§ 7. Multiplicités
Dans tout ce paragraphe, on note un anneau noethérien.
1. Multiplicité d’un module relativement à un idéal
Soient un -module de type fini et un idéal de contenu dans le radical de et tel que soit de longueur finie. Supposons non réduit à 0 et posons . D’après § 4, no 3, corollaire du th. 2 et no 4, remarque 2, il existe un unique entier tel que l’on ait, pour tout entier
où tend vers une limite lorsque augmente indéfiniment.
Définition 1
L’entier s’appelle la multiplicité du A-module M relativement à l’idéal q.
On le note aussi lorsque l’on désire mentionner l’anneau A. Lorsque A est local d’idéal maximal m, on écrit ou pour ou .
Remarque 1
Si q’ est un idéal de A contenu dans le radical de A et contenant q, on a et, si la filtration q’-adique de M est q-bonne, on a (§ 4, no 3, th. 2).
Remarque 2
Si M est de longueur finie, on a (§ 4, no 3, remarque 3).
Remarque 3
Si , on a
où tend vers une limite lorsque augmente indéfiniment (§ 4, no 3, corollaire au th. 2).
Remarque 4
On peut ramener le calcul des multiplicités au cas où A est local puisque, d’après § 4, no 4, corollaire au th. 3, on a
la sommation étant étendue aux idéaux maximaux m de A tels que
Il résulte des remarques 2 et 3 que ne dépend que du A/q-module gradué . Par conséquent :
Proposition 1
Soient et les complétés de A et M pour leurs topologies q-adiques ; alors .
Proposition 2
Supposons A local régulier (§ 5, no 1, déf. 1) ; on a . Cela résulte du th. 1 du § 5, no 2.
Remarque 5
On peut avoir sans que A soit régulier (p. 104, exerc. 5). En fait, un anneau local noethérien A est régulier si et seulement si est intègre et si l’on a (p. 108, exerc. 24).
Exemple
On a par définition où . Par conséquent, si A est local régulier, on a . Par exemple, si A est un anneau de valuation discrète, on a .
Soient q un idéal de A contenu dans le radical de A et C(q) l’ensemble des classes des A-modules M de type fini tels que M/qM soit de longueur finie. Pour tout d ∈ , notons C(q)_{≤ d} la partie de C(q) formée des classes de A-modules de dimension ≤ d. On définit une application e_{q,d}: C(q)_{≤ d} → par e_{q,d}(M) = e_q(M) si dim(M) = d, e_{q,d}(M) = 0 sinon. Cette application est additive d’après la prop. 5 du , n° 3 ; on en déduit (A, VIII, § 10, n° 2) un homomorphisme, encore noté e_{q,d}, du groupe de Grothendieck K(C(q)_{≤ d}) dans , qui est nul sur K(C(q)_{≤ d-1}). En raisonnant comme au § 1, n° 5, on en déduit
Proposition 3
Soit M un A-module de type fini, de dimension d ≥ 0. Soit Φ l’ensemble des éléments minimaux p de Supp(M) tels que dim(A/p) = d. Soit q un idéal de A, contenu dans le radical de A, et tel que M/qM soit de longueur finie. On a
Corollaire
Supposons A semi-local et soit q un idéal de définition de A. a) On a , où p parcourt l’ensemble des idéaux premiers minimaux de A tels que . b) Supposons A intègre et soit M un A-module de type fini tel que . Alors on a .
2. Multiplicités et extensions plates
Proposition 4
Soit ρ : A → B un homomorphisme local d’anneaux locaux noethériens, et soit N un B-module de type fini, plat sur A, et tel que N ⊗_A κ_A soit un B-module de longueur finie. Si M est un A-module de type fini non nul et q un idéal de A distinct de A et tel que M/qM soit de longueur finie, alors (M ⊗_A N)/(qB)(M ⊗_A N) est un B-module de longueur finie, et l’on a
Soit L un A-module de longueur finie r. Alors L possède une suite de Jordan-Hölder de longueur r, à quotients isomorphes à κ_A ; comme N est plat sur A, le B-module L ⊗_A N possède une suite de composition de longueur r, à quotients isomorphes à N ⊗_A κ_A, donc est de longueur r · long_B(N ⊗_A κ_A). Comme le B-module (M ⊗_A N)/(qB)^n(M ⊗_A N) est isomorphe à (M/q^nM) ⊗_A N pour tout n ∈ , la proposition résulte de la définition des multiplicités.
Corollaire
On suppose que B est plat sur A et que ρ(m_A) B = m_B. Alors
Cela s’applique notamment lorsque B est le complété \* ou l’hensélisé \* de A relativement à un idéal distinct de A, \* ou un gonflement de A, par exemple un hensélisé strict de A. \*
Exemple
\* Soient X une variété algébrique complexe, l’anneau local de X en un point rationnel x, l’espace analytique associé à X ; notons encore x le point de correspondant à x, et soit l’anneau local de en x. Alors . \
3. Multiplicités et extensions finies
Proposition 5
Supposons A semi-local et soit un homomorphisme d’anneaux faisant de B un A-module de type fini. Soit N un B-module non nul de type fini et soit q un idéal de A contenu dans le radical de A, et tel que soit de longueur finie. Parmi les idéaux maximaux de B (en nombre fini, d’après IV, § 2, no 5, cor. 3 à la prop. 9), notons ceux pour lesquels on a . Posons et pour . Alors on a les égalités
La première égalité résulte de § 2, no 3, th. 1, c); la seconde résulte de la remarque 4 du no 1 (noter que appartient à pour puisque d’après V, § 2, no 1, prop. 1). Démontrons la troisième égalité. Soit E un B-module de longueur finie; on a
parcourant l’ensemble des idéaux maximaux de B ; c’est en effet évident lorsque E est l’un des , et le cas général s’en déduit, puisque E possède une suite de composition dont les quotients sont isomorphes à des . Appliquant cette formule aux B-modules , on en déduit l’égalité cherchée par définition des multiplicités.
Corollaire
Si pour tout i, on a .
Lemme 1
Soit un homomorphisme d’anneaux, et soit un idéal premier de A. Considérons les deux propriétés suivantes : (i) l’homomorphisme canonique de dans est bijectif; (ii) il existe un seul idéal premier de B au-dessus de et l’homomorphisme canonique de dans est bijectif. On a (i) (ii). Si est minimal, ou bien si B est entier sur A, on a (i) (ii) .
1 Ce lemme reste valable lorsque l’anneau A n’est pas noethérien.
L’anneau s’identifie à l’anneau de fractions de défini par la partie multiplicative de . Les idéaux premiers de sont donc les , où est un idéal premier de tel que ; si est un tel idéal, s’identifie à (II, § 2, no 5, prop. 11).
Si la condition (i) est satisfaite, il existe (V, § 2, no 1, lemme 1) un unique idéal premier de tel que . De plus, s’identifie à l’anneau de fractions , donc aussi à , où est l’image réciproque de par l’isomorphisme ; or , d’où (ii).
Inversement, supposons (ii) satisfaite, et soit l’unique idéal premier de au-dessus de . Puisque s’identifie à , il suffit de prouver que est local d’idéal maximal , c’est-à-dire que tout idéal premier de tel que est contenu dans . Si est minimal, on a , donc . Si est entier sur , il existe d’après V, § 2, no 1, cor. 2 au th. 1, un idéal premier de tel que et ; on a nécessairement , donc .
Lemme 2
Supposons semi-local ; soit un idéal de définition de , et soit un homomorphisme d’anneaux faisant de un -module de type fini. Supposons que, pour tout idéal premier (nécessairement minimal) de tel que , il existe un unique idéal premier de au-dessus de et que l’homomorphisme canonique soit bijectif. Alors on a et .
Soit (resp. ) l’ensemble des idéaux premiers de tels que
on a . Soit ; il existe par hypothèse un idéal premier de au-dessus de . On a alors (II, § 2, no 5, cor. 3 à la prop. 11), et
d’après le th. 1, b) et c) du § 2, no 3. Par suite, on a
Cela implique et . Inversement, si , on a les inégalités
d’où et . D’après la prop. 3 du no 1 et son corollaire, on a
d’après le lemme 1, on a pour tout , d’où .
Proposition 6
Supposons semi-local et réduit ; soit un idéal de définition de ; soit l’anneau total des fractions de , et soit une sous-A-algèbre finie de . Alors est semi-local et en est un idéal de définition. Supposons que, pour tout idéal maximal m de B tel que dim(B_m) = dim(B), on ait [B/m : A/(A ∩ m)] = 1. Alors on a .
D’après IV, § 2, n° 5, cor. 3 de la prop. 9, B est semi-local d’idéal de définition qB. On a d’après le corollaire à la prop. 5. Comme A′ s’identifie à où p parcourt l’ensemble des idéaux premiers minimaux de A (IV, § 2, n° 5, prop. 10), l’application canonique est bijective pour tout idéal premier minimal p de A. Il résulte alors des lemmes 1 et 2 que , d’où la proposition.
Exemple
Soit k un corps de caractéristique et prenons pour A l’anneau local de corps résiduel k. Prenons où . Distinguons deux cas : si — 1 est le carré d’un élément i de k, B possède deux idéaux maximaux engendrés respectivement par {X, T + i} et {X, T − i}, ils sont de corps résiduel k, et l’on a . Si — 1 n’est pas un carré dans k, B possède un unique idéal maximal (X) de corps résiduel , et l’on a .
4. Multiplicités et suites sécantes
Proposition 7
Supposons A local. Soit s un entier et, pour , soient un entier , un élément de , et sa classe dans . On suppose que est une suite sécante pour A. Notons x l’idéal de A engendré par . Alors on a avec égalité si est une suite complètement sécante pour gr(A).
Posons , et considérons les séries formelles
et . D’après la prop. 6 du § 4, n° 5, on a dans , l’inégalité
et il y a égalité lorsque la suite est complètement sécante. Mais
est un polynôme de tel que . Posons ; on a . D’après le th. 2 du § 4, n° 3, il existe des éléments et de tels que
Donc on a
Remarque
On peut montrer réciproquement (cf. p. 103, exerc. 4) que si A est régulier et , alors la suite est complètement sécante.
Exemple
Prenons pour A un anneau de séries formelles sur un corps ; soient des éléments de A, à l’idéal qu’ils engendrent et B = A/a. Notons les formes initiales des séries et leurs degrés respectifs. Si la suite est sécante dans A, on a ; si la suite est complètement sécante dans l’anneau , on a .
Considérons par exemple l’anneau , où a est engendré par et ; l’inégalité précédente donne ; en remarquant que a est engendré par les éléments et , pour lesquels la suite des formes initiales est complètement sécante, on obtient .
5. Éléments superficiels
Dans ce numéro on note q un idéal de A contenu dans le radical de A, et M un A-module non nul de type fini tel que soit de longueur finie.
Proposition 8
Soient un entier, x un élément de , sa classe dans et la multiplication par dans le gr(A)-module gr(M).
a) La dimension du A-module est égale à ou à . Dans le deuxième cas, on a .
b) Supposons que l’on ait et que le noyau de soit de longueur finie sur . Alors on a . De plus : (i) Si , on a . (ii) Si , on a pour tout entier
Posons ; considérons les séries de Hilbert-Samuel et , ainsi que la série de Poincaré . D’après § 4, no 3, th. 2 et no 4, remarque 2, on a
avec , , et dans , , . D’après le lemme 6 du § 4, n° 5, on a dans les inégalités
Posant , cela s’écrit aussi
(1)
D’après le lemme 2 du § 4, n° 1, la première inégalité (1) implique soit , soit et , c’est-à-dire . Cela démontre a), puisque .
Sous l’hypothèse de b), on a et . La seconde inégalité (1) s’écrit
Supposons qu’on ait ; alors le lemme 2 du § 4, n° 1 entraîne , d’où d’après la partie a) de la démonstration; on a alors
(loc. cit.), d’où (i).
Supposons maintenant . D’après loc. cit., on a et
Par conséquent, est de longueur finie égale à et l’on obtient
(2)
Soit un entier. Remplaçons par dans (2); on a donc
(3)
Il est immédiat que les sous-modules du gr(A)-module noethérien gr(M) forment une suite croissante donc stationnaire et que chacun d’eux est de longueur finie sur . Divisant par dans l’inégalité (3) et faisant tendre vers , on trouve par définition de .
Lemme 3
Soient un anneau noethérien gradué à degrés , un -module gradué de type fini tel que soit un -module de longueur finie pour tout . Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) est un -module de longueur finie ; (ii) il existe un entier tel que pour ; (iii) tout idéal premier de associé à contient .
(i) ⇔ (ii) : c’est clair. (iii) ⇒ (i) : soit un idéal premier associé à E. Si (iii) est satisfaite, on a où est un idéal premier de , et le R-module est isomorphe à . D’après IV, § 3, no 1, corollaire de la prop. 1, le -module est isomorphe à un sous-module d’un des , donc est de longueur finie. Par conséquent, est de longueur finie. D’après IV, § 2, no 5, prop. 7, est donc maximal. Vu l’arbitraire de , le R-module E est de longueur finie (loc. cit.). (i) ⇒ (iii) : soit un idéal premier associé à E. Alors est gradué (IV, § 3, no 1, prop. 1) et maximal (IV, § 2, no 5, prop. 7), donc contient (§ 6, no 2, lemme 1).
Proposition 9
Notons ceux des idéaux premiers de l’anneau gradué qui sont associés au module gradué et ne contiennent pas . Soient un entier , un élément de , et l’homothétie de rapport dans . Pour que soit injective pour tout assez grand, il faut et il suffit que n’appartienne à aucun des . En effet, les idéaux premiers associés au -module sont ceux des idéaux premiers associés à qui contiennent (IV, § 1, no 1, déf. 1). D’après le lemme 3, est nul pour assez grand, si et seulement si ces idéaux contiennent tous (ou ce qui revient au même ), d’où la proposition.
Définition 2
Soient A un anneau noethérien, q un idéal de A contenu dans le radical de A et M un A-module de type fini tel que soit de longueur finie. Un élément x de A est dit superficiel pour M relativement à q s’il appartient à q et si, pour tout assez grand, l’application induite par la multiplication par x est injective.
Remarque 1
Soit un entier . On dit parfois qu’un élément x de A est superficiel d’ordre pour M relativement à q si , et si, pour tout assez grand, l’application induite par la multiplication par x est injective. Avec cette terminologie, les éléments superficiels au sens de la déf. 2 sont les éléments superficiels d’ordre 1.
Remarque 2
Avec les notations de la prop. 9, x est superficiel d’ordre si et seulement si sa classe dans n’appartient à aucun des .
Remarque 3
D’après III, § 1, no 4, prop. 8, il existe un élément homogène de de degré qui n’appartient à aucun des . Par conséquent, il existe un entier et un élément superficiel d’ordre pour M.
Remarque 4
Supposons A local de corps résiduel k, et considérons l’application surjective canonique . Elle est la composée des applications canoniques et . D’après le lemme de Nakayama, chacun des sous-espaces vectoriels de est distinct de ; si n’appartient à aucun des , alors est formé d’éléments superficiels pour M (prop. 9). Si k est infini, la réunion des est distincte de et il existe donc des éléments superficiels pour M.
Théorème 1
Soient un anneau noethérien, un idéal de contenu dans le radical de et un -module de type fini tel que soit de longueur finie. Soit une suite finie d’éléments de . Posons .
a) On a .
b) Si , alors .
c) Si , et si pour , l’élément de est superficiel pour relativement à , alors on a
d) Si , et si, pour , l’élément de est superficiel pour relativement à , alors on a
Les parties et c) résultent pour de la prop. 8, et le cas général s’en déduit par récurrence. Supposons les hypothèses de d) satisfaites et posons et de sorte que s’identifie à . Alors, d’après c), on a et . D’après la prop. 8, est de longueur finie et l’on a . Mais, puisque pour tout , on a . On a par ailleurs : cela résulte de b) où l’on remplace par , par et par . Par conséquent, on a
Puisque est contenu dans , cela implique (n° 1, remarque 1), et achève la démonstration.
Corollaire
Supposons local, à corps résiduel infini, et posons . Il existe une suite d’éléments de tels que, en posant , on ait
Cela résulte aussitôt du théorème et de la remarque 4.
Remarque 5
Dans la situation du corollaire précédent, on a
et ; les trois cas
sont possibles (p. 106, exerc. 16 et 17).
Exercises
Exercices
See the exercises for § 7.