§ 9. Algèbres de Clifford
Dans ce paragraphe, nous supposerons l’anneau commutatif. Nous désignerons par une forme quadratique sur le -module , et par la forme bilinéaire associée (, no 4).
1. Définition et propriété universelle de l’algèbre de Clifford.
Définition 1
On appelle algèbre de Clifford de et on note l’algèbre quotient de l’algèbre tensorielle du module par l’idéal bilatère (noté ) engendré par les éléments de la forme .
Nous noterons (ou simplement quand aucune confusion n’est à craindre) l’application de dans composée de l’application canonique de dans et de l’application canonique de sur ; l’application est dite canonique. Remarquons que est engendrée par , et que, pour , on a
d’où, en remplaçant par ( dans )
Exemple
Si admet une base composée d’un seul élément , est isomorphe à l’algèbre de polynômes , et est une extension quadratique de , ayant pour base , où est l’élément et vérifie .
Notons la puissance tensorielle -ème dans , et soit (resp. ) la somme des pour pair (resp. impair).
Comme est somme directe de et et que est engendré par des éléments de , est somme directe de et , et est somme directe des deux sous-modules et (que l’on note aussi et ). Les éléments de seront dits pairs (resp. impairs). On a les relations
(3) .
En particulier est une sous-algèbre de .
Proposition 1
Soit f une application linéaire de E dans une algèbre D sur A telle que pour tout . Il existe un homomorphisme et un seul de dans D tel que .
L’unicité de résulte de ce que est engendrée par . Soit l’unique homomorphisme de dans D qui prolonge ( est défini par ). On a
et par suite s’annule sur et définit par passage au quotient l’homomorphisme cherché.
La prop. 1 exprime que est solution d’un problème d’application universelle (Ens., chap. IV, § 3, n° 1).
Prenons en particulier pour D l’algèbre opposée de et pour l’application ; la prop. 1 entraîne qu’il existe un anti-automorphisme et un seul de dont la restriction à soit l’identité ; on l’appelle l’antiautomorphisme principal de . Il est clair que .
D’autre part soient une forme quadratique sur un A-module et une application linéaire de dans telle que . On a , et par suite il existe un homomorphisme et un seul de dans tel que . Si est l’identité, est l’identité ; si est une forme quadratique sur un A-module et une application linéaire de dans telle que , on a . Lorsque est un sous-module de et l’injection canonique de dans (de sorte que est la restriction de à ), on dit que est l’homomorphisme canonique de dans .
Prenons en particulier Q' = Q et pour f l’application x → -x ; on voit qu’il existe un automorphisme α et un seul de C(Q) tel que ; on l’appelle l’automorphisme principal de C(Q). Il est clair que , et que la restriction de à (resp. ) est l’identité (resp. l’application ).
Proposition 2
Soient un anneau commutatif, un homomorphisme de A dans , Q’ la forme quadratique sur déduite de Q par extension des scalaires (, no 4, prop. 3). Il existe un isomorphisme j et un seul de l’algèbre sur tel que pour tout .
Il suffit de démontrer que l’algèbre et l’application de dans forment une solution du même problème d’application universelle que et . Or, soient D’ une algèbre sur et une application -linéaire de dans D’ telle que pour tout . L’application de E dans D’ (considéré comme A-module grâce à l’homomorphisme ) est A-linéaire et on a pour tout . Il existe donc un A-homomorphisme et un seul de dans D’ tel que . Par suite il existe un -homomorphisme et un seul de dans D’ tel que pour tout ; par linéarité il en résulte que pour tout . CQFD.
2. Quelques opérations dans l’algèbre tensorielle.
Dans ce no nous désignerons par () l’application linéaire de l’algèbre tensorielle T(E) dans elle-même.
Lemme 1
Soit un élément du dual de E. Il existe une application linéaire et une seule de T(E) dans elle-même telle que
T(E) engendrée par le noyau de f. L’idéal I(Q) est stable par ; par passage au quotient définit donc une application linéaire (notée encore ) de dans elle-même.
En effet la formule (5) s’écrit
Comme (4) détermine complètement sur , et que (6) détermine sur si on connaît ses valeurs sur , l’unicité de est démontrée. D’autre part, pour et , le second membre de (6) est bilinéaire sur ; ceci démontre l’existence de par récurrence sur (chap. III, § 1, no 2) et prouve aussi, par récurrence sur , que . Si (a, b dans A, g, h dans E*) il est clair que vérifie (4) et (5), donc est égal à . On a
et, comme , on en déduit par récurrence sur que est nul sur . En remplaçant par , la relation donne . Un raisonnement par récurrence analogue aux précédents montre que est nulle sur la sous-algèbre engendrée par le noyau de . Enfin (6) entraîne que l’ensemble des éléments de tels que est un idéal à gauche de ; de plus, si (), on a
donc est stable par , et la dernière assertion s’ensuit. CQFD.
Soit F une forme bilinéaire sur E ; dans le reste de ce paragraphe nous désignerons par () l’application correspondant à la forme linéaire sur E.
Lemme 2
Il existe une application linéaire et une seule de dans elle-même telle que
Quel que soit , on a
En effet la formule (8) équivaut à
Comme (7) détermine entièrement sur , et que (10) détermine sur si on connaît ses valeurs sur , l’unicité de est démontrée. D’autre part, pour et , le second membre de (10) est bilinéaire sur ; ceci démontre l’existence de par récurrence sur . Il reste à démontrer (9), ce que nous ferons par récurrence ; les deux membres de (9) sont nuls sur ; supposons (9) vraie sur ; on a alors, pour et :
d’où notre dernière assertion.
Lemme 3
Soient F et G deux formes bilinéaires sur E. On a . Pour toute forme bilinéaire F sur E, est une bijection de sur elle-même.
En effet, possède les propriétés caractéristiques (7) et (8) de : on a , et
D’autre part, si , on a pour tout , et par suite , ce qui entraîne que, pour toute F, on a .
3. Base de l’algèbre de Clifford.
Proposition 3
Soient Q et Q' deux formes quadratiques et F une forme bilinéaire sur E telles que pour tout . L’application applique l’idéal sur l’idéal , et définit un isomorphisme (noté ) du A-module sur le A-module .
Comme est une bijection dont est la bijection réciproque (lemme 3), il suffit de démontrer l’inclusion . Comme est un idéal à gauche stable par (lemme 1), (8) montre que l’ensemble des tels que est un idéal à gauche. Il suffit donc de démontrer que, quels que soient et , on a . Or, d’après (8) et le lemme 1, on a
Lemme 4
Si la forme quadratique est nulle, n’est autre que l’algèbre extérieure de .
En effet l’algèbre extérieure de n’est autre que le quotient de par l’idéal bilatère engendré par les éléments de la forme () (chap. III, § 5, no 5 et no 9). Il est clair que . Il suffit donc de montrer que . C’est évident si . Supposons cette assertion démontrée pour , et soient et ; on a
Supposons en particulier que le module admette une base , et ordonnons totalement l’ensemble d’indices . On sait (chap. III, § 5, no 6) que l’algèbre extérieure de admet comme base la famille formée des éléments , où parcourt l’ensemble des parties finies de et où est l’élément , désignant la suite strictement croissante des éléments de .
D’autre part, considérons la forme bilinéaire définie par si , si et . Il est clair que ; avec les notations de la prop. 3, il résulte de cette proposition et du lemme 4 que est un isomorphisme de sur , qui est donc un -module libre. Démontrons, par récurrence sur le nombre d’éléments de , que l’on a
(où est la suite strictement croissante des éléments de ). C’est évident si a 0 ou 1 élément. Supposons (11) vérifiée pour les parties ayant au plus éléments. Considérons une partie à éléments, notons son plus petit élément, et écrivons , où est une partie à éléments. On a, d’après (8) et l’hypothèse de récurrence
en posant, pour toute partie finie de , , où est la suite croissante des éléments de . Or, pour , appartient au noyau de la forme linéaire , donc (lemme 1). Ceci démontre le résultat cherché.
Nous avons donc démontré le théorème suivant :
Théorème 1
Supposons que le -module admette une base , l’ensemble d’indices étant muni d’une structure d’ordre total. Pour toute partie finie de , posons , où est la suite strictement croissante des éléments de . Alors les éléments forment une base du -module .
Corollaire 1
Si est un module libre de dimension , est un module libre de dimension ; de plus, si , et sont des modules libres de dimension .
Ceci résulte aussitôt des propriétés des coefficients binomiaux.
Corollaire 2
Si est un module libre, l’application canonique de dans et l’application de dans sont injectives.
Corollaire 3
Supposons que soit somme directe de deux sous-modules libres et . Soient la restriction de à et l’application canonique de dans (). Alors l’application linéaire de dans déduite de l’application bilinéaire de dans est une bijection.
Il suffit en effet de considérer la base de obtenue en prenant la réunion d’une base de et d’une base de .
Corollaire 4
Les hypothèses et notations étant celles du cor. 3, supposons de plus que et soient orthogonaux, et transportons à , au moyen de la bijection , la structure d’algèbre de . Si et sont des éléments pairs ou impairs de (), on , avec sauf si et sont impairs, auquel cas .
Il suffit en effet de démontrer que , et on peut, pour cela, supposer que (resp. ) est un produit (resp. ) d’éléments de (resp. ). Comme et sont orthogonaux, on a
d’où
Les conclusions des cor. 3 et 4 restent vraies si on omet l’hypothèse que et sont des modules libres (cf. exerc. 1).
4. Structure de l’algèbre de Clifford.
Dans ce n°, nous supposerons que est un corps, que est un espace vectoriel de dimension finie sur , et que la forme quadratique est non dégénérée (ce qui, d’après le th. 1 du § 5, n° 1, exige que soit pair si est de caractéristique 2). Puisque est libre, l’application canonique est injective (n° 3, cor. 2 du th. 1). Nous identifierons désormais et son image dans .
Théorème 2
Supposons que la dimension de soit un nombre pair et que soit neutre (§ 4, n° 2). Alors l’algèbre est séparable (chap. VIII, § 7, n° 5, déf. 1) et est isomorphe à l’algèbre des endomorphismes d’un espace vectoriel de dimension sur . De plus si , est séparable et est composée directe de deux idéaux isomorphes à l’algèbre des endomorphismes d’un espace vectoriel de dimension sur .
En effet, comme Q est neutre, on peut décomposer E en somme directe de deux sous-espaces N et P totalement singuliers de dimensions r (§ 4, no 2, cor. 1 de la prop. 2). La restriction de Q à N étant nulle, la sous-algèbre S de C(Q) engendrée par N s’identifie à l’algèbre extérieure de N (no 3, lemme 4). Pour , nous noterons l’application de S dans elle-même.
Soit une base de N ; nous noterons la base de P telle que (§ 4, no 2, prop. 2). Pour , nous noterons la forme linéaire sur N, et l’endomorphisme de S déduit par passage au quotient de l’endomorphisme de T(N) associé à comme il a été dit au lemme 1 du no 2. On a, d’après (5),
Posons, pour (avec et ), . Il est clair que s est une application linéaire de E dans . Comme on a
Notons en effet I l’intervalle . Pour toute partie H de I, nous poserons et nous désignerons par (resp. ) le produit des (resp. ) pour , rangés dans l’ordre croissant des indices. Rappelons que les forment une base de S (no 3, th. 1). Posons enfin, pour deux parties quelconques H, K de I, . Nous allons montrer que les éléments de engendrent . Or, si , on a d’après le lemme 1, puisque les pour appartiennent au noyau de la forme linéaire sur N ; d’autre part on a
Pour démontrer la seconde assertion, posons et ; il est clair que (resp. ) est le sous-espace de engendré par les tels que ait un nombre pair (resp. impair) d’éléments, que est somme directe de et , et que laisse et stables. Par suite applique dans une sous-algèbre de , isomorphe au produit ; la restriction de à est un isomorphisme de sur cette sous-algèbre, puisque est injective et que et sont toutes deux de dimension (no 2, cor. 1 du th. 1). CQFD.
Corollaire
Si m est pair, mais Q d’indice quelconque, l’algèbre C(Q) est une algèbre centrale simple de dimension . De plus, si , la sous-algèbre est séparable, et son centre Z est de dimension 2 sur A. Lorsque Z est un corps, Z est une extension quadratique séparable de A et est simple; sinon, Z est composé direct de deux corps isomorphes à A, et est alors composée directe de deux sous-algèbres simples de dimensions .
En effet, soient la clôture algébrique de A, et la forme quadratique sur déduite de Q par extension des scalaires. On a vu que est isomorphe à (prop. 2), et il est clair que est isomorphe à . Comme est neutre (, no 2, cor. 2 de la prop. 3), le corollaire est une conséquence immédiate du th. 2 et des théorèmes de permanence du chap. VIII, .
Remarque 1
Comme l’algèbre est simple, elle n’a qu’une seule classe de représentations irréductibles ; on les appelle les représentations spinorielles ; quand on fixe son attention sur une de ces représentations, soit , les éléments de l’espace où s’effectue répondent au nom de spineurs. Si Q est neutre, la restriction de à est, comme celle de , somme de deux représentations absolument irréductibles inéquivalentes; les éléments des sous-espaces où s’effectuent ces deux représentations sont appelés semi-spineurs. Dans le cas général, si n’est pas simple, la restriction de à doit, puisqu’elle est fidèle, contenir des sous-représentations appartenant à chacune des deux classes de représentations irréductibles de , donc est somme de deux représentations absolument irréductibles inéquivalentes, puisqu’il en est ainsi après extension des scalaires à la clôture algébrique de . Par contre, si est simple, elle n’a qu’une seule classe de représentations irréductibles, et la restriction de à est donc irréductible, puisqu’elle se décompose par extension des scalaires à en deux représentations non équivalentes.
Remarque 2
Supposons de caractéristique , et soit () une base orthogonale de . Posons
Théorème 3
Supposons que la dimension de soit un nombre impair (donc que soit de caractéristique ).
a) L’algèbre est centrale simple. Si est d’indice maximum , est isomorphe à l’algèbre des endomorphismes d’un espace vectoriel de dimension sur .
b) L’algèbre est séparable. Son centre est de dimension 2, et est isomorphe à , donc est simple ou composée directe de deux sous-algèbres simples.
Soient en effet un vecteur non isotrope de , et l’orthogonal de ; notons la forme quadratique sur ; il est clair que est non dégénérée. Comme (pour ), on a , et par suite l’application de dans se prolonge en un homomorphisme de dans (n° 1, prop. 1). Or est simple (th. 2) et a même dimension que ; ceci entraîne, puisque , que est un isomorphisme. De plus, si est d’indice , on peut choisir de telle sorte que soit aussi d’indice (§ 4, n° 2, prop. 3), ce qui démontre .
Soit maintenant une base orthogonale de ; posons . On vérifie immédiatement que commute avec pour , donc appartient au centre de . Soit le sous-espace de engendré par et ; c’est une sous-algèbre du centre de et une extension quadratique de , car est impair et est égal au scalaire . Considérons l’homomorphisme de dans défini par . Comme et est inversible, l’application est un isomorphisme du module sur , ce qui entraîne que contient et , donc coïncide avec . Comme et ont même dimension , est un isomorphisme ; ceci démontre , compte tenu des résultats du chap. VIII, § 7.
Remarque
Le discriminant de par rapport à la base est égal à . Par suite est engendré par et par l’élément impair tel que . L’algèbre est donc simple si et seulement si n’est pas un carré dans .
5. Groupe de Clifford.
On suppose, dans ce n°, que est un corps, que est de dimension finie , et que est non dégénérée. On identifie avec son image canonique dans .
Définition 2
On appelle groupe de Clifford de (resp. groupe de Clifford spécial de ), le groupe multiplicatif des éléments inversibles de (resp. ) tels que .
Dans ce n° nous noterons et le groupe de Clifford et le groupe de Clifford spécial de . Il est clair que l’on a .
Théorème 4
Posons, pour et , .
a) L’application est un homomorphisme de dans le groupe orthogonal de et son noyau est l’ensemble des éléments inversibles du centre de .
b) L’ensemble est l’ensemble des vecteurs non singuliers de ; pour , est la symétrie par rapport à l’hyperplan orthogonal à .
c) Si est paire, on a , est d’indice 2 dans si , et est égal à si est de caractéristique .
d) Si est impaire (ce qui entraîne que est de caractéristique ), on a .
On a en effet pour et , ce qui montre que . Pour que , il faut et il suffit que commute avec les éléments de , c’est-à-dire appartienne au centre de . Ceci démontre a).
Pour qu’un élément de appartienne à , il faut qu’il soit inversible, c’est-à-dire que ce soit un vecteur non singulier (puisque ). S’il en est ainsi, on a , d’où, pour tout ,
Lemme 5
Tout élément de est de la forme , où est un élément inversible de et appartient à ou à ; le sous-groupe est d’indice 2 dans lorsque .
La seconde assertion résulte évidemment de la première, puisque les vecteurs non singuliers appartiennent à . Supposons d’abord paire, et soit , avec et ; on a par définition pour tout ; comme et (resp. et ) sont des éléments impairs (resp. pairs), on a , d’où pour tout . On en conclut que et comme est paire, (no 4, cor. du th. 2), donc , où . Si , on a donc et ; si , et le lemme est démontré dans ce cas. Si est impaire, est de caractéristique , donc pour tout , est un produit de symétries par rapport à des vecteurs non singuliers (§ 6, n° 4, prop. 5); si on pose , on a , donc , où , et appartient à ou à suivant que est pair ou impair.
Supposons dim(E) paire. Comme tout élément de se prolonge d’une manière et d’une seule en un automorphisme de (prop. 1), et comme est centrale simple (th. 2), est un automorphisme intérieur (chap. VIII, § 10, n° 1, th. 1). Il existe donc un élément de tel que . D’autre part le centre de est contenu dans , ce qui entraîne que est isomorphe à , donc que est d’indice 2 dans si . Ceci démontre les deux premières assertions de c).
Supposons enfin que soit de caractéristique . Alors tout élément de est un produit de symétries par rapport à des hyperplans orthogonaux à des vecteurs non singuliers (§ 6, n° 4, prop. 5); on a par suite et . Pour que appartienne à , il faut et il suffit que soit pair, ce qui montre que . Comme est d’indice 2 dans lorsque , on a si est de dimension paire, ce qui termine la démonstration de c). Par contre, si la dimension de est impaire, ne contient pas la transformation orthogonale ; en effet celle-ci se prolonge en l’automorphisme principal de (n° 1), et n’est pas un automorphisme intérieur puisque le centre de contient un élément non nul de (th. 3). On a donc , et, comme et que est d’indice 2 dans , on a . Ceci démontre d). CQFD.
Le sous-groupe de , qui est d’indice 2 si , s’appelle le groupe des rotations de , et ses éléments prennent le nom de rotations; on le note . Remarquons que, si n’est pas de caractéristique 2, on a (cf. exerc. 9).
Proposition 4
Soit l’antiautomorphisme principal de (n° 1). Pour tout , est un scalaire. L’application est un homomorphisme de dans le groupe multiplicatif des éléments non nuls de .
En effet, pour , on a , d’où , ce qui montre que . Comme pour tout , on a , et par suite , ce qui entraîne que appartient au centre de . Comme, de plus, appartient à , est un scalaire (th. 2 et 3). Enfin on a , c’est-à-dire pour dans . CQFD.
Le scalaire () s’appelle la norme spinorielle de . On désigne par et on appelle groupe de Clifford réduit le noyau de l’homomorphisme . L’image est notée et s’appelle le groupe orthogonal réduit de . Comme le noyau de la restriction de à est l’ensemble des éléments pairs et invér-sibles du centre de (th. 4) et s’identifie donc à (th. 2 et 3), est isomorphe à , donc aussi à , et en particulier commutatif. Il est clair que est le sous-groupe des carrés d’éléments de . Si est d’indice , il existe, quel que soit , deux éléments et de tels que et (§ 4, no 2, prop. 4) ; comme et que , ceci montre que , donc que est isomorphe à .
Exercices. — ¶ 1) Démontrer les cor. 3 et 4 du th. 1 du no 3 lorsque et sont deux sous-modules supplémentaires quelconques dans . (Établir d’abord le cor. 4 : montrer pour cela que le produit tensoriel est muni d’une structure d’algèbre par la convention de signe faite dans l’énoncé du cor. 4, et que cette algèbre est solution du même problème d’application universelle que ; on considérera pour cela, pour toute application linéaire de dans une algèbre sur telle que , l’homomorphisme de dans tel que , pour () et on prouvera qu’il existe un homomorphisme de l’algèbre dans tel que
¶ 2) On suppose que soit somme directe de deux sous-modules orthogonaux et on désigne par la restriction de à ();
on suppose en outre qu’il existe tel que , étant invér sible dans , et que pour tout . Montrer qu’il existe un isomorphisme de sur le produit tensoriel (tel qu’il est défini dans le chap. III, § 3, n° 1), ayant la propriété que pour tout (), on a
Dans quel cas ce résultat s’applique-t-il lorsque est un corps de caractéristique (utiliser la Remarque 2 suivant le cor. du th. 2) ?
3) a) Avec les notations du n° 2, soient () des éléments de tels que ; montrer que l’on a . En particulier, si est une forme bilinéaire sur telle que pour , on a .
b) Avec les notations de la prop. 3 du n° 3, soient () des éléments de tels que pour . Montrer que l’on a (utiliser ) et la formule (10) du n° 2).
c) On suppose que est un corps de caractéristique ; pour toute forme quadratique sur , soit l’application de sur correspondant à . Montrer que si les vecteurs () sont deux à deux orthogonaux, on a
4) Soit le sous-module de engendré par les produits de éléments de pour . Montrer que l’application
5) Avec les notations du n° 2, on considère l’application de dans elle-même. Montrer que l’on a
et en déduire que n’est autre que le produit intérieur droit (chap. III, § 8, n° 4, déf. 2).
6) Montrer que, si E admet une base orthogonale pour Q, et si on pose (), l’algèbre C(Q) est isomorphe à l’algèbre des quaternions sur A correspondant au couple .
7) Soient A un corps ordonné maximal, E un espace vectoriel de dimension paire sur A, Q une forme quadratique non dégénérée sur E, positive ou négative. Montrer que, si Q est positive, C(Q) est isomorphe à une algèbre de matrices sur A lorsque est pair, à une algèbre de matrices sur le corps des quaternions sur A lorsque est impair. Si Q est négative, C(Q) est isomorphe à une algèbre de matrices sur A lorsque est pair, à une algèbre de matrices sur le corps des quaternions sur A lorsque est impair (utiliser les exerc. 2 et 6). Quelle est la structure de dans ces différents cas ?
8) Soient A l’anneau , E le A-module ; si on pose Q(0) = 0, Q(u) = 1 pour l’unique élément de E, Q est une forme quadratique sur E. Montrer que les A-modules C(Q) et ne sont pas isomorphes (on prouvera que C(Q) est isomorphe à la somme directe de deux modules isomorphes à E).
¶ 9) On suppose que A est un corps de caractéristique 2, E un espace vectoriel de dimension finie paire , Q une forme quadratique non dégénérée sur E.
a) Soit une base symplectique ( n° 1) de E pour la forme bilinéaire alternée associée à Q. Montrer que l’élément
de forme, avec l’élément unité, une base du centre Z de . Pour que Z soit somme directe de deux corps, il faut et il suffit que l’élément
(appelé pseudo-discriminant de Q par rapport à la base symplectique ) soit de la forme , avec .
b) Soit une similitude pour ( n° 5) de multiplicateur , et soit . On pose
et (). Montrer que l’on a
c) Montrer que, si est une similitude pour , une similitude pour , on a
d) Si est la symétrie par rapport à l’hyperplan orthogonal à un vecteur non singulier dans , montrer que . En déduire que le groupe (notations du n° 5) est le groupe défini dans l’exerc. 28 c) du .
e) Soit , et supposons algébriquement clos. Montrer que, pour que , il faut et il suffit que le nombre des diviseurs élémentaires du module soit pair. (Avec les notations de l’exerc. 15 du , remarquer d’abord que si sont deux facteurs irréductibles distincts du polynôme minimal de , le nombre des sous-modules indécomposables dont est somme directe est égal au nombre des sous-modules indécomposables dont est somme directe. Remarquer d’autre part que sauf pour . Prouver enfin qu’on peut se borner au cas où est égal à (avec ) et est indécomposable. Il y a alors une base symplectique de telle que forment une base de pour ; montrer que sont des vecteurs singuliers, et conclure que .)
On suppose que est un corps, un espace vectoriel de dimension finie, une forme quadratique dégénérée sur ; soient un sous-espace supplémentaire de dans , l’algèbre de Clifford (semi-simple) de la restriction de à .
a) On suppose d’abord de caractéristique . Soient l’algèbre de Clifford de la restriction de à (isomorphe à ), son radical (idéal engendré dans par , et de codimension 1 dans ); montrer que le radical de s’obtient (à une isomorphie près) en définissant la structure d’algèbre sur comme dans le cor. 4 du th. 1, que est isomorphe à et est somme directe de et de .
b) On suppose A de caractéristique 2. Soit F le sous-espace de E⁰ formé des vecteurs singuliers , et soit N un supplémentaire de F par rapport à E⁰. Si est une base de N, et Q, les éléments , dans une clôture algébrique de A, sont linéairement indépendants sur A. Soit une 2-base du corps sur A (chap. V, § 8, exerc. 1), et soit . Si B₁ est l’algèbre centrale simple , montrer que C(Q) est isomorphe à l’algèbre , où est l’algèbre extérieure d’un espace vectoriel de dimension sur . Si est le radical de (de codimension 1 (sur ) dans ), le radical de C(Q) est isomorphe à l’algèbre , est isomorphe à , et C(Q) est somme directe de et de .
c) Les hypothèses étant celles de b), on suppose en outre que , (ce qui implique que dim M est pair). Si est la restriction de Q à M, montrer que est isomorphe à .
¶ 11) a) Avec les hypothèses et notations du n° 5, montrer que est le sous-groupe de engendré par les produits , où et parcourent l’ensemble des vecteurs non isotropes de E. (Se ramener au cas ; utiliser la prop. 5 et l’exerc. 28 c) du § 6, ainsi que l’exerc. 9 d) du § 9.) Cas où Q est d’indice .
b) On suppose en outre que , que E est de dimension et que Q est d’indice . Montrer que est le groupe des commutateurs du groupe . (Se ramener au cas , en utilisant les exerc. 17 c) et 28 e) du § 6.)
c) On conserve les hypothèses de b), et on suppose en outre que A est de caractéristique et que E est de dimension paire. Pour que l’automorphisme de E appartienne à il faut et il suffit que le discriminant de Q (par rapport à une base quelconque de E) soit un carré.
¶ 12) a) Soit un élément inversible de A ; montrer qu’il existe un isomorphisme et un seul de sur tel que
quels que soient dans E ( et désignant les applications canoniques de E dans et respectivement). En déduire que si A est un corps de caractéristique , E un espace vectoriel de dimension impaire et Q une forme quadratique non dégénérée, et sont isomorphes (cf. exerc. 7).
b) On suppose que A soit un corps, E un espace vectoriel de dimension paire , Q une forme quadratique non dégénérée. Soit une similitude relative à Q ; montrer qu’il existe un A-automorphisme et un seul de l’algèbre tel que pour et (), on ait
où désigne le multiplicateur de . Pour que soit un automorphisme intérieur, il faut et il suffit que soit une similitude directe (§ 6, n° 5 et § 9, exerc. 9 b)). On suppose en outre ; alors, pour que soit l’identité, il faut et il suffit que soit une homothétie.
Montrer que l’automorphisme de est la restriction à d’un automorphisme intérieur de .
¶ 13) On suppose que soit un corps de caractéristique , un espace vectoriel de dimension paire , une forme quadratique non dégénérée. On désigne par l’image réciproque de par l’isomorphisme de l’exerc. 3 c), de sorte que est le sous-espace de engendré par les produits , où les () sont deux à deux orthogonaux.
a) Soient un élément de , un élément de . Montrer que, si , ou bien , ou bien et , où et sont deux vecteurs orthogonaux. (Remarquer que si , appartient nécessairement à , en exprimant à l’aide d’une base orthogonale de ; en déduire qu’on a nécessairement avec , dans , en utilisant le § 5, no 1, cor. 2 du th. 1).
b) Soient deux couples de vecteurs orthogonaux non isotropes dans , et les plans respectivement. Pour que l’on ait dans , il faut et il suffit que soit un sous-espace non isotrope de dimension 3, dans lequel et sont faiblement orthogonaux (§ 3, exerc. 11).
c) Soit un -automorphisme de transformant en lui-même; montrer qu’il existe une similitude relative à telle que (exerc. 12 b)). (Soit une base orthogonale de ; en utilisant et ), montrer qu’il existe une base orthogonale de telle que pour .
14) On suppose que est un corps de caractéristique , un espace vectoriel de dimension sur , et deux formes quadratiques non dégénérées sur ; soit (resp. ) la classe du discriminant de (resp. du discriminant de ) par rapport à une base de , dans le groupe , classe qui ne dépend pas de la base choisie dans . On suppose .
a) Montrer que si et si les algèbres de Clifford et sont isomorphes, et sont équivalentes (considérer sur la forme quadratique , où est l’unique antiautomorphisme involutif de dont l’ensemble des invariants soit le centre de (cf. exerc. 6 et chap. VIII, § 11, exerc. 5 e)); appliquer le th. de Witt).
b) Pour que soit isomorphe à l’algèbre de matrices il faut et il suffit que, pour un au moins dans , il existe dans tels que ; s’il en est ainsi, cette propriété est vraie pour tout dans .
¶ 15) On garde les notations et hypothèses générales de l’exerc. 14, mais on suppose .
a) Montrer que est isomorphe à une algèbre de quaternions sur et que est l’antiautomorphisme de cette algèbre dont l’ensemble des invariants est le centre de ; si est le sous-espace de formé des quaternions purs (c’est-à-dire tels que ; chap. VIII, § 11, exerc. 6), la restriction à de la forme quadratique est équivalente à , où . En déduire que, pour que soit un corps, il faut et il suffit que soit d’indice 0.
b) Montrer que si et si les algèbres de Clifford et sont isomorphes, et sont équivalentes. (Considérer d’abord le cas où est un carré dans , et montrer que dans ce cas et sont isomorphes ; raisonner ensuite comme dans l’exerc. 14 ), en utilisant a) et l’exerc. 6 du chap. VIII, § 11. Dans le cas général, utiliser l’exerc. 12 .
c) Montrer que le groupe de Clifford spécial (pour la forme ) est identique au groupe des éléments inversibles de . (Si est une base orthogonale de , et si dans , remarquer que est un isomorphisme d’espace vectoriel de sur ).
d) Déduire de a) et c) que si est d’indice 1, le groupe des rotations est isomorphe au groupe projectif (chap. II, 2e éd., App. III, no 6).
¶ 16) On garde les hypothèses et notations générales de l’exerc. 14, mais on suppose .
a) Donner un exemple où et où et sont isomorphes, mais où et ne sont pas équivalentes (cf. exerc. 7).
b) Soient une base orthogonale de pour , la restriction de à l’hyperplan . Montrer que, si est le centre de , l’algèbre est isomorphe au produit tensoriel . Pour tout , on a ; pour que appartienne au groupe de Clifford spécial , il faut et il suffit que soit inversible et que . En déduire que le groupe est isomorphe au quotient par du groupe des éléments tels que .
c) On suppose que n’est pas un carré dans (ce qui implique, en vertu du th. de Witt, que l’indice de est 0 ou 1). Si est la forme quadratique obtenue à partir de par extension à du corps des scalaires, déduire de b) que est isomorphe à . En particulier, si est d’indice 1, est le groupe des commutateurs de et est isomorphe à (cf. exerc. 15 ) et chap. III, § 7, exerc. 8).
d) On suppose que est un carré dans (ce qui implique, en vertu du th. de Witt, que est d’indice 0 ou 2) et que . Si on pose , tout peut s’écrire d’une seule manière , où et est un quaternion pur (exerc. 15 )) dans ; si on pose , est un isomorphisme d’espace vectoriel de sur . Soit , où et sont les deux idempotents orthogonaux dans ; tout élément inversible s’écrit d’une seule manière , où et appartiennent à ; pour que appartienne au groupe de Clifford spécial , il faut et il suffit que , et on a alors pour tout . En déduire que le quotient de par son centre (qui est un groupe à 2 éléments, cf. exerc. 11 )) est isomorphe au produit ; en particulier, si est d’indice 2, ce groupe quotient est isomorphe à .
17) Soient K un corps commutatif de caractéristique , A le corps des fractions rationnelles sur K, par rapport à une famille dénombrable d’indéterminées (chap. IV, § 3, n° 1). Soit E un espace vectoriel sur A, ayant une base dénombrable , et soit une forme bilinéaire symétrique sur E, pour laquelle est une base orthogonale et telle que pour tout . Si on pose , montrer que l’algèbre de Clifford C(Q) est un corps (cf. chap. VIII, § 12, exerc. 14).