Dans les paragraphes 4 à 8, on dénote par k un anneau commutatif, et par A une k-algèbre associative et unifère. Le rôle de k est de nature auxiliaire ; on a en vue principalement les trois cas particuliers suivants :
a) on considère un anneau quelconque A, on pose k=Z et on munit A de sa structure naturelle de Z-algèbre,
b) on considère un anneau quelconque A, on prend pour k le centre de A,
c) on considère un anneau commutatif A et on prend k=A.
1. Produit tensoriel de deux complexes
Soient (C,d) un complexe de A-modules à droite et (C′,d′) un complexe de A-modules à gauche.
Munissons le k-module C⊗AC′ de la graduation telle que
(C⊗AC′)n=p+q=n∑(Cp⊗Cq′)
et notons D l’unique endomorphisme k-linéaire de degré (−1) de C⊗AC′ tel que
Le complexe de k-modules (C⊗AC′,D) est appelé le complexe produit tensoriel des complexes (C,d) et (C′,d′).
Remarque 1
Lorsque C′ est réduit à C0′=M, alors (C⊗AC′)n=Cn⊗AM et D=d⊗1M; par exemple C⊗AAs s’identifie naturellement à C. De même, lorsque C est réduit à C0=P, alors (C⊗AC′)n=P⊗ACn′ et D=1P⊗d.
Remarque 2
Pour tout entier r, on a (C⊗AC′)(r)=C(r)⊗AC′, mais (C⊗AC′)(r) et C⊗AC′(r) n’ont pas en général la même différentielle.
Soient p,q deux entiers, x∈Zp(C),x′∈Zq(C′); alors l’élément x⊗x′ de Cp⊗Cq′ appartient à Zp+q(C⊗C′) d’après (1); de plus, si y∈Cp+1,y′∈Cq+1′, on a
(x+dy)⊗(x′+d′y′)=x⊗x′+D(y⊗x′+(−1)p(x+dy)⊗y′);
par passage aux quotients, on en déduit une application k-linéaire, dite canonique
γp,q(C,C′):Hp(C)⊗AHq(C′)→Hp+q(C⊗AC′);
si on munit H(C)⊗AH(C′) de la graduation telle que
(H(C)⊗H(C′))n=p+q=n∑Hp(C)⊗AHq(C′),
les γp,q définissent une application k-linéaire graduée de degré 0
γ(C,C′):H(C)⊗AH(C′)→H(C⊗AC′).
La prop. 6 de II, p. 59, se reformule ainsi :
Proposition 1
Si les complexes C et C′ sont nuls à droite, C⊗AC′ est nul à droite et l’application k-linéaire canonique*
γ0,0(C,C′):H0(C)⊗AH0(C′)→H0(C⊗AC′)
est bijective.
Soient u:(C,d)→(C1,d1) un morphisme de complexes de A-modules à droite et u′:(C′,d′)→(C1′,d1′) un morphisme de complexes de A-modules à gauche; alors u⊗u′:C⊗AC′→C1⊗AC1′ est un morphisme de complexes de k-modules; en effet, il est gradué de degré 0, et si l’on note D et D1 les différentielles de C⊗C′ et C1⊗C1′, on a pour p,q∈Z,x∈Cp,x′∈Cq′,
Soient A∘ la k-algèbre opposée à A, C∘ (resp. C′∘) le complexe C (resp. C′) considéré comme complexe de A∘-modules à gauche (resp. droite). Notons
σ(C,C′):C⊗AC′→C′∘⊗A∘C∘
l’unique application k-linéaire graduée de degré 0 telle que, pour x∈Cp,x′∈Cq′,p,q∈Z, on ait
σ(C,C′)(x⊗x′)=(−1)pqx′⊗x.
Proposition 2
L’application σ(C,C′):C⊗AC′→C′∘⊗AC∘ est un isomorphisme de complexes de k-modules, dont l’isomorphisme réciproque est σ(C′∘,C∘).
Comme les applications σ(C,C′) et σ(C′∘,C∘) sont réciproques l’une de l’autre, il suffit de prouver que σ(C,C′) est un morphisme de complexes. Or, pour
Supposons pour la fin de ce numéro que l’anneau A soit commutatif (cf. n° 9 pour le cas général).
Soient C,C′,C′′ trois complexes de A-modules ; l’homomorphisme canonique de A-modules (III, p. 64)
φ:(C⊗AC′)⊗AC′′→C⊗A(C′⊗AC′′)
est un isomorphisme de complexes, comme on le vérifie aussitôt à l’aide des définitions.
Plus généralement, soit (C(i),d(i))i∈I une famille de complexes de A-modules, où l’ensemble I est fini et totalement ordonné ; nous identifierons pour simplifier les notations I à l’intervalle [1,r] de N. Munissons le A-module C=⨂i=1rC(i) de la graduation telle que
où xi∈(C(i))pi pour i=1,…,n. Alors (C,D) est un complexe de A-modules appelé complexe produit tensoriel de la famille (Ci,di). Pour toute suite strictement croissante r0,...,rk de [0,r] telle que r0=0,rk=r, l’isomorphisme canonique d’associativité
j=0⨂k−1i=rj+1⨂rj+1C(i)→i=1⨂rC(i)
est un isomorphisme de complexes.
On définit comme ci-dessus un homomorphisme gradué de degré 0
γ((C(i))):i∈I⨂H(C(i))→H(i∈I⨂C(i))
Remarque 3
On peut définir le produit tensoriel d’une famille finie de complexes sans munir l’ensemble d’indices d’un ordre total (X, p. 185, exercice 3).
Remarque 4
Supposons que chaque C(i) soit muni d’une structure d’algèbre graduée compatible avec sa graduation et telle que les d(i) soient des antidérivations (III, p. 117). Munissons alors ⨂i∈IC(i) de la structure d’algèbre produit tensoriel gradué gauche des structures données (III, p. 49). Alors D est une antidérivation. En effet, utilisant l’associativité du produit tensoriel, on peut supposer que I={1,2}; soit alors p1,q1,p2,q2∈Z,x1∈(C(1))p1,y1∈(C(1))q1,x2∈(C(2))p2,y2∈(C(2))q2; on a
Soient C,C1 deux complexes de A-modules à droite, C′,C1′ deux complexes de A-modules à gauche, et u:C→C1,v:C→C1,u′:C′→C1′,v′:C′→C1′ des morphismes de complexes.
a) Si u et u′ sont homotopes à v et v′ respectivement, alors les deux morphismes u⊗u′ et v⊗v′ de C⊗AC′ dans C1⊗AC1′ sont homotopes.
b) Si u et u′ sont des homotopismes, u⊗u′ est un homotopisme.
c) Si C ou C′ est homotope à zéro, C⊗AC′ est homotope à zéro.
Notons par la même lettre d les différentielles des complexes C,C1,C′,C1′ et par D les différentielles des complexes C⊗AC′ et C1⊗AC1′.
Si u (resp. u′) est homotope à v (resp. v′), il existe un homomorphisme gradué de degré 1 s:C→C1 (resp. s′:C′→C1′) tel que
(2)u−v=ds+sd(resp. u′−v′=ds′+s′d).
Soit S:C⊗AC′→C1⊗AC1′ l’unique homomorphisme gradué de degré 1 tel que, pour x∈Cp,y∈Cq′,p,q∈Z, on ait
Démontrons b). Si u et u′ sont des homotopismes, il existe des homomorphismes de complexes α:C1→C et α′:C1′→C′ tels que u∘α,α∘u′,α′∘u′ soient homotopes respectivement à IdC1,IdC,IdC1′,IdC′. Alors (u⊗u′)∘(α⊗α′), qui est égal à (u∘α)⊗(u′∘α′), est homotope d’après a) à IdC1⊗IdC1′=IdC1⊗C1′, tandis que (α⊗α′)∘(u⊗u′) est homotope à IdC⊗C′, d’où b). Enfin, c) résulte de b) appliqué au cas où C1 ou C1′ est nul.
Corollaire 1
Soit C′ un complexe scindé de A-modules à gauche tel que H(C′) soit plat. Pour tout complexe C de A-modules à droite, l’application canonique
γ(C,C′):H(C)⊗AH(C′)⟶H(C⊗AC′)
est bijective.
D’après X, p. 35, déf. 6, il existe un homotopisme u′:C′→H(C′). D’après la prop. 3, 1C⊗u′:C⊗AC′→C⊗AH(C′) est un homotopisme ; comme
H(1C⊗u′)∘γ(C,C′)=γ(C,H(C′))∘(1C⊗H(u′)),
et que H(1C⊗u′) et H(u′) sont bijectifs, il suffit de prouver que γ(C,H(C′)) est bijective, et on est ramené au cas où C′ est plat et à différentielle nulle. Dans ce cas les suites exactes canoniques
(I)0⟶Z(C)iC∂B(C)⟶0
(II)0⟶B(C)jZ(C)πH(C)⟶0
donnent des suites exactes :
0⟶Z(C)⊗AC′i⊗1C⊗AC′δ⊗1B(C)⊗AC′⟶0
0⟶B(C)⊗AC′j⊗1Z(C)⊗AC′π⊗1H(C)⊗AC′⟶0.
Comme d=i∘j∘δ, on a D=d⊗1C′=(i⊗1)∘(j⊗1)∘(δ⊗1), ce qui montre que les applications canoniques Z(C)⊗AC′→Z(C⊗AC′) et B(C)⊗AC′→B(C⊗AC′) sont bijectives, donc aussi γ(C,C′) par passage aux quotients.
Corollaire 2
Soit N un A-module à gauche plat. Pour tout complexe C de A-modules à droite, les homomorphismes canoniques
γn(C,N):Hn(C)⊗AN⟶Hn(C⊗AN)
sont bijectifs.
Corollaire 3
Soit C′ un complexe de A-modules à gauche tel que B(C′) et H(C′) soient projectifs. Pour tout complexe C de A-modules à droite, l’application γ(C,C′) est bijective.
En effet, C′ est scindé (X, p. 35, exemple 4) et H(C′) est projectif ; on peut donc appliquer le corollaire 1.
Remarque 1
En utilisant les isomorphismes de commutation, on déduit des corollaires 1, 2 et 3 les énoncés analogues obtenus en échangeant les rôles des deux arguments des produits tensoriels.
Remarque 2
Nous verrons ci-dessous (X, p. 79, cor. 4) que la conclusion du cor. 1 est également vraie lorsqu’on suppose C′ et H(C′) plats et C′ borné à droite.
3. Produit tensoriel par un complexe plat borné à droite
Lemme 1
Soient C un complexe de A-modules à droite et E un complexe de A-modules à gauche. On suppose que H(C)=0 et que E est plat et borné à droite. Alors H(C⊗AE)=0.
Pour k∈Z, soit T(k) le sous-complexe de C⊗AE tel que
Tn(k)=p+q=nq≤k∑Cp⊗AEq;
alors T(k−1)⊂T(k) et on a une suite exacte de complexes
0⟶T(k−1)ikT(k)πC⊗AEk(−k)⟶0
où ik est l’injection canonique et où π projette la somme directe précédente sur son facteur Cn−k⊗AEk=(C⊗AEk(−k))n. D’après le cor. 2 ci-dessus, on a H(C⊗AEk(−k))=0, donc ik est un homomorphisme. On a T(k)=0 pour k assez petit, puisque E est borné à droite, donc H(T(k))=0 pour tout k par récurrence sur k. Enfin, le morphisme canonique ⟶limT(k)→C⊗AE est évidemment un isomorphisme, donc H(C⊗AE)=0 (X, p. 28, prop. 1).
Lemme 2
Si u:C→C′ est un morphisme de complexes de A-modules à droite et E un complexe de A-modules à gauche, alors les complexes Con(u)⊗AE et Con(u⊗1E) sont isomorphes.
Par définition, Con(u)⊗AE est le module gradué (C′(−1)⊕C)⊗AE muni de la différentielle D telle que, pour x∈Cp, y′∈C′(−1)p=Cp−1′, z∈Eq, on ait
(4)
D(y′,x)⊗z=(−dy′,dx−u(y′))⊗z+(−1)p(y′,x)⊗dz,
tandis que Con(u⊗1E) est le module gradué (C′⊗AE)(−1)⊕(C⊗AE) muni de la différentielle D1 telle que, pour x∈Cp, y′∈Cp−1′, z∈Eq, on ait
Soient u:C→C′ un homologisme de complexes de A-modules à droite et E un complexe de A-modules à gauche, plat et borné à droite. Alors
u⊗1E:C⊗AE→C′⊗AE
est un homologisme de complexes de k-modules.
En effet, d’après X, p. 38, cor., u (resp. u⊗1E) est un homologisme si et seulement si H(Con(u))=0 (resp. H(Con(u⊗1E))=0). On conclut alors par les lemmes 1 et 2.
Remarque
En utilisant les isomorphismes de commutation, on déduit des énoncés précédents les énoncés analogues obtenus en échangeant les rôles des deux arguments des produits tensoriels.
4. Définition et premières propriétés du produit de torsion
Pour tout A-module E, on note pE:L(E)→E la résolution libre canonique de E (X, p. 50).
Définition 1
Soit M un A-module à droite et N un A-module à gauche. On appelle produit de torsion de M et N le k-module gradué
(4)
TorA(M,N)=H(L(M)⊗AL(N)).
Les composantes homogènes de TorA(M,N) sont notées
(5)
TornA(M,N)=Hn(L(M)⊗AL(N)).
Comme L(M) et L(N) sont nuls à droite, on a
(6)
TornA(M,N)=0pour n<0.
Remarque 1
Nous verrons ci-dessous (X, p. 107, prop. 6) des propriétés de finitude des modules TorA(M,N). Par exemple, si A est commutatif noethérien et si M et N sont des A-modules de type fini, chaque A-module TornA(M,N) est de type fini.
Soient f:M→M′ un homomorphisme de A-modules à droite et g:N→N′ un homomorphisme de A-modules à gauche, on pose TorA(f,g)=H(L(f)⊗AL(g)); c’est un homomorphisme de k-modules gradués
TorA(f,g):TorA(M,N)→TorA(M′,N′)
dont les composantes homogènes sont notées
TornA(f,g):TornA(M,N)→TornA(M′,N′).
D’après la prop. 1 de X, p. 62, l’homomorphisme canonique
γ0,0:H0(L(M))⊗AH0(L(N))→H0(L(M)⊗AL(N))
est bijectif ; utilisant les isomorphismes M→H0(L(M)) et N→H0(L(N)), on en tire un isomorphisme, dit *canonique
(7)
γM,N:M⊗AN→Tor0A(M,N).
Nous identifierons toujours Tor0A(M,N) à M⊗AN par cet isomorphisme. Alors l’application k-linéaire Tor0A(f,g) s’identifie à f⊗g.
Remarque 2
Le morphisme de complexes pM⊗pN:L(M)⊗AL(N)→M⊗AN induit sur l’homologie de degré 0 l’isomorphisme
γM,N−1:Tor0A(M,N)→M⊗AN
réciproque de γM,N.
On a L(1M)=1L(M), L(1N)=1L(N), donc par passage à l’homologie :
(8)
TorA(1M,1N)=1TorA(M,N).
Si f′:M′→M′′ (resp. g′:N′→N′′) est un homomorphisme de A-modules à droite (resp. gauche), on a L(g′∘g)=L(g′)∘L(g) et L(f′∘f)=L(f′)∘L(f), donc
(9)
TorA(f′∘f,g′∘g)=TorA(f′,g′)∘TorA(f,g).
Considérons les morphismes de k-complexes
L(M)⊗AN1⊗pNL(M)⊗AL(N)pM⊗1M⊗AL(N)
et les k-homomorphismes qu’ils induisent en homologie :
H(L(M)⊗AN)ψM(N)TorA(M,N)ψN(M)H(M⊗AL(N));
d’après la prop. 4 de X, p. 67, 1⊗pN et pM⊗1 sont des homologismes. D’où :
Corollaire. — Si M ou N est plat, ToriA(M,N)=0 pour i⩾0.
Supposons N (resp. M) plat ; alors pM⊗1:L(M)⊗AN→M⊗AN (resp. 1⊗pN:M⊗AL(N)→M⊗AN) est un homologisme (X, p. 67, prop. 4), donc Hi(L(M)⊗AN) (resp. Hi(M⊗AL(N))) est nul pour i>0.
Remarque 3. — Si g:N→N′ est un homomorphisme de A-modules à gauche, alors
On raisonne de même pour l’application f↦TorA(f,g).
Corollaire
Soit λ∈k. Si λ annule M ou N, il annule TorA(M,N).* En effet, λ.1Tor(M,N)=Tor(λ.1M,1N)=Tor(1M,λ.1N).
Proposition 7
Soient I et J deux ensembles, (Mα)α∈I une famille de A-modules à droite, (Nβ)β∈J une famille de A-modules à gauche. L’homomorphisme
α∈I,β∈J⨁TorA(Mα,Nβ)→TorAα∈I⨁Mα,β∈J⨁Nβ
déduit des homomorphismes canoniquesMα→⨁MαetNβ→⨁Nβest bijectif.
Il suffit de prouver que pour tout module à droite M (resp. tout module à gauche N), l’homomorphisme canonique
β∈J⨁TorA(M,Nβ)→TorA(M,β∈J⨁Nβ)
(resp. ⨁α∈ITorA(Mα,N)→TorA(⨁α∈IMα,N)) est bijectif. Or cela résulte de ce qui précède, de la proposition 1 de X, p. 28, et des isomorphismes canoniques :
β⨁(L(M)⊗ANβ)→L(M)⊗A(β⨁Nβ),
α⨁(Mα⊗AL(N))→(α⨁Mα)⊗AL(N).
Un raisonnement analogue donne :
Proposition 8
Soient I (resp. J) un ensemble préordonné filtrant à droite, ((Mα, uα′,α) (resp. ((Nβ, vβ′,β))) un système inductif de A-modules à droite (resp. gauche) relatif à I (resp. J). L’homomorphisme de k-modules gradués
déduit des A-homomorphismes canoniquesMα→lim⟶MαetNβ→lim⟶Nβ, est bijectif.
En particulier, prenant J=I et remarquant que les (α,α),α∈I, forment une partie cofinale de I×I, on obtient :
Corollaire
Soient I un ensemble préordonné filtrant à droite, (Mi,uji) (resp. (Ni,vji)) un système inductif de A-modules à droite (resp. à gauche) relatif à I. L’homomorphisme de k-modules gradués
déduit des A-homomorphismes canoniques Mi→lim⟶Mi et Nj→lim⟶Nj est bijectif.
Soient M un A-module à droite, N un A-module à gauche, A∘ l’anneau opposé à A, M∘ le A∘-module à gauche sous-jacent à M, N∘ le A∘-module à droite sous-jacent à M. On a L(M∘)=L(M)∘ et L(N∘)=L(N)∘, d’où un isomorphisme de commutation (X, p. 63, prop. 2)
σ(L(M),L(N)):L(M)⊗AL(N)→L(N∘)⊗A∘L(M∘).
Par passage à l’homologie, σ(L(M),L(N)) induit un isomorphisme gradué de degré 0 σM,N:TorA(M,N)→TorA∘(N∘,M∘) dit isomorphisme de commutation des produits de torsion.
Notons que σN∘,M∘∘σM,N=IdTor(M,N) et que σM,N induit sur les termes de degré 0 l’homomorphisme de commutation du produit tensoriel. D’autre part, si f:M→M′ et g:N→N′ sont des homomorphismes de A-modules, on a
TorA∘(g,f)∘σM,N=σM′,N′∘TorA(f,g).
5. Les homomorphismes de liaison et les suites exactes
Soit M un A-module à droite. Rappelons que pour tout A-module à gauche N, on a défini au numéro précédent (X, p. 69, prop. 5) un isomorphisme
ψM(N):TorA(M,N)→H(L(M)⊗AN).
Soit
(E)
0→N′uNvN′′→0
une suite exacte de A-modules à gauche ; la suite de k-complexes
(ME)
0⟶L(M)⊗AN′1⊗uL(M)⊗AN1⊗vL(M)⊗AN′′⟶0
est alors exacte (X, p. 66, lemme 1); soit
∂(ME):H(L(M)⊗AN′′)→H(L(M)⊗AN′)
l’homomorphisme de liaison correspondant (X, p. 29).
Définition 2
On appelle homomorphisme de liaison des produits de torsion, relatif au module M et à la suite exacte E, l’homomorphisme composé
Il est commutatif d’après (X, p. 69, remarque 3) et la déf. 2. D’autre part, la ligne inférieure est exacte (X, p. 30, th. 1), et les différents ψM sont bijectifs (X, p. 69, prop. 5).
Corollaire 1
Si Tor1A(M,N′′)=0, la suite
0⟶M⊗AN′1⊗uM⊗AN1⊗vM⊗AN′′⟶0
est exacte.
Corollaire 2
Soient 0→C′uCvC′′→0 une suite exacte de complexes de A-modules à gauche et E un complexe de A-modules à droite. Si C′′ ou E est plat, la suite
0⟶E⊗AC′1⊗uE⊗AC1⊗vE⊗AC′′⟶0
est exacte.
En effet, Tor1A(E,C′′)=0 d’après X, p. 69, cor. à la prop. 5.
Exemple
Soit a un idéal de A. La suite exacte
0→a→As→A/a→0
de A-modules à gauche, donne naissance à une suite exacte de produits de torsion, dans laquelle les termes ToriA (M, A) sont nuls pour i>0. On en déduit des isomorphismes
Tori+1A(M,A/α)→ToriA(M,α),i>0
et une suite exacte
0→Tor1A(M,Aα)→M⊗Aα→M⊗AA→M⊗Aα→0:
il en résulte que Tor1A(M,A/α) s’identifie au noyau de l’homomorphisme canonique M⊗Aα→M.
Par exemple, prenant pour M un module de la forme Ad/b, où b est un idéal à droite de A, on obtient un isomorphisme de Tor1A(A/b,A/α) sur (α∩b)/ba.
Proposition 9
Soient f : M → M1 un homomorphisme de A-modules à droite et
Nous verrons plus tard d’autres relations de commutation (cf. X, p. 131, cor. 1*).*
6. Modules plats et produits de torsion
Théorème 2
Soit E un A-module à droite. Les conditions suivantes sont équi-* *valentes :
(i) E est plat ;
(ii) pour toutA-module à gauche F, et tout entiern>0, on a
TornA(E,F)=0;
(iii) pour tout A-module à gauche monogène et de présentation finie F, on a
Tor1A(E,F)=0;
(iv) pour tout idéal à gauche de type fini a de A, l’application canonique E⊗Aa→E est injective ; (v) pour toute suite exacte de A-modules à droite, de la forme
0→GνHwE→0,
et tout A-module à gauche F, la suite
0⟶G⊗AFν⊗1H⊗AFw⊗1E⊗AF⟶0
est exacte. (i) ⇒ (ii) : c’est le cor. à la prop. 5 de X, p. 69. (ii) ⇒ (iii) : c’est trivial. (iii) ⇔ (iv) : tout A-module à gauche monogène de présentation finie est isomorphe à un quotient A/a, où a est un idéal à gauche de type fini, de sorte que (iii) équivaut à (iv) d’après X, p. 72, exemple. (iii) ⇒ (i) : d’après X, p. 8, prop. 3, X, p. 72, th. 1, E est plat dès que Tor1A(E,F)=0 pour tout A-module à gauche F. Si (iii) est satisfait, il en est ainsi dès que F est monogène et de présentation finie. D’après X, p. 11, prop. 7, tout A-module (resp. tout A-module monogène) est limite inductive filtrante de modules de présentation finie (resp. de modules monogènes de présentation finie); on voit donc, d’après X, p. 70, prop. 8, qu’il suffit de prouver que si Tor1A(E,F)=0 lorsque F est monogène, alors il en est ainsi dès que F est de type fini. Raisonnons donc par récurrence sur le cardinal d’un système générateur (f1,…,fn) de F; la suite exacte
0→Af1→F→F/Af1→0
donne naissance à une suite exacte
Tor1A(E,Af1)→Tor1A(E,F)→Tor1A(E,F/Af1),
de sorte que Tor1A(E,F)=0 puisque Tor1A(E,Af1)=0 et que Tor1A(E,F/Af1)=0 par hypothèse de récurrence. (i) ⇒ (v) : c’est le cor. 2 au th. 1 (X, p. 72). (v) ⇒ (iii) : la suite exacte (X, p. 50)
0⟶Z0(E)iEL0(E)pEE⟶0
donne naissance pour tout A-module à gauche F à une suite exacte
Si (v) est satisfait, on a Tor1A(E,F)=0 d’où (iii).
Corollaire 1
Soit 0→E′→E→E′′→0 une suite exacte de A-modules à droite. Supposons que E′′ soit plat. Alors pour que E soit plat, il faut et il suffit que E′ soit plat.
Soit F un A-module à gauche. Puisque ToriA(E′′,F)=0 pour i=1,2 (th. 2, (i) ⇒ (ii)), on a une suite exacte
0⟶Tor1A(E′,F)⟶Tor1A(E,F)⟶0
d’où l’assertion (th. 2, (i) ⇔ (iii)).
Corollaire 2
Soit 0⟶En⟶En−1⟶⋯⟶E1⟶0 une suite exacte de A-modules à droite. Si Ei est plat pour i=1,…,n−1, alors En est plat.
7. Formule de Künneth
Dans ce numéro, on considère un complexe (C,d) de A-modules à droite et un complexe (C′,d′) de A-modules à gauche. Considérons les suites exactes canoniques
(I)
0⟶Z(C)iCδB(C)(−1)⟶0,
(II)
0⟶B(C)iZ(C)pH(C)⟶0;
on déduit de δ un k-homomorphisme
H(δ⊗1):H(C⊗AC′)⟶H(B(C)⊗AC′)(−1);
on déduit de (II) un homomorphisme de liaison
∂(II,H(C′)):Tor1A(H(C),H(C′))⟶B(C)⊗AH(C′);
si l’on munit Tor1A(H(C),H(C′)) de la graduation dont le composant homogène de degré n est
p+q=n⨁Tor1A(Hp(C),Hq(C′)),
cet homomorphisme de liaison est gradué de degré 0. On dispose par ailleurs d’un homomorphisme canonique (X, p. 62)
γ(B(C),C′):B(C)⊗AH(C′)⟶H(B(C)⊗AC′).
Avec ces notations :
Théorème 3
Supposons les A-modules B(C) et Z(C) plats. Il existe un unique homomorphisme de k-modules gradués, de degré −1,
Posons pour simplifier B=B(C), Z=Z(C), H=H(C) et H′=H(C′) :
Comme B est plat, on déduit de (I) une suite exacte (X, p. 72, cor. 2)
(12)
0⟶Z⊗AC′j⊗1C⊗AC′δ⊗1(B⊗AC′)(−1)⟶0.
Lemme 3
L’homomorphisme de liaison H(B⊗AC′)→H(Z⊗AC′) associé à la suite exacte (12) est égal à H(i⊗1).
En effet, soit a∈Z(B⊗AC′); comme B est plat, a appartient à l’image de B⊗AZ(C′), donc s’écrit ∑λdaλ⊗bλ, avec aλ∈C, bλ∈C′, dbλ=0. L’image de la classe de a par l’homomorphisme cherché est par définition la classe de D(∑aλ⊗bλ)=∑daλ⊗bλ=(i⊗1)(a), d’où le lemme.
La suite exacte d’homologie associée à (12) est donc
H(B⊗AC′)H(i⊗1)H(Z⊗AC′)H(j⊗1)H(C⊗AC′)
H(δ⊗1)H(B⊗AC′)(−1)H(i⊗1)H(Z⊗AC′)(−1).
Par ailleurs, puisque Z est plat, on tire de (II) une suite exacte de k-modules gradués
qui est commutatif par définition des homomorphismes γ. Mais, les complexes B et Z étant scindés et plats, γB et γZ sont bijectifs (X, p. 65, cor. 1). On en déduit, d’une part que γC est injectif et d’image égale à KerH(δ⊗1), d’autre part que γB∘∂(Π,H′) est injectif, d’image égale à ImH(δ⊗1). Le théorème résulte immédiatement de là.
Corollaire 1
Si B(C) et Z(C) sont plats, on a pour tout A-module à gauche N et tout entier n une suite exacte
Supposons B(C) et B(C′) projectifs et Z(C) plat. Alors les suites de k-modules (11) et (13) sont exactes et scindées.* Cela résulte du théorème et du lemme suivant :
Lemme 4
Si B(C) et B(C′) sont projectifs, alors l’homomorphisme canonique*
γ(C,C′):H(C)⊗AH(C′)→H(C⊗AC′)
possède une rétraction k-linéaire. En effet d’après X, p. 65, remarque b), il existe des homologismes φ:C→H(C) et φ′:C′→H(C′) tels que H(φ)=1H(C) et H(φ′)=1H(C′). Dans le diagramme commutatif
H(φ)⊗H(φ′) et γ(H(C),H(C′)) sont l’identité, d’où l’assertion.
Corollaire 3 (formule des coefficients universels). — Supposons l’anneau A principal. Si les complexes C et C′ sont libres, les suites de A-modules (11) sont exactes et scindées ; si le complexe C est libre, les suites de A-modules (13) sont exactes et scindées pour tout A-module N. En effet, B(C),Z(C) et B(C′) sont des sous-modules des modules libres C,C,C′, donc sont libres (VII, § 3, cor. 2 au th. 1), et on applique le cor. 2.
Corollaire 4 (« formule de Künneth »)
Supposons C borné à droite, C et H(C) plats ; alors l’homomorphisme canonique
γ(C,C′):H(C)⊗AH(C′)→H(C⊗AC′)
est bijectif.
D’après le théorème, il suffit de prouver que B(C) et Z(C) sont plats. Or on a des suites exactes
d’où, d’après X, p. 75, cor. 1, des implications (B_{n-1}(C) est plat) ⇒ (Z_n(C) est plat) ⇒ (B_n(C) est plat) ; on conclut en remarquant que B_n(C) = 0 pour n assez petit.
Corollaire 5
Soit u : C \to C' un homologisme de complexes de A-modules à droite, plats et bornés à droite. Pour tout complexe E de A-modules à gauche, le morphisme u⊗1E:C⊗AE→C′⊗AE est un homologisme.
En effet, Con (u) est un complexe plat, borné à droite et d’homologie nulle ; on a donc H(Con (u) \otimes_A E) = 0 d’après le cor. 4, donc H(Con (u \otimes 1_E)) = 0 (X, p. 67, lemme 2), et u⊗1E est un homologisme.
8. Complexes bornés et plats sur un anneau noethérien
Proposition 11
Supposons A noethérien à gauche, et soit C un complexe borné et plat de A-modules à gauche tel que H(C) soit un A-module de type fini. Soient a et b deux entiers tels que a \leq b et que H_n(C) = 0 pour n < a, C_n = 0 pour n > b. Il existe un complexe P de A-modules à gauche tel que P_n soit projectif et de type fini pour chaque n, et que P_n = 0 pour n \notin [a, b], et un homologisme u : P \to C. De plus, pour tout complexe E de A-modules à droite, l’homomorphisme
H(1E⊗u):H(E⊗AP)→H(E⊗AC)est bijectif.
D’après X, p. 53, prop. 7, il existe un complexe (L, d) tel que L_n soit libre et de type fini pour chaque n, et nul lorsque n < a, et un homologisme f : L \to C. Soit P le complexe quotient L/L', où L'_n = 0 pour n < b, L'_n = L_n pour n > b, L'_b = B_b(L). Comme C_n = 0 pour n > b, f(L') = 0, donc f se factorise par un morphisme de complexes u : P \to C.
Comme f est un homologisme, on a H(Con(f))=0, d’où une suite exacte
⋯⟶Lb+1db+1Lb⟶Lb−1⊕Cb⟶Lb−2⊕Cb−1⟶⋯
On a donc une suite exacte
0⟶Pb⟶Lb−1⊕Cb⟶Lb−2⊕Cb−1⟶⋯.
Cela montre d’une part que le cône de u est d’homologie nulle, donc que u est un homologisme, d’autre part que le module Pb est plat (X, p. 76, cor. 2) ; comme Pb est de type fini comme quotient de Lb+1, il est projectif (X, p. 13, cor.). Le couple (P,u) répond donc à la condition exigée. La dernière assertion résulte de X, p. 79, cor. 5.
\* Exemple. — Soient A un anneau commutatif noethérien, X un A-schéma propre et plat, F un CX-module cohérent, plat sur A. Il existe un complexe P borné formé de A-modules projectifs de type fini tel que pour tout A-module M, H(X,F⊗AM) s’identifie naturellement à H(P⊗AM). En effet, soit U un recouvrement de X par un nombre fini d’ouverts affines, C(U,F) le complexe de Čech associé. On montre que Hi(C(U,F)) est isomorphe au A-module Hi(X,F), et que ce dernier est de type fini ; de plus, pour tout A-module M, le complexe C(U,F)⊗AM est isomorphe à C(U,F⊗AM). En appliquant la prop. 11 au complexe C(U,F) (qui est borné), on obtient un complexe P qui répond à la question.
Pour tout point y de Spec (A), notons κ(y) le corps résiduel de A en y, Xy=X⊗Aκ(y) la fibre de X au-dessus de y, Fy=F⊗Aκ(y), et posons hp(y)=dimκ(y)Hp(Xy,Fy) pour p≥0.
On déduit aisément de l’existence du complexe P les résultats suivants :
(i) la fonction hp est semi-continue supérieurement sur Spec (A) ;
(ii) la fonction p≥0∑(−1)php est localement constante sur Spec (A). \*
9. Généralisation aux complexes de multimodules
Soient B et B′ deux anneaux, C un complexe de (B, A)-bimodules, C′ un complexe de (A, B′)-bimodules (X, p. 43) ; alors (C⊗AC′,D) (X, p. 61) est un complexe de (B, B′)-bimodules et l’homomorphisme canonique
γ:H(C)⊗AH(C′)⟶H(C⊗AC′)
est compatible avec les structures de (B, B′)-bimodules des deux membres.
Si B″ est un troisième anneau, et C″ un complexe de (B′, B″)-bimodules, l’homomorphisme canonique (II, p. 64, prop. 8)
(C⊗AC′)⊗B′C′′⟶C⊗A(C′⊗B′C′′)
est un isomorphisme de complexes de (B, B″)-bimodules.
Plus généralement, nous laissons au lecteur le soin de développer la théorie des produits tensoriels de familles finies, totalement ordonnées de complexes de multimodules sur le modèle du n° 1 (X, p. 63) et de II, pp. 65 à 72 (isomorphismes d’associativité, de commutativité, …).
Soient B et B’ deux anneaux, M un (B, A)-bimodule, N un (A, B’)-bimodule : alors L(M)⊗AL(N) est un complexe de (B, B’)-bimodules, de sorte que TorA(M,N) est muni d’une structure naturelle de (B, B’)-bimodule gradué ; sur le terme de degré 0, cette structure coïncide avec celle de M⊗AN.
Si λ∈B, λ′∈B′, et si on note λM,λN,λT,λT′, les homothéties x↦λx, y↦yλ′, z↦λz, z↦zλ′ de M, N, TorA(M,N), TorA(M,N) respectivement, alors
λT=TorA(λM,1N),λT′=TorA(1M,λN′),
ce qui fournit une autre description de la structure de bimodule de TorA(M,N). Nous laissons au lecteur le soin de généraliser les nos 5 et 7 au cas des complexes de multimodules.