§ 1. Corps premiers. Caractéristique
1. Corps premiers
Le corps des fractions de l’anneau des entiers rationnels s’appelle le corps des nombres rationnels et se note (I, p. 111). Pour tout nombre premier , l’anneau quotient est un corps fini à éléments, noté dans la suite. Le corps est infini car il contient , et n’est donc isomorphe à aucun des corps . Si et sont deux nombres premiers distincts, les corps et ont des cardinaux distincts, et ne sont donc pas isomorphes.
Définition 1
On dit qu’un corps est premier s’il est isomorphe, soit à , soit à l’un des corps .
Tout sous-corps de contient l’anneau , donc le corps des fractions de ; tout sous-anneau de est nécessairement égal à . Par suite, tout sous-corps d’un corps premier lui est nécessairement égal (cf. cor. 2 du th. 1 ci-dessous). Soient P un corps premier et A un anneau ; si et sont deux homomorphismes de P
On dit par abus de langage qu’un anneau ou un corps est fini si l’ensemble sous-jacent est fini.
dans , l’ensemble des tels que est un sous-corps de ; on a donc d’après ce qui précède. En particulier, le seul endomorphisme d’un corps premier est l’application identique.
Théorème 1
Soit un anneau ; on suppose qu’il existe un sous-corps de . Alors possède un unique sous-corps qui soit un corps premier. De plus, est contenu dans le centre de et dans tout sous-corps de .
Soient un sous-corps de , le centre de . Posons ; alors est un sous-corps de . Soient l’unique homomorphisme de dans et son noyau. Tout sous-anneau de , et en particulier , contient ; par suite, l’idéal est premier (I, p. 111). Si , l’homomorphisme de dans est injectif ; il se prolonge donc (I, p. 110) en un isomorphisme de sur un sous-corps de . Si , il existe un entier strictement positif tel que (I, p. 106) ; si l’on avait avec et , on aurait , et contrairement au fait que est premier. Le nombre est donc premier et définit par passage au quotient un isomorphisme du corps sur un sous-corps de . Dans les deux cas, est un sous-corps de contenu dans le centre de , et c’est un corps premier. Soit un sous-corps de ; alors est un sous-corps de , et comme est premier, on a , d’où . Si est un sous-corps de et un corps premier, on a par ce qui précède, d’où car est premier.
Corollaire 1
Soit un corps. Il existe un unique sous-corps de qui soit un corps premier. C’est le plus petit des sous-corps de .
Corollaire 2
Pour qu’un corps soit premier, il faut et il suffit qu’il ne contienne aucun sous-corps distinct de lui-même.
2. Caractéristique d’un anneau et d’un corps
Nous ne définirons la caractéristique d’un anneau que lorsque possède un sous-corps. S’il en est ainsi, soit l’unique homomorphisme d’anneaux de dans , et soit l’unique entier positif engendrant l’idéal de noyau de (I, p. 106) ; l’entier s’appelle alors la caractéristique de .
Soit un anneau dont la caractéristique est définie. Alors n’est pas réduit à 0. D’après le théorème 1, il existe un unique sous-corps de qui soit un corps premier ; on l’appelle le sous-corps premier de . D’après la démonstration du théorème 1, on a les deux possibilités suivantes :
a) la caractéristique de est 0, et est isomorphe à ; b) la caractéristique de est un nombre premier , et est isomorphe à .
Si la caractéristique de est égale à 0, il existe un unique homomorphisme d’anneaux de dans ; son image est le sous-corps premier de , contenu dans le centre de . Il existe par conséquent une unique structure de -algèbre sur compatible avec sa structure d’anneau. Lorsque la caractéristique de est un nombre premier , on a des propriétés analogues où l’on remplace le corps par le corps .
Proposition 1
Soit A un anneau non réduit à 0.
a) Pour que A soit de caractéristique 0, il faut et il suffit que l’application de A dans A soit bijective pour tout entier .
b) Soit p un nombre premier. Pour que A soit de caractéristique p, il faut et il suffit que l’on ait pour tout .
Soit l’unique homomorphisme de dans A ; on a pour tout entier et tout dans A. Pour que A soit de caractéristique 0, il faut et il suffit que se prolonge en un homomorphisme de dans A, c’est-à-dire que soit inversible dans A pour tout (I, p. 108) ; ceci prouve a). De même, pour que A soit de caractéristique , il faut et il suffit que annule , c’est-à-dire qu’on ait , ou encore pour tout ; ceci prouve b).
Prenons pour A un corps non nécessairement commutatif. Le centre de A est un corps (commutatif). Par suite, la caractéristique et le sous-corps premier de A sont définis.
Remarque 1
Soient A et A’ deux anneaux non réduits à 0. On suppose que la caractéristique de A est définie, et qu’il existe un homomorphisme de A dans A’. L’image par du sous-corps premier P de A est un sous-corps P’ de A’, isomorphe à P, donc premier. Par suite, la caractéristique de A’ est définie, et elle est égale à celle de A. Si A et A’ sont de caractéristique 0 (resp. ), l’application est un homomorphisme d’algèbres sur le corps (resp. ).
Remarque 2
La remarque 1 montre que si A est un anneau de caractéristique 0 (resp. ), il en est de même de tout anneau A’ contenant A comme sous-anneau, ou du quotient de A par un idéal bilatère . En particulier, si K est un corps, tout sous-corps de K et tout surcorps de K ont la même caractéristique que K.
Remarque 3
Soit A une algèbre non réduite à 0 sur un corps K. Comme l’application de K dans A est un homomorphisme d’anneaux, la remarque 1 montre que la caractéristique de A est définie et qu’elle est égale à celle de K.
Remarque 4
Le corps étant infini, tout anneau de caractéristique 0 est infini ; par suite tout corps fini a une caractéristique non nulle.
Remarque 5
Soit A un anneau non réduit à 0, dont le groupe additif soit un -module sans torsion, et posons . L’application de A dans B est injective (II, p. 116), donc A est isomorphe à un sous-anneau d’un anneau de caractéristique 0.
3. Anneaux commutatifs de caractéristique
Dans ce numéro et le suivant, on note p un nombre premier.
Théorème 2
Soit A un anneau commutatif de caractéristique p. L’application est un endomorphisme de l’anneau A, c’est-à-dire qu’on a les relations
(1)
(2)
pour a, b dans A.
La formule (2) résulte de la commutativité de A. Pour prouver (1), nous utiliserons la formule du binôme ; comme on a pour tout , il suffit d’établir le lemme suivant :
Lemme 1
Soient un nombre premier et un entier compris entre 1 et . Le coefficient binômial est un entier divisible par .
Raisonnons par récurrence sur , le cas résultant de la formule .
Supposons qu’on ait et que soit divisible par . Alors, l’entier appartient à l’idéal premier de ; comme on a , on a , d’où le lemme.
Soient A un anneau commutatif de caractéristique , et un entier . On déduit du théorème 2, par récurrence sur , que l’application est un endomorphisme de l’anneau A. En particulier, on a la relation
quels que soient dans A. L’application s’appelle parfois l’endomorphisme de Frobenius de A. Prenant et , on tire de (3) la relation :
Pour toute partie S de A, on note l’ensemble des éléments de A de la forme avec ¹. En particulier, si K est un sous-anneau de A, l’ensemble est un sous-anneau de A. Si K est un sous-anneau de A et S une partie de A, on note K[S] le sous-anneau de A engendré par ; lorsque A est un corps, on note K(S) le corps des fractions de K[S], c’est-à-dire le sous-corps de A engendré par K \cup S.
Proposition 2
Soient A un anneau commutatif de caractéristique , K un sous-anneau de A, S une partie de A, et un entier positif. a) On a , et si A est un corps, on a . b) Si le K-module K[S] est engendré par une famille d’éléments de A, alors le K-module est engendré par la famille .
Comme K[S] est le sous-anneau de A engendré par , son image par l’endomorphisme de l’anneau A est le sous-anneau de A engendré
¹ Bien entendu, on ne confondra l’ensemble ni avec l’ensemble produit de ensembles égaux à S, ni avec l’ensemble des produits de éléments appartenant à S.
par l’image de par , d’où . Le cas des corps se traite de manière analogue. Ceci prouve a).
Il est clair que la famille engendre le -module . Le -module est engendré par les produits de la forme avec arbitraires dans , donc aussi par l’ensemble . L’assertion b) résulte immédiatement de là.
4. Anneaux parfaits de caractéristique
Définition 2
On dit qu’un anneau de caractéristique est parfait s’il est commutatif et si l’application est bijective.
Si l’anneau est parfait de caractéristique , l’application est un automorphisme de l’anneau pour tout entier ; l’automorphisme réciproque se note ou et l’image d’une partie de par cet automorphisme se note ou . Il est clair que l’on a pour tout , quels que soient les entiers et (de signe quelconque).
Soit un anneau commutatif de caractéristique . Pour tout entier , notons le noyau de l’endomorphisme de l’anneau . Alors est une suite croissante d’idéaux de ; comme tout entier positif est majoré par une puissance de , l’idéal se compose des éléments nilpotents de . En particulier, si est parfait, tout élément nilpotent de est nul.
Définition 3
Soit un anneau commutatif de caractéristique . On appelle clôture parfaite de un couple où est un anneau parfait de caractéristique et un homomorphisme de dans satisfaisant à la propriété universelle suivante :
(CP) Si est un anneau parfait de caractéristique et un homomorphisme de dans , il existe un homomorphisme de dans , et un seul, tel que .
La propriété universelle (CP) entraîne aussitôt l’unicité de la clôture parfaite au sens suivant : si et sont deux clôtures parfaites de , il existe un isomorphisme de sur , et un seul, tel que (cf. E, IV, p. 23). Nous démontrons maintenant l’existence d’une clôture parfaite :
Théorème 3
Soit un anneau commutatif de caractéristique . Il existe une clôture parfaite de . De plus, le noyau de est l’ensemble des éléments nilpotents de , et pour tout , il existe un entier tel que .
Pour tout entier , posons ; lorsque , on définit un homomorphisme de dans par . On définit ainsi un système inductif d’anneaux (I, p. 116); soient la limite inductive de ce système et l’homomorphisme canonique de dans ; on pose aussi . Par construction de la limite inductive, le noyau de est la réunion des noyaux des homomorphismes de dans , donc se compose des éléments nilpotents de . L’anneau est commutatif de caractéristique d’après la remarque 1 de V, p. 3.
L’anneau est réunion de la suite croissante de sous-anneaux. On a ; par suite, pour tout , il existe un entier tel que . On a aussi , d’où . Soit tel que ; choisissons un entier et un élément de tels que . On a alors ; par définition de la limite inductive, il existe un entier tel que , c’est-à-dire . On a alors , d’où , c’est-à-dire . Par suite, l’anneau est parfait de caractéristique .
Soit un homomorphisme de dans un anneau parfait de caractéristique . Pour tout entier , l’application est un automorphisme de , et il existe donc un homomorphisme de dans caractérisé par . On a alors pour ; par définition de la limite inductive, il existe un homomorphisme de dans tel que pour tout ; en particulier, on a . Soit enfin un homomorphisme de dans tel que . Soit ; on a vu qu’il existe un entier et un élément tels que . On a alors
Proposition 3
Soient B un anneau parfait de caractéristique p et A un sous-anneau de B. Posons et notons j l’injection canonique de A dans . Alors est le plus petit sous-anneau parfait de B contenant A, et est une clôture parfaite de A.
Pour tout entier , on note l’automorphisme de . La suite des sous-anneaux de (pour ) est croissante, et sa réunion est donc un sous-anneau de . On a , donc est un sous-anneau parfait de . Enfin, soit un sous-anneau parfait de contenant ; pour tout entier , on a , d’où .
Soit un homomorphisme de dans un anneau parfait de caractéristique . Pour tout entier , on définit un homomorphisme de dans par pour tout . On voit immédiatement que coïncide avec sur ; il existe donc un homomorphisme de dans qui induit sur pour tout , et en particulier, prolonge . Si est un autre prolongement de en un homomorphisme de dans , on prouve l’égalité comme dans la démonstration du théorème 3.
5. Exposant caractéristique d’un corps. Corps parfaits
Soit K un corps. On appelle exposant caractéristique de K l’entier égal à 1 si K est de caractéristique 0, et à la caractéristique de K si celle-ci est non nulle.
Proposition 4
Soit K un corps d’exposant caractéristique q. Pour tout entier* f \geqslant 0, l’application x \mapsto x^{q^f} est un isomorphisme de K sur un de ses sous-corps (noté K^{q^f}).
Cela résulte du th. 2 lorsque q \neq 1 et c’est trivial lorsque q = 1.
On étend de même la prop. 2 au cas où A est un corps d’exposant caractéristique q, le cas q = 1 étant trivial.
Définition 4
On dit qu’un corps K d’exposant caractéristique q est parfait si l’on a K^q = K. On dit que K est imparfait si l’on a K^q \neq K.
D’après cette définition, un corps est parfait s’il est de caractéristique 0, ou si c’est un anneau parfait de caractéristique p \neq 0 au sens de la définition 2. Soit K un corps de caractéristique p \neq 0, et soit (\hat{K}, u) une clôture parfaite de K. Alors \hat{K} est un corps, d’après la proposition 3 (V, p. 6), et u est un isomorphisme de K sur un sous-corps de \hat{K}. On identifie le plus souvent K à son image par u dans \hat{K}, de sorte qu’on a \hat{K} = K^{p^{-\infty}} (prop. 3).
Soit K un corps de caractéristique 0 ; l’exposant caractéristique q de K est égal à 1. Par convention, les notations x^{q^{-f}} et S^{q^{-f}} désignent respectivement x et S (pour un élément x de K et une partie S de K). En particulier, on pose K^{q^{-\infty}} = K, et l’on convient que la clôture parfaite de K est K.
Proposition 5
Si K est un corps de caractéristique 0, ou fini, \* ou algébriquement clos *, il est parfait. En particulier, tout corps premier est parfait.
Supposons K de caractéristique p \neq 0. Si K est fini, le sous-corps K^p de K a même cardinal que K, d’où K^p = K. \* Si K est algébriquement clos, le polynôme X^p - a a une racine x dans K pour tout a \in K (V, p. 19, déf. 1) d’où x^p = a et finalement K^p = 'K. \* Enfin, un corps premier est de caractéristique 0, ou fini.
Soient K_0 un corps de caractéristique p \neq 0 et K = K_0(X) le corps des fractions rationnelles à une indéterminée X sur K_0. Alors K est imparfait : en effet, il n’existe aucun élément u(X)/v(X) de K (u et v polynômes de K_0[X]) tel que (u(X)/v(X))^p = X ; cela se voit en écrivant cette relation sous la forme u(X)^p = X . v(X)^p et en comparant les degrés des deux membres.
6. Caractérisation des polynômes à différentielle nulle
Proposition 6
Soient K un anneau commutatif, A l’algèbre de polynômes K[X_i]_{i \in I} et S l’ensemble des éléments F de A tels que dF = 0. a) Si K est un anneau de caractéristique 0, on a S = K. b) Si K est un anneau de caractéristique p \neq 0, on a S = K[X_i^p]_{i \in I} ; si de plus K est parfait, on a S = A^p.
L’application F \mapsto dF de A dans le module \Omega_K(A) des K-différentielles de A est K-linéaire et satisfait à la relation
d(FF') = F . dF' + F' . dF
(III, p. 134). Par suite, S est une sous-algèbre de A.
Lorsque est de caractéristique , posons ; on a donc si est parfait (V, p. 4, prop. 2); de plus, on a pour tout , donc la sous-algèbre de contient . Si est de caractéristique 0, posons , d’où encore . Il nous reste à prouver que est contenu dans .
Pour toute partie finie de , soit la sous-algèbre de engendrée par la famille . On a et ; il suffit donc de prouver la relation , ce que nous ferons par récurrence sur le cardinal de . Soient donc une partie finie de telle que , un élément de et . Tout élément de s’écrit de manière unique sous la forme
avec pour tout , et l’on a alors
Supposons que appartienne à ; la famille est une base du -module (III, p. 134) et est combinaison linéaire des différentielles pour puisque l’on a . D’après (6), on a alors et pour tout entier . D’après l’hypothèse de récurrence on a pour tout puisque .
a) Si est de caractéristique 0, on a pour tout d’où d’après la prop. 1 (V, p. 3); on a alors , d’où .
b) Si est de caractéristique , alors est une algèbre sur le corps , et la relation entraîne pour tout entier non divisible par . On a donc , d’où .
Remarque
On a encore si le groupe additif de est sans torsion ; cela résulte de la démonstration donnée ci-dessus ou de la remarque 5 de V, p. 3.
Corollaire
Soient un corps et un polynôme à coefficients dans , dont la dérivée soit nulle.
a) Si est de caractéristique 0, on a .
b) Si est de caractéristique , il existe un polynôme tel que l’on ait .
En effet, on a .
Exercices
See the exercises for § 1.