Bourbaki

§ 1. Corps premiers. Caractéristique

1. Corps premiers

Le corps des fractions de l’anneau Z\mathbf{Z} des entiers rationnels s’appelle le corps des nombres rationnels et se note Q\mathbf{Q} (I, p. 111). Pour tout nombre premier pp, l’anneau quotient Z/(p)\mathbf{Z}/(p) est un corps fini 1^1 à pp éléments, noté Fp\mathbf{F}_p dans la suite. Le corps Q\mathbf{Q} est infini car il contient Z\mathbf{Z}, et n’est donc isomorphe à aucun des corps Fp\mathbf{F}_p. Si pp et p′p' sont deux nombres premiers distincts, les corps Fp\mathbf{F}_p et Fp′\mathbf{F}_{p'} ont des cardinaux distincts, et ne sont donc pas isomorphes.

Définition 1

On dit qu’un corps est premier s’il est isomorphe, soit à Q\mathbf{Q}, soit à l’un des corps Fp\mathbf{F}_p.

Tout sous-corps de Q\mathbf{Q} contient l’anneau Z\mathbf{Z}, donc le corps des fractions Q\mathbf{Q} de Z\mathbf{Z}; tout sous-anneau de Fp\mathbf{F}_p est nécessairement égal à Fp\mathbf{F}_p. Par suite, tout sous-corps d’un corps premier lui est nécessairement égal (cf. cor. 2 du th. 1 ci-dessous). Soient P un corps premier et A un anneau ; si ff et f′f' sont deux homomorphismes de P

1^1 On dit par abus de langage qu’un anneau ou un corps est fini si l’ensemble sous-jacent est fini.

dans AA, l’ensemble des x∈Px \in P tels que f(x)=f′(x)f(x) = f'(x) est un sous-corps de PP; on a donc f=f′f = f' d’après ce qui précède. En particulier, le seul endomorphisme d’un corps premier est l’application identique.

Théorème 1

Soit AA un anneau ; on suppose qu’il existe un sous-corps de AA. Alors AA possède un unique sous-corps PP qui soit un corps premier. De plus, PP est contenu dans le centre de AA et dans tout sous-corps de AA.

Soient KK un sous-corps de AA, CC le centre de AA. Posons K′=K∩CK' = K \cap C; alors K′K' est un sous-corps de AA. Soient ff l’unique homomorphisme de Z\mathbf{Z} dans AA et pp son noyau. Tout sous-anneau de AA, et en particulier K′K', contient f(Z)f(\mathbf{Z}); par suite, l’idéal pp est premier (I, p. 111). Si p=(0)p = (0), l’homomorphisme ff de Z\mathbf{Z} dans K′K' est injectif ; il se prolonge donc (I, p. 110) en un isomorphisme fˉ\bar{f} de Q\mathbf{Q} sur un sous-corps PP de K′K'. Si p≠(0)p \neq (0), il existe un entier strictement positif pp tel que p=(p)p = (p) (I, p. 106) ; si l’on avait p=abp = ab avec a>1a > 1 et b>1b > 1, on aurait a∉pa \notin p, b∉pb \notin p et ab∈pab \in p contrairement au fait que pp est premier. Le nombre pp est donc premier et ff définit par passage au quotient un isomorphisme fˉ\bar{f} du corps Fp=Z/pF_p = \mathbf{Z}/p sur un sous-corps PP de K′K'. Dans les deux cas, PP est un sous-corps de AA contenu dans le centre CC de AA, et c’est un corps premier. Soit LL un sous-corps de AA; alors P∩LP \cap L est un sous-corps de PP, et comme PP est premier, on a P∩L=PP \cap L = P, d’où P⊂LP \subset L. Si P′P' est un sous-corps de AA et un corps premier, on a P⊂P′P \subset P' par ce qui précède, d’où P=P′P = P' car P′P' est premier.

Corollaire 1

Soit KK un corps. Il existe un unique sous-corps de KK qui soit un corps premier. C’est le plus petit des sous-corps de KK.

Corollaire 2

Pour qu’un corps soit premier, il faut et il suffit qu’il ne contienne aucun sous-corps distinct de lui-même.

2. Caractéristique d’un anneau et d’un corps

Nous ne définirons la caractéristique d’un anneau AA que lorsque AA possède un sous-corps. S’il en est ainsi, soit ff l’unique homomorphisme d’anneaux de Z\mathbf{Z} dans AA, et soit nn l’unique entier positif engendrant l’idéal de Z\mathbf{Z} noyau de ff (I, p. 106) ; l’entier nn s’appelle alors la caractéristique de AA.

Soit AA un anneau dont la caractéristique est définie. Alors AA n’est pas réduit à 0. D’après le théorème 1, il existe un unique sous-corps PP de AA qui soit un corps premier ; on l’appelle le sous-corps premier de AA. D’après la démonstration du théorème 1, on a les deux possibilités suivantes :

a) la caractéristique de AA est 0, et PP est isomorphe à Q\mathbf{Q}; b) la caractéristique de AA est un nombre premier pp, et PP est isomorphe à Fp\mathbf{F}_p.

Si la caractéristique de AA est égale à 0, il existe un unique homomorphisme d’anneaux de Q\mathbf{Q} dans AA; son image est le sous-corps premier de AA, contenu dans le centre de AA. Il existe par conséquent une unique structure de Q\mathbf{Q}-algèbre sur AA compatible avec sa structure d’anneau. Lorsque la caractéristique de AA est un nombre premier pp, on a des propriétés analogues où l’on remplace le corps Q‾\overline{\mathbf{Q}} par le corps Fp\mathbf{F}_p.

Proposition 1

Soit A un anneau non réduit à 0.

a) Pour que A soit de caractéristique 0, il faut et il suffit que l’application x↦n.xx \mapsto n.x de A dans A soit bijective pour tout entier n≠0n \neq 0.

b) Soit p un nombre premier. Pour que A soit de caractéristique p, il faut et il suffit que l’on ait p.x=0p.x = 0 pour tout x∈Ax \in A.

Soit ff l’unique homomorphisme de Z\mathbf{Z} dans A ; on a n.x=f(n) xn.x = f(n)\ x pour tout entier nn et tout xx dans A. Pour que A soit de caractéristique 0, il faut et il suffit que ff se prolonge en un homomorphisme de Q\mathbf{Q} dans A, c’est-à-dire que f(n)f(n) soit inversible dans A pour tout n≠0n \neq 0 (I, p. 108) ; ceci prouve a). De même, pour que A soit de caractéristique pp, il faut et il suffit que ff annule pZp\mathbf{Z}, c’est-à-dire qu’on ait f(p)=0f(p) = 0, ou encore p.x=0p.x = 0 pour tout x∈Ax \in A ; ceci prouve b).

Prenons pour A un corps non nécessairement commutatif. Le centre de A est un corps (commutatif). Par suite, la caractéristique et le sous-corps premier de A sont définis.

Remarque 1

Soient A et A’ deux anneaux non réduits à 0. On suppose que la caractéristique de A est définie, et qu’il existe un homomorphisme uu de A dans A’. L’image par uu du sous-corps premier P de A est un sous-corps P’ de A’, isomorphe à P, donc premier. Par suite, la caractéristique de A’ est définie, et elle est égale à celle de A. Si A et A’ sont de caractéristique 0 (resp. p≠0p \neq 0), l’application uu est un homomorphisme d’algèbres sur le corps Q\mathbf{Q} (resp. Fp\mathbf{F}_p).

Remarque 2

La remarque 1 montre que si A est un anneau de caractéristique 0 (resp. p≠0p \neq 0), il en est de même de tout anneau A’ contenant A comme sous-anneau, ou du quotient de A par un idéal bilatère a≠Aa \neq A. En particulier, si K est un corps, tout sous-corps de K et tout surcorps de K ont la même caractéristique que K.

Remarque 3

Soit A une algèbre non réduite à 0 sur un corps K. Comme l’application λ↦λ.1\lambda \mapsto \lambda .1 de K dans A est un homomorphisme d’anneaux, la remarque 1 montre que la caractéristique de A est définie et qu’elle est égale à celle de K.

Remarque 4

Le corps Q\mathbf{Q} étant infini, tout anneau de caractéristique 0 est infini ; par suite tout corps fini a une caractéristique non nulle.

Remarque 5

Soit A un anneau non réduit à 0, dont le groupe additif soit un Z\mathbf{Z}-module sans torsion, et posons B=Q⊗ZAB = \mathbf{Q} \otimes_{\mathbf{Z}} A. L’application x↦1⊗xx \mapsto 1 \otimes x de A dans B est injective (II, p. 116), donc A est isomorphe à un sous-anneau d’un anneau de caractéristique 0.

3. Anneaux commutatifs de caractéristique pp

Dans ce numéro et le suivant, on note p un nombre premier.

Théorème 2

Soit A un anneau commutatif de caractéristique p. L’application a↦apa \mapsto a^p est un endomorphisme de l’anneau A, c’est-à-dire qu’on a les relations

(1)

(a+b)p=ap+bp(a + b)^p = a^p + b^p

(2)

(ab)p=apbp(ab)^p = a^p b^p

pour a, b dans A.

La formule (2) résulte de la commutativité de A. Pour prouver (1), nous utiliserons la formule du binôme (a+b)p=ap+bp+∑i=1p−1(pi)aibp−i(a + b)^p = a^p + b^p + \sum_{i=1}^{p-1} \binom{p}{i} a^i b^{p-i}; comme on a p.x=0p.x = 0 pour tout x∈Ax \in A, il suffit d’établir le lemme suivant :

Lemme 1

Soient pp un nombre premier et ii un entier compris entre 1 et p−1p - 1. Le coefficient binômial (pi)\binom{p}{i} est un entier divisible par pp.

Raisonnons par récurrence sur ii, le cas i=1i = 1 résultant de la formule (p1)=p\binom{p}{1} = p.

Supposons qu’on ait 2≤i≤p−12 \leq i \leq p - 1 et que (pi−1)\binom{p}{i-1} soit divisible par pp. Alors, l’entier i(pi)=(p−i+1)(pi−1)i \binom{p}{i} = (p - i + 1) \binom{p}{i-1} appartient à l’idéal premier pZp \mathbf{Z} de Z\mathbf{Z}; comme on a i∉pZi \notin p \mathbf{Z}, on a (pi)∈pZ\binom{p}{i} \in p \mathbf{Z}, d’où le lemme.

Soient A un anneau commutatif de caractéristique pp, et ff un entier ≥0\geq 0. On déduit du théorème 2, par récurrence sur ff, que l’application a↦apfa \mapsto a^{p^f} est un endomorphisme de l’anneau A. En particulier, on a la relation

(a1+⋯+an)pf=a1pf+⋯+anpf (a_1 + \cdots + a_n)^{p^f} = a_1^{p^f} + \cdots + a_n^{p^f}

quels que soient a1,…,ana_1, \ldots, a_n dans A. L’application a↦apa \mapsto a^p s’appelle parfois l’endomorphisme de Frobenius de A. Prenant A=FpA = \mathbf{F}_p et ai=1a_i = 1, on tire de (3) la relation :

npf≡nmod  p(n∈Z,f∈N) n^{p^f} \equiv n \mod p \quad (n \in \mathbf{Z}, f \in \mathbf{N})

Pour toute partie S de A, on note SpfS^{p^f} l’ensemble des éléments de A de la forme xpfx^{p^f} avec x∈Sx \in S¹. En particulier, si K est un sous-anneau de A, l’ensemble KpfK^{p^f} est un sous-anneau de A. Si K est un sous-anneau de A et S une partie de A, on note K[S] le sous-anneau de A engendré par K∪SK \cup S; lorsque A est un corps, on note K(S) le corps des fractions de K[S], c’est-à-dire le sous-corps de A engendré par K \cup S.

Proposition 2

Soient A un anneau commutatif de caractéristique pp, K un sous-anneau de A, S une partie de A, et ff un entier positif. a) On a K[S]pf=Kpf[Spf]K[S]^{p^f} = K^{p^f}[S^{p^f}], et si A est un corps, on a K(S)pf=Kpf(Spf)K(S)^{p^f} = K^{p^f}(S^{p^f}). b) Si le K-module K[S] est engendré par une famille (ai)i∈I(a_i)_{i \in I} d’éléments de A, alors le K-module K[Spf]K[S^{p^f}] est engendré par la famille (aipf)i∈I(a_i^{p^f})_{i \in I}.

Comme K[S] est le sous-anneau de A engendré par K∪SK \cup S, son image K[S]pfK[S]^{p^f} par l’endomorphisme π:a↦apf\pi : a \mapsto a^{p^f} de l’anneau A est le sous-anneau de A engendré

¹ Bien entendu, on ne confondra l’ensemble SpfS^{p^f} ni avec l’ensemble produit de pfp^f ensembles égaux à S, ni avec l’ensemble des produits de pfp^f éléments appartenant à S.

par l’image Kpf∪SpfK^{p^f} \cup S^{p^f} de K∪SK \cup S par π\pi, d’où K[S]pf=Kpf[Spf]K[S]^{p^f} = K^{p^f}[S^{p^f}]. Le cas des corps se traite de manière analogue. Ceci prouve a).

Il est clair que la famille (aipf)i∈I(a_i^{p^f})_{i \in I} engendre le KpfK^{p^f}-module K[S]pfK[S]^{p^f}. Le KK-module K[Spf]K[S^{p^f}] est engendré par les produits de la forme x1pf…xnpf=(x1…xn)pfx_1^{p^f} \ldots x_n^{p^f} = (x_1 \ldots x_n)^{p^f} avec x1,…,xnx_1, \ldots, x_n arbitraires dans SS, donc aussi par l’ensemble K[S]pfK[S]^{p^f}. L’assertion b) résulte immédiatement de là.

4. Anneaux parfaits de caractéristique pp

Définition 2

On dit qu’un anneau AA de caractéristique p≠0p \neq 0 est parfait s’il est commutatif et si l’application a↦apa \mapsto a^p est bijective.

Si l’anneau AA est parfait de caractéristique pp, l’application a↦apfa \mapsto a^{p^f} est un automorphisme de l’anneau AA pour tout entier f⩾0f \geqslant 0; l’automorphisme réciproque se note a↦a1/pfa \mapsto a^{1/p^f} ou a↦ap−fa \mapsto a^{p^{-f}} et l’image d’une partie SS de AA par cet automorphisme se note S1/pfS^{1/p^f} ou Sp−fS^{p^{-f}}. Il est clair que l’on a (ape)pf=ape+f(a^{p^e})^{p^f} = a^{p^{e+f}} pour tout a∈Aa \in A, quels que soient les entiers ee et ff (de signe quelconque).

Soit AA un anneau commutatif de caractéristique pp. Pour tout entier f⩾0f \geqslant 0, notons nfn_f le noyau de l’endomorphisme a↦apfa \mapsto a^{p^f} de l’anneau AA. Alors (nf)f⩾0(n_f)_{f \geqslant 0} est une suite croissante d’idéaux de AA; comme tout entier positif est majoré par une puissance de pp, l’idéal n=⋃f⩾0nfn = \bigcup_{f \geqslant 0} n_f se compose des éléments nilpotents de AA. En particulier, si AA est parfait, tout élément nilpotent de AA est nul.

Définition 3

Soit AA un anneau commutatif de caractéristique p≠0p \neq 0. On appelle clôture parfaite de AA un couple (A^,u)(\hat{A}, u) où A^\hat{A} est un anneau parfait de caractéristique pp et uu un homomorphisme de AA dans A^\hat{A} satisfaisant à la propriété universelle suivante :

(CP) Si BB est un anneau parfait de caractéristique pp et vv un homomorphisme de AA dans BB, il existe un homomorphisme hh de A^\hat{A} dans BB, et un seul, tel que v=h∘uv = h \circ u.

La propriété universelle (CP) entraîne aussitôt l’unicité de la clôture parfaite au sens suivant : si (A^,u)(\hat{A}, u) et (A^′,u′)(\hat{A}', u') sont deux clôtures parfaites de AA, il existe un isomorphisme hh de A^\hat{A} sur A^′\hat{A}', et un seul, tel que u′=h∘uu' = h \circ u (cf. E, IV, p. 23). Nous démontrons maintenant l’existence d’une clôture parfaite :

Théorème 3

Soit AA un anneau commutatif de caractéristique p≠0p \neq 0. Il existe une clôture parfaite (A^,u)(\hat{A}, u) de AA. De plus, le noyau de uu est l’ensemble des éléments nilpotents de AA, et pour tout x∈A^x \in \hat{A}, il existe un entier n⩾0n \geqslant 0 tel que xpn∈u(A)x^{p^n} \in u(A).

Pour tout entier n⩾0n \geqslant 0, posons An=AA_n = A; lorsque m⩾nm \geqslant n, on définit un homomorphisme πm,n\pi_{m,n} de AnA_n dans AmA_m par πm,n(a)=apm−n\pi_{m,n}(a) = a^{p^{m-n}}. On définit ainsi un système inductif d’anneaux (An,πm,n)(A_n, \pi_{m,n}) (I, p. 116); soient A^\hat{A} la limite inductive de ce système et unu_n l’homomorphisme canonique de An=AA_n = A dans A^\hat{A}; on pose aussi u=u0u = u_0. Par construction de la limite inductive, le noyau nn de uu est la réunion des noyaux des homomorphismes πn,0:a↦apn\pi_{n,0}: a \mapsto a^{p^n} de AA dans AA, donc se compose des éléments nilpotents de AA. L’anneau A^\hat{A} est commutatif de caractéristique pp d’après la remarque 1 de V, p. 3.

L’anneau A^\hat{A} est réunion de la suite croissante (un(A))n≥0(u_n(A))_{n \geq 0} de sous-anneaux. On a un(A)pn=u(A)u_n(A)^{p^n} = u(A); par suite, pour tout x∈A^x \in \hat{A}, il existe un entier n≥0n \geq 0 tel que xpn∈u(A)x^{p^n} \in u(A). On a aussi un(A)=un+1(A)pu_n(A) = u_{n+1}(A)^p, d’où A^p=A^\hat{A}^p = \hat{A}. Soit x∈A^x \in \hat{A} tel que xp=0x^p = 0; choisissons un entier n≥1n \geq 1 et un élément aa de AA tels que x=un(a)x = u_n(a). On a alors un−1(a)=un(a)p=0u_{n-1}(a) = u_n(a)^p = 0; par définition de la limite inductive, il existe un entier m≥nm \geq n tel que πm−1,n−1(a)=0\pi_{m-1,n-1}(a) = 0, c’est-à-dire apm−n=0a^{p^{m-n}} = 0. On a alors πm,n(a)=0\pi_{m,n}(a) = 0, d’où un(a)=0u_n(a) = 0, c’est-à-dire x=0x = 0. Par suite, l’anneau A^\hat{A} est parfait de caractéristique pp.

Soit vv un homomorphisme de AA dans un anneau parfait BB de caractéristique pp. Pour tout entier n≥0n \geq 0, l’application b↦bpnb \mapsto b^{p^n} est un automorphisme de BB, et il existe donc un homomorphisme vnv_n de An=AA_n = A dans BB caractérisé par v(a)=vn(a)pnv(a) = v_n(a)^{p^n}. On a alors vm∘πm,n=vnv_m \circ \pi_{m,n} = v_n pour m≥n≥0m \geq n \geq 0; par définition de la limite inductive, il existe un homomorphisme hh de A^\hat{A} dans BB tel que vn=h∘unv_n = h \circ u_n pour tout n≥0n \geq 0; en particulier, on a v=v0=h∘u0=h∘uv = v_0 = h \circ u_0 = h \circ u. Soit enfin h′h' un homomorphisme de A^\hat{A} dans BB tel que h′∘u=vh' \circ u = v. Soit x∈A^x \in \hat{A}; on a vu qu’il existe un entier n≥0n \geq 0 et un élément a∈Aa \in A tels que xpn=u(a)x^{p^n} = u(a). On a alors

h(x)pn=h(u(a))=v(a)=h′(u(a))=h′(x)pn, h(x)^{p^n} = h(u(a)) = v(a) = h'(u(a)) = h'(x)^{p^n},
et comme BB est parfait, on a h(x)=h′(x)h(x) = h'(x). On a donc h′=hh' = h, et ceci achève de prouver que (A^,u)(\hat{A}, u) est une clôture parfaite de AA.

Proposition 3

Soient B un anneau parfait de caractéristique p et A un sous-anneau de B. Posons Ap−∞=⋃f≥0Ap−fA^{p^{-\infty}} = \bigcup_{f \geq 0} A^{p^{-f}} et notons j l’injection canonique de A dans Ap−∞A^{p^{-\infty}}. Alors Ap−∞A^{p^{-\infty}} est le plus petit sous-anneau parfait de B contenant A, et (Ap−∞,j)(A^{p^{-\infty}}, j) est une clôture parfaite de A.

Pour tout entier f∈Zf \in \mathbf{Z}, on note πf\pi_f l’automorphisme b↦bpfb \mapsto b^{p^f} de BB. La suite des sous-anneaux π−f(A)\pi_{-f}(A) de BB (pour f≥0f \geq 0) est croissante, et sa réunion Ap−∞A^{p^{-\infty}} est donc un sous-anneau de BB. On a π1(Ap−γ)=⋃f≥0π−(f−1)(A)=Ap−γ\pi_1(A^{p^{-\gamma}}) = \bigcup_{f \geq 0} \pi_{-(f-1)}(A) = A^{p^{-\gamma}}, donc Ap−∞A^{p^{-\infty}} est un sous-anneau parfait de BB. Enfin, soit B0B_0 un sous-anneau parfait de BB contenant AA; pour tout entier f≥0f \geq 0, on a π−f(A)⊂π−f(B0)=B0\pi_{-f}(A) \subset \pi_{-f}(B_0) = B_0, d’où Ap−∞⊂B0A^{p^{-\infty}} \subset B_0.

Soit vv un homomorphisme de AA dans un anneau parfait B′B' de caractéristique pp. Pour tout entier f≥0f \geq 0, on définit un homomorphisme hfh_f de π−f(A)\pi_{-f}(A) dans B′B' par hf(π−f(a))=v(a)p−fh_f(\pi_{-f}(a)) = v(a)^{p^{-f}} pour tout a∈Aa \in A. On voit immédiatement que hf+1h_{f+1} coïncide avec hfh_f sur π−f(A)\pi_{-f}(A); il existe donc un homomorphisme hh de Ap−∞A^{p^{-\infty}} dans B′B' qui induit hfh_f sur π−f(A)\pi_{-f}(A) pour tout f≥0f \geq 0, et en particulier, hh prolonge h0=vh_0 = v. Si h′h' est un autre prolongement de vv en un homomorphisme de Ap−∞A^{p^{-\infty}} dans BB, on prouve l’égalité h′=hh' = h comme dans la démonstration du théorème 3.

5. Exposant caractéristique d’un corps. Corps parfaits

Soit K un corps. On appelle exposant caractéristique de K l’entier égal à 1 si K est de caractéristique 0, et à la caractéristique de K si celle-ci est non nulle.

Proposition 4

Soit K un corps d’exposant caractéristique q. Pour tout entier* f \geqslant 0, l’application x \mapsto x^{q^f} est un isomorphisme de K sur un de ses sous-corps (noté K^{q^f}).

Cela résulte du th. 2 lorsque q \neq 1 et c’est trivial lorsque q = 1.

On étend de même la prop. 2 au cas où A est un corps d’exposant caractéristique q, le cas q = 1 étant trivial.

Définition 4

On dit qu’un corps K d’exposant caractéristique q est parfait si l’on a K^q = K. On dit que K est imparfait si l’on a K^q \neq K.

D’après cette définition, un corps est parfait s’il est de caractéristique 0, ou si c’est un anneau parfait de caractéristique p \neq 0 au sens de la définition 2. Soit K un corps de caractéristique p \neq 0, et soit (\hat{K}, u) une clôture parfaite de K. Alors \hat{K} est un corps, d’après la proposition 3 (V, p. 6), et u est un isomorphisme de K sur un sous-corps de \hat{K}. On identifie le plus souvent K à son image par u dans \hat{K}, de sorte qu’on a \hat{K} = K^{p^{-\infty}} (prop. 3).

Soit K un corps de caractéristique 0 ; l’exposant caractéristique q de K est égal à 1. Par convention, les notations x^{q^{-f}} et S^{q^{-f}} désignent respectivement x et S (pour un élément x de K et une partie S de K). En particulier, on pose K^{q^{-\infty}} = K, et l’on convient que la clôture parfaite de K est K.

Proposition 5

Si K est un corps de caractéristique 0, ou fini, \* ou algébriquement clos *, il est parfait. En particulier, tout corps premier est parfait.

Supposons K de caractéristique p \neq 0. Si K est fini, le sous-corps K^p de K a même cardinal que K, d’où K^p = K. \* Si K est algébriquement clos, le polynôme X^p - a a une racine x dans K pour tout a \in K (V, p. 19, déf. 1) d’où x^p = a et finalement K^p = 'K. \* Enfin, un corps premier est de caractéristique 0, ou fini.

Soient K_0 un corps de caractéristique p \neq 0 et K = K_0(X) le corps des fractions rationnelles à une indéterminée X sur K_0. Alors K est imparfait : en effet, il n’existe aucun élément u(X)/v(X) de K (u et v polynômes de K_0[X]) tel que (u(X)/v(X))^p = X ; cela se voit en écrivant cette relation sous la forme u(X)^p = X . v(X)^p et en comparant les degrés des deux membres.

6. Caractérisation des polynômes à différentielle nulle

Proposition 6

Soient K un anneau commutatif, A l’algèbre de polynômes K[X_i]_{i \in I} et S l’ensemble des éléments F de A tels que dF = 0. a) Si K est un anneau de caractéristique 0, on a S = K. b) Si K est un anneau de caractéristique p \neq 0, on a S = K[X_i^p]_{i \in I} ; si de plus K est parfait, on a S = A^p.

L’application F \mapsto dF de A dans le module \Omega_K(A) des K-différentielles de A est K-linéaire et satisfait à la relation

d(FF') = F . dF' + F' . dF

(III, p. 134). Par suite, S est une sous-algèbre de A.

Lorsque KK est de caractéristique p≠0p \neq 0, posons T=K[Xip]i∈IT = K[X_i^p]_{i \in I}; on a donc T=ApT = A^p si KK est parfait (V, p. 4, prop. 2); de plus, on a d(Xip)=pXip−1⋅dXi=0d(X_i^p) = pX_i^{p-1} \cdot dX_i = 0 pour tout i∈Ii \in I, donc la sous-algèbre SS de AA contient TT. Si KK est de caractéristique 0, posons T=KT = K, d’où encore T⊂ST \subset S. Il nous reste à prouver que SS est contenu dans TT.

Pour toute partie finie JJ de II, soit AJA_J la sous-algèbre de AA engendrée par la famille (Xj)j∈J(X_j)_{j \in J}. On a A∅=KA_\varnothing = K et A=⋃J⊂IAJA = \bigcup_{J \subset I} A_J; il suffit donc de prouver la relation S∩AJ⊂TS \cap A_J \subset T, ce que nous ferons par récurrence sur le cardinal de JJ. Soient donc JJ une partie finie de II telle que S∩AJ⊂TS \cap A_J \subset T, ii un élément de I−JI - J et J′=J∪{i}J' = J \cup \{i\}. Tout élément FF de AJA_J s’écrit de manière unique sous la forme

F=∑n=0∞Fn⋅Xin, F = \sum_{n=0}^\infty F_n \cdot X_i^n,

avec Fn∈AJF_n \in A_J pour tout n≥0n \geq 0, et l’on a alors

dF=∑n=0∞Xin⋅dFn+∑n=0∞nXin−1Fn⋅dXi. dF = \sum_{n=0}^\infty X_i^n \cdot dF_n + \sum_{n=0}^\infty nX_i^{n-1} F_n \cdot dX_i.

Supposons que FF appartienne à SS; la famille (dXr)r∈I(dX_r)_{r \in I} est une base du AA-module ΩK(A)\Omega_K(A) (III, p. 134) et dFndF_n est combinaison linéaire des différentielles dXjdX_j pour j∈Jj \in J puisque l’on a Fn∈AJ=K[Xj]j∈JF_n \in A_J = K[X_j]_{j \in J}. D’après (6), on a alors dFn=0dF_n = 0 et nFn=0nF_n = 0 pour tout entier n≥0n \geq 0. D’après l’hypothèse de récurrence on a Fn∈TF_n \in T pour tout n≥0n \geq 0 puisque dFn=0dF_n = 0.

a) Si KK est de caractéristique 0, on a nFn=0nF_n = 0 pour tout n≥1n \geq 1 d’où Fn=0F_n = 0 d’après la prop. 1 (V, p. 3); on a alors F=F0F = F_0, d’où F∈TF \in T.

b) Si KK est de caractéristique p≠0p \neq 0, alors AA est une algèbre sur le corps FpF_p, et la relation nFn=0nF_n = 0 entraîne Fn=0F_n = 0 pour tout entier nn non divisible par pp. On a donc F=∑m=0∞FmpXimpF = \sum_{m=0}^\infty F_{mp} X_i^{mp}, d’où F∈TF \in T.

Remarque

On a encore S=KS = K si le groupe additif de KK est sans torsion ; cela résulte de la démonstration donnée ci-dessus ou de la remarque 5 de V, p. 3.

Corollaire

Soient KK un corps et F(X)F(X) un polynôme à coefficients dans KK, dont la dérivée F′(X)F'(X) soit nulle.

a) Si KK est de caractéristique 0, on a F∈KF \in K.

b) Si KK est de caractéristique p≠0p \neq 0, il existe un polynôme G(X)G(X) tel que l’on ait F(X)=G(Xp)F(X) = G(X^p).

En effet, on a dF=F′.dX=0dF = F'.dX = 0.

Exercices

See the exercises for § 1.

Transcribed from the printed volume. Not translated.