Bourbaki

§ 9. Éléments conjugués et extensions quasi-galoisiennes

Dans tout ce paragraphe, on note KK un corps et Ω\Omega une clôture algébrique de KK.

1. Prolongement d’isomorphismes

Proposition 1

Soient EE une extension de KK contenue dans Ω\Omega et uu un KK-homomorphisme de EE dans Ω\Omega. a) Si uu applique EE dans EE, uu induit un KK-automorphisme de EE. b) Il existe un KK-automorphisme vv de Ω\Omega prolongeant uu.

Supposons qu’on ait u(E)⊂Eu(E) \subset E; pour prouver a), il suffit de montrer que l’on a u(E)=Eu(E) = E. Soient xx un élément de EE, ff le polynôme minimal de xx sur KK et Φ\Phi l’ensemble des racines de ff dans EE. L’ensemble Φ\Phi est fini, l’application uu de EE dans EE est injective, et l’on a u(Φ)⊂Φu(\Phi) \subset \Phi. On a par suite u(Φ)=Φu(\Phi) = \Phi, d’où x∈u(Φ)⊂u(E)x \in u(\Phi) \subset u(E); on a donc E=u(E)E = u(E).

Il est clair que Ω\Omega est une clôture algébrique de EE et de u(E)u(E); par suite (V, p. 23, cor.), l’isomorphisme uu de EE sur u(E)u(E) se prolonge en un isomorphisme vv de Ω\Omega sur Ω\Omega.

2. Extensions conjuguées. Éléments conjugués

Définition 1

Soient EE et FF deux extensions de KK contenues dans Ω\Omega. On dit que EE et FF sont conjuguées (dans Ω\Omega) s’il existe un KK-automorphisme uu de Ω\Omega tel que u(E)=Fu(E) = F. On dit que deux éléments xx et yy de Ω\Omega sont conjugués sur KK s’il existe un KK-automorphisme uu de Ω\Omega tel que u(x)=yu(x) = y.

Soient EE et FF deux extensions de KK contenues dans Ω\Omega. D’après la prop. 1, EE et FF sont conjuguées sur KK si et seulement si ce sont des extensions isomorphes de KK. Il en est ainsi en particulier s’il existe deux parties AA et BB de Ω\Omega telles que E=K(A)E = K(A) et F=K(B)F = K(B) et un KK-automorphisme uu de Ω\Omega tel que u(A)=Bu(A) = B.

La relation « x et y sont conjugués sur K » est une relation d’équivalence dans Ω\Omega ; les classes suivant cette relation s’appellent les classes de conjugaison dans Ω\Omega ; ce sont les orbites dans Ω\Omega du groupe des K-automorphismes de Ω\Omega.

Proposition 2

Soient x et y deux éléments de Ω\Omega. Les conditions suivantes sont équivalentes : a) x et y sont conjugués sur K. b) Il existe un K-isomorphisme v de K(x) sur K(y) tel que v(x)=yv(x) = y. c) x et y ont le même polynôme minimal sur K. Supposons d’abord que x et y soient conjugués sur K ; soit u un K-automorphisme de Ω\Omega tel que u(x)=yu(x) = y et soit f le polynôme minimal de x sur K. On a

f(y)=f(u(x))=u(f(x))=0, f(y) = f(u(x)) = u(f(x)) = 0,
et f est un polynôme unitaire irréductible dans K[X] ; par suite (V, p. 16, th. 1, c)), f est le polynôme minimal de y sur K. Donc a) entraîne c). Supposons maintenant que x et y aient même polynôme minimal f sur K. Il existe un K-isomorphisme du corps K[X]/(f) sur K(x) (resp. sur K(y)) transformant la classe de X modulo (f) en x (resp. y) (V, p. 16, th. 1, b)) ; il existe donc un K-isomorphisme v de K(x) sur K(y) tel que v(x)=yv(x) = y. Par suite, c) entraîne b). Enfin, sous les hypothèses de b), la prop. 1 entraîne l’existence d’un K-automorphisme u de Ω\Omega prolongeant v ; on a alors u(x)=yu(x) = y, donc x et y sont conjugués sur K. Par suite, b) entraîne a).

Corollaire 1

Soit x un élément de Ω\Omega, de degré n sur K, et soit f le polynôme minimal de x sur K. Les conjugués de x sur K sont les racines de f dans Ω\Omega, et leur nombre est au plus égal à n.

Corollaire 2

Soit x un élément de Ω\Omega, de degré n sur K. Pour que x soit séparable sur K, il faut et il suffit qu’il ait n conjugués dans Ω\Omega ; s’il en est ainsi, tous les conjugués de x sur K sont séparables sur K. Soit f le polynôme minimal de x sur K ; ses racines sont les conjugués de x sur K, et chacune de ces racines admet f pour polynôme minimal sur K. Or x est séparable sur K si et seulement si le polynôme f est séparable (V, p. 38, prop. 5), c’est-à-dire si f a n racines distinctes dans Ω\Omega. Le cor. 2 résulte de là.

Corollaire 3

Soit G le groupe des K-automorphismes de Ω\Omega. L’ensemble des invariants de G dans Ω\Omega est la fermeture radicielle de K dans Ω\Omega (V, p. 24). En d’autres termes, un élément x de Ω\Omega est radiciel sur K si et seulement s’il ne possède aucun conjugué distinct de lui-même. Soit p l’exposant caractéristique, et soit x∈Ωx \in \Omega. D’après V, p. 42, prop. 13, il existe un entier m≥0m \geq 0 tel que y=xpmy = x^{p^m} soit algébrique et séparable sur K. Or x est invariant par G si et seulement si y est invariant par G ; d’après le cor. 2, ceci a lieu si et seulement si y est de degré 1 sur K, ce qui équivaut à y∈Ky \in K. Le corollaire résulte aussitôt de là.

3. Extensions quasi-galoisiennes

Définition 2

Soit E une extension de K. On dit que E est quasi-galoisienne, ou normale (sur K), si elle est algébrique et si tout polynôme irréductible de K[X], ayant au moins une racine dans E, se décompose en produit de polynômes de degré 1 (distincts ou non) dans E[X].

Si E est une clôture algébrique de K, c’est une extension quasi-galoisienne de L ; en effet, la condition (AC) de la prop. 1 (V, p. 19) affirme que tout polynôme non constant dans E[X] est produit de polynômes de degré 1.

Proposition 3

Soit E une extension de K contenue dans Ω. Les conditions suivantes sont équivalentes : a) E est une extension quasi-galoisienne de K. b) Pour tout x ∈ E, les conjugués de x sur K dans Ω appartiennent à E. c) Tout K-automorphisme de Ω applique le corps E dans lui-même. d) Tout K-homomorphisme de E dans Ω applique le corps E dans lui-même. e) E est l’extension de décomposition dans Ω d’une famille (f_i)_{i∈I} de polynômes non constants dans K[X] (V, p. 23, remarque 3).

L’équivalence de c) et d) provient de ce que tout K-homomorphisme de E dans Ω est induit par un K-automorphisme de Ω (V, p. 50, prop. 1).

Par définition, une extension quasi-galoisienne est le corps de décomposition de la famille des polynômes minimaux (sur K) de ses éléments, donc a) entraîne e). Sous les hypothèses de e), soit u un automorphisme de Ω ; pour tout i ∈ I, u permutte l’ensemble R_i des racines de f_i, et comme on a E = K(∪_{i∈I} R_i), on a u(E) = E ; donc e) entraîne c). La définition des éléments conjugués montre que c) entraîne b). Supposons enfin b) vérifiée ; soit f un polynôme unitaire irréductible dans K[X] admettant au moins une racine x dans E ; comme Ω est algébriquement clos, il existe des éléments a_k de Ω (1 ≤ k ≤ n) tels que f(x) = ∏_{k=1}^n (X - a_k), et comme les a_k sont conjugués de x sur K (V, p. 51, cor. 1), ils appartiennent à E par hypothèse. On a prouvé que b) entraîne a).

Corollaire 1

Pour qu’une extension E de K contenue dans Ω soit quasi-galoisienne, il faut et il suffit qu’elle soit identique à toutes ses conjuguées sur K.

Cela résulte de la prop. 1, a) (V, p. 50) et de l’équivalence des conditions a) et c) de la prop. 3.

Corollaire 2

Soient E et F deux extensions algébriques de K telles que E ⊂ F. Si F est quasi-galoisienne sur K, elle est quasi-galoisienne sur E.

On peut supposer que F ⊂ Ω. Soit u un E-automorphisme de Ω. Comme u est un K-automorphisme de Ω et que F est quasi-galoisienne sur K, on a u(F) = F. Par suite, F est quasi-galoisienne sur E.

Corollaire 3

Soient N une extension quasi-galoisienne de K contenue dans Ω, et E une sous-extension de N. Soit u un K-homomorphisme de E dans Ω ; on a u(E) ⊂ N et il existe un K-automorphisme v de N qui induit u sur E.

Soit w un K-automorphisme de Ω prolongeant u (V, p. 50, prop. 1) ; comme N est quasi-galoisienne sur K, on a w(N) = N d’où u(E) ⊂ N, et w induit un K-automorphisme v de N.

Corollaire 4

Soient E' une extension de K, et E, K' deux sous-extensions de E'. On suppose que E est quasi-galoisienne sur K et que E' = K'(E). Alors E' est quasi-galoisienne sur K'.

Soit (f_i)_{i \in I} une famille de polynômes non constants dans K[X] dont E soit le corps de décomposition sur K. Il est immédiat que E' est le corps de décomposition de la famille (f_i)_{i \in I} sur K', donc est quasi-galoisienne sur K'.

Remarque 1

Soient F une extension de K et E une sous-extension de F ; on suppose que E est quasi-galoisienne sur K. Montrons que tout K-automorphisme u de F laisse invariant E. En effet, soient x \in E et f le polynôme minimal de x sur K. Comme E est quasi-galoisienne sur K, il existe a_1, ..., a_n \in E tels que f(X) = \Pi(X - a_i) ; on a f(u(x)) = u(f(x)) = 0, donc u(x) est l’un des a_i, donc appartient à E. On a prouvé l’inclusion u(E) \subset E, d’où u(E) = E par V, p. 50, prop. 1.

Remarque 2

Supposons que E soit une extension quasi-galoisienne de K et F une extension quasi-galoisienne de E ; il n’est pas toujours vrai que F soit quasi-galoisienne sur K (V, p. 146, exerc. 1). La raison en est la suivante : soit u un K-automorphisme de Ω ; on a u(E) = E, mais, si f est le polynôme minimal sur E d’un élément x de F, il n’est pas nécessairement invariant par u ; par suite, u(x) n’est pas nécessairement conjugué de x sur E et n’appartient donc pas nécessairement à F. Dans ce cas, F et u(F) sont deux extensions quasi-galoisiennes distinctes de E, qui sont K-isomorphes, mais non E-isomorphes.

Remarque 3

Soient E une extension algébrique de K et x, y deux éléments de E. S’il existe un K-automorphisme de E transformant x en y, alors x et y ont même polynôme minimal sur K et sont donc conjugués sur K d’après la prop. 2 (V, p. 51). La réciproque est vraie si E est quasi-galoisienne, car tout K-automorphisme de Ω induit un K-automorphisme de E. L’hypothèse que E est quasi-galoisienne n’est pas superflue, comme le montre l’exemple suivant : \* soient K = Q et Ω le corps des nombres algébriques ; posons E = Ω \cap \mathbf{R}. On peut montrer (V, p. 146, exerc. 2) que tout automorphisme de E est l’application identique, et que 2\sqrt{2} et −2-\sqrt{2} sont des éléments de E conjugués sur Q. \

4. Extension quasi-galoisienne engendrée par un ensemble

Proposition 4

Soit (N_i)_{i \in I} une famille d’extensions quasi-galoisiennes de K contenues dans Ω. Soient N = \bigcap_{i \in I} N_i et M = K(\bigcup_{i \in I} N_i) ; les extensions N et M de K sont quasi-galoisiennes.

Soit u un K-automorphisme de Ω. On a u(N_i) = N_i pour tout i \in I et l’on déduit évidemment de là les égalités u(N) = N et u(M) = M ; la proposition résulte alors du cor. 1 (V, p. 52).

Soit A un ensemble d’éléments de Ω. Soit B l’ensemble des éléments de Ω qui sont conjugués d’un élément de A ; autrement dit, si G est le groupe des K-auto-morphismes de Ω, on a B = ⋃u∈Gu(A)\bigcup_{u \in G} u(A). Pour tout u∈Gu \in G, on a u(B)=Bu(B) = B, d’où u(K(B))=K(B)u(K(B)) = K(B). Par suite, K(B) est une extension quasi-galoisienne de K contenant A, et il est immédiat que toute extension quasi-galoisienne N de K contenant A contient B, donc K(B). On dira que K(B) est l’extension quasi-galoisienne engendrée par A. Cette définition s’applique en particulier lorsque A est une extension de K.

La proposition suivante résulte immédiatement de ce qui précède.

Proposition 5

Soient E une extension de K contenue dans Ω et N l’extension quasi-galoisienne engendrée par E. Si A est une partie de Ω telle que E = K(A), on a N = K(B), où B est l’ensemble des éléments de Ω qui sont conjugués à un élément de A.

Corollaire 1

Si E est une extension de degré fini de K, l’extension quasi-galoisienne N de K engendrée par E est de degré fini sur K.* On a en effet E = K(A) où A est fini, donc l’ensemble B des conjugués des éléments de A est fini, d’où le corollaire par le th. 2 (V, p. 17).

Corollaire 2

Toute extension quasi-galoisienne N de K est réunion des sous-extensions quasi-galoisiennes de N, de degré fini sur K.* Soit x∈Nx \in N et soit NxN_x l’extension quasi-galoisienne de K engendrée par {x}\{x\}. Comme K(x) est de degré fini sur K, il en est de même de NxN_x (cor. 1), et l’on a x∈Nxx \in N_x.

Exercices

See the exercises for § 9.

Transcribed from the printed volume. Not translated.