§ 10. Cohomologie locale, dualité de grothendieck
1. Cohomologie locale
Dans ce numéro, on considère un anneau local noethérien. Rappelons (VIII, § 3, n° 3, lemme 2) que les idéaux de définition de sont les idéaux de distincts de contenant une puissance de , ou encore les idéaux tels que soit de longueur finie. On notera l’ensemble des idéaux de définition de , muni de la relation d’ordre opposée à l’inclusion ; il est filtrant à droite.
Soit un -module. Associons à tout idéal de définition de le -module gradué ; si et sont des idéaux de définition avec , notons l’application canonique et considérons l’application -linéaire . On obtient ainsi un système inductif de -modules gradués et d’applications -linéaires graduées de degré 0 relatif à l’ensemble ordonné . On appelle module de cohomologie locale de , et on note , le -module gradué .
Les idéaux pour forment une partie cofinale de ; on a donc un isomorphisme canonique de modules gradués . Par suite tout élément de est annulé par une puissance de .
Remarque 1
Soient l’espace topologique , le faisceau d’anneaux structural et le -module associé à . Le -module gradué s’identifie au module de cohomologie à support dans le point fermé de .
Pour tout homomorphisme de -modules, les applications forment un système inductif d’applications linéaires graduées. Par passage à la limite inductive, on obtient un homomorphisme gradué . Pour toute suite de -modules et d’homomorphismes, on a . Soit
une suite exacte de -modules. D’après , , p. 90, prop. 8, les homomorphismes de liaison des modules d’extensions forment un système inductif d’applications -linéaires, graduées de degré (ascendant) +1. Par passage à la limite inductive, on en déduit un -homomorphisme , gradué de degré +1 , qui rend exacte la suite d’homomorphismes
Soit M un A-module. Pour tout idéal de A, le A-module s’identifie canoniquement au sous-module de M formé des éléments annulés par . Ainsi s’identifie au sous-module de M formé des éléments qui sont annulés par une puissance de , c’est-à-dire tels que . On a en particulier lorsque M est artinien.
Exemple 1
Si M est injectif, le A-module est nul pour et injectif pour (§ 8, n° 2, lemme 1, c)).
Exemple 2
Si (par exemple si M est artinien), est nul pour . Soit en effet (I, e) une enveloppe injective de M. Le sous-module de I est injectif (exemple 1) et contient , donc est égal à I. Posons et considérons la suite exacte . Comme , on a et l’homomorphisme est surjectif. Puisque est nul pour (exemple 1), est nul et est isomorphe à pour ; on conclut en raisonnant par récurrence sur l’entier .
Exemple 3
Soit un A-module dualisant. Pour , on a pour tout idéal de définition de A (§ 8, n° 5, exemple 3), d’où ; pour , le A-module , qui est isomorphe à , est un A-module de Matlis (loc. cit., exemple 6).
Exemple 4
Soit A un anneau local noethérien intègre ; notons K son corps des fractions, et supposons . C’est un A-module injectif (A, X, p. 18, exemple 1), de sorte que le module est nul (exemple 1). De la suite exacte , on tire pour tout un isomorphisme .
Plus généralement, pour tout A-module sans torsion M et tout entier , on déduit de la suite exacte
un isomorphisme .
Exemple 5
Conservons les hypothèses de l’exemple précédent et supposons de plus . Soit N un A-module de torsion ; comme tout idéal non nul de A distinct de A est un idéal de définition (VIII, § 1, n° 3, prop. 6, e)), on a , et par suite pour (exemple 2).
Soit M un A-module ; notons T(M) son sous-module de torsion. Considérons la suite exacte longue de cohomologie locale associée à la suite exacte
compte tenu de ce qui précède, on en déduit des isomorphismes canoniques et . Comme l’homomorphisme canonique est bijectif, on obtient finalement des *isomorphismes canoniques
Proposition 1
Soient un anneau local noethérien et un -module de type fini.
a) Le -module est artinien, et nul en degré .
b) Posons . On a pour , et si est non nul.
Prouvons a) en raisonnant par récurrence sur . Le cas résulte de l’exemple 2 ci-dessus. Supposons et prenons d’abord de la forme , où est un idéal premier de distinct de . Soit un élément de ; on a une suite exacte , avec . On en déduit une suite exacte de cohomologie locale
Tout élément de est annulé par une puissance de ; pour prouver que ce module est artinien, il suffit donc de prouver que le socle de est de dimension finie sur (§ 8, n° 3, lemme 3). Par l’hypothèse de récurrence, le noyau de l’homothétie de rapport dans est artinien; comme appartient à , le socle de s’identifie à celui de , donc est de dimension finie. Si , on a par l’hypothèse de récurrence, de sorte que l’homothétie de rapport est injective dans ; comme tout élément de est annulé par une puissance de , on en déduit , d’où a) dans le cas considéré.
Passons au cas général. Le -module admet une suite de composition telle que chaque quotient soit isomorphe à , où est un idéal premier de (IV, § 1, n° 4, th. 1). Prouvons par récurrence sur que satisfait a). Le cas est trivial. La suite exacte fournit une suite exacte de cohomologie locale
le -module est artinien par l’hypothèse de récurrence, et il en est de même de par les cas déjà traités; par suite est artinien. Si , les modules et sont de dimension ; les modules et sont donc nuls d’après l’hypothèse de récurrence et les cas déjà traités, ce qui entraîne .
Supposons non nul, et prouvons b) par récurrence sur l’entier . Le cas résulte de la définition de la profondeur. Supposons et choisissons un élément de tel que l’homothétie soit injective. On obtient comme ci-dessus une suite exacte de cohomologie locale
On a (§ 1, n° 4, prop. 7), d’où pour par l’hypothèse de récurrence, ce qui implique comme ci-dessus . En particulier est nul, de sorte que l’homomorphisme est injectif; ainsi est non nul par l’hypothèse de récurrence.
On peut montrer que le module est non nul lorsque est non nul (exerc. 4 ; cf. n° 3, cor. du th. 2).
Corollaire
Soit un -module macaulayen, non nul et de type fini. Le -module est nul pour et non nul pour .
Remarque 2
Pour tout idéal de définition de , le -module est annulé par , et s’identifie à ; par conséquent, le -module gradué s’identifie à , donc aussi à (A, X, p. 111, prop. 10). L’ensemble des idéaux , pour , contient les puissances de , donc est cofinal dans l’ensemble des idéaux de définition de ; on déduit donc de ce qui précède un isomorphisme canonique de -modules gradués
Si le -module est de type fini, le -module s’identifie au complété de (III, § 3, n° 4, th. 3), et on a un isomorphisme , gradué de degré 0.
2. Cohomologie locale sur un anneau de Macaulay
Dans ce numéro, on suppose que est un anneau de Macaulay local ; on pose .
Les idéaux engendrés par une suite d’éléments de complètement sécante pour et de longueur forment une partie cofinale dans l’ensemble des idéaux de définition de . En effet, soit une suite d’éléments de complètement sécante pour (§ 2, n° 3, prop. 3) ; pour tout entier , la suite est complètement sécante pour (A, X, p. 158, prop. 6, c)), et engendre un idéal de définition (VIII, § 3, n° 2, cor. de la prop. 3 et th. 1) contenu dans .
Soit , et soit une résolution libre de type fini, nulle en degré (par exemple le complexe de Koszul associé à une suite complètement sécante pour engendrant ). Considérons le dual de ; puisque la profondeur de est égale à , on a pour (§ 1, n° 1, cor. 2 de la prop. 2). Comme est de longueur , on en déduit que est nul pour et que s’identifie à (A, X, p. 100, th. 1). On a par suite un homologisme
qui définit une résolution libre de type fini de .
Soit un -module ; considérons les isomorphismes canoniques (loc. cit.)
Comme le complexe L est libre de type fini, le morphisme canonique de complexes est un isomorphisme ; on en déduit un isomorphisme de A-modules gradués . Par composition des isomorphismes précédents, on obtient un isomorphisme de A-modules gradués, dit canonique
qui induit pour chaque entier un isomorphisme
Pour , est l’isomorphisme canonique de sur .
Soit un idéal de contenu dans . Soit une résolution libre de type fini de longueur et soit la surjection canonique. D’après A, X, p. 49, prop. 3, il existe un morphisme de complexes tel que . D’après la prop. 2 de A, X, p. 103, on a un diagramme commutatif
Il en résulte d’abord, en prenant , que l’isomorphisme ne dépend pas du choix de la résolution L de ; notons-le . Il en résulte ensuite que les pour forment un système inductif d’isomorphismes. Passant à la limite inductive, on obtient pour chaque entier , compte tenu de A, X, p. 70, prop. 8, un isomorphisme de A-modules
Pour , est l’isomorphisme canonique de sur .
Remarque 1
Soit un homomorphisme de A-modules. En utilisant A, X, p. 103, prop. 2, on prouve que les diagrammes suivants sont commutatifs :
Remarque 2
Soit
Remarque 3
Considérons l’isomorphisme
3. Dualité de Grothendieck sur un anneau de Macaulay
On suppose toujours que A est un anneau de Macaulay local, de dimension d. Soit un A-module dualisant. Le A-module est un module de Matlis (§ 8, n° 5, exemple 6) ; conformément aux notations du § 8, nous poserons pour tout A-module M.
Considérons l’isomorphisme (n° 2). On en déduit un homomorphisme qui associe à un élément de l’homomorphisme (remarque 3 ci-dessus).
Proposition 2
Soit A un anneau de Macaulay local, de dimension d*, et soit un A-module dualisant. L’homomorphisme est bijectif.
L’homomorphisme est la limite du système inductif d’applications , où
associe à un élément de l’application (A, X, p. 114). Il suffit donc de prouver que chacune des applications est bijective.
Soit un idéal de , engendré par une suite complètement sécante pour . Le complexe de Koszul fournit une résolution projective de ; pour tout -module , le -module s’identifie canoniquement à (A, X, p. 155). On en déduit un isomorphisme (A, X, p. 100)
où est l’homomorphisme déduit de par passage aux quotients. Il en résulte que si pour tout -module on identifie à à l’aide de , l’homomorphisme s’identifie à l’application -linéaire de dans qui envoie 1 sur la surjection canonique, c’est-à-dire encore à l’application canonique . Mais puisque le -module est dualisant (§ 9, n° 2, prop. 4), celle-ci est bijective (§ 9, n° 4, prop. 6), ce qui prouve la proposition.
Identifions le bidual de Matlis à par l’isomorphisme (§ 8, n° 3, th. 2, b)).
Corollaire
L’homomorphisme* est un isomorphisme.
Soient un -module, et un entier. Considérons les homomorphismes canoniques (§ 8, n° 7)
À l’aide des isomorphismes , (cor. 1 de la prop. 2) et (n° 2), on en déduit des *homomorphismes canoniques de -modules
Théorème 1 (Dualité de Grothendieck)
Soit un anneau de Macaulay local, de dimension , et soit un -module dualisant.
a) Le -module est un module de Matlis ; pour tout -module , notons le dual de Matlis .
b) Pour tout -module de type fini et tout entier , l’homomorphisme canonique
c) Pour tout -module et tout entier , l’homomorphisme canonique
Cela résulte de la prop. 6 du § 8, n° 7.
Corollaire
Soient un anneau de Macaulay local, un -module non nul de type fini, de dimension . Le -module est non nul.
Grâce à la remarque 2 du n° 1, on peut supposer que l’anneau local est complet. Dans ce cas possède un module dualisant (, n° 3, cor. 3 de la prop. 6) ; si est nul, il en est de même de son dual de Matlis , ce qui contredit la prop. 3, b) du , n° 1.
Remarque 1
Lorsque le -module est de type fini, le -module s’identifie à (, X, p. 108, prop. 7, c)), et peut aussi s’obtenir en composant avec l’isomorphisme de bidualité.
Remarque 2
Soit un homomorphisme de -modules. D’après la remarque 1 du n° 2 et celle du , n° 7, les diagrammes suivants sont commutatifs :
Remarque 3
Soit
une suite exacte de -modules. D’après la remarque 2 du n° 2 et celle du § 8, n° 7, les diagrammes suivants sont commutatifs :
Exemple
Soit un anneau local noethérien intègre de dimension 1 ; notons son corps des fractions. Soit un -module dualisant, et soit un -module de type fini. Les -modules et s’identifient canoniquement à et (n° 1, exemple 5). Avec ces identifications, les isomorphismes de dualité
(th. 1) ne sont autres que les isomorphismes définis au § 9, n° 6.
Exercises
Exercices
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