§ 17. Extensions régulières
1. Compléments sur la fermeture algébrique séparable
Théorème 1 (Zariski)
Soient K un corps, L une extension de K, la fermeture algébrique séparable de K dans L (V, p. 42), la fermeture algébrique de K dans L (V, p. 19) et une famille d’indéterminées. Alors est la fermeture algébrique séparable de dans , et est la fermeture algébrique de dans .
A) On suppose que E est un corps et F un surcorps de E et que tout élément de F qui est algébrique séparable sur E appartient à E. Soit un élément de qui est algébrique séparable sur ; nous allons montrer que appartient à . Il existe dans deux polynômes étrangers P et Q tels que , et l’on peut supposer que Q est unitaire. Soient S la partie finie de F formée des coefficients de P et Q, , et une E-dérivation de dans . Soit D la dérivation de dans lui-même qui coïncide avec sur et annule X (V, p. 123, prop. 3).
Comme est algébrique séparable sur et que D est nulle sur , on a (V, p. 123, prop. 4), d’où . Comme P et Q sont étrangers, on en déduit que Q divise D(Q) (IV, p. 12, cor. 4). Or, on peut écrire Q sous la forme
avec dans ; comme on a , on a donc
(1)
d’où . Comme Q divise D(Q), ceci n’est possible que si D(Q) est nul. Mais alors D(P) est nul puisque D(P).Q = P.D(Q). La formule (1) et une formule analogue pour P montrent alors que annule l’ensemble S des coefficients de P et Q, d’où puisque . D’après V, p. 129, cor. 2, l’extension de type fini de E est donc algébrique séparable ; vu les hypothèses faites sur E et F, on a , d’où finalement .
B) Supposons maintenant que le corps E soit algébriquement fermé dans le surcorps F et notons l’exposant caractéristique de E. Soit un élément de algébrique sur . Il existe un entier tel que soit algébrique et séparable sur (V, p. 42, prop. 13). D’après A), on a donc . Il existe une unique représentation de sous la forme avec des polynômes P et Q étrangers dans , et Q unitaire ; on a une décomposition analogue avec et étrangers dans et unitaire. On en déduit ; les polynômes et sont étrangers dans (IV, p. 12, cor. 6), de même que et , et est unitaire. On en conclut et . Par suite, les coefficients de P et Q sont radiciels sur E, donc appartiennent à E puisque E est algébriquement fermé dans F. On a donc , et finalement . On a prouvé que est algébriquement fermé dans .
C) Reprenons les notations du théorème 1. Comme est une extension algébrique séparable de K, l’extension de est algébrique et séparable (V, p. 38, prop. 6). De plus, tout élément de L qui est algébrique et séparable sur appartient à (V, p. 42, prop. 13, a)). Soit J une partie finie de I ; par une récurrence immédiate sur le cardinal de J, on déduit de A) que tout élément de qui est algébrique et séparable sur appartient à . Soit enfin un élément de algébrique et séparable sur ; il existe une partie finie J de I telle que appartienne à et soit algébrique et séparable sur ; d’après ce qui précède, appartient à et a fortiori à .
On vient de déduire de A) que est la fermeture séparable de dans ; on déduit de manière analogue de B) que est la fermeture algébrique de dans .
2. Produit tensoriel d’extensions
Proposition 1
Soient une extension d’un corps K et L, M deux sous-extensions de algébriquement disjointes sur K. On suppose que la fermeture algébrique séparable* de K dans L est égale à K . Soient l’homomorphisme de K-algèbres de dans transformant en pour et , et le noyau de . Alors est l’ensemble des éléments nilpotents de et c’est le plus petit des idéaux premiers de .
Quitte à remplacer par une clôture algébrique, on peut supposer que est algébriquement clos. Notons B une base de transcendance de M sur K, N la fermeture algébrique de K(B) dans et (resp. ) l’ensemble des éléments de N qui sont séparables (resp. radiciels) sur K(B). Remarquons que M est algébrique sur K(B), donc que N est la fermeture algébrique de M dans .
Fig. 1.
Définissons la chaîne suivante d’homomorphismes :
On a où est l’injection canonique de M dans N, donc est injectif. L’application est l’isomorphisme de groupes commutatifs qui transforme en (II, p. 83, prop. 2) pour et . On a , où est l’homomorphisme de K-algèbres de dans qui transforme en pour et ; comme L et M sont algébriquement disjointes sur K, la prop. 14 (V, p. 109) montre que L et K(B) sont linéairement disjointes sur K ; autrement dit, est injectif, donc est injectif. Comme N est une extension quasi-galoisienne de K(B), il existe (V, p. 73, prop. 13) un isomorphisme de K(B)-algèbres de sur N qui transforme en pour et : on a noté l’isomorphisme . D’après le th. 1 (V, p. 131) et l’hypothèse faite sur l’extension L de K, tout élément de L(B) qui est algébrique et séparable sur K(B) appartient à K(B) ; en particulier, on a . Comme est une extension galoisienne de K(B), le th. 5 (V, p. 68) montre qu’il existe un isomorphisme de K(B)-algèbres de sur transformant en pour et ; on a noté l’isomorphisme . Enfin,
On exprime parfois cette hypothèse en disant que L est une extension primaire de K.
ζ est l’homomorphisme de K-algèbres transformant en pour et .
Ce qui précède montre que est un homomorphisme injectif de K-algèbres de dans . De plus, tout élément de M est de la forme avec et pour ; on en déduit aussitôt .
Le noyau de est un idéal premier de , donc tout élément nilpotent de appartient à d’après la prop. 2 (V, p. 113). Réciproquement, soit un élément de ; posons avec et pour . Comme est une extension radicielle de , il existe un entier tel que appartienne à pour (on note l’exposant caractéristique de ). Mais on a
et comme est injectif, on a finalement . On a donc prouvé que est l’ensemble des éléments nilpotents de . Tout idéal premier de contient alors d’après la prop. 2 (V, p. 113).
Corollaire
Soient et deux extensions d’un corps . On suppose que la fermeture algébrique séparable de dans est égale à . Alors l’ensemble des éléments nilpotents de est un idéal premier. Si de plus ou est séparable sur , alors est intègre.
On peut supposer que et sont des sous-extensions algébriquement disjointes d’une extension de (V, p. 111, th. 5); alors est un idéal premier d’après la prop. 1 (V, p. 132). Si de plus ou est séparable sur , alors est un anneau réduit d’après la définition des extensions séparables (V, p. 114, déf. 1); on a donc et est intègre, puisque est premier.
3. Algèbres absolument intègres
Définition 1
Soit un corps. On dit qu’une algèbre sur est absolument intègre si l’anneau est intègre pour toute extension de .
Une algèbre absolument intègre est en particulier un anneau intègre donc commutatif.
Proposition 2
Soient et deux algèbres sur un corps . Si est intègre et absolument intègre, alors est intègre.
Soit le corps des fractions de . Comme est absolument intègre, l’anneau est intègre; or l’anneau est isomorphe à un sous-anneau de , donc est intègre.
Proposition 3
Soit un corps.
a) Toute sous-algèbre d’une -algèbre absolument intègre est absolument intègre.
b) Le produit tensoriel de deux -algèbres absolument intègres est absolument intègre.
c) Soient une -algèbre absolument intègre et une extension de . Pour que soit absolument intègre, il faut et il suffit que la -algèbre déduite de par extension des scalaires soit absolument intègre.
La démonstration de a) (resp. c)) est identique à celle de la partie a) (resp. d)) de la prop. 3 de V, p. 114, en y remplaçant partout « réduit » par « intègre » et « séparable » par « absolument intègre ». Démontrons b).
Soient et deux -algèbres absolument intègres. Soit une extension de . Comme est absolument intègre, l’anneau est intègre. D’après la prop. 2, l’anneau est donc intègre puisque est absolument intègre. Finalement, l’anneau est isomorphe à , donc est intègre. Cela prouve que est absolument intègre.
4. Extensions régulières
Définition 2
On dit qu’une extension d’un corps est régulière si c’est une -algèbre absolument intègre.
Proposition 4
Soient une algèbre intègre sur un corps , et son corps des fractions. Soit une extension de ; si l’anneau est intègre, il en est de même de .
Si l’anneau est intègre, il se plonge dans son corps des fractions . Posons pour , et notons le -homomorphisme de dans qui prolonge l’homomorphisme injectif de dans . D’après la prop. 6 (V, p. 14), les sous-corps et de sont linéairement disjoints sur ; par suite, l’homomorphisme de dans (V, p. 12) est injectif. Ceci prouve que l’anneau est intègre.
Corollaire
Pour que soit absolument intègre, il faut et il suffit que son corps des fractions soit une extension régulière de .
La condition est nécessaire d’après la prop. 4 et suffisante d’après la prop. 3, a).
Proposition 5
Toute extension pure d’un corps est régulière.
D’après le corollaire précédent, il suffit de prouver que toute algèbre de polynômes est absolument intègre sur . Soit une extension de ; l’anneau est isomorphe à (III, p. 22, remarque 2), donc est intègre (IV, p. 9, prop. 8).
Proposition 6
Soit une extension d’un corps . Si est régulière, toute sous-extension de est régulière. Inversement si toute sous-extension de type fini de est régulière, alors est régulière.
La première assertion résulte de la prop. 3, .
Soit une extension de , et soit l’ensemble des sous-extensions de type fini de . Pour tout , l’anneau s’identifie à un sous-anneau de , et l’on définit ainsi une famille filtrante croissante de sous-anneaux de , de réunion . On en déduit immédiatement la seconde assertion.
Proposition 7
Soient une extension d’un corps et une -algèbre (par exemple une extension de ). Si est régulière sur et absolument intègre sur , alors est absolument intègre sur *.
Soit une extension de ; comme est régulière sur , l’anneau est intègre. D’après la prop. 2 (V, p. 134), l’anneau est donc intègre, et il en est donc de même de l’anneau qui lui est isomorphe (II, p. 83, prop. 2). D’où la proposition.
Proposition 8
Soient et deux extensions d’un corps . a) Si est régulière sur , le corps des fractions de l’anneau intègre est une extension régulière de . b) Si et sont des extensions régulières de , il en est de même du corps des fractions de *.
L’assertion ) résulte de la prop. 3, ) (V, p. 135) et du cor. de V, p. 135 ; l’assertion ) résulte de la prop. 3, ) (V, p. 135) et du cor. de V, p. 135.
5. Caractérisation des extensions régulières
Proposition 9
Soient un corps, une clôture algébrique de et une extension de . Les conditions suivantes sont équivalentes : a) est séparable sur et est algébriquement fermé dans . b) est une extension régulière de . c) L’anneau est intègre. d) Soit une clôture algébrique de . Alors est linéairement disjointe sur de la fermeture algébrique de dans . De plus, si ces conditions sont satisfaites, l’anneau est un corps. : soit une extension de . Sous les hypothèses de ), l’anneau est intègre d’après V, p. 134, cor. : cela résulte de la déf. 2. : avec les notations de ), on peut identifier à la fermeture algébrique de dans (V, p. 22, exemple 2). Supposons que l’anneau soit intègre. Soit une sous-extension de , de degré fini sur ; le sous-anneau de est intègre, et c’est une algèbre de degré fini sur ; d’après le cor. de V, p. 10, c’est un corps. Comme est réunion de l’ensemble filtrant croissant des extensions du type précédent, est un corps (V, p. 11, prop. 3). L’homomorphisme canonique de dans qui envoie sur (pour et ) est donc injectif, et par suite, et sont linéairement disjoints sur .
d) ⇒ a) : Sous les hypothèses de d), on a L ∩ \overline{K} = K, donc K est algébriquement fermé dans L ; de plus, si p est l’exposant caractéristique de K, le corps L est linéairement disjoint de K^{p^{-\infty}} sur K, donc L est séparable sur K (V, p. 118, cor. 1).
Corollaire 1
Soit A une algèbre sur le corps K. Pour que A soit absolument intègre, il faut et il suffit que l’anneau \overline{K} \otimes_K A soit intègre.
La condition énoncée est évidemment nécessaire. Inversement, supposons que l’anneau \overline{K} \otimes_K A soit intègre, et notons E le corps des fractions de A. D’après la prop. 4 (V, p. 135), l’anneau \overline{K} \otimes_K E est intègre, donc E est extension régulière de K par la proposition 9 ; on conclut par V, p. 135, cor., que A est une K-algèbre absolument intègre.
Corollaire 2
Soit K un corps algébriquement clos. Toute K-algèbre intègre sur K est absolument intègre. En particulier, toute extension de K est régulière.
Cela résulte du cor. 1.
Corollaire 3
Soit K un corps algébriquement clos. Si A et B sont deux K-algèbres intègres, il en est de même de A \otimes_K B.
D’après le cor. 2, A et B sont absolument intègres sur K, et il suffit d’appliquer la prop. 2 (V, p. 134).
6. Application aux extensions composées
Proposition 10
Soient L et M deux extensions d’un corps K et (E, u, v) une extension composée de L et de M (V, p. 11). On suppose que l’anneau L \otimes_K M est intègre et que les sous-extensions u(L) et v(M) de E sont algébriquement disjointes sur K. Alors u(L) et v(M) sont linéairement disjointes sur K.
Posons w = u \* v (V, p. 12). Notons F le corps des fractions de l’anneau intègre L \otimes_K M et identifions L (resp. M) à un sous-corps de F au moyen de l’application x ↦ x ⊗ 1 (resp. y ↦ 1 ⊗ y) ; alors la restriction de w à L (resp. M) est u (resp. v). Soit B une base de transcendance de M sur K (V, p. 105, th. 1).
Par hypothèse, u(L) et v(M) sont algébriquement disjointes sur K ; par suite (V, p. 109, prop. 14), u(L) et v(K(B)) sont linéairement disjointes sur K. Il existe donc un K-homomorphisme u' : L(B) → E qui coïncide avec u sur L et avec v sur K(B). Par construction, L et M sont linéairement disjoints sur K dans F ; d’après la prop. 8 (V, p. 14), les sous-corps L(B) et M de F sont linéairement disjoints sur K(B). Il existe par conséquent un K-homomorphisme w' : M[L(B)] → E qui coïncide avec u' sur L(B) et avec v sur M. Mais le corps F est engendré par M ∪ L(B) et M est algébrique sur K(B) ; on a donc M[L(B)] = F (V, p. 18, cor. 2). On conclut de là que w' est un K-isomorphisme de F sur E, dont la restriction à L (resp. M) est u (resp. v). Ceci prouve que u(L) et v(M) sont linéairement disjointes sur K.
Corollaire 1
Soient Ω une extension d’un corps K et L une sous-extension de Ω régulière sur K. Toute sous-extension M de Ω qui est algébriquement disjointe de L sur K en est linéairement disjointe.
L’anneau est intègre par définition d’une extension régulière, et il suffit d’appliquer la prop. 10.
Corollaire 2
Soient une extension d’un corps et deux sous-extensions de . On suppose que est séparable sur et que la fermeture séparable de dans est égale à . Si et sont algébriquement disjointes sur , elles sont linéairement disjointes sur .
D’après la prop. 10, il suffit de noter que l’anneau est intègre (V, p. 134, cor.).
Exercises
Exercices
See the exercises for § 17.