Bourbaki

§ 5. Extensions radicielles

Dans tout ce paragraphe, la lettre p désigne un entier qui est, soit égal à 1, soit premier. Tous les corps considérés sont d’exposant caractéristique p. Tous les résultats énoncés dans ce paragraphe sont triviaux lorsque p = 1.

1. Éléments radiciels

Définition 1

Soient K un corps et E une extension de K. On dit qu’un élément x de E est radiciel sur K s’il existe un entier m \geqslant 0 tel que x^{p^m} \in K ; le plus petit de ces entiers s’appelle la hauteur de x (sur K).

Proposition 1

Soient E une extension d’un corps K et x un élément radiciel de hauteur e sur K ; posons a = x^{p^e}. On a alors a \in K, et le polynôme minimal de x sur K est X^{p^e} - a. De plus, on a [K(x) : K] = p^e. Il suffit évidemment de prouver que le polynôme X^{p^e} - a est irréductible dans K[X]. D’après la définition de la hauteur de x, on a a \notin K^p, de sorte que la proposition résulte du lemme suivant :

Lemme 1

Soient KK un corps et aa un élément de KK tel que a∉Kpa \notin K^p. Pour tout entier e⩾0e \geqslant 0, le polynôme f(X)=Xpe−af(X) = X^{p^e} - a est irréductible dans K[X]K[X].

Soient Ω\Omega une clôture algébrique de KK, et bb l’élément ap−ea^{p^{-e}} de Ω\Omega; on note gg le polynôme minimal de bb sur KK. On a f(X)=(X−b)pef(X) = (X - b)^{p^e} et par suite tout polynôme irréductible dans K[X]K[X] qui divise ff admet bb pour racine, donc est égal à gg. Il existe donc (IV, p. 13, prop. 13) un entier q⩾1q \geqslant 1 tel que f=gqf = g^q; comme qq divise le degré pep^e de ff, il existe un entier e′e' tel que 0⩽e′⩽e0 \leqslant e' \leqslant e et q=pe′q = p^{e'}. Si cc est le terme constant de gg, on a −a=cq-a = c^q; comme on a supposé que aa n’appartient pas à KpK^p, on a donc q=1q = 1, c’est-à-dire f=gf = g. D’où le lemme.

2. Extensions radicielles

Définition 2

Soit EE une extension d’un corps KK. On dit que EE est radicielle (sur KK) si tout élément de EE est radiciel sur KK. S’il en est ainsi, on dit que EE est de hauteur finie si l’ensemble des hauteurs des éléments de EE est majoré, et on appelle hauteur de EE le maximum des hauteurs de ses éléments.

On notera que toute extension radicielle d’un corps parfait (en particulier d’un corps de caractéristique 0) est triviale.

Soit KK un corps. Les extensions radicielles de hauteur 0 de KK sont les extensions triviales. Toute extension radicielle de KK est algébrique. Si EE est une extension radicielle de KK et FF une extension radicielle de EE, alors FF est une extension radicielle de KK : en effet, pour tout x∈Fx \in F, il existe un entier m⩾0m \geqslant 0 tel que xpm∈Ex^{p^m} \in E, puis un entier n⩾0n \geqslant 0 tel que (xpm)pn∈K(x^{p^m})^{p^n} \in K, c’est-à-dire xpm+n∈Kx^{p^{m+n}} \in K.

Proposition 2

Soit EE une extension d’un corps KK. Pour tout entier n⩾0n \geqslant 0, soit EnE_n l’ensemble des éléments de EE qui sont radiciels de hauteur ⩽n\leqslant n sur KK, et soit E∞E_\infty l’ensemble des éléments de EE radiciels sur KK. Alors (En)n⩾0(E_n)_{n \geqslant 0} est une suite croissante de sous-extensions de EE, de réunion E∞E_\infty, et E∞E_\infty est la plus grande extension radicielle de KK contenue dans EE.

Pour tout entier n⩾0n \geqslant 0, l’ensemble EnE_n se compose des éléments xx de EE tels que xpn∈Kx^{p^n} \in K ; comme l’application x↦xpnx \mapsto x^{p^n} est un endomorphisme du corps EE, on en conclut que EnE_n est une sous-extension de EE. La suite (En)n⩾0(E_n)_{n \geqslant 0} est croissante, de réunion E∞E_\infty, et par suite E∞E_\infty est une sous-extension de EE (V, p. 11, prop. 3). Il est clair que E∞E_\infty est une extension radicielle de KK, et que E∞E_\infty contient toute sous-extension de EE qui est radicielle sur KK.

Corollaire

Si une extension EE d’un corps KK est engendrée par un ensemble d’éléments radiciels sur KK, elle est radicielle sur KK.

En effet, E∞E_\infty est une sous-extension de EE, et l’on a par hypothèse E=K(E∞)E = K(E_\infty) d’où E=E∞E = E_\infty; par suite, EE est une extension radicielle de KK.

Sous les conditions de la proposition 2, on dit que E∞E_\infty est la fermeture radicielle de KK dans EE.

Nous appliquerons surtout la prop. 2 au cas où E est une extension algébriquement close de K ; alors E est parfait et l’on a En=Kp−nE_n = K^{p^{-n}} pour tout n≥0n \geq 0. On note dans ce cas Kp−∞K^{p^{-\infty}} l’ensemble des éléments de E radiciels sur K ; c’est le sous-corps de E réunion de la suite croissante (Kp−n)n≥0(K^{p^{-n}})_{n \geq 0} de sous-corps de E. D’après la prop. 2, Kp−∞K^{p^{-\infty}} est la plus grande des sous-extensions de E qui sont radicielles sur K ; d’après la prop. 3 de V, p. 6, Kp−∞K^{p^{-\infty}} est une clôture parfaite de K, et c’est aussi le plus petit sous-corps parfait de E contenant K. Lorsque K est parfait, on a évidemment K=Kp−n=Kp−∞K = K^{p^{-n}} = K^{p^{-\infty}} pour tout nn. Si K est imparfait, on a K≠KpK \neq K^p, d’où

Kp−n≠(Kp)p−n=Kp−(n−1) K^{p^{-n}} \neq (K^p)^{p^{-n}} = K^{p^{-(n-1)}}

pour n≥1n \geq 1 : les sous-corps Kp−nK^{p^{-n}} de E sont donc deux à deux distincts, et Kp−∞K^{p^{-\infty}} est une extension algébrique de degré infini de K.

Proposition 3

Soient K un corps, E un surcorps de K radiciel sur K et u un homomorphisme de K dans un corps parfait F. Il existe un homomorphisme v de E dans F prolongeant u, et un seul.

Soit EnE_n l’ensemble des éléments de E qui sont radiciels de hauteur ≤n\leq n sur K. D’après la prop. 2, le corps E est réunion de la suite croissante (En)n≥0(E_n)_{n \geq 0} de sous-corps. Soit vv un homomorphisme de E dans F prolongeant uu ; pour tout x∈Enx \in E_n, on a xpn∈Kx^{p^n} \in K, d’où v(x)pn=v(xpn)=u(xpn)v(x)^{p^n} = v(x^{p^n}) = u(x^{p^n}) ; on a donc v(x)=u(xpn)p−nv(x) = u(x^{p^n})^{p^{-n}} pour tout n≥0n \geq 0 et tout x∈Enx \in E_n, d’où l’unicité d’un prolongement de uu à E.

Soit nn un entier positif ; pour tout x∈Enx \in E_n, on a xpn∈Kx^{p^n} \in K, et comme F est parfait, on définit un élément vn(x)v_n(x) de F par vn(x)=u(xpn)p−nv_n(x) = u(x^{p^n})^{p^{-n}}. Il est immédiat que vnv_n est un homomorphisme de EnE_n dans F, qu’on a v0=uv_0 = u et que vn+1v_{n+1} induit vnv_n sur EnE_n. Il existe donc un homomorphisme vv de E dans F induisant vnv_n sur EnE_n pour tout n≥0n \geq 0 et en particulier, coïncidant avec v0=uv_0 = u sur E0=KE_0 = K.

Corollaire

Pour qu’une extension E d’un corps K soit une clôture parfaite de K, il faut et il suffit que ce soit une extension radicielle de K et que le corps E soit parfait.

Le corollaire est trivial lorsque p=1p = 1 ; supposons donc p≠1p \neq 1. Les conditions énoncées sont nécessaires d’après V, p. 5, th. 3 ; elles sont suffisantes d’après la prop. 3.

Proposition 4

Soit E une extension radicielle de degré fini d’un corps K. Alors [E : K] est une puissance de l’exposant caractéristique p de K.

Comme E est une extension radicielle de degré fini de K, il existe des éléments a1,…,ama_1, \ldots, a_m de E, radiciels sur K et tels que E=K(a1,…,am)E = K(a_1, \ldots, a_m). Soit ii compris entre 1 et mm ; comme aia_i est a fortiori radiciel sur K(a1,…,ai−1)K(a_1, \ldots, a_{i-1}), le degré

ni=[K(a1,…,ai):K(a1,…,ai−1)] n_i = [K(a_1, \ldots, a_i) : K(a_1, \ldots, a_{i-1})]

est une puissance de pp (V, p. 23, prop. 1). On a [E:K]=n1…nm[E : K] = n_1 \ldots n_m d’après V, p. 17, th. 2, d’où la proposition.

Exercices

See the exercises for § 5.

Transcribed from the printed volume. Not translated.