Bourbaki

§ 4. Extensions algébriquement closes

1. Corps algébriquement clos

Proposition 1

Soit K un corps. Les propriétés suivantes sont équivalentes : (AC) Tout polynôme non constant de K[X] se décompose dans K[X] en un produit de polynômes de degré 1 (distincts ou non). (AC') Tout polynôme non constant de K[X] a au moins une racine dans K. (AC'') Tout polynôme irréductible dans K[X] est de degré 1. (AC''') Toute extension algébrique de K est de degré 1 (autrement dit, K est algébriquement fermé dans tout surcorps de K).

Cite 3

Cite Proposition 1, IV § 2, Proposition 2, V § 3, Théorème 1, V § 3

Montrons d’abord que les propriétés (AC), (AC') et (AC'') sont équivalentes. Il est clair que (AC) entraîne (AC''). Comme tout polynôme non constant de K[X] est divisible par un polynôme irréductible (IV, p. 13, prop. 13) et que tout polynôme de degré 1 dans K[X] admet évidemment une racine dans K, on voit que (AC'') entraîne (AC'). La condition (AC') entraîne par récurrence sur n que tout polynôme de degré n dans K[X] est produit de n polynômes de degré 1 (IV, p. 14, prop. 1), donc (AC') entraîne (AC).

Il reste à voir que les propriétés (AC'') et (AC''') sont équivalentes. Si (AC'') est vérifiée, tout élément d’un surcorps L de K algébrique sur K est de degré 1 (V, p. 15, th. 1), donc appartient à K, ce qui établit (AC'''). Réciproquement, soit f un polynôme irréductible de degré n ≥ 1 dans K[X] ; l’algèbre quotient K[X]/(f) est de degré n sur K, et c’est un corps, donc une extension algébrique de degré n de K (V, p. 17, prop. 2). Il est alors clair que (AC''') entraîne (AC'').

Définition 1

On dit qu’un corps K est algébriquement clos s’il possède les quatre propriétés (équivalentes) (AC), (AC'), (AC'') et (AC'''').

Cite 1 · Cité par 1

Cite Exemple 1

Cité par Proposition 5, V § 1

\* Exemple 1. — Le corps C des nombres complexes est algébriquement clos (TG, VIII, p. 1). \* Un corps K algébriquement fermé dans un surcorps E de K n’est pas nécessairement algébriquement clos (tout corps est en effet algébriquement fermé dans luimême et il existe des corps non algébriquement clos, par exemple Q\mathbf{Q} ou Fp\mathbf{F}_p \* ou R\mathbf{R} *) ; cependant :

Proposition 2

Soient Ω\Omega un corps algébriquement clos et KK un sous-corps de Ω\Omega. La fermeture algébrique K‾\overline{K} de KK dans Ω\Omega est un corps algébriquement clos.

Cite 1 · Cité par 1

Cite Exemple 2

Cité par Exemple 2

Soit ff un polynôme non constant dans K‾[X]⊂Ω[X]\overline{K}[X] \subset \Omega[X]. Comme Ω\Omega est algébriquement clos, le polynôme ff a au moins une racine dans Ω\Omega, et comme cette racine est algébrique sur K‾\overline{K}, elle appartient à K‾\overline{K} (V, p. 19, prop. 4). Par suite, K‾\overline{K} satisfait à (AC').

Exemple 2

D’après la prop. 2, l’ensemble des nombres complexes algébriques sur Q\mathbf{Q} (appelés souvent en abrégé nombres algébriques) est un corps algébriquement clos. \

Proposition 3

Tout corps algébriquement clos est infini.

Cité par 1

Cité par Théorème 1, VIII Appendix 3

Soit KK un corps fini ; posons f(X)=1+∏a∈K(X−a)f(X) = 1 + \prod_{a \in K} (X - a). Le polynôme f∈K[X]f \in K[X] est non constant et l’on a f(a)=1f(a) = 1 pour tout a∈Ka \in K. Le corps KK ne satisfait pas à (AC'), donc n’est pas algébriquement clos.

Théorème 1 (Steinitz). — Soient KK un corps, EE une extension algébrique de KK et Ω\Omega une extension algébriquement close de KK. Il existe un KK-homomorphisme de EE dans Ω\Omega.

D’après V, p. 13, scholie, il existe un surcorps Ω′\Omega' de Ω\Omega et un KK-homomorphisme uu de EE dans Ω′\Omega'. Soit x∈Ex \in E; comme xx est algébrique sur KK, u(x)u(x) est algébrique sur u(K)u(K) et a fortiori sur Ω\Omega (V, p. 16, cor. 2); comme Ω\Omega est algébriquement clos, on a donc u(x)∈Ωu(x) \in \Omega. Par suite, uu applique EE dans Ω\Omega.

2. Extensions de décomposition

Définition 2

Soient KK un corps et (fi)i∈I(f_i)_{i \in I} une famille de polynômes non constants dans K[X]K[X]. On appelle extension de décomposition de (fi)i∈I(f_i)_{i \in I} toute extension EE de KK qui possède les propriétés suivantes :

a) Pour tout i∈Ii \in I, le polynôme fif_i se décompose dans E[X]E[X] en produit de polynômes de degré 1.

b) Pour tout i∈Ii \in I, soit RiR_i l’ensemble des racines de fif_i dans EE. On a E=K(⋃i∈IRi)E = K(\bigcup_{i \in I} R_i).

Cité par 1

Cité par Proposition 5

On dit parfois « corps de décomposition » au lieu de « extension de décomposition ».

d’un polynôme en facteurs irréductibles dans E[X] (IV, p. 13, prop. 13), on montre facilement qu’une extension de décomposition pour le polynôme ff est une extension de décomposition pour la famille (fi)i∈I(f_i)_{i\in I}, et réciproquement. Autrement dit, le cas d’une famille finie se ramène au cas d’un seul polynôme.

3) Soit f∈K[X]f \in K[X] un polynôme de degré n≥1n \geq 1, et soit EE une extension de décomposition de ff. Si x1,...,xnx_1, ..., x_n sont les racines de ff dans EE, on a donc E=K(x1,...,xn)E = K(x_1, ..., x_n) et [E:K][E : K] est fini (V, p. 17, th. 2); mais il se peut que EE soit distinct des sous-corps K(x1),...,K(xn)K(x_1), ..., K(x_n) engendrés par une seule racine; ceci peut se produire même lorsque ff est irréductible 1^1. Remarquons cependant que, lorsque ff est irréductible, les corps K(xi)K(x_i) sont tous de degré nn sur KK, et dès que EE est égal à l’un d’eux, on a [E:K]=n[E : K] = n donc E=K(x1)=...=K(xn)E = K(x_1) = ... = K(x_n).

Proposition 4

Soient KK un corps et (fi)i∈I(f_i)_{i\in I} une famille de polynômes non constants dans K[X]K[X]. Il existe une extension de décomposition pour la famille (fi)i∈I(f_i)_{i\in I}*.

Cite 3 · Cité par 4

Cite Remarque 1, I § 8. Anneaux, III § 4. Produits tensoriels d’algèbres

Cité par Corollaire 6, IV § 1, Exercice 1, § 4, Proposition 7, Théorème 2 (Steinitz)

On peut supposer les polynômes fif_i unitaires (remarque 1). Soit i∈Ii \in I et soit did_i le degré de fif_i. D’après IV, p. 68, prop. 5, il existe une algèbre commutative AiA_i sur KK, non réduite à 0, et des éléments ξi,1,...,ξi,di\xi_{i,1}, ..., \xi_{i,d_i} de AiA_i tels que :

a) l’algèbre AiA_i est engendrée par (ξi,1,...,ξi,di)(\xi_{i,1}, ..., \xi_{i,d_i});

b) on a fi(X)=∏k=1di(X−ξi,k)f_i(X) = \prod_{k=1}^{d_i} (X - \xi_{i,k}) dans Ai[X]A_i[X].

Soit AA le produit tensoriel de la famille d’algèbres (Ai)i∈I(A_i)_{i\in I}, et soit φi\varphi_i l’homomorphisme canonique de AiA_i dans AA (III, p. 42 ). L’algèbre AA est commutative et non réduite à 0 ; d’après le théorème de Krull (I, p. 99), il existe donc un idéal maximal aa de AA et E=A/aE = A/a est une extension du corps KK.

Notons ψ\psi l’homomorphisme canonique de AA dans EE et posons xi,k=ψ(φi(ξi,k))x_{i,k} = \psi(\varphi_i(\xi_{i,k})) pour i∈Ii \in I et 1≤k≤di1 \leq k \leq d_i. Comme l’algèbre AA est engendrée par ⋃i∈Iφi(Ai)\bigcup_{i\in I} \varphi_i(A_i), l’extension EE est engendrée par la famille (xi,k)(x_{i,k}). De plus, on a fi(X)=∏k=1di(X−xi,k)f_i(X) = \prod_{k=1}^{d_i} (X - x_{i,k}) dans E[X]E[X].

Par suite, EE est une extension de décomposition de la famille (fi)i∈I(f_i)_{i\in I}.

Proposition 5

Soient KK un corps, (fi)i∈I(f_i)_{i\in I} une famille de polynômes non constants dans K[X]K[X], EE une extension de KK, FF et F′F' des sous-extensions de EE qui sont chacune extension de décomposition de (fi)i∈I(f_i)_{i\in I}. Alors F=F′F = F'*.

Cite 1 · Cité par 2

Cite Définition 2

Cité par Corollaire, Remarque 3

Soit RiR_i l’ensemble des racines de fif_i dans EE et soit R=⋃i∈IRiR = \bigcup_{i\in I} R_i. Comme fif_i est produit de polynômes du premier degré appartenant à F[X]F[X], on a Ri⊂FR_i \subset F. D’après la déf. 2, on a F=K(R)F = K(R). On prouve de même que l’on a F′=K(R)F' = K(R).

Corollaire

Soient KK un corps, (fi)i∈I(f_i)_{i\in I} une famille de polynômes non constants dans K[X]K[X], et F,F′F, F' des extensions de décomposition de (fi)i∈I(f_i)_{i\in I}. Il existe un KK-isomorphisme de FF sur F′F'*.

Cite 3

Cite V § 2. Extensions, Corollaire, V § 2, Proposition 5

Cela résulte de la prop. 5 et de V, p. 12, cor. de la prop. 4.

1^1 Prendre par exemple K=QK = \mathbf{Q} et f=X3−2f = X^3 - 2.

3. Clôture algébrique d’un corps

Définition 3

Soit K un corps. On appelle clôture algébrique de K toute extension de K qui est algébrique et algébriquement close.

Exemple 1

Le corps C des nombres complexes est une clôture algébrique du corps R des nombres réels (TG, VIII, p. 1). \

Cité par 1

Cité par Définition 1

Exemple 2

Soient K un corps et Ω une extension algébriquement close de K. Soit K‾\overline{K} la fermeture algébrique de K dans Ω. D’après V, p. 20, prop. 2, K‾\overline{K} est une clôture algébrique de K. \* En particulier, le corps des nombres algébriques (V, p. 20, exemple 2) est une clôture algébrique du corps Q des nombres rationnels. \

Cite 2 · Cité par 2

Cite § 4. Extensions algébriquement closes, Proposition 2

Cité par Corollaire, V § 12, Proposition 2

Proposition 6

Soit Ω une extension d’un corps K. Pour que Ω soit une clôture algébrique de K, il faut et il suffit qu’elle soit algébrique et que tout polynôme non constant dans K[X] se décompose dans Ω[X] en produit de facteurs de degré 1.

Cité par 2

Cité par Proposition 7, Théorème 2 (Steinitz)

La condition est nécessaire d’après (AC). Réciproquement, supposons que Ω soit algébrique sur K et que tout polynôme non constant dans K[X] soit produit dans Ω[X] de polynômes de degré 1. Soit Ω′ une extension algébrique de Ω et soit x∈Ω′x \in \Omega'. Comme x est algébrique sur Ω et que Ω est algébrique sur K, x est algébrique sur K (V, p. 18, prop. 3). Soit f le polynôme minimal de x sur K. Par hypothèse, le polynôme f∈K[X]f \in K[X] se décompose dans Ω[X] en produit de polynômes de degré 1, d’où x∈Ωx \in \Omega. On a donc Ω′=Ω\Omega' = \Omega et le corps Ω est algébriquement clos, car il satisfait à (AC''').

Remarque 1

Si Ω est algébrique sur K et si tout polynôme non constant de K[X] possède une racine dans Ω, alors Ω est une clôture algébrique de K (V, p. 151, exerc. 20).

Cite 1 · Cité par 1

Cite V § 10. Extensions galoisiennes

Cité par Proposition 4

Proposition 7

Soit Ω une extension algébrique d’un corps K.

Cite 4

Cite Théorème 2, V § 3, Proposition 4, Proposition 6, Theorem 1 (Steinitz), V § 4

a) Si Ω est algébriquement close, toute extension algébrique de K est isomorphe à une sous-extension de Ω.

b) Réciproquement, supposons que toute extension algébrique de degré fini de K soit isomorphe à une sous-extension de Ω. Alors Ω est algébriquement close.

L’assertion a) résulte du th. 1 (V, p. 20). Plaçons-nous sous les hypothèses de b) et considérons un polynôme non constant f∈K[X]f \in K[X]. Soit E un corps de décomposition de f (V, p. 21, prop. 4) : comme E est algébrique de degré fini sur K (V, p. 17, th. 2), on peut supposer que E est une sous-extension de Ω. Le polynôme f est alors produit de polynômes de degré 1 dans Ω[X] et la prop. 6 montre que Ω est algébriquement close.

Nous pouvons maintenant prouver l’existence et l’unicité (à un isomorphisme près) de la clôture algébrique d’un corps.

Théorème 2 (Steinitz)

Soit K un corps. Il existe une clôture algébrique de K ; si Ω et Ω′ sont deux clôtures algébriques de K, il existe un K-isomorphisme de Ω sur Ω′.

Cite 3 · Cité par 9

Cite § 4. Extensions algébriquement closes, Proposition 4, Proposition 6

Cité par Corollaire 5, V § 10, Proposition 3, V § 10, Théorème 1, V § 10, Corollaire, V § 12, Corollaire, Lemme 1, V § 6, Théorème 4, V § 6, Théorème 1, VIII Appendix 3, Corollaire 2, VIII § 3

D’après la prop. 6, une clôture algébrique de K n’est autre qu’une extension de décomposition de l’ensemble des polynômes non constants dans K[X]. Le th. 2 résulte alors de V, p. 21, prop. 4, et de V, p. 21, cor.

Corollaire

Soient K et K’ deux corps, Ω une clôture algébrique de K et Ω’ une clôture algébrique de K’. Pour tout isomorphisme u de K sur K’, il existe un isomorphisme v de Ω sur Ω’ prolongeant u. Il suffit d’appliquer le th. 2 aux clôtures algébriques Ω et (Ω’, u) de K.

Cite 1

Cite Théorème 2 (Steinitz)

Remarque 2

Avec les notations du corollaire précédent, il existe en général des K-automorphismes de Ω distincts de l’identité. Il n’y a donc pas en général unicité de l’isomorphisme v de Ω sur Ω’ prolongeant l’isomorphisme u de K sur K’. Pour des raisons analogues, il y a en général plus d’un isomorphisme d’une extension de décomposition E sur une extension de décomposition E’ pour la même famille (f_i)_{i\in I} de polynômes. Rappelons par contre que, pour la clôture parfaite, on a un résultat d’unicité (V, p. 5).

Remarque 3

Soient K un corps et Ω une clôture algébrique de K. On peut donner la construction suivante d’une extension de décomposition pour une famille (f_i)_{i\in I} de polynômes non constants dans K[X] : soit R_i l’ensemble des racines de f_i dans Ω, et soit R = \bigcup_{i\in I} R_i. Alors K(R) est l’unique sous-extension de Ω qui soit une extension de décomposition pour (f_i)_{i\in I} (V, p. 21, prop. 5).

Cite 1

Cite Proposition 5

Remarque 4

Soient K un corps fini et Ω une clôture algébrique de K. Alors Ω est infini (V, p. 20, prop. 3); comme toute extension de degré fini de K est un corps fini, Ω est une extension algébrique de degré infini de K.

Exercices

See the exercises for § 4.

Transcrit du volume imprimé. Non traduit.