§ 3. Profondeur et dimension homologique
1. Dimension projective, dimension injective, dimension homologique
Soient A un anneau, M un A-module. Rappelons (A, X, p. 134, déf. 1) que la dimension projective de M, notée dp_A(M), est la borne inférieure (dans ) de l’ensemble des longueurs des résolutions projectives de M. On a dp_A(0) = -∞ et dp_A(M) ≥ 0 si M est non nul. Pour que M soit projectif, il faut et il suffit que l’on ait dp_A(M) ≤ 0.
Exemple
Soit J un idéal de A engendré par une suite A-régulière . On a dp_A(A/J) ≤ r. En effet, c’est clair si A est nul ; dans le cas contraire, le complexe de Koszul est une résolution libre de A/J de longueur r (loc. cit., p. 159, remarque 3). De plus, pour tout A-module N, les A-modules Ext_A^r(A/J, N) et N/JN sont isomorphes (loc. cit.) ; par suite, pour qu’on ait dp_A(A/J) = r, il faut et il suffit que J soit distinct de A (loc. cit., p. 134, prop. 1).
On définit de même la dimension injective de M, que l’on note di_A(M), comme la borne inférieure de l’ensemble des longueurs des résolutions injectives de M. On a di_A(0) = -∞, et di_A(M)_0 si M ≠ 0. Pour que M soit injectif, il faut et il suffit que l’on ait di_A(M) ≤ 0.
Proposition 1
Soient A un anneau, M un A-module et n un entier ≥ 0. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) on a di_A(M) ≤ n (autrement dit, M possède une résolution injective de longueur ≤ n) ; (ii) pour tout A-module N et tout entier i > n, on a Ext_A^i(N, M) = 0 ; (iii) pour tout idéal a de A, on a Ext_A^{n+1}(A/a, M) = 0 ; (iv) pour toute suite exacte de A-modules
où les sont injectifs, le A-module Q est injectif.
(i) ⇒ (ii) : cela résulte de A, X, p. 100, th. 1. (ii) ⇒ (iii) : c’est clair. (iii) ⇒ (iv) : dans la situation de (iv), on a pour tout A-module N un isomorphisme de Ext_A^1(N, Q) sur Ext_A^{n+1}(N, M) (A, X, p. 128, cor. 4) ; sous l’hypothèse (iii), le A-module Ext_A^1(A/a, Q) est nul pour tout idéal a de A et Q est injectif (A, X, p. 93, prop. 11). (iv) ⇒ (i) : considérons la suite exacte (A, X, p. 52)
si la condition (iv) est satisfaite, le A-module est injectif, d’où (i).
Rappelons (A, X, p. 138, déf. 2) que la dimension homologique de l’anneau , notée , est la borne supérieure dans de l’ensemble des entiers pour lesquels il existe deux -modules et tels que soit non nul. C’est donc aussi la borne supérieure de l’ensemble des dimensions projectives (ou injectives) de tous les -modules ; lorsque est noethérien, on peut se borner aux -modules de type fini (A, X, p. 139, cor.).
2. Localisation de la dimension homologique
Proposition 2
Soient un anneau, et des -modules, un entier et une partie multiplicative de . On a un isomorphisme canonique de -modules
Si l’anneau est noethérien et le -module de type fini, on a un isomorphisme canonique de -modules
Comme le -module est plat, cela résulte de A, X, p. 110, prop. 9 et p. 111, prop. 10.
Corollaire
Soient un anneau, et des -modules, un entier.
a) Le support de est contenu dans , et il en est de même du support de si est noethérien et de type fini.
b) Supposons noethérien, les modules et de type fini ; si le -module est de longueur finie, il en est de même de et de .
Si est un idéal premier de n’appartenant pas à , l’un des modules ou est nul, ce qui implique a) compte tenu de la prop. 2.
Pour qu’un module de type fini sur un anneau noethérien soit de longueur finie, il faut et il suffit que son support soit formé d’idéaux maximaux (IV, § 2, n° 5, prop. 7). Sous l’hypothèse b), les -modules et sont de type fini (A, X, p. 108, cor.) ; l’assertion b) résulte donc de a).
Proposition 3
Soient un anneau noethérien, un -module de type fini et un -module.
a) On a
où parcourt l’ensemble des idéaux premiers (resp. maximaux) de .
b) L’application de dans est semi-continue supérieurement.
Prouvons a). Soit un entier . Supposons qu’on ait . Pour tout idéal premier de et tout -module , le -module est isomorphe à (prop. 2), donc est nul ; on en déduit l’inégalité dp_{A_p}(M_p) \leq dp_A(M) \ (\text{A, X, p. 134, prop. 1}). Supposons inversement qu’on ait dp_{A_m}(M_m) < n pour tout idéal maximal m de A, et soit R un A-module. On a (Ext^n_A(M, R))_m = 0 pour tout m (prop. 2), donc Ext^n_A(M, R) = 0 (II, , n° 3, cor. 2 du th. 1), ce qui entraîne dp_A(M) < n (A, X, p. 134, prop. 1). La première égalité de a) en résulte. La seconde se démontre de la même manière, en utilisant la caractérisation de la dimension injective donnée dans la prop. 1 (iii). Comme dh(A) est la borne supérieure de l’ensemble des dimensions injectives de A-modules (n° 1), la troisième égalité en résulte
Prouvons b). Soient p un idéal premier de A et n = dp_{A_p}(M_p). Démontrons qu’il existe un voisinage U de p dans Spec(A) tel que l’on ait dp_{A_q}(M_q) \leq n pour tout q \in U. C’est clair si n = +\infty ; si n = -\infty , cela résulte du fait que le support de M est fermé. Supposons maintenant n fini et choisissons une suite exacte de A-modules
Corollaire 1
Pour toute partie multiplicative S de A , on a
Corollaire 2
Si on a dp_{A_m}(M_m) < +\infty pour tout idéal maximal m de Supp(M) , on a dp_A(M) < +\infty .
En effet, le sous-espace X de Supp(M) formé des idéaux maximaux est quasi-compact (II, § 4, n° 2, prop. 8 et 9 et n° 3, cor. 7 de la prop. 11) ; l’application m \mapsto dp_{A_m}(M_m) de X dans \overline{\mathbf{R}} est semi-continue supérieurement (prop. 3), donc bornée (TG, IV, p. 30, cor. du th. 3).
Remarque
Soit A un anneau noethérien régulier de dimension infinie (VIII, § 5, exerc. 6 c)). Nous verrons ci-dessous (n° 7, th. 2 et § 4, n° 1, prop. 1) qu’on a di_{A_m}(A_m) = dh(A_m) < +\infty pour tout idéal maximal m de A ; la prop. 3 entraîne donc di_A(A) = dh(A) = +\infty . Par conséquent, les fonctions p \mapsto di_{A_p}(N_p) et p \mapsto dh(A_p) ne sont pas en général semi-continues supérieurement.
3. Dimension homologique des anneaux noethériens
Soient A un anneau local noethérien, M un A-module de type fini. Rappelons (A, X, § 3, n° 6) qu’une résolution
(1)
(A, X, p. 103, exemple 3). Tout A-module de type fini admet une telle résolution (A, X, p. 56, prop. 10).
Proposition 4
Soient A un anneau local noethérien, M un A-module de type fini et n un entier . Les conditions suivantes sont équivalentes* :
(i) on a ; (ii) on a ; (iii) on a ; (iv) toute résolution projective minimale de M est de longueur .
Les assertions (i) (ii) et (i) (iii) sont immédiates (A, X, p. 100, th. 1). Soit L une résolution projective minimale de M ; si (ii) ou (iii) est vérifié, on a d’après (1). Comme toute résolution projective minimale de M est isomorphe à L (A, X, p. 54, prop. 8), on en déduit (iv). L’implication (iv) (i) est triviale.
Corollaire 1
Soient A un anneau local noethérien et n un entier . Les conditions suivantes sont équivalentes* :
(i) on a ; (ii) on a et pour tout couple de A-modules et tout entier ; (iii) on a ; (iv) on a ; (v) on a .
Il est clair que (i) implique (ii) et que (ii) implique (iii) et (iv). D’après la prop. 4 appliquée au A-module , chacune des conditions (iii) et (iv) implique (v). Prouvons que (v) implique (i) : si , on a pour tout A-module M ; par suite tout A-module de type fini est de dimension projective (prop. 4), ce qui entraîne (A, X, p. 138, prop. 4).
Corollaire 2
On a* .
Remarque 1
Soit A un anneau local. Le A-module est isomorphe à (A, X, p. 72, exemple). Par suite lorsque A est noethérien, pour que soit nul, il faut et il suffit que soit nul, c’est-à-dire que A soit un corps. Le cor. 1 entraîne donc qu’un anneau local noethérien de dimension homologique 0 est un corps.
Remarque 2
Soient A un anneau local noethérien, M un A-module de type fini et de dimension projective finie , N un A-module non nul de type fini. Le A-module n’est pas nul : soient en effet L une résolution projective minimale de M, et d sa différentielle. On a une suite exacte
Comme est nulle, on en déduit par produit tensoriel avec un isomorphisme , d’où compte tenu de la formule (1) ci-dessus,
qui est non nul par la prop. 4 et le lemme de Nakayama. Par conséquent, la dimension projective de M est le plus grand entier tel que soit non nul.
Remarque 3
Soient un anneau noethérien, un -module de type fini et de dimension projective finie, un -module de type fini dont le support est égal à . D’après la remarque précédente et les prop. 2 et 3 du n° 2, la dimension projective de est le plus grand entier tel que soit non nul ; le support du -module est l’ensemble des éléments de tels que .
Il peut exister des -modules de type fini, de dimension projective , satisfaisant à pour assez grand : c’est le cas par exemple du -module lorsque est un anneau local de Gorenstein qui n’est pas régulier.
Proposition 5
Soient un anneau noethérien, un -module de type fini et un entier . Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) on a ; (ii) pour tout idéal maximal de , on a (resp. on a ) ; (iii) pour tout idéal maximal de , on a (resp. on a ).
(i) (ii) : c’est clair. (ii) (iii) : cela résulte de la prop. 2 du n° 2. (iii) (i) : d’après la prop. 4, la condition (iii) implique l’inégalité pour tout idéal maximal de , et on conclut grâce à la prop. 3.
Remarque 4
Soient un anneau noethérien et un entier . Si et sont deux idéaux maximaux de distincts, les -modules et sont annulés par , donc sont nuls. Par une démonstration analogue à celle du cor. 1 de la prop. 4, on déduit de la prop. 5 l’équivalence des conditions suivantes :
(i) on a ; (ii) on a et pour tout couple de -modules et tout entier ; (iii) on a pour tout idéal maximal de ; (iv) on a pour tout idéal maximal de ; (v) on a pour tout idéal maximal de .
On a en particulier , où parcourt l’ensemble des idéaux maximaux de .
Proposition 6
Soient un anneau noethérien, un -module, un entier . Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) on a ; (ii) pour tout idéal premier de , on a ; (iii) pour tout idéal premier de , on a .
Si de plus le -module est de type fini, ces conditions équivalent à :
(iv) pour tout idéal maximal de , on a pour .
Observons que la condition (iii) équivaut à
(iii') pour tout idéal premier de , on a .
En effet, comme est annulé par , le -module est isomorphe à , donc à (n° 2, prop. 2).
Les implications (i) (ii) et (i) (iv) résultent de la prop. 1 du n° 1, et l’implication (ii) (iii') est claire.
(iii) (i) : pour tout -module , posons . Supposons que (i) ne soit pas vérifiée. Il existe alors (n° 1, prop. 1) un idéal de tel que . Soit un idéal de maximal parmi les idéaux possédant cette propriété ; prouvons que est premier. D’après IV, § 1, n° 4, th. 1 et th. 2, il existe une suite de composition de tel que chaque quotient soit isomorphe à un module , où () est un idéal premier contenant . Si était nul pour tout , on déduirait par récurrence sur des suites exactes
que est nul, ce qui n’est pas. Il existe donc un indice tel que . Vu le caractère maximal de , on a , de sorte que est premier.
Soit un élément de ; on déduit de la suite exacte
une suite exacte
où (A, X, p. 89, prop. 6). À cause du caractère maximal de , on a , de sorte que l’homomorphisme est injectif. Le -module non nul est donc sans torsion. Cela implique que n’est pas nul (A, II, p. 117, cor. 1), ce qui contredit (iii').
Supposons le -module de type fini, et prouvons que (iv) implique (iii). Soient un idéal premier de et un idéal maximal de contenant . Il existe une chaîne saturée d’idéaux premiers de d’extrémités et . La longueur de cette chaîne est inférieure à ; sous l’hypothèse (iv), on a donc
Remarque 5
Soit un -module de type fini ; la condition pour tout idéal maximal de n’entraîne pas nécessairement . Si par exemple l’anneau est local et n’est pas un anneau de Gorenstein (n° 7, déf. 1), on a pour mais .
4. Quotient par un élément simplifiable
Dans ce numéro, désigne un anneau et un élément de simplifiable.
Soient un -module et une résolution projective de . D’après A, X, p. 101, cor. du th. 1, s’identifie à , donc est isomorphe à si , à si , et est nul sinon (loc. cit., p. 102, exemple 1). Considérons les complexes de -modules et tels que
De manière analogue, soit une résolution injective de ; notons le complexe . D’après A, X, p. 101, cor. du th. 1, s’identifie à , donc est isomorphe à si , à si , et est nul sinon (loc. cit., p. 102, exemple 1). On déduit de des complexes de -modules et tels que
Soient un -module, et une résolution injective de . On déduit de la suite exacte (2) une suite exacte de complexes de -modules
Considérons la suite exacte d’homologie associée à cette suite exacte. D’après A, X, p. 100, th. 1, on a pour tout entier des isomorphismes
on en déduit une suite exacte longue de -modules
(4)
De même, soit une résolution projective du -module . On déduit de la suite exacte (3) une suite exacte de complexes de -modules
.
Compte tenu de l’isomorphisme , la suite exacte d’homologie associée s’écrit
(5)
Considérons enfin la suite exacte de complexes de -modules
déduite de la suite exacte (2) ; compte tenu de l’isomorphisme , la suite exacte d’homologie associée s’écrit
(6)
Proposition 7
Soient un anneau, un élément simplifiable de , un -module tel que l’homothétie soit injective, un -module annulé par , un entier. Les homomorphismes canoniques de -modules
déduits des suites exactes (4), (5) et (6) sont des isomorphismes.
Corollaire
Soient un anneau local noethérien, un -module de type fini et un idéal de engendré par une suite d’éléments de qui est à la fois -régulière et -régulière. On a et .
Il suffit de traiter le cas . Posons alors . Les -modules et sont isomorphes pour tout entier (prop. 7) ; l’égalité résulte de la prop. 4 du n° 3. De même, les -modules et sont isomorphes pour tout entier , et l’égalité résulte de la prop. 6 du n° 3.
5. Profondeur et dimension projective
Théorème 1 (Auslander-Buchsbaum)
Soient un anneau local noethérien et un -module de type fini et de dimension projective finie. On a l’égalité
Raisonnons par récurrence sur .
a) Si est nul, est un -module libre de type fini non nul ; sa profondeur est égale à (§ 1, n° 1, remarque 4).
b) Supposons et choisissons une résolution projective minimale
de (n° 3, prop. 4, (iv)). Les -modules et sont libres de type fini et non nuls, donc de profondeur (§ 1, n° 1, remarque 4). L’application est nulle, ce qui entraîne que appartient à . D’après la remarque 5 du § 1, n° 1, on a .
c) Supposons . Choisissons une suite exacte
où est un -module libre de type fini. On a alors (§ 1, n° 1, remarque 4), (A, X, p. 135, cor. 2 c)), d’où (hypothèse de récurrence), et en particulier . D’après la prop. 1 du § 1, n° 1, on a alors , ce qui achève la démonstration.
Remarque
Compte tenu du cor. 2 de la prop. 4 (n° 3), le th. 1 appliqué au -module entraîne que l’on est dans l’un ou l’autre des cas suivants :
(i) on a ; (ii) on a .
Nous verrons ultérieurement (§ 4, n° 2) que (ii) caractérise les anneaux locaux réguliers.
Corollaire 1
Conservons les hypothèses du théorème 1.
a) On a . Pour qu’il y ait égalité, il faut et il suffit que l’idéal maximal soit associé à .
b) On a . Pour qu’il y ait égalité, il faut et il suffit que soit libre.
a) En effet, « » équivaut à « » (, n° 1, remarque 2).
b) En effet, « » équivaut à « est libre ».
COROLLAIRE 2.: Conservons les hypothèses du théorème 1 et supposons de plus que soit un anneau de Macaulay. Alors est la somme des deux entiers positifs et .
En particulier, est alors supérieur à , et il y a égalité si et seulement si est macaulayen.
Corollaire 3
Soient un anneau noethérien, un -module de type fini et de dimension projective finie, un entier , un -module de type fini et le support du -module (resp. ). On a alors .
En effet, soit . On a (resp. ) d’après la prop. 2 du n° 2, donc (n° 2, prop. 3). Le th. 1 entraîne . Par suite (, n° 5, prop. 8)
Avec la terminologie du , n° 5, remarque 4, la conclusion du cor. 3 signifie que les modules et sont de grade . Elle entraîne que la codimension de leur support dans est (, n° 7, prop. 12).
Corollaire 4
Soient un anneau noethérien de Macaulay et un -module de type fini et de dimension projective finie.
a) Soit ; notons l’ensemble des composantes irréductibles de contenant . On a
b) L’application de dans est semi-continue supérieurement.
c) L’ensemble des idéaux premiers de tels que le -module soit macaulayen est ouvert et dense dans . Son intersection avec est dense dans .
a) On peut supposer . Posons . D’après le cor. 2 ci-dessus, on a
Puisque est un anneau de Macaulay, on a
pour toute (\S 2, n° 2, prop. 2 b)) ; on a d'autre part (VIII, , n° 4, prop. 9 et n° 2, remarque 3)
et par suite
b) Soit , et soit la réunion des composantes irréductibles de qui ne contiennent pas . Pour tout élément de , on a , d’où d’après la formule ci-dessus. Par conséquent la fonction est semi-continue inférieurement ; l’assertion b) résulte alors de la prop. 3 du n° 2.
c) Soit l’ensemble des éléments de tels que soit macaulayen. La condition équivaut à , de sorte que est ouvert d’après b). Comme contient , il suffit de prouver que est dense dans . Pour tout idéal premier minimal de , le -module est de longueur finie (IV, § 2, n° 5, cor. 2 de la prop. 7 et § 1, n° 3, cor. 1 de la prop. 7), donc macaulayen ; par conséquent rencontre toutes les composantes irréductibles de . On conclut à l’aide de la prop. 1 de II, § 4, n° 1.
6. Profondeur et dimension injective
Proposition 8
Soient un anneau noethérien, un -module de type fini. On a .
Soit un entier positif inférieur à . Il existe une chaîne saturée d’idéaux premiers telle que soit un élément minimal du support de ; le -module est alors de longueur finie, de sorte qu’on a , donc (§ 1, n° 7, lemme 3), ce qui implique (n° 3, prop. 6).
Proposition 9
Soient un anneau local noethérien et un -module non nul de type fini et de dimension injective finie. On a .
Posons . On a pour , donc d’après la prop. 6 du n° 3, (iv) (i). Soit la profondeur de et soit une suite -régulière d’éléments de (§ 1, n° 4, th. 2); posons . D’après l’exemple du n° 1, on a et , donc . Mais est de profondeur 0 (§ 1, n° 4, prop. 7), donc il existe une suite exacte de -modules
On en déduit une suite exacte de modules d’extensions
comme on a et , on obtient , d’où . En définitive, on a , ce qui achève la démonstration.
7. Anneaux de Gorenstein
Définition 1
On dit qu’un anneau est un anneau de Gorenstein s’il est noethérien et que le -module est de dimension injective finie pour tout idéal maximal de .
Pour qu’un anneau local noethérien soit un anneau de Gorenstein, il faut et il suffit que soit finie ; pour qu’un anneau noethérien soit un anneau de Gorenstein, il faut et il suffit qu’il en soit ainsi de pour tout idéal maximal de .
Proposition 10
Soit un anneau de Gorenstein ; alors est un anneau de Macaulay, et satisfait à .
Pour tout idéal maximal de , on a
Ainsi les anneaux noethériens tels que soit finie sont les anneaux de Gorenstein de dimension finie (prop. 3 du n° 2), et les anneaux noethériens tels que le -module soit injectif sont les anneaux de Gorenstein artiniens.
Exemple 1
Pour toute partie multiplicative d’un anneau de Gorenstein , l’anneau de fractions est un anneau de Gorenstein : en effet, soit un idéal maximal de ; il est de la forme , où est un idéal premier de ne rencontrant pas . Soit un idéal maximal de contenant ; alors l’anneau est isomorphe à (II, § 2, n° 5, prop. 11), donc à un anneau de fractions de , et par suite satisfait à (n° 2, cor. 1 de la prop. 3).
Exemple 2
Soit un anneau de Gorenstein et soit un idéal de , engendré par une suite -régulière . L’anneau quotient est un anneau de Gorenstein : en effet, pour tout idéal maximal de contenant , l’image dans de la suite est -régulière et engendre l’idéal , de sorte que est un anneau de Gorenstein d’après le cor. de la prop. 7 (n° 4).
Exemple 3
Soient un anneau local noethérien, un idéal de engendré par une suite -régulière d’éléments de . Si est un anneau de Gorenstein, il en est de même de (n° 4, cor. de la prop. 7).
Exemple 4
Soit un anneau local noethérien régulier ; alors est un anneau de Gorenstein. En effet, soit un système de coordonnées de (VIII, § 5, n° 1, déf. 1). La suite est -régulière (loc. cit., n° 2, th. 1) et engendre l’idéal ; on peut donc appliquer l’exemple 3.
Exemple 5
Tout anneau quotient d’un anneau principal est un anneau de Gorenstein (exemple 2). En particulier, toute algèbre monogène sur un corps est un anneau de Gorenstein.
Lemme 1
Soit un anneau local artinien. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) est un anneau de Gorenstein ; (ii) le -module est injectif ; (iii) le -espace vectoriel est de dimension 1.
Rappelons (A, VIII, p. 3.5) que possède un idéal non nul minimal ; un tel idéal est un module simple, donc isomorphe à . Le -espace vectoriel est donc non nul ; dire qu’il est de dimension 1 signifie que contient un seul idéal non nul minimal, qui est donc le socle de (A, VIII, § 4, n° 6).
L’équivalence de (i) et (ii) a été démontrée après la prop. 10. Supposons le -module injectif. Soient et deux éléments non nuls de annulés par . Il existe une unique application -linéaire telle que ; comme est injectif, elle s’étend en un endomorphisme de , ce qui entraîne que appartient à , d’où (iii).
Supposons inversement que soit de dimension 1. Soit un -module de type fini ; il est de longueur finie, donc possède une suite de composition dont les quotients sont isomorphes à . On en déduit par récurrence sur la longueur de l’inégalité . Dans la suite exacte des modules d’extensions
on a donc . Par suite est surjective, est nul et le -module est injectif (n° 3, prop. 4).
Lemme 2
Soit un anneau local noethérien tel que . On a pour tout entier .
Raisonnons par récurrence sur . Lorsque , est l’unique idéal premier de et l’assertion résulte de la prop. 6 du n° 3. Supposons donc et soit un idéal premier de distinct de ; on a alors . Si , l’hypothèse de récurrence implique pour tout entier ; d’après le lemme 3 du § 1, n° 7, cela implique pour tout entier , et en particulier pour (VIII, § 1, n° 3, prop. 8, b)).
Il nous reste à traiter le cas où est infinie mais où la dimension injective de est finie pour tout idéal premier de distinct de . Pour un tel idéal, on a dans ce cas, d’après la prop. 10, , donc pour . Puisque est infinie, la prop. 6 du n° 3 impose alors pour tout entier .
Théorème 2 (Bass)
Soit un anneau local noethérien ; posons . Soient une suite sécante maximale d’éléments de , et l’idéal qu’elle engendre. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) est un anneau de Gorenstein ; (ii) on a ; (iii) il existe un entier tel que ; (iv) on a pour et le -espace vectoriel est de dimension 1 ; (v) l’anneau est de Macaulay et le -espace vectoriel est de dimension 1 ; (vi) la suite est -régulière et le -espace vectoriel est de dimension 1.
L’équivalence de (i), (ii) et (iii) résulte du lemme 2 et de la prop. 10. Si est nul pour tout entier , l’anneau est de Macaulay (§ 2, n° 3, prop. 3) ; si l’anneau est de Macaulay, la suite est -régulière (loc. cit., th. 1) ; si la suite est -régulière, on a pour et les -espaces vectoriels et sont isomorphes (A, X, p. 166, prop. 9). Cela prouve l’équivalence des conditions (iv), (v) et (vi).
Prouvons que (i) implique (v) : si est un anneau de Gorenstein, c’est un anneau de Macaulay (prop. 10). La suite est alors -régulière (§ 2, n° 3, prop. 4), donc est un anneau artinien de Gorenstein (exemple 2), de sorte que le -espace vectoriel est de dimension 1.
Prouvons enfin que (vi) implique (i) : sous l’hypothèse (vi), l’anneau est un anneau de Gorenstein (lemme 1), donc est un anneau de Gorenstein (exemple 3).
Corollaire
Soit un anneau local noethérien de dimension d. Le -module n’est pas nul.
Cela résulte du th. 2 si est un anneau de Gorenstein et du lemme 2 sinon.
Proposition 11
Soit un anneau noethérien. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) est un anneau de Gorenstein ; (ii) pour tout idéal premier de , le -espace vectoriel est nul pour et de dimension 1 pour . (iii) pour tout idéal maximal de , il existe un entier tel que .
(i) (ii) : cela résulte du th. 2 appliqué à l’anneau local de Gorenstein (exemple 1). (ii) (iii) : c’est trivial. (iii) (i) : sous l’hypothèse (iii), est un anneau de Gorenstein pour tout idéal maximal de (th. 2), et est de Gorenstein.
8. Anneaux de Gorenstein et algèbres plates
Proposition 12
Soit un homomorphisme local d’anneaux locaux noethériens, faisant de un -module plat. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) est un anneau de Gorenstein ; (ii) et sont des anneaux de Gorenstein.
Traitons d’abord le cas où les anneaux et sont artiniens. Notons l’anneau local ; son corps résiduel s’identifie à . Puisque est plat sur , le -module est isomorphe à (I, § 2, n° 10, prop. 11), donc à . On en déduit une suite d’isomorphismes
En particulier, on a et la proposition résulte alors du lemme 1 du n° 7.
Passons au cas général. Si l’on remplace dans l’énoncé le mot « Gorenstein » par le mot « Macaulay », la proposition est un cas particulier de la prop. 10 du § 2, n° 7. On peut donc supposer que les anneaux , et sont de Macaulay. Le -module est macaulayen (, n° 1, exemple 4). Posons , . Il existe une suite -régulière d’éléments de et une suite d’éléments de régulière pour le -module (, n° 3, prop. 3) ; notons l’idéal de et l’idéal de qu’elles engendrent respectivement. La suite est -régulière (, n° 6, prop. 11) et le -module est plat (loc. cit., prop. 10). L’homomorphisme de dans déduit de par passage aux quotients fait donc de un -module plat et l’anneau est isomorphe à . La proposition résulte ainsi de la première partie de la démonstration, compte tenu de l’exemple 3 du n° 7.
Corollaire 1
Soit un homomorphisme d’anneaux noethériens faisant de un -module plat. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) est un anneau de Gorenstein ; (ii) (resp. (iii)) pour tout idéal premier (resp. maximal) de , les anneaux et sont de Gorenstein.
Si de plus est un -module fidèlement plat, ces conditions entraînent que est un anneau de Gorenstein.
Soit un idéal premier de ; posons . L’anneau , isomorphe à un anneau de fractions de , est plat sur . Pour que soit un anneau de Gorenstein, il faut et il suffit que les anneaux et le soient (prop. 12).
(i) (ii) : soient un idéal premier de et . Si est un anneau de Gorenstein, il en est de même de , donc de et d’après ce qui précède. D’après la remarque du , n° 6, l’anneau local de en un idéal premier quelconque est alors un anneau de Gorenstein, ce qui entraîne que est un anneau de Gorenstein, d’où (ii).
(ii) (iii) : c’est clair.
(iii) (i) : pour tout idéal maximal de , il résulte du début de la démonstration (appliqué avec ) que est un anneau de Gorenstein, d’où (i).
Si est un -module fidèlement plat, l’application est surjective (II, § 2, n° 5, cor. 4 de la prop. 11), d’où la dernière assertion.
Corollaire 2
Soient un anneau noethérien, un idéal de , le séparé complété de pour la topologie -adique. Considérons les conditions suivantes :
(i) est un anneau de Gorenstein ; (ii) est un anneau de Gorenstein ; (iii) pour tout idéal maximal de contenant , est un anneau de Gorenstein ; (iv) pour tout idéal premier de tel que , et sont des anneaux de Gorenstein.
Les conditions (ii) à (iv) sont équivalentes, et sont entraînées par (i). Lorsque l’idéal est contenu dans le radical de , les conditions (i) à (iv) sont équivalentes.
On déduit ce corollaire du cor. 1 de la même façon que l’on a déduit de la prop. 9 du § 2, n° 7, son corollaire 4 : il suffit dans la démonstration de remplacer le mot « Macaulay » par le mot « Gorenstein ».
Corollaire 3
Soient un anneau de Gorenstein et une famille finie d’indéterminées. Les anneaux et sont des anneaux de Gorenstein.
Pour tout corps , l’anneau est de Gorenstein (n° 7, exemple 5) ; par ailleurs l’anneau est noethérien. C’est donc un anneau de Gorenstein (cor. 1). On en déduit par récurrence sur que est un anneau de Gorenstein ; puis on applique le cor. 2.
Exercices
See the exercises for § 3.