§ 4. Anneaux réguliers
1. Propriétés homologiques élémentaires des anneaux locaux réguliers
Proposition 1
Soient un anneau local noethérien régulier et sa dimension. On a et, pour tout entier ,
Soit un système de coordonnées de (VIII, § 5, n° 1, déf. 1). La suite engendre et est complètement sécante pour (loc. cit., n° 2, th. 1). Le complexe de Koszul est une résolution libre de (A, X, p. 159, remarque 3), dont la différentielle est nulle modulo . Pour tout entier , on a donc (, n° 3, formule (1))
Il résulte alors du cor. 1 de la prop. 4 du n° 3, § 3 que .
Proposition 2
Un anneau local noethérien régulier est factoriel.
D’après la prop. 1, tout module de type fini sur un anneau local noethérien régulier admet une résolution projective de longueur finie par des modules projectifs de type fini, donc libres (II, § 3, n° 2, cor. 2 de la prop. 5). Il résulte alors de VII, § 4, n° 7, cor. 3 de la prop. 16 qu’un tel anneau est factoriel.
Proposition 3
Soient un anneau local noethérien régulier et un -module non nul de type fini. Sa dimension projective est finie et l’on a
En effet, est de dimension projective finie (prop. 1), et l’on a puisque est un anneau de Macaulay (, n° 5, exemple 7). On applique alors le th. 1 du § 3, n° 5.
Corollaire 1
On a ; pour qu’il y ait égalité, il faut et il suffit que soit macaulayen.
Corollaire 2
Pour que le -module soit libre, il faut et il suffit qu’il soit macaulayen et de dimension , ou encore qu’il soit de profondeur .
Corollaire 3
Tout module réflexif de type fini sur un anneau local noethérien régulier de dimension 2 est libre.
En effet, un anneau local noethérien régulier est intégralement clos (VIII, § 5, n° 2, cor. 1 du th. 1). Le corollaire 3 résulte donc du corollaire 2 et du § 1, n° 10, prop. 16.
Corollaire 4
Soit un homomorphisme local d’anneaux locaux noethériens. On suppose que est régulier et que fait de un -module de type fini. On a alors . Pour que soit un anneau de Macaulay, il faut et il suffit que l’on ait . Pour que soit un anneau de Macaulay de dimension égale à , il faut et il suffit que le -module soit libre.
En effet, on a (VIII, § 2, n° 3, th. 1) ; par ailleurs, est un anneau de Macaulay si et seulement si c’est un -module de Macaulay (§ 2, n° 6, prop. 8). Il suffit donc d’appliquer les corollaires 1 et 2.
Remarque
Le corollaire 4 permet de caractériser les anneaux locaux de Macaulay dans plusieurs cas importants. Soit un anneau local noethérien ; c’est un anneau de Macaulay si et seulement s’il en est ainsi de (§ 2, n° 7, cor. 4 de la prop. 9). Supposons désormais l’anneau local complet et posons .
a) Supposons que possède un sous-corps. Il possède alors un sous-corps de représentants (IX, § 3, n° 3), et il existe une algèbre de séries formelles et un homomorphisme surjectif de -algèbres (loc. cit.); il existe aussi une algèbre de séries formelles et un homomorphisme local injectif de -algèbres tel que soit une algèbre finie sur (loc. cit.). Les propriétés suivantes sont équivalentes :
(i) est un anneau de Macaulay ; (ii) on a ; (iii) est un -module libre.
b) Supposons que le corps résiduel de soit de caractéristique . Il existe un -anneau de longueur , de corps résiduel (IX, § 2, n° 3, prop. 5). Soit un tel anneau ; il existe une algèbre de séries formelles et un homomorphisme surjectif (IX, § 2, n° 5, th. 3). Les propriétés suivantes sont équivalentes :
(i) est un anneau de Macaulay ; (ii) on a .
Supposons de plus que ne soit pas diviseur de zéro dans ; il existe alors une algèbre de séries formelles et un homomorphisme local injectif de -algèbres tel que soit une algèbre finie sur (loc. cit.). L’anneau local est régulier, de dimension (VIII, § 5, n° 5, exemple 2). Les conditions précédentes équivalent aussi à
(iii) est un -module libre.
Pour des résultats analogues dans le cas des modules, voir le § 5, n° 5.
2. Caractérisation homologique des anneaux noethériens réguliers
Théorème 1 (Serre)
Pour qu’un anneau local noethérien soit régulier, il faut et il suffit que sa dimension homologique soit finie.
Nous avons vu qu’un anneau local noethérien régulier est de dimension homologique finie (prop. 1).
Inversement, soit un anneau local noethérien de dimension homologique finie ; d’après le § 3, n° 3, cor. 2 de la prop. 4 et n° 5, th. 1, on a
Par conséquent, si est un anneau local noethérien, il y a équivalence entre les trois propriétés suivantes : (i) est régulier ; (ii) le -module est de dimension projective finie ; (iii) tout -module de type fini est de dimension projective .
Définition 1
On dit qu’un anneau est régulier s’il est noethérien et que l’anneau local est régulier pour tout idéal maximal de .
Proposition 4
Soit un anneau noethérien. Les conditions suivantes sont équivalentes : (i) est régulier ; (ii) tout -module de type fini est de dimension projective ; (iii) pour tout idéal maximal de , la dimension projective de est finie ; (iv) pour tout idéal premier de , l’anneau local est régulier.
Soit un idéal premier de ; si le -module est de dimension projective finie, il en est de même du -module d’après le cor. 1 de la prop. 3 du , n° 2, de sorte que l’anneau local est régulier (th. 1). On en déduit que (ii) implique (iv) et que (iii) implique (i). Les implications (iv) (i) et (ii) (iii) sont claires
Prouvons que (i) implique (ii). Soit un -module de type fini. Sous l’hypothèse (i), on a pour tout idéal maximal de (n° 1, prop. 1) ; donc est de dimension projective (, n° 2, cor. 2 de la prop. 3), d’où (ii).
Exemple 1
Si l’anneau est régulier, l’anneau de fractions est régulier pour toute partie multiplicative de : cela résulte par exemple de la caractérisation (iii) ci-dessus.
Exemple 2
Pour qu’un anneau soit régulier, il faut et il suffit qu’il soit isomorphe au produit d’une famille finie d’anneaux réguliers intègres ; cela résulte en effet de ce que tout anneau régulier est localement intègre (, n° 8), puisque les anneaux locaux réguliers sont intègres.
Exemple 3
Les anneaux réguliers intègres de dimension sont les anneaux de Dedekind (VIII, , n° 1, exemple 1 et VII, , n° 2, théorème 1).
Corollaire 1
Soit un anneau noethérien. Les conditions suivantes sont équivalentes* :
(i) on a ; (ii) est régulier et l’on a .
Si ces conditions sont réalisées, on a .
Si l’anneau est régulier, on a pour tout idéal maximal de l’égalité (n° 1, prop. 1), et donc
(, n° 2, prop. 3 et VIII, , n° 3, prop. 8). D’autre part, si , l’anneau est régulier d’après la prop. 4. Le corollaire en résulte.
Il existe des anneaux noethériens réguliers de dimension infinie (VIII, , exerc. 6).
Corollaire 2
Un anneau régulier est normal, de Gorenstein et de Macaulay.
En effet, un anneau local régulier est intégralement clos (VIII, , n° 2, cor. 1 du th. 1), de Gorenstein (, n° 9, exemple 4) et de Macaulay (, n° 5, exemple 6).
Corollaire 3
Soient un anneau noethérien, un idéal de et le séparé complété de pour la topologie -adique.
a) Pour que l’anneau soit régulier, il faut et il suffit que, pour tout idéal maximal de contenant , l’anneau soit régulier.
b) Si l’anneau est régulier, l’anneau est régulier. Si l’anneau est régulier et l’idéal contenu dans le radical de , l’anneau est régulier.
D’après la prop. 8 de III, , n° 4, pour que l’anneau soit régulier, il faut et il suffit qu’il en soit ainsi de pour tout idéal maximal de contenant . Comme les complétés des anneaux locaux et sont isomorphes (loc. cit.), l’assertion a) résulte de VIII, § 5, n° 1, cor. de la prop. 1. L’assertion b) résulte de a)
Corollaire 4
Soient un anneau régulier et un -module projectif de type fini. L’algèbre symétrique est un anneau régulier.
Soient un idéal premier de et son image réciproque dans . L’anneau local est un anneau de fractions de l’anneau , qui est isomorphe à (A, III, p. 72, prop. 7); il suffit de prouver que ce dernier est régulier. Cela nous ramène au cas où est local ; mais alors est libre de type fini. D’après la prop. 1 du n° 1 et A, X, p. 143, cor. 1, on a , et est régulier d’après la prop. 4.
Corollaire 5
Soient un anneau régulier, et une famille finie d’indéterminées. L’anneau de polynômes et l’anneau de séries formelles sont réguliers.
Cela résulte du cor. 4 et du cor. 3 b).
3. Anneaux réguliers et algèbres finies
Proposition 5
Soient un homomorphisme d’anneaux noethériens et un -module. On suppose que a) l’anneau est régulier, b) est un -module de type fini, c) le -module est macaulayen, d) tout idéal premier minimal de est au-dessus d’un idéal premier minimal de . Alors est un -module projectif (de type fini).
Il s’agit de prouver que, pour tout idéal maximal de , le -module est libre (II, § 5, n° 2, th. 1). Le -module est un sous-module du -module de type fini , donc est de type fini. Si l’on remplace par , les hypothèses de la proposition sont encore vérifiées (, n° 1, exemple 5); on peut donc supposer que est un -module de type fini et que .
Soit un idéal maximal de ; posons . D’après le cor. 2 de la prop. 3 du n° 1, il suffit de prouver que est un -module macaulayen de dimension . Tout idéal maximal de est de la forme , où est un idéal premier de au-dessus de (V, § 2, n° 1, lemme 1 et prop. 1). Soit un idéal premier minimal de , contenu dans . La partie fermée de est alors de codimension nulle; le -module étant macaulayen, le cor. de la prop. 2, § 2, n° 2 entraîne l’égalité . Mais est au-dessus d’un idéal premier minimal de , contenu dans , de sorte que pB_n est au-dessus d’un idéal premier minimal de A_m, qui est nul puisque l’anneau local A_m est régulier, donc intègre. L’application canonique A_m → B_n/pB_n est donc injective et il résulte de VIII, , n° 3, th. 1 que l’on a dim(B_n/pB_n) = n. La prop. 2 du § 2, n° 2 entraîne que le A_m-module N_m est macaulayen. La proposition résulte alors des relations dim_{A_m}(N_m) = dim_{B_m}(N_m) (VIII, § 2, n° 3, th. 1) et dim_{B_m}(N_m) ≥ dim_{B_n}(N_n) = n
Corollaire
Soit B un anneau noethérien intègre et soit A un sous-anneau régulier de B. Supposons que le A-module B soit de type fini. Pour que l’anneau B soit de Macaulay, il faut et il suffit que le A-module B soit projectif.
Si l’anneau B est de Macaulay, le A-module B est projectif d’après la prop. 5.
Supposons inversement le A-module B projectif. Le A-module A est macaulayen (cor. 2 de la prop. 4) ; le A-module B est facteur direct dans un A-module libre de type fini, donc est macaulayen (§ 2, n° 1, exemple 2). On applique alors le cor. 1 de la prop. 8 du § 2, n° 6.
Exemple
Soit B une algèbre intègre non nulle de type fini sur un corps K. D’après VIII, § 2, n° 4, cor. 1 du th. 3, il existe une sous-algèbre A de B isomorphe à une algèbre de polynômes sur K et telle que B soit un A-module de type fini. Les propriétés suivantes sont équivalentes :
(i) l’anneau B est macaulayen ; (ii) le A-module B est projectif ; *(iii) le A-module B est libre.
4. Anneaux présentables
On dit qu’un anneau A est présentable s’il existe un anneau régulier R et un homomorphisme surjectif de R dans A.
Par définition, les anneaux réguliers sont présentables.
Proposition 6
a) Tout anneau de fractions d’un anneau présentable est présentable. Toute algèbre de type fini sur un anneau présentable est un anneau présentable.
b) Soient A un anneau présentable et J un idéal de A. Le séparé complété de A pour la topologie J-adique est présentable.
c) Tout anneau local noethérien complet est présentable.
d) Soit A un anneau local présentable. Il existe un anneau local régulier R et un homomorphisme local surjectif de R dans A.
Soit A un anneau présentable ; choisissons un anneau régulier R et un homomorphisme surjectif .
a) Soit S une partie multiplicative de A ; posons T = . L’homomorphisme déduit de est surjectif et l’anneau est régulier (n° 3, exemple 1), donc est présentable.
Soit B une A-algèbre de type fini ; il existe un ensemble fini I et un homomorphisme surjectif , donc un homomorphisme surjectif . Comme l’anneau est régulier (n° 2, cor. 5 de la prop. 4), l’anneau B est présentable.
b) Posons et notons le séparé complété de R pour la topologie I-adique ; pour chaque entier , l’application canonique est surjective. Par conséquent, l’homomorphisme déduit de est surjectif (III, § 2, n° 8, cor. 2 du th. 1) ; comme est régulier (n° 2, cor. 3 de la prop. 4), l’anneau est présentable.
c) Cela résulte de IX, § 2, n° 5, th. 3 a) et IX, § 3, n° 3, th. 2 a).
d) Soit l’idéal maximal de A ; alors est un idéal premier de R, l’anneau local est régulier et l’homomorphisme déduit de est local et surjectif.
Puisque les corps et les anneaux de Dedekind sont réguliers, donc présentables, la proposition 6 implique que la plupart des anneaux rencontrés usuellement en géométrie algébrique sont présentables.
Proposition 7
Soit A un anneau présentable.
a) L’anneau est noethérien et caténaire.
b) Soit M un A-module de type fini. L’application
c) Soit M un -module de type fini. L’ensemble des tels que le -module soit macaulayen est un ouvert dense. Son intersection avec est dense dans .
Choisissons un anneau régulier R et un homomorphisme surjectif .
a) L’anneau R est de Macaulay (n° 2, cor. 2 de la prop. 4), donc A est caténaire (, n° 2, prop. 2 et VIII, § 1, n° 3, rem. 2).
b) Le R-module M est de type fini et de dimension projective (n° 1, prop. 1). Identifions à une partie fermée de . Alors la fonction sur est la restriction de la fonction sur ; il suffit alors d’appliquer le cor. 4 du th. 1 du , n° 5.
c) Cela se démontre comme la partie c) de loc. cit.
5. Anneaux réguliers et extensions plates
Proposition 8
Soit un homomorphisme d’anneaux noethériens faisant de B un A-module fidèlement plat.
a) Pour tout A-module M de type fini, on a .
b) Si l’anneau B est régulier, l’anneau A est régulier.
Le B-module est de type fini (I, , n° 6, prop. 12). Pour qu’il soit nul, il faut et il suffit que le soit (I, § 3, n° 1, déf. 1) ; pour qu’il soit projectif, il faut et il suffit que soit un -module projectif (I, n° 6, prop. 12). Cela prouve a) lorsque . Supposons donc (d’où ) et démontrons a) par récurrence sur . Choisissons une suite exacte de -modules
où le -module est libre de type fini. On a (A, X, p. 135, cor. 2 de la prop. 1). Comme est plat sur , la suite
est exacte et on a . L’hypothèse de récurrence appliquée à permet de conclure. Cela prouve a) ; l’assertion b) résulte de a) et de la prop. 4 du n° 2.
Corollaire
Soit un anneau régulier intègre et soit un sous-anneau noethérien de tel que soit un -module de type fini. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) est régulier ; (ii) est un -module projectif ; (iii) est un -module plat ; (iv) est un -module fidèlement plat.
(i) (ii) : cela résulte du cor. de la prop. 5 du n° 3. (ii) (iii) : cela résulte de I, § 3, n° 1, prop. 1. (iii) (iv) : pour tout idéal premier de , on a (V, § 2, n° 1, cor. 1 du théorème 1). Il suffit alors d’appliquer I, § 3, n° 1, prop. 1. (iv) (i) : cela résulte de la prop. 8, b).
Pour tout anneau local noethérien , notons l’entier
Rappelons (VIII, § 5, n° 1) que est toujours positif et que son annulation caractérise les anneaux locaux réguliers.
Soit un homomorphisme local d’anneaux locaux noethériens ; on déduit de un homomorphisme -linéaire , d’où un homomorphisme -linéaire
Lemme 1.— On a
Notons l’anneau local . Considérons la suite exacte de -modules
par produit tensoriel avec , on obtient une suite exacte de -espaces vectoriels
d’où l’on déduit l’égalité
qui entraîne le lemme.
Proposition 9
Soit un homomorphisme local d’anneaux locaux noethériens. Les conditions suivantes sont équivalentes :
(i) l’anneau est régulier et l’application -linéaire
est injective ; (ii) les anneaux et sont réguliers et le -module est plat ; (iii) les anneaux et sont réguliers et le -module est plat ; (iv) les anneaux et sont réguliers, et l’on a
On a (VIII, § 3, n° 4, cor. 1 de la prop. 7) ; l’équivalence de (i) et (iv) résulte donc du lemme 1. Sous l’hypothèse (ii), le -module est fidèlement plat puisqu’on a (I, § 3, n° 1, prop. 1), ce qui entraîne (iii) d’après la prop. 8. L’implication (iii) (iv) résulte de VIII, loc. cit.
Il nous suffit maintenant de prouver que lorsque les conditions équivalentes (i) et (iv) sont satisfaites, le -module est plat. Soit un système de coordonnées de . Puisque est injective, l’image par de cette suite fait partie d’un système de coordonnées de . Ainsi la suite est complètement sécante pour et pour (VIII, § 5, n° 3, prop. 2), et engendre l’idéal de . D’après la remarque 3 de A, X, p. 159, le -module est isomorphe à , donc est nul ; il en résulte que est plat sur (III, § 5, n° 2, th. 1 et n° 4, prop. 2).
Exemple
Soient , deux variétés analytiques complexes, localement de dimension finie, un morphisme de dans , et un point de . Considérons l’homomorphisme local associé à . L’application est la transposée de l’application tangente . Les conditions (i) à (iv) de la proposition 9 équivalent donc dans ce cas au fait que soit une submersion en (VAR, R, 5.9.1).
Corollaire
Soit un homomorphisme d’anneaux noethériens faisant de un -module plat. Si est régulier et si est régulier pour tout idéal maximal de , l’anneau est régulier.
En effet pour tout idéal maximal de le -module est plat (II, § 3, n° 4, prop. 15), de sorte que l’anneau est régulier d’après la prop. 9.
Exercices
See the exercises for § 4.