§ 2. Modules de torsion sur un anneau principal
1. Modules sur un produit d’anneaux
Soient A un anneau et une décomposition directe de A, c’est-à-dire (I, p. 105, déf. 7) une famille finie d’idéaux bilatères de A telle que l’homomorphisme canonique de A dans le produit des soit bijectif. D’après loc. cit., prop. 10, il existe une famille d’idempotents centraux de A tels que , et pour .
Pour tout A-module à gauche M, notons l’ensemble des tels que ; comme est un idéal bilatère, c’est un sous-module de M ; de plus, si et , les homothéties et coïncident ; il existe donc une unique structure de -module sur telle que la structure de A-module de s’en déduise par l’homomorphisme .
Proposition 1
Le A-module M est somme directe de ses sous-modules .
Notons l’homothétie ; comme est central, est A-linéaire ; comme , , et pour , on a
et les forment une famille orthogonale de projecteurs de somme l’identité (II, p. 18, déf. 7). D’après loc. cit., prop. 12, M est somme directe des sous-modules . Par ailleurs est annulé par ; si et , on a , de sorte qu’aucun élément non nul de n’est annulé par et a fortiori par . Il s’ensuit que , d’où la proposition.
Remarque 1
Inversement, donnons-nous pour chaque un -module , et considérons le A-module M somme directe des A-modules ; alors les sous-modules construits ci-dessus coïncident avec les (il suffit de noter que, si i ≠ j, aucun élément non nul de M_j n’est annulé par b_i puisque b_i + b_j = A). En termes imagés, il revient donc au même de se donner un A-module M ou une famille (M_i) de modules sur les anneaux A/b_i = A_i.
Remarque 2
D’après la démonstration précédente, les projecteurs de M sur ses composants M_i sont des homothéties.
Remarque 3
Pour que le A-module M soit monogène, il faut et il suffit que chacun des M_i le soit : si M = Am, alors M_i = A_i e_i m ; inversement, si M_i = A_i m_i, et si m = , alors M = Am ; en effet, si n ∈ M se projette sur a_i m_i pour chaque i, et si a ∈ A est congru à a_i mod. b_i pour chaque i, am et n ont même projection sur chaque M_i, donc coïncident.
Remarque 4
Soient M et N deux A-modules, (M_i) et (N_i) leurs composants. Soit u ∈ Hom_A(M, N) une application A-linéaire de M dans N ; pour tout i et tout m ∈ M_i, on a u(m) ∈ N_i, d’où une application A_i-linéaire u_i ∈ Hom_{A_i}(M_i, N_i). On vérifie aussitôt que l’application u ↦ (u_i) est un isomorphisme de Z-modules (resp. de A-modules lorsque A est commutatif)
2. Décomposition canonique d’un module de torsion sur un anneau principal
Soit M un module sur un anneau commutatif A. Pour tout α ∈ A, nous noterons M(α) le noyau de l’endomorphisme x ↦ αx de M. Si α et β sont deux éléments de A tels que α divise β, il est clair que M(α) ⊂ M(β). En particulier, lorsque n parcourt l’ensemble des entiers rationnels ≥ 1, les sous-modules M(α^n) forment une suite croissante ; la réunion M_α des M(α^n) est donc un sous-module de M, formé des éléments de M qui sont annulés par une puissance de α. Pour tout sous-module N de M, il est clair que N_α = N ∩ M_α.
Définition 1
Soit π un élément extrémal d’un anneau principal A ; on dit qu’un A-module M est π-primaire si, pour tout x ∈ M, il existe un entier n ≥ 1 tel que π^n x = 0 (en d’autres termes, si M est égal au sous-module M_π).
Il est clair que tout module monogène de la forme A/(π^s) est π-primaire. Pour un A-module quelconque M, le sous-module M_π est π-primaire.
Lemme 1
Soit M un module sur un anneau principal A ; pour tout α ∈ A tel que α ≠ 0, soit α = ε une décomposition de α en facteurs extrémaux (VII, p. 3).
Le sous-module N = M(α) des éléments de M annulés par α est somme directe des sous-modules M(π_i^{n(i)}), et l’application qui, à tout x ∈ M(α), fait correspondre son composant dans M(π_i^{n(i)}), est de la forme x ↦ γ_i x (γ_i ∈ A). En outre, on a
Notons d’abord que N est annulé par α, donc muni d’une structure naturelle de A/(α)-module. D’après la prop. 4 de VII, p. 3, l’homomorphisme canonique de dans le produit des anneaux est un isomorphisme d’anneaux ; appliquant alors la prop. 1 de VII, p. 6, on en déduit que est somme directe des ; les projecteurs de cette décomposition sont des homothéties d’après VII, p. 7, remarque 2. L’inclusion est évidente ; inversement, soit . Il existe une puissance de qui annule ; on peut supposer ; d’après l’identité de Bezout, il existe tels que , donc et finalement .
Lemme 2
Soit un module de torsion (II, p. 115) sur un anneau intègre . Pour toute famille finie d’éléments de , il existe un élément dans tel que les appartiennent tous à .
En effet, pour chaque indice , il existe un élément dans qui annule ; l’élément répond à la question.
Théorème 1
Soit un module de torsion sur un anneau principal ; pour tout élément extrémal de , soit le sous-module de formé des éléments annulés par une puissance de . Si est un système représentatif d’éléments extrémaux de , est somme directe des sous-modules , pour .
Tout élément appartient à un sous-module pour un , donc, en vertu du lemme 1 est somme d’un nombre fini d’éléments dont chacun appartient à un sous-module . D’autre part, si l’on a , où et pour tout et où les et sont nuls sauf un nombre fini d’entre eux, le lemme 2 montre qu’il existe dans tel que les et appartiennent à un même sous-module ; l’application du lemme 1 à montre que pour tout , ce qui achève la démonstration.
Il est clair que, si et sont deux éléments extrémaux associés, on a ; pour un module donné , le sous-module ne dépend donc que de l’idéal de ; on dit que c’est le composant -primaire du module , et la décomposition de en somme directe des est appelée la décomposition canonique de en somme directe de ses composants -primaires.
Corollaire 1
Tout sous-module d’un module de torsion est somme directe des sous-modules .
Cela résulte de ce que est le composant -primaire de .
Corollaire 2
Pour que le sous-module du -module de torsion soit facteur direct, il faut et il suffit que soit facteur direct dans pour tout élément extrémal de .
En effet, si et sont deux sous-modules de , on a si et seulement si pour tout élément extrémal de (cor. 1).
Corollaire 3
Soit un sous-module du -module de torsion . Si, pour tout élément extrémal de , on a, soit , soit , alors est facteur direct dans .
En effet, la condition implique , et on applique le cor. 2.
On dit qu’un -module est semi-simple si tout sous-module de est facteur direct (cf. A, VIII, § 4).
Corollaire 4
Soient un anneau principal qui n’est pas un corps, et un -module. Alors est semi-simple si et seulement s’il est de torsion et si pour tout élément extrémal de .
Supposons d’abord semi-simple ; soit et soit un élément extrémal de . Si est un supplémentaire de dans , on peut écrire , avec et ; mais cela implique , donc
Inversement, il suffit, d’après le cor. 2, de prouver qu’un -module annulé par un élément extrémal est semi-simple ; mais cela est clair, puisque est alors muni d’une structure naturelle d’espace vectoriel sur le corps , et que les sous-modules de ne sont autres que les sous-espaces vectoriels de cette structure.
Remarque 1
Il est clair que l’annulateur de tout élément d’un module -primaire est de la forme ( entier ), puisque c’est un idéal principal contenant une puissance de . Soit un élément de ; pour chaque , soit le composant de dans ; l’annulateur de est le ppcm des annulateurs de ceux des qui sont , mais en vertu de ce qui précède il est ici égal au produit des annulateurs des (VI, p. 15, prop. 12 (DIV)).
Proposition 2
Si est un module de torsion de type fini sur un anneau principal , les composants -primaires de sont nuls à l’exception d’un nombre fini d’entre eux, et les projections de sur ses composants sont des homothéties.
Cela résulte aussitôt du lemme 1, car, en vertu du lemme 2, il existe dans tel que .
Remarque 2
D’après VII, p. 7, remarque 3, un -module de torsion de type fini est monogène si et seulement si chacun de ses composants -primaires l’est.
Un cas particulier important d’application du th. 1 et de la prop. 2 est celui où ; les -modules ne sont autres que les groupes commutatifs. On dit qu’un groupe commutatif est un groupe de torsion si c’est un -module de torsion, c’est-à-dire si tous ses éléments sont d’*ordre fini*. On prend alors pour l’ensemble des nombres premiers ; pour tout nombre premier , on dit qu’un groupe (commutatif) est de -torsion si tous ses éléments ont pour ordre une puissance de . Avec cette terminologie, le th. 1 montre que tout groupe commutatif de torsion est somme directe de groupes de p-torsion. Dans le cas des groupes finis, cela résulte aussi de I, p. 76, th. 4.
Remarque 3
Applications : I. Décomposition canonique des nombres rationnels et des fractions rationnelles à une indéterminée
Théorème 2
Soient un anneau principal, son corps des fractions et un système représentatif d’éléments extrémaux de . Étant donné un élément , il existe une partie finie de , des éléments et non multiple de dans (), et des entiers () tels que
où et les sont déterminés de façon unique par ces conditions.
Si de plus désigne une partie de contenant un élément et un seul de chaque classe de mod. (), tout s’écrit, d’une manière et d’une seule, sous la forme
où et quels que soient et , les étant nuls sauf un nombre fini d’entre eux.
Considérons comme muni de sa structure de -module ; alors est le sous-module de engendré par 1. Le module quotient est le quotient de par la relation d’équivalence , qui, avec les notations de VI, p. 6, s’écrit aussi (mod. 1) ; nous noterons l’application canonique de sur .
Le module quotient est un module de torsion, car tout élément de est de la forme (), d’où . On peut donc lui appliquer le th. 1 de VII, p. 8. Soit () le sous-module des éléments de annulés par une puissance de ; alors est le sous-anneau des éléments de de la forme où et où est un entier . Le module étant somme directe des , tout est congru mod. 1 à un élément de la somme des ; en d’autres termes, on peut écrire la formule (1), où les sont des entiers , et les des éléments de en nombre fini tels que ne soit pas multiple de .
Montrons que ces conditions sur les et les déterminent complètement et les . En effet, est alors l’ensemble des tels que le composant de dans soit . D’autre part si et sont deux entiers tels que , et des éléments de non multiples de tels que (mod. 1) on en déduit que (mod. ) ; si l’on avait , on aurait (mod. ), contrairement à l’hypothèse. Ce raisonnement montre de plus que chaque est bien déterminé mod. .
Pour achever la démonstration, remarquons d’abord que, dans chaque classe de mod. , il existe un élément et un seul de la forme avec pour . Procédons en effet par récurrence sur (la propriété résultant de la définition de pour ) : soit ; dans la classe de mod. il existe par hypothèse, un élément et un seul de la forme (); alors est un multiple de ; or il existe un élément et un seul de tel que (mod. ); d’où (mod. ). Il suffit alors d’appliquer ceci à chaque de la formule (1) pour obtenir la formule (2). L’unicité est évidente en vertu de ce qui précède.
Les cas les plus importants d’application du th. 2 sont les suivants :
I. L’anneau A est l’anneau des entiers rationnels, et . On prend pour l’ensemble des nombres premiers , et, pour tout , on prend pour l’intervalle de . D’où la décomposition canonique
où , , .
II. L’anneau A est l’anneau des polynômes à une indéterminée sur un corps commutatif , et . On prend pour l’ensemble des polynômes unitaires irréductibles de (VII, p. 5). Pour , on peut, en vertu de la division euclidienne des polynômes (IV, p. 10), prendre pour l’ensemble des polynômes de degré strictement inférieur à celui de . D’où la décomposition (dite canonique) d’une fraction rationnelle :
où est un polynôme, où est un polynôme de degré strictement inférieur à celui de , quels que soient et . Si, en particulier, est un corps algébriquement clos, les sont de la forme avec (V, p. 19) et les sont donc des constantes.
On peut donc dire que l’espace vectoriel sur le corps admet pour base l’ensemble formé des monômes (n entier ) et des fractions rationnelles de la forme où parcourt l’ensemble , et où, pour chaque , parcourt l’ensemble des entiers , et l’ensemble des entiers tels que .
Remarque 4
Applications : II. Groupe multiplicatif des entiers inversibles modulo
Soit un entier rationnel , et soit le groupe multiplicatif des éléments inversibles de l’anneau . Si est la décomposition de en facteurs premiers, l’anneau est isomorphe au produit des anneaux (VII, p. 3, prop. 4), et le groupe isomorphe au produit des groupes . Nous sommes ainsi ramenés à étudier les groupes , où est un nombre premier ; rappelons (V, p. 77) que l’ordre de est .
Supposons d’abord ; l’homomorphisme canonique induit par passage aux sous-ensembles un homomorphisme de groupes de dans , dont nous noterons le noyau ; d’après VII, p. 3, prop. 3, pour que la classe mod. d’un entier soit inversible, il faut et il suffit que soit étranger à , c’est-à-dire que la classe de mod. soit inversible. On en déduit que est formé des classes mod. des entiers congrus à 1 mod. , donc possède éléments, et qu’on a la suite exacte
(3)
De même, pour , on note le noyau de l’homomorphisme canonique de dans ; c’est un groupe à éléments, formé des classes mod. des entiers congrus à 1 mod. 4, et l’on a la suite exacte
(4)
Lemme 3
Soient des entiers, un entier , et un nombre premier . Si mod. , on a mod. . Si mod. 8, on a mod. .
Pour démontrer la première assertion, il suffit de prouver que si et si mod. , alors mod. , et on conclura par récurrence sur l’entier . Or on a aussitôt, pour et ,
Proposition 3
Soient un nombre premier et un entier ; le groupe est cyclique d’ordre ; si , pour que la classe modulo d’un entier congru à 1 mod. soit un générateur de , il faut et il suffit que ne soit pas congru à 1 mod. . Soit un entier ; le groupe est cyclique d’ordre ; si , pour que la classe modulo d’un entier congru à 1 mod. 4 soit un générateur de , il faut et il suffit que ne soit pas congru à 1 mod. 8.
Comme est d’ordre , l’ordre de tout élément de est une puissance de , et est un générateur de si et seulement si . Or, si est la classe de , est d’après le lemme 3 la classe de , de sorte que engendre si et seulement si mod. , c’est-à-dire mod. . Par exemple, la classe de engendre . De même, la classe de mod. engendre si et seulement si , ce qui d’après le lemme 3 signifie que n’est pas congru à 1 mod. 8 ; cela est vérifié pour .
Lemme 4
Soient un anneau principal, et une suite exacte de -modules. Supposons qu’il existe , étrangers, tels que , . Alors la suite exacte est scindée. Si de plus et sont monogènes, est monogène.
On a , donc est de torsion. La première assertion résulte du cor. 3 de VII, p. 9. Si et sont monogènes, ils sont de type fini, ainsi par conséquent que (II, p. 17, cor. 5) ; comme les composants -primaires de sont isomorphes à des composants -primaires, soit de , soit de , est monogène d’après la remarque 2 de VII, p. 9.
Théorème 3
Si est la décomposition en facteurs premiers de l’entier , le groupe des éléments inversibles de l’anneau est isomorphe au produit des groupes . Si est un nombre premier , et un entier , le groupe est cyclique d’ordre . Le groupe est réduit à l’élément neutre ; pour , le groupe est le produit direct du groupe cyclique d’ordre engendré par la classe de 5 mod. et du groupe cyclique d’ordre 2 formé des classes de 1 et mod. .
Les ordres de et de sont étrangers ; comme et sont cycliques (prop. 3 et V, p. 75, lemme 1), le groupe est cyclique (appliquer le lemme 4 à la suite exacte (3)). Si , la restriction de l’homomorphisme canonique au sous-groupe est bijectif ; le groupe est donc produit direct de ce sous-groupe et du noyau de ; on conclut grâce à la prop. 3.
Remarque
Soient un nombre premier et un entier congru à 1 mod. et non congru à 1 mod. ; on a une suite exacte de groupes
où est la projection canonique et où est déduit par passage aux quotients de l’application . Soit l’anneau des entiers -adiques (V, p. 92), et soit un élément de tel que , ; par passage à la limite projective, on déduit des suites exactes (5) une suite exacte
où est l’application canonique, et où l’application continue prolonge l’application , . On pose souvent pour .
De même, si , avec , , on a une suite exacte scindée
où prolonge par continuité l’application .
Exercices
See the exercises for § 2.