Bourbaki

§ 8. Normes et traces

Dans tout ce paragraphe, on note KK un corps.

1. Rappels

Soit AA une algèbre de degré fini nn sur KK. Pour tout x∈Ax \in A, notons LxL_x l’application linéaire a↦xaa \mapsto xa de AA dans AA. Rappelons (III, p. 110) que la trace de LxL_x s’appelle la trace de xx relativement à AA et se note TrA/K(x)\mathrm{Tr}_{A/K}(x); de même, le déterminant de LxL_x s’appelle la norme de xx relativement à AA et se note NA/K(x)N_{A/K}(x). Le discriminant d’une suite (x1,…,xn)(x_1, \ldots, x_n) de nn éléments de AA est par définition le déterminant DA/K(x1,…,xn)D_{A/K}(x_1, \ldots, x_n) de la matrice (TrA/K(xixj))1≤i,j≤n(\mathrm{Tr}_{A/K}(x_i x_j))_{1 \leq i, j \leq n} (III, p. 115).

Soit K′K' une extension du corps KK et soit A′=A(K′)A' = A_{(K')} la K′K'-algèbre déduite de AA par extension des scalaires. On a les formules

(1)TrA′/K′(1⊗x)=TrA/K(x)⋅1,NA′/K′(1⊗x)=NA/K(x)⋅1 \text{(1)} \qquad \mathrm{Tr}_{A'/K'}(1 \otimes x) = \mathrm{Tr}_{A/K}(x) \cdot 1 , \quad N_{A'/K'}(1 \otimes x) = N_{A/K}(x) \cdot 1
pour tout x∈Ax \in A (III, p. 110). Pour toute suite (x1,…,xn)(x_1, \ldots, x_n) d’éléments de AA, on a
(2)DA′/K′(1⊗x1,…,1⊗xn)=DA/K(x1,…,xn)⋅1, \text{(2)} \qquad D_{A'/K'}(1 \otimes x_1, \ldots, 1 \otimes x_n) = D_{A/K}(x_1, \ldots, x_n) \cdot 1 ,
comme il résulte de la première formule (1).

2. Normes et traces dans les algèbres étalées

Soit AA une algèbre étale de degré (fini) nn sur KK. Par définition, il existe donc une extension LL de KK et des homomorphismes distincts u1,…,unu_1, \ldots, u_n de AA dans LL avec les propriétés suivantes : a) tout homomorphisme de AA dans LL est égal à l’un des uiu_i (V, p. 29, cor.); b) il existe un isomorphisme de LL-algèbres u:A(L)→Lnu : A_{(L)} \to L^n tel que

u(1⊗x)=(u1(x),…,un(x)) pour tout x∈A. u(1 \otimes x) = (u_1(x), \ldots, u_n(x)) \text{ pour tout } x \in A .
De plus, toute extension algébriquement close LL de KK a les propriétés précédentes (V, p. 29, prop. 2).

On fixe L,u1,…,unL, u_1, \ldots, u_n dans la suite. Soit x∈Ax \in A. On va prouver les formules

(3)TrA/K(x)⋅1=∑i=1nui(x),NA/K(x)⋅1=∏i=1nui(x). \text{(3)} \qquad \mathrm{Tr}_{A/K}(x) \cdot 1 = \sum_{i=1}^n u_i(x) , \quad N_{A/K}(x) \cdot 1 = \prod_{i=1}^n u_i(x) .
Soit vv la multiplication par 1⊗x1 \otimes x dans A(L)A_{(L)}; par rapport à la base de A(L)A_{(L)} image par u−1u^{-1} de la base canonique de LnL^n, la matrice de l’application linéaire vv est diagonale, d’éléments diagonaux u1(x),…,un(x)u_1(x), \ldots, u_n(x). On en déduit
TrA(L)/L(1⊗x)⋅1=∑i=1nui(x), d’ouˋ TrA/K(x)⋅1=∑i=1nui(x) d’apreˋs (1); \mathrm{Tr}_{A_{(L)}/L}(1 \otimes x) \cdot 1 = \sum_{i=1}^n u_i(x) , \text{ d'où } \mathrm{Tr}_{A/K}(x) \cdot 1 = \sum_{i=1}^n u_i(x) \text{ d'après (1)} ;
le cas des normes se traite de manière analogue.

Soit de plus (x1,…,xn)(x_1, \ldots, x_n) une suite d’éléments de AA; soit UU la matrice

(ui(xj))1≤i,j≤n (u_i(x_j))_{1 \leq i, j \leq n}
et soit (tij)=tU.U(t_{ij}) = {}^t U . U. D’après la première formule (3), on a
TrA/K(xixj)⋅1=∑k=1nuk(xixj)=∑k=1nuk(xi)uk(xj)=tij; \mathrm{Tr}_{A/K}(x_i x_j) \cdot 1 = \sum_{k=1}^n u_k(x_i x_j) = \sum_{k=1}^n u_k(x_i) u_k(x_j) = t_{ij} ;
passant aux déterminants, on obtient
(4)DA/K(x1,…,xn)⋅1=[det⁡ui(xj)]2. \text{(4)} \qquad D_{A/K}(x_1, \ldots, x_n) \cdot 1 = [\det u_i(x_j)]^2 .

Proposition 1

Soit AA une algèbre commutative de degré fini sur KK. Les conditions suivantes sont équivalentes :

a) L’algèbre AA est étale.

b) Il existe une base de AA dont le discriminant est non nul.

c) Pour tout x≠0x \neq 0 dans AA, il existe yy dans AA tel que TrA/K(xy)≠0\mathrm{Tr}_{A/K}(xy) \neq 0.

De plus, lorsque ces conditions sont remplies, le discriminant d’une base quelconque de AA est non nul.

Nous allons montrer que, AA étant supposée étale, le discriminant de AA par rapport à une base quelconque (x1,...,xn)(x_1, ..., x_n) de AA sur KK est non nul ; ceci établira en particulier l’implication a)⇒b)a) \Rightarrow b). D’après (4) et avec les notations précédentes, il suffit de montrer que la matrice UU est inversible, ou encore que le système d’équations linéaires

∑i=1nλiui(xj)=0(pour 1≤j≤n) \sum_{i=1}^n \lambda_i u_i(x_j) = 0 \quad (\text{pour } 1 \leq j \leq n)

n’admet que la solution λ1=⋯=λn=0\lambda_1 = \cdots = \lambda_n = 0 dans LL. Or la relation (5) entraîne

∑i=1nλiui(x)=0 pour tout x∈A, \sum_{i=1}^n \lambda_i u_i(x) = 0 \text{ pour tout } x \in A,
d’où λi=0\lambda_i = 0 pour 1≤i≤n1 \leq i \leq n d’après le théorème d’indépendance linéaire des homomorphismes (V, p. 26, th. 1).

L’équivalence de b) et c) résulte du lemme général suivant :

Lemme 1

Soient VV un espace vectoriel de dimension finie sur KK, et BB une forme bilinéaire sur V×VV \times V. Soient (v1,...,vn)(v_1, ..., v_n) une base de VV sur KK et Δ=det⁡B(vi,vj)\Delta = \det B(v_i, v_j). On a Δ≠0\Delta \neq 0 si et seulement si, pour tout x≠0x \neq 0 dans VV, il existe yy dans VV avec B(x,y)≠0B(x, y) \neq 0.

On a Δ≠0\Delta \neq 0 si et seulement si le système d’équations linéaires

∑i=1nλiB(vi,vj)=0(1≤j≤n) \sum_{i=1}^n \lambda_i B(v_i, v_j) = 0 \quad (1 \leq j \leq n)

n’admet que la solution λ1=⋯=λn=0\lambda_1 = \cdots = \lambda_n = 0 dans KK. Si l’on pose x=∑i=1nλivix = \sum_{i=1}^n \lambda_i v_i, le système précédent équivaut à B(x,vj)=0B(x, v_j) = 0 pour 1≤j≤n1 \leq j \leq n, ou encore, comme (v1,...,vn)(v_1, ..., v_n) est une base de VV sur KK, à B(x,y)=0B(x, y) = 0 pour tout y∈Vy \in V, d’où le lemme.

Montrons que la condition c) entraîne que AA est réduite. Soit xx un élément nilpotent de AA; pour tout y∈Ay \in A, l’élément xyxy de AA est nilpotent, et par suite l’endomorphisme LxyL_{xy} de l’espace vectoriel AA est nilpotent. Le lemme suivant entraîne alors Tr(xy)=0\mathrm{Tr}(xy) = 0 pour tout y∈Ay \in A, d’où x=0x = 0 sous l’hypothèse c).

Lemme 2

Soient VV un espace vectoriel de dimension finie sur KK et uu un endomorphisme nilpotent de VV. On a Tr(u)=0\mathrm{Tr}(u) = 0.

Pour tout entier n≥0n \geq 0, soit VnV_n l’image de unu^n. Comme uu est nilpotent, il existe un entier r≥0r \geq 0 tel que V0=V,Vr=0V_0 = V, V_r = 0 et Vi≠Vi+1V_i \neq V_{i+1} pour 0≤i≤r−10 \leq i \leq r - 1. Soit d_i la dimension de V_{i-1} (pour 1≤i≤r1 \leq i \leq r). Il existe une base (x1,...,xd)(x_1, ..., x_d) de V telle que les vecteurs xjx_j avec d−di<j≤dd - d_i < j \leq d forment une base de Vi−1V_{i-1} (pour 1≤i≤r1 \leq i \leq r). On a u(Vi−1)⊂Viu(V_{i-1}) \subset V_i et par suite les éléments diagonaux de la matrice de uu dans la base (x1,...,xd)(x_1, ..., x_d) sont nuls. On a alors Tr⁡(u)=0\operatorname{Tr}(u) = 0, d’où le lemme.

Montrons enfin que b) entraîne a). Soit (x1,...,xn)(x_1, ..., x_n) une base de A sur K telle que DA/K(x1,...,xn)≠0D_{A/K}(x_1, ..., x_n) \neq 0. Soient K' une extension de K, A' la K'-algèbre déduite de A par extension des scalaires et xi′=1⊗xix'_i = 1 \otimes x_i pour 1≤i≤n1 \leq i \leq n. D’après la formule (2) (V, p. 46), on a DA′/K′(x1′,...,xn′)≠0D_{A'/K'}(x'_1, ..., x'_n) \neq 0. En appliquant le résultat précédent à A', on voit que A' est réduite. L’algèbre A est donc étale (V, p. 34, th. 4).

Corollaire

Soit E une extension de degré fini de K. Pour que E soit séparable, il faut et il suffit qu’il existe a dans E tel que Tr⁡E/K(a)≠0\operatorname{Tr}_{E/K}(a) \neq 0*.

La condition est nécessaire d’après la prop. 1. Inversement, supposons qu’il existe a∈Ea \in E tel que Tr⁡E/K(a)≠0\operatorname{Tr}_{E/K}(a) \neq 0. Soit x≠0x \neq 0 dans E ; si l’on pose y=ax−1y = ax^{-1}, on a Tr⁡E/K(xy)≠0\operatorname{Tr}_{E/K}(xy) \neq 0. La prop. 1 montre alors que E est une algèbre étale sur K, donc une extension séparable de K.

3. Normes et traces dans les extensions de degré fini

Les formules de transitivité des normes et traces dans les algèbres (III, p. 114) entraînent la proposition suivante dans le cas des extensions de degré fini.

Proposition 2

Soient F une extension de degré fini de K et E une sous-extension de F. Pour tout x∈Fx \in F, on a

Tr⁡F/K(x)=Tr⁡E/K(Tr⁡F/E(x)) \operatorname{Tr}_{F/K}(x) = \operatorname{Tr}_{E/K}(\operatorname{Tr}_{F/E}(x))
NF/K(x)=NE/K(NF/E(x)). N_{F/K}(x) = N_{E/K}(N_{F/E}(x)) .

Corollaire

Posons m=[F:E]m = [F : E]. Pour tout x∈Ex \in E, on a

Tr⁡F/K(x)=m⋅Tr⁡E/K(x) \operatorname{Tr}_{F/K}(x) = m \cdot \operatorname{Tr}_{E/K}(x)
NF/K(x)=NE/K(x)m. N_{F/K}(x) = N_{E/K}(x)^m .

Proposition 3

Soient E une extension de degré fini n de K et x un élément de E, de degré d sur K. Notons f(X)=Xd+∑i=1daiXd−if(X) = X^d + \sum_{i=1}^d a_i X^{d-i} le polynôme minimal de x sur K. On a

Tr⁡E/K(x)=−nda1 \operatorname{Tr}_{E/K}(x) = - \frac{n}{d} a_1
NE/K(x)=((−1)dad)n/d=(−1)nadn/d. N_{E/K}(x) = ((-1)^d a_d)^{n/d} = (-1)^n a_d^{n/d} .

La prop. 3 résulte aussitôt du cor. de la prop. 2 et du lemme suivant :

Lemme 3

Soient R\mathbf{R} un anneau commutatif, f(X)=Xd+∑i=1daiXd−if(X) = X^d + \sum_{i=1}^d a_i X^{d-i} un polynôme unitaire de R[X]\mathbf{R}[X], AA la R\mathbf{R}-algèbre R[X]/(f)\mathbf{R}[X]/(f), et xx la classe de XX dans AA. On a alors TrA/R(x)=−a1\mathrm{Tr}_{A/\mathbf{R}}(x) = -a_1 et NA/R(x)=(−1)dad\mathrm{N}_{A/\mathbf{R}}(x) = (-1)^d a_d.

D’après le cor. (IV, p. 10), la suite (1,x,...,xd−1)(1, x, ..., x^{d-1}) est une base de AA; on a par ailleurs

x.1=x,x.x=x2,…,x.xd−2=xd−1,x.xd−1=−ad.1−ad−1.x−⋯−a1.xd−1. x.1 = x , \quad x.x = x^2 , \ldots , x.x^{d-2} = x^{d-1} , \quad x.x^{d-1} = -a_d.1 - a_{d-1}.x - \cdots - a_1.x^{d-1} .
La matrice qui exprime la multiplication par xx par rapport à la base (1,x,...,xd−1)(1, x, ..., x^{d-1}) de AA est donc de la forme suivante (on a fait d=5d = 5 pour fixer les idées) :

(0000−a51000−a40100−a30010−a20001−a1). \begin{pmatrix} 0 & 0 & 0 & 0 & -a_5 \\ 1 & 0 & 0 & 0 & -a_4 \\ 0 & 1 & 0 & 0 & -a_3 \\ 0 & 0 & 1 & 0 & -a_2 \\ 0 & 0 & 0 & 1 & -a_1 \end{pmatrix}.

La trace de cette matrice est visiblement égale à −a1-a_1; le déterminant se calcule en développant par rapport à la première ligne, et l’on trouve

(−1)d−1(−ad)=(−1)dad. (-1)^{d-1}(-a_d) = (-1)^d a_d.

Dans la suite de ce numéro, on note EE une extension de degré fini de KK et xx un élément de EE. Nous allons indiquer comment calculer la norme et la trace de xx dans divers cas.

a) Cas d’une extension séparable : supposons EE séparable de degré nn sur KK, notons Ω\Omega une clôture algébrique de KK et σ1,...,σn\sigma_1, ..., \sigma_n les nn KK-homomorphismes distincts de EE dans Ω\Omega. D’après la formule (3) (V, p. 46), on a dans Ω\Omega

TrE/K(x)=∑i=1nσi(x),NE/K(x)=∏i=1nσi(x). \mathrm{Tr}_{E/K}(x) = \sum_{i=1}^n \sigma_i(x) , \quad \mathrm{N}_{E/K}(x) = \prod_{i=1}^n \sigma_i(x) .

b) Cas d’une extension radicielle : supposons KK de caractéristique p>0p > 0 et l’extension EE radicielle ; il existe un entier e⩾0e \geqslant 0 tel que [E:K]=pe[E : K] = p^e (V, p. 25, prop. 4). Si ff est la hauteur de xx sur KK, le polynôme minimal de xx sur KK est Xpf−xpfX^{p^f} - x^{p^f} (V, p. 23, prop. 1). D’après la prop. 3, on a NE/K(x)=(xpf)pe/pf\mathrm{N}_{E/K}(x) = (x^{p^f})^{p^e/p^f}; d’où

NE/K(x)=xpe=x[E:K]. \mathrm{N}_{E/K}(x) = x^{p^e} = x^{[E : K]} .
Pour la trace, on trouve TrE/K(x)=−pe−fa\mathrm{Tr}_{E/K}(x) = -p^{e-f} a, où aa est le coefficient de Xpf−1X^{p^f-1} dans le polynôme Xpf−xpfX^{p^f} - x^{p^f}; autrement dit, on a
TrE/K(x)=pe.x=[E:K]x={xsi [E:K]=10si [E:K]>1. \mathrm{Tr}_{E/K}(x) = p^e.x = [E : K] x = \begin{cases} x & \text{si } [E : K] = 1 \\ 0 & \text{si } [E : K] > 1 \end{cases} .

c) Cas général : on peut résumer le calcul de la norme et de la trace dans la proposition suivante :

Proposition 4

Soient pp l’exposant caractéristique de KK et EE une extension de degré fini de KK. Soient σ1,...,σn\sigma_1, ..., \sigma_n les KK-homomorphismes distincts de EE dans une clôture algébrique Ω\Omega de KK, et soit pe=[E:K]ip^e = [E : K]_i. Pour tout x∈Ex \in E, on a dans Ω\Omega

TrE/K(x)=pe⋅∑i=1nσi(x),NE/K(x)=(∏i=1nσi(x))pe. \text{Tr}_{E/K}(x) = p^e \cdot \sum_{i=1}^n \sigma_i(x) , \quad N_{E/K}(x) = (\prod_{i=1}^n \sigma_i(x))^{p^e}.

Soit EsE_s la fermeture séparable de KK dans EE; alors EsE_s est une extension séparable de degré nn de KK, et σ1,...,σn\sigma_1, ..., \sigma_n induisent des KK-homomorphismes distincts de EsE_s dans Ω\Omega; de plus, EE est une extension radicielle de EsE_s, de degré pep^e (V, p. 42, prop. 13 et p. 45). La prop. 4 résulte alors des formules (6), (7), (13), (14) et (12).

Exercices

See the exercises for § 8.

Transcribed from the printed volume. Not translated.