône en son sommet. \
Exemple 2
Soient un anneau local et un idéal de distinct de . Alors est un anneau gradué tel que soit local ; il est engendré par et . L’anneau est donc local et la filtration est la filtration -adique. On prendra garde qu’en général les anneaux et ne sont pas isomorphes. \* En particulier une variété algébrique n’est pas en général localement isomorphe au voisinage d’un point à son cône des tangentes en ce point. \
2. Dimension et chaînes d’idéaux gradués
Dans ce numéro, nous noterons dimgr(H) la borne supérieure des longueurs des chaînes d’idéaux premiers gradués de ; de même, si est un idéal premier gradué de , nous noterons htgr(p) la borne supérieure des longueurs des chaînes d’idéaux premiers gradués de dont est le plus grand élément. Si est un idéal premier gradué de , on a ; sinon, en effet contiendrait un élément dont la composante de degré 0 serait égale à 1, donc contiendrait 1 puisqu’il est gradué. L’application de l’ensemble des idéaux premiers gradués de dans l’ensemble des idéaux premiers de est donc injective et croissante (II, § 2, no 5, prop. 11); par conséquent, compte tenu du § 1, no 3, prop. 6 et corollaire à la prop. 7, on a :
Proposition 2
a) On a . b) Pour tout idéal premier gradué de , on a .
Pour tout idéal de , notons le plus grand idéal gradué contenu dans ; on a .
Lemme 1
a) Si est un idéal premier de , est un idéal premier.
b) Tout élément maximal de l’ensemble des idéaux gradués de distincts de est un idéal maximal de qui contient .
c) Tout idéal premier minimal de est gradué.
a) Cela résulte de III, § 1, n° 4, prop. 4.
b) Soit un idéal gradué de distinct de . Alors on a
c) Soit un idéal premier minimal de . Comme est premier d’après et contenu dans , on a , d’où .
Lemme 2
Soient et des idéaux premiers de tels que et . Si , alors est gradué, ne l’est pas et .
\* Remarque 1. — Reprenons les notations de l’exemple 1 du n° 1. Le lemme 2 implique que, si deux sous-variétés irréductibles et de ont le même cône projetant et si et , alors est le cône projetant de , et est de codimension 1 dans . \*
Remplaçant par on se ramène au cas où . Alors est intègre (lemme 1, ), , et il s’agit de prouver que : cela entraînera en effet que , donc que . Puisque , on a pour tout , et est disjoint de la partie multiplicative . L’anneau est donc isomorphe à un anneau de fractions de , et l’on a donc
Proposition 3
Soit un idéal premier de . Si , on a .
D’après le lemme 1, , l’idéal est premier et contenu dans , donc . La proposition étant triviale lorsque , on peut supposer . Démontrons l’inégalité par récurrence sur . Il suffit de prouver que, pour tout idéal premier contenu dans et distinct de , on a . Distinguons deux cas suivant que ou que . Si , alors on a ; on a
Théorème 1
Supposons H noethérien.
a) Toute chaîne d’idéaux premiers gradués de H, saturée comme chaîne d’idéaux premiers gradués, est saturée comme chaîne d’idéaux premiers.
b) Pout tout idéal premier gradué p de H, on a htgr(p) = ht(S^{-1}p) = ht(p).
c) On a dimgr(H) = dim(S^{-1}H) = dim(H).
Pour démontrer a), il suffit de prouver que, si p et q sont deux idéaux premiers gradués distincts de H tels que q ⊂ p et que tout idéal premier gradué compris entre q et p soit égal à p ou à q, alors ht(p/q) = 1. En divisant par q, on se ramène au cas où q = {0}. Il s’agit donc de prouver que, si H est intègre, et si p est un idéal de H, minimal parmi les idéaux premiers gradués ≠ {0}, on a ht(p) = 1. Or, soit a un élément homogène non nul de p, et soit r un idéal premier de H tel que a ∈ r ⊂ p et minimal pour ces propriétés (II, § 2, no 6, lemme 2). Puisque r^{gr} est premier (lemme 1, a)) et non nul, on a r^{gr} = p, donc p = r. Comme H est intègre et noethérien, p est de hauteur 1 (§ 3, no 1, prop. 1), d’où a).
Démontrons b). Soit p un idéal premier gradué de H. On a
(prop. 2); démontrons l’inégalité ht(p) ≤ htgr(p) par récurrence sur htgr(p). Si htgr(p) = 0, p est minimal parmi les idéaux premiers gradués, donc minimal (lemme 1, c)) et l’on a ht(p) = 0. Supposons que l’on ait htgr(p) > 0 et prouvons l’inégalité ht(q) ≤ htgr(p) − 1 pour tout idéal premier q contenu dans p et distinct de p. Distinguons deux cas. Si q est gradué, on conclut par l’hypothèse de récurrence. Si q n’est pas gradué, alors on a q^{gr} ≠ p, donc ht(q^{gr}) ≤ htgr(q^{gr}) d’après l’hypothèse de récurrence, d’où ht(q) ≤ htgr(q^{gr}) + 1 d’après la prop. 3 ; il reste à prouver l’inégalité htgr(q^{gr}) ≤ htgr(p) − 2 ; mais si l’on avait htgr(q^{gr}) = htgr(p) − 1, la chaîne q^{gr} ⊂ p serait saturée d’après a), ce qui n’est pas puisque q^{gr} ≠ q ≠ p.
Prouvons enfin c). On a dimgr(H) ≤ dim(S^{-1}H) ≤ dim(H) (prop. 2), et il reste à prouver dim(H) ≤ dimgr(H), ou encore ht(p) ≤ dimgr(H) pour tout idéal premier p de H. Soit donc p un idéal premier de H. Si p est gradué, on a ht(p) = htgr(p) ≤ dimgr(H). Si p n’est pas gradué, on a ht(p) = htgr(p^{gr}) + 1 d’après la prop. 3 ; soit m un idéal gradué maximal de H contenant p^{gr} ; d’après le lemme 1, b), m est maximal, donc distinct de p^{gr}, et l’on a htgr(p^{gr}) + 1 ≤ htgr(m) ≤ dimgr(H), d’où encore ht(p) ≤ dimgr(H). Cela achève la démonstration.
Remarque 2
Il existe des anneaux gradués non noethériens H tels que dimgr(H) < dim(H) (p. 99, exercice 1).
3. Dimension des modules gradués
Dans ce numéro, on note M un H-module gradué (de type ). Alors S^{-1}M est un S^{-1}H-module, et si l’on pose , on voit comme au no 1 que la suite des ensembles est une filtration exhaustive et séparée sur
et que l’application canonique induit un isomorphisme de sur le module gradué .
Lemme 3
Supposons engendré par et engendré par pour un entier convenable. Alors la filtration sur est bonne pour l’idéal de .
On a, pour , , donc .
Proposition 4
Supposons noethérien et de type fini. Alors .
Soit a l’annulateur du -module ; c’est un idéal gradué de . Comme est un -module de type fini, l’annulateur du -module est l’idéal de . On a et . La prop. 4 résulte alors du th. 1, c) du n° 2 appliqué à l’anneau gradué .
Proposition 5
Supposons local et artinien, engendré par , de type fini comme -module, non nul et de type fini comme -module. Alors est un -module de longueur finie pour chaque , et il existe tel que et que l’on ait dans l’anneau
avec .
L’anneau est local et noethérien (n° 1, remarque 1), le -module est non nul de type fini, et de dimension (prop. 4). Par ailleurs, est un idéal de définition de (§ 3, n° 2, lemme 2) et est une filtration -bonne sur (lemme 3). Enfin, on a pour tout . Il suffit donc d’appliquer les th. 2 et 3 du § 4 (n°s 3 et 4).
Remarque
A l’exception de la détermination de l’entier , la prop. 5 résulte directement du th. 1 du § 4, n° 2.
Corollaire
Soient un anneau local noethérien et un idéal de définition de . Alors on a .
Appliquant la prop. 5 au cas , on obtient la relation
avec et . On a d’après le th. 3 du § 4, n° 4, d’où le corollaire.
Proposition 6
Supposons local et artinien, de type fini comme -algèbre et de type fini comme -module.
a) Soient des éléments de , homogènes de degrés , et soit l’homomorphisme (de -algèbres) de dans qui transforme en pour . Le -module est de longueur finie si et seulement si est un module de type fini sur .
b) Il existe une famille d’éléments de , tous homogènes d’un même degré , avec , et telle que soit une suite sécante maximale pour le -module . Si de plus est engendré par comme -algèbre, et si le corps résiduel de est infini, on peut prendre les de degré 1.
a) Posons . On a d’après la prop. 4. Par suite, le -module est de longueur finie si et seulement si le -module est de longueur finie, c’est-à-dire si et seulement si est un -module de type fini. Si est le module sur déduit de par l’homomorphisme , on a . Par suite (A, II, p. 171, cor. 3 et remarque) est un module de type fini sur si et seulement si est un -module de type fini. Ceci prouve a).
Pour prouver b), nous établirons d’abord un lemme.
Lemme 4
Soit un élément de , homogène de degré , et n’appartenant à aucun des éléments minimaux de , tels que . On a alors .
Posons . D’après la définition de , on a . D’après la prop. 4, on a
Reprenons la démonstration de la prop. 6, b). On peut supposer . Remarquons que tout élément minimal de est gradué (appliquer le lemme 1 du no 2 au quotient de par l’annulateur de ). D’après la prop. 8 de III, § 1, no 4, il existe donc un élément homogène de , de degré , n’appartenant à aucun des éléments minimaux de tels que . D’après le lemme 4, on a . Supposons de plus engendrée par comme -algèbre et le corps résiduel de infini. Pour tout élément minimal de , tel que , considérons le sous-espace vectoriel du -espace vectoriel . Si on avait , on aurait (II, § 3, n° 2, prop. 4), d’où et , ce qui n’est pas. Puisque est supposé infini, la réunion des est distincte de ; si est tel que n’appartient à aucun des , on a .
Procédant par récurrence sur , on construit alors une suite d’éléments de , avec homogène de degré et telle que soit un -module de longueur finie. Si on suppose engendrée par comme -algèbre et le corps résiduel de infini, on peut supposer pour . D’après la prop. 4, on a et
Corollaire 1
Supposons que soit un corps et que soit de type fini comme -algèbre. Posons . Il existe des éléments homogènes de tous de même degré , tels que le -homomorphisme défini par , soit injectif et fasse de une -algèbre finie. Si est engendrée par comme -algèbre et si est infini, on peut supposer les de degré 1.
Il existe d’après la prop. 6 un -homomorphisme de la forme indiquée qui fait de une -algèbre finie. D’après le th. 1 du § 2, n° 3, on a alors
Remarque
Soit un système générateur fini du -espace vectoriel . Pour , posons . Les démonstrations de la prop. 6 et du cor. 1 entraînent le résultat suivant : l’ensemble des éléments de tels que les éléments satisfassent à la conclusion du cor. 1, contient le complémentaire de la réunion d’un nombre fini de sous-espaces vectoriels de distincts de l’espace entier.
Corollaire 2
Soient un anneau local noethérien et . Pour que l’on ait , il faut et il suffit que pour tout entier , on ait*
La condition est suffisante (§ 4, n° 4, th. 3 et § 5, n° 2, th. 1). Montrons qu’elle est nécessaire. Considérons l’anneau gradué gr(A) = gr_{m_A}(A); soit k une extension infinie du corps , et posons . L’anneau H est de dimension (prop. 5 et son corollaire); on déduit donc du cor. 1 l’existence d’un homomorphisme gradué injectif de k-algèbres graduées . On a par conséquent, pour tout entier ,
et l’égalité pour tout implique la bijectivité de , donc la régularité de A (§ 5, n° 2, th. 1).
Les égalités
et
impliquent alors les assertions analogues pour la fonction .
4. Semi-continuité de la dimension
Lemme 5
Soient A un anneau, r son radical, une A-algèbre graduée, un R-module gradué. On suppose que chaque est un A-module de type fini et que est un -module de type fini. Alors M est un R-module de type fini.
Soient des éléments homogènes de M, dont les images dans engendrent le -module . Soit N le sous-R-module (gradué) de M engendré par . Pour tout , on a , donc (II, § 3, n° 2, prop. 4); par suite on a .
Lemme 6
Soient un homomorphisme d’anneaux et S une partie multiplicative de B. On suppose que C est une B-algèbre de type fini, et que est une -algèbre finie. Il existe alors tel que soit une -algèbre finie.
Soit X un ensemble générateur fini de la B-algèbre C. Pour tout , l’image de x dans est entière sur , et il existe par conséquent un entier , des éléments et un élément tels que
Soit ; l’image de tout élément x de X dans est entière sur , donc est une -algèbre finie (V, § 1, n° 1, prop. 4).
Proposition 7
Supposons que H soit une -algèbre de type fini. Alors la fonction est semi-continue supérieurement sur .
Puisque H est de type fini comme -algèbre, chaque est un -module de type fini (III, § 1, no 2, corollaire à la prop. 1) et H est engendrée comme -algèbre par pour un entier convenable. Soit et posons . D’après le corollaire 1 à la prop. 6, il existe des éléments de H, tous homogènes de même degré , tels que le -homomorphisme qui applique sur pour , fasse de une -algèbre finie. Notons le -homomorphisme de dans H qui applique sur pour . Si l’on pose, pour tout , , on obtient une graduation de type sur H, compatible avec la structure de R-module donnée par . Chaque est de type fini sur . D’après le lemme 5, est un -module de type fini. D’après le lemme 6, il existe donc tel que soit un -module de type fini. Pour tout , est une -algèbre finie, donc (§ 2, no 3, th. 1), ce qui achève la démonstration.
Remarque 1
\* En géométrie algébrique, la prop. 7 implique que la dimension des fibres d’un morphisme projectif de variétés algébriques est semi-continue supérieurement. \
Remarque 2
Nous verrons plus tard que si est un homomorphisme d’anneaux qui fasse de B une A-algèbre de type fini, la fonction est semi-continue supérieurement sur (cf. p. 101, exerc. 10).
5. Algèbres graduées régulières
Dans ce numéro, on suppose que est un corps et que H est une -algèbre de type fini.
On pose ; c’est un idéal maximal de H. L’anneau s’identifie à l’anneau local de H en l’idéal ; son idéal maximal est , son corps résiduel s’identifie à .
Proposition 8
a) On a . b) Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) ; (ii) l’anneau local noethérien est régulier ; (iii) H est engendré comme -algèbre par une famille d’éléments homogènes de degrés , algébriquement indépendants sur . c) Supposons les conditions de b) satisfaites, et soient des éléments homogènes de degrés . Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) les classes des forment une base du -espace vectoriel ; (ii) les forment un système de coordonnées de l’anneau local noethérien régulier ;
(iii) les sont algébriquement indépendants sur et engendrent comme -algèbre.
On a (n° 2, th. 1), et (II, § 3, n° 3, prop. 9); d’après le § 5, n° 1, cela entraîne et les équivalences (i) (ii) dans et . Les deux implications (iii) (i) dans et sont triviales. Démontrons les implications (i) (iii). Supposons donc qu’on ait et soient des éléments homogènes de , de degrés , dont les classes forment une base de ; considérons l’homomorphisme d’algèbres graduées qui envoie sur . L’idéal de est engendré par les (A, II, p. 171, cor. 2 et remarque); par conséquent l’homomorphisme est surjectif (III, § 1, n° 2, prop. 1). Mais on a
(§ 2, n° 4, cor. 1 du th. 3), donc puisque est intègre. Cela implique les assertions (iii).
Sous les hypothèses de , on dit que est une -algèbre graduée régulière, ou une -algèbre graduée de polynômes. Sous les hypothèses de , on dit que les forment un système de coordonnées gradué de .
Remarque 1
Avec les notations de , soit le degré de (). Alors la série de Poincaré est égale à (§ 4, n° 2, exemple 1). Par conséquent, si est une -algèbre graduée de polynômes, on a
Remarque 2
Inversement, le fait qu’il existe des entiers tels que n’implique pas que soit une algèbre graduée de polynômes; par exemple, si est engendrée par un élément de degré 1 et un élément de degré 2, soumis à la seule relation , on a .
Exercices
See the exercises for § 6.