Bourbaki

§ 2. Équations différentielles linéaires

1. Existence des intégrales d’une équation différentielle linéaire

Soient E un espace normé complet sur le corps R\mathbf{R}, J un intervalle dans R\mathbf{R}, non réduit à un point. On dit qu’une équation différentielle

dxdt=f(t,x) \frac{dx}{dt} = f(t, x)
où ff est définie dans J×EJ \times E, est une équation linéaire si, pour tout t∈Jt \in J, l’application x↦f(t,x)x \mapsto f(t, x) est une application linéaire affine continue¹ de E dans lui-même; si on pose b(t)=f(t,0)b(t) = f(t, 0), l’application x↦f(t,x)−f(t,0)=f(t,x)−b(t)x \mapsto f(t, x) - f(t, 0) = f(t, x) - b(t) est donc une application linéaire continue de E dans lui-même; nous désignons désormais cette application par A(t)A(t), et nous noterons A(t).xA(t).x (ou simplement A(t)xA(t)x) sa valeur en un point x∈Ex \in E; l’équation différentielle linéaire (1) s’écrit donc

¹ Rappelons que si E est de dimension finie, toute application linéaire affine de E dans lui-même est continue (TG, VI, p. 3 et 6).

(2)

dxdt=A(t)⋅x+b(t) \frac{d\mathbf{x}}{dt} = A(t) \cdot \mathbf{x} + \mathbf{b}(t)
où b\mathbf{b} est une application de JJ dans EE; lorsque b=0\mathbf{b} = 0, on dit que l'équation différentielle linéaire (2) est homogène.

Exemple 1

Lorsque EE est de dimension finie nn sur R\mathbf{R}, on peut identifier l'endomorphisme A(t)A(t) à sa matrice (aij(t))(a_{ij}(t)) par rapport à une base (quelconque) de EE (A, II, p. 144); lorsqu'on identifie un vecteur x∈E\mathbf{x} \in E à la matrice à une colonne (xi)(x_i) de ses composantes par rapport à la base de EE considérée, l'écriture A(t)⋅xA(t) \cdot \mathbf{x} de la valeur de l'application linéaire homogène A(t)A(t) au point x\mathbf{x} est bien conforme aux conventions générales d'Algèbre (A, II, p. 144, prop. 2). Dans ce cas, l'équation (2) est équivalente au système d'équations différentielles scalaires

dxidt=∑j=1naij(t)xj+bi(t)(1≤i≤n). \frac{dx_i}{dt} = \sum_{j=1}^n a_{ij}(t)x_j + b_i(t) \quad (1 \leq i \leq n).

Exemple 2

Soient GG une algèbre normée complète sur R\mathbf{R}, a(t)\mathbf{a}(t), b(t)\mathbf{b}(t) et c(t)\mathbf{c}(t), trois applications de JJ dans GG; l'équation

dxdt=a(t)x+xb(t)+c(t) \frac{d\mathbf{x}}{dt} = \mathbf{a}(t)\mathbf{x} + \mathbf{x}\mathbf{b}(t) + \mathbf{c}(t)
est une équation différentielle linéaire; A(t)A(t) est ici l'application linéaire x↦a(t)x+xb(t)\mathbf{x} \mapsto \mathbf{a}(t)\mathbf{x} + \mathbf{x}\mathbf{b}(t) de GG dans elle-même.

Pour tout t∈Jt \in J, A(t)A(t) est un élément de l'ensemble L(E)\mathscr{L}(E) des applications linéaires continues de EE dans lui-même (endomorphismes continus de EE); on sait (TG, X, p. 24) que L(E)\mathscr{L}(E), muni de la norme ∥U∥=sup⁡∥x∥=1∥U.x∥\|U\| = \sup_{\|\mathbf{x}\|=1} \|U.\mathbf{x}\| est une algèbre normée complète sur le corps R\mathbf{R} et que l'on a ∥UV∥≤∥U∥⋅∥V∥\|UV\| \leq \|U\| \cdot \|V\|.

Dans tout ce paragraphe, nous supposerons que les conditions suivantes sont satisfaites: a) L'application t↦A(t)t \mapsto A(t) de J dans L(E)\mathscr{L}(E) est réglée. b) L'application t↦b(t)t \mapsto \mathbf{b}(t) de J dans EE est réglée.

Lorsque EE est de dimension nn, L(E)\mathscr{L}(E) est isomorphe à Rn2\mathbf{R}^{n^2} (en tant qu'espace vectoriel topologique) et la condition a) signifie que chacun des éléments aij(t)a_{ij}(t) de la matrice A(t)A(t) est une fonction réglée dans JJ.

Comme on a ∥A(t′)x−A(t)x∥≤∥A(t′)−A(t)∥⋅∥x∥\|A(t')\mathbf{x} - A(t)\mathbf{x}\| \leq \|A(t') - A(t)\| \cdot \|\mathbf{x}\|, l'application

t↦A(t)⋅x+b(t) t \mapsto A(t) \cdot \mathbf{x} + \mathbf{b}(t)
est réglée pour tout x∈E\mathbf{x} \in E; en outre, on a
∥A(t)x1−A(t)x2∥=∥A(t)(x1−x2)∥≤∥A(t)∥⋅∥x1−x2∥ \|A(t)\mathbf{x}_1 - A(t)\mathbf{x}_2\| = \|A(t)(\mathbf{x}_1 - \mathbf{x}_2)\| \leq \|A(t)\| \cdot \|\mathbf{x}_1 - \mathbf{x}_2\|
quels que soient t∈Jt \in J, x1\mathbf{x}_1 et x2\mathbf{x}_2 dans EE; en d'autres termes, le second membre de (2) satisfait aux conditions du lemme 1 de IV, p. 3, et est lipschitzien pour la fonction réglée ∥A(t)∥\|A(t)\| dans J×EJ \times E. Par suite (IV, p. 12, cor. 2):

Théorème 1

Soient* t↦A(t)t \mapsto A(t) une application réglée de J dans L(E)\mathscr{L}(E), t↦b(t)t \mapsto \mathbf{b}(t) une application réglée de J dans EE. Pour tout point (t0,x0)(t_0, \mathbf{x}_0) de J×EJ \times E, l'équation linéaire (2) admet une solution et une seule, définie dans JJ tout entier et égale à x0\mathbf{x}_0 au point t0t_0.

2. Linéarité des intégrales d’une équation différentielle linéaire

La résolution d’une équation différentielle linéaire (2) est un problème linéaire (A, II, p. 48); l’équation linéaire homogène

dxdt=A(t)⋅x \frac{d\mathbf{x}}{dt} = A(t) \cdot \mathbf{x}

est dite associée à l’équation non homogène (2); on sait alors (A, II, p. 48, prop. 14) que si u1\mathbf{u}_1 est une intégrale de l’équation non homogène (2), toute intégrale de cette équation est de la forme u+u1\mathbf{u} + \mathbf{u}_1 où u\mathbf{u} est une intégrale de l’équation homogène associée (4), et réciproquement. Nous allons d’abord étudier dans ce n° les intégrales d’une équation homogène (4).

Proposition 1

L’ensemble I\mathscr{I} des intégrales de l’équation linéaire homogène (4), définies dans JJ, est un sous-espace vectoriel de l’espace C(J;E)\mathscr{C}(J; E) des applications continues de JJ dans EE.

La démonstration est immédiate.

Théorème 2

Pour tout point (t0,x0)(t_0, \mathbf{x}_0) de J×EJ \times E, soit u(t,t0,x0)\mathbf{u}(t, t_0, \mathbf{x}_0) l’intégrale de l’équation homogène (4), définie dans JJ et égale à x0\mathbf{x}_0 au point t0t_0.

1° Pour tout point t∈Jt \in J, l’application x0↦u(t,t0,x0)\mathbf{x}_0 \mapsto \mathbf{u}(t, t_0, \mathbf{x}_0) est une application linéaire bijective et bicontinue C(t,t0)C(t, t_0) de EE sur lui-même.

2° L’application t↦C(t,t0)t \mapsto C(t, t_0) de JJ dans L(E)\mathscr{L}(E) est identique à l’intégrale de l’équation différentielle linéaire homogène

dUdt=A(t)U \frac{dU}{dt} = A(t)U

qui prend la valeur II (application identique de EE sur lui-même) au point t0t_0.

3° Quels que soient les points s,t,us, t, u de JJ, on a

C(s,u)=C(s,t)C(t,u),C(s,t)=(C(t,s))−1. C(s, u) = C(s, t)C(t, u), \qquad C(s, t) = (C(t, s))^{-1}.

D’après la prop. 1, u(t,t0,x1)+u(t,t0,x2)\mathbf{u}(t, t_0, \mathbf{x}_1) + \mathbf{u}(t, t_0, \mathbf{x}_2) (resp. λu(t,t0,x0)\lambda \mathbf{u}(t, t_0, \mathbf{x}_0)) est une intégrale de (4) et prend au point t0t_0 la valeur x1+x2\mathbf{x}_1 + \mathbf{x}_2 (resp. λx0\lambda \mathbf{x}_0), donc, en vertu du th. 1 de IV, p. 17 elle est identique à u(t,t0,x1+x2)\mathbf{u}(t, t_0, \mathbf{x}_1 + \mathbf{x}_2) (resp. u(t,t0,λx0)\mathbf{u}(t, t_0, \lambda \mathbf{x}_0)); l’application x0↦u(t,t0,x0)\mathbf{x}_0 \mapsto \mathbf{u}(t, t_0, \mathbf{x}_0) est donc une application linéaire C(t,t0)C(t, t_0) de EE dans lui-même, et on peut écrire u(t,t0,x0)=C(t,t0)⋅x0\mathbf{u}(t, t_0, \mathbf{x}_0) = C(t, t_0) \cdot \mathbf{x}_0.

Comme l’application (X,Y)↦XY(X, Y) \mapsto XY de L(E)×L(E)\mathscr{L}(E) \times \mathscr{L}(E) dans L(E)\mathscr{L}(E) est continue (TG, X, p. 23, prop. 8), l’application t↦A(t)Ut \mapsto A(t)U de JJ dans L(E)\mathscr{L}(E) est réglée pour tout U∈L(E)U \in \mathscr{L}(E); on a en outre (TG, X, p. 21)

∥A(t)X−A(t)Y∥=∥A(t)(X−Y)∥≤∥A(t)∥⋅∥X−Y∥, \|A(t)X - A(t)Y\| = \|A(t)(X - Y)\| \leq \|A(t)\|\cdot\|X - Y\|,

donc on peut appliquer à l’équation linéaire homogène (5) le th. 1 de IV, p. 17; soit V(t)V(t) l’intégrale de cette équation définie dans JJ et égale à II au point t0t_0. On a (I, p. 14, prop. 3)

ddt(V(t)⋅x0)=dV(t)dt⋅x0=A(t)⋅(V(t)⋅x0) \frac{d}{dt} (V(t) \cdot \mathbf{x}_0) = \frac{dV(t)}{dt} \cdot \mathbf{x}_0 = A(t) \cdot (V(t) \cdot \mathbf{x}_0)
et pour t=t0t = t_0, V(t0)⋅x0=I⋅x0=x0V(t_0) \cdot \mathbf{x}_0 = I \cdot \mathbf{x}_0 = \mathbf{x}_0; d’après le th. 1 de IV, p. 17), on a nécessairement V(t)⋅x0=C(t,t0)⋅x0V(t) \cdot \mathbf{x}_0 = C(t, t_0) \cdot \mathbf{x}_0 pour tout x0∈E\mathbf{x}_0 \in E, c’est-à-dire V(t)=C(t,t0)V(t) = C(t, t_0); ceci démontre que C(t,t0)C(t, t_0) appartient à L(E)\mathscr{L}(E), autrement dit, que x0↦C(t,t0)⋅x0\mathbf{x}_0 \mapsto C(t, t_0) \cdot \mathbf{x}_0 est continue dans EE, et que l’application t↦C(t,t0)t \mapsto C(t, t_0) est l’intégrale de (5) égale à II au point t0t_0.

Enfin, l’intégrale s↦C(s,u)⋅x0s \mapsto C(s, u) \cdot \mathbf{x}_0 de (4) est égale à C(t,u)⋅x0C(t, u) \cdot \mathbf{x}_0 au point tt, donc on a, par définition

C(s,u)⋅x0=C(s,t)⋅(C(t,u)⋅x0)=(C(s,t)C(t,u))⋅x0 C(s, u) \cdot \mathbf{x}_0 = C(s, t) \cdot (C(t, u) \cdot \mathbf{x}_0) = (C(s, t)C(t, u)) \cdot \mathbf{x}_0
quel que soit x0∈E\mathbf{x}_0 \in E, d’où la première relation (6); comme C(s,s)=IC(s, s) = I, on a C(s,t)C(t,s)=IC(s, t)C(t, s) = I quels que soient ss et tt dans JJ; ceci prouve (E, II, p. 18, corollaire) que C(t,t0)C(t, t_0) est une application bijective de EE sur lui-même, dont l’application réciproque est C(t0,t)C(t_0, t). Le théorème est ainsi complètement démontré.

On dit que C(t,t0)C(t, t_0) est la résolvante de l’équation (2) de IV, p. 17.

Corollaire 1

L’application qui, à tout point x0∈E\mathbf{x}_0 \in E, fait correspondre la fonction continue t↦C(t,t0)⋅x0t \mapsto C(t, t_0) \cdot \mathbf{x}_0, définie dans JJ, est un isomorphisme de l’espace normé EE sur l’espace vectoriel I\mathscr{I} des intégrales de (4), muni de la topologie de la convergence compacte.

C’est en effet une application linéaire bijective de EE sur I\mathscr{I}; dans un ensemble compact K⊂JK \subset J, C(t,t0)C(t, t_0) est bornée, donc on a ∥C(t,t0)⋅x0∥≤M∥x0∥\|C(t, t_0) \cdot \mathbf{x}_0\| \leq M \|\mathbf{x}_0\| quels que soient t∈Kt \in K et x0∈E\mathbf{x}_0 \in E, ce qui prouve la continuité de l’application considérée; comme

C(t0,t0)⋅x0=x0, C(t_0, t_0) \cdot \mathbf{x}_0 = \mathbf{x}_0,
il est évident que son application réciproque est aussi continue.

Corollaire 2

L’application (s,t)↦C(s,t)(s, t) \mapsto C(s, t) de J×JJ \times J dans L(E)\mathscr{L}(E) est continue.

En effet, on a, d’après (6), C(s,t)=C(s,t0)(C(t,t0))−1C(s, t) = C(s, t_0)(C(t, t_0))^{-1}; or, l’application (X,Y)↦XY(X, Y) \mapsto XY de L(E)×L(E)\mathscr{L}(E) \times \mathscr{L}(E) dans L(E)\mathscr{L}(E) est continue, et il en est de même de l’application X↦X−1X \mapsto X^{-1} du groupe (ouvert) des éléments inversibles de L(E)\mathscr{L}(E) sur lui-même (TG, IX, p. 40, prop. 14).

On notera que l’application

t↦C(t0,t)=(C(t,t0))−1 t \mapsto C(t_0, t) = (C(t, t_0))^{-1}
admet (dans le complémentaire d’un ensemble dénombrable) une dérivée égale à −(C(t,t0))−1dC(t,t0)/dt(C(t,t0))−1- (C(t, t_0))^{-1} \frac{dC(t, t_0)/dt}{(C(t, t_0))^{-1}} (I, p. 16, prop. 4), c’est-à-dire (d’après IV, p. 18, la formule (5)) à −C(t0,t)A(t)- C(t_0, t)A(t).

Corollaire 3

Soit KK un intervalle compact contenu dans JJ, et soit k=sup⁡t∈K∥A(t)∥k = \sup_{t \in K} \|A(t)\|. Quels que soient tt et t0t_0 dans KK, on a

∥C(t,t0)−I∥≤ek∣t−t0∣−1. \|C(t, t_0) - I\| \leq e^{k|t-t_0|} - 1.

En effet, on a ∥A(t)x0∥≤k∥x0∥\|A(t)x_0\| \leq k\|x_0\| pour tout t∈Kt \in K; dans KK, la fonction constante égale à x0x_0 est donc une intégrale approchée à k∥x0∥k\|x_0\| près de l’équation (4) de IV, p. 18; d’après la formule (15) de IV, p. 9, on a donc

∥C(t,t0)x0−x0∥≤∥x0∥ (ek∣t−t0∣−1) \|C(t, t_0)x_0 - x_0\| \leq \|x_0\|\ (e^{k|t-t_0|} - 1)
quels que soient tt et t0t_0 dans KK, et x0x_0 dans EE, ce qui équivaut à l’inégalité (7) d’après la définition de la norme dans L(E)\mathscr{L}(E).

Proposition 2

Soit B un endomorphisme continu de E, indépendant de t, et permutable avec A(t) pour tout t \in J; alors B est permutable avec C(t, t_0) quels que soient t et t_0 dans J.

En effet, on a, d’après (5)

ddt (BC)=BAC=ABCetddt (CB)=ACB, \frac{d}{dt}\,(BC) = BAC = ABC \quad \text{et} \quad \frac{d}{dt}\,(CB) = ACB,
donc ddt (BC−CB)=A(BC−CB)\frac{d}{dt}\,(BC - CB) = A(BC - CB); mais BC(t0,t0)−C(t0,t0) B=0BC(t_0, t_0) - C(t_0, t_0)\,B = 0, donc (IV, p. 17, th. 1) BC(t,t0)−C(t,t0) B=0BC(t, t_0) - C(t, t_0)\,B = 0 pour tout t∈Jt \in J.

Un cas particulier important de la prop. 2 est celui où EE est muni d’une structure d’espace vectoriel normé par rapport au corps des nombres complexes C\mathbf{C}, et où, pour tout t∈Jt \in J, A(t)A(t) est un endomorphisme de EE pour cette structure d’espace vectoriel; cela signifie que A(t)A(t) est permutable avec l’endomorphisme continu x↦ixx \mapsto ix de EE (pour la structure d’espace vectoriel sur R\mathbf{R}); donc C(t,t0)C(t, t_0) est permutable avec cet endomorphisme, ce qui signifie que, quels que soient tt et t0t_0 dans JJ, C(t,t0)C(t, t_0) est un endomorphisme continu de la structure d’espace vectoriel normé de EE sur C\mathbf{C}.

3. Intégration de l’équation linéaire non homogène

L’intégration de l’équation linéaire non homogène

dxdt=A(t)⋅x+b(t) \frac{dx}{dt} = A(t)\cdot x + b(t)
se ramène à l’intégration de l’équation homogène associée
dxdt=A(t)⋅x \frac{dx}{dt} = A(t)\cdot x
et au calcul d’une primitive. Avec les notations du th. 2 de IV, p. 18, posons en effet x=C(t,t0)⋅zx = C(t, t_0)\cdot z, d’où on tire, d’après la seconde formule (6) de IV, p. 18, z=C(t0,t)⋅xz = C(t_0, t)\cdot x; si xx est une intégrale de (2), zz est une intégrale de l’équation
ddt (C(t,t0)⋅z)=A(t)C(t,t0)⋅z+b(t); \frac{d}{dt}\,(C(t, t_0)\cdot z) = A(t)C(t, t_0)\cdot z + b(t);
comme l’application bilinéaire
(U,y)↦U.y (U, y) \mapsto U.y
de L(E)×E\mathscr{L}(E) \times E dans EE est continue (TG, X, p. 23, prop. 6), zz admet une dérivée (sauf en un ensemble dénombrable de points de JJ) et on a, par la formule de dérivation d’une fonction bilinéaire (I, p. 5, prop. 3)

ddt(C(t,t0)⋅z)=dC(t,t0)dt⋅z+C(t,t0)⋅dzdt=A(t)C(t,t0)⋅z+C(t,t0)⋅dzdt \frac{d}{dt} (C(t, t_0) \cdot \mathbf{z}) = \frac{dC(t, t_0)}{dt} \cdot \mathbf{z} + C(t, t_0) \cdot \frac{d\mathbf{z}}{dt} = A(t)C(t, t_0) \cdot \mathbf{z} + C(t, t_0) \cdot \frac{d\mathbf{z}}{dt}

(en remplaçant dC(t,t0)/dtdC(t, t_0)/dt par A(t)C(t,t0)A(t)C(t, t_0), en vertu de (5) (IV, p. 18)). L’équation en z\mathbf{z} se réduit donc à C(t,t0)⋅dz/dt=b(t)C(t, t_0) \cdot d\mathbf{z}/dt = \mathbf{b}(t), ou encore à

dzdt=C(t0,t)⋅b(t) \frac{d\mathbf{z}}{dt} = C(t_0, t) \cdot \mathbf{b}(t)

d’après la seconde formule (6) de IV, p. 18. Or, le second membre de l’équation (8) est une fonction réglée dans JJ, étant obtenue en substituant des fonctions réglées à UU et yy dans la fonction bilinéaire continue U.yU.y (cf. II, p. 6, cor. 2); l’équation (8) a donc une intégrale et une seule prenant la valeur x0\mathbf{x}_0 au point t0t_0, donnée par la formule

z(t)=x0+∫t0tC(t0,s)⋅b(s) ds. \mathbf{z}(t) = \mathbf{x}_0 + \int_{t_0}^t C(t_0, s) \cdot \mathbf{b}(s) \, ds.

Comme on a C(t,t0)⋅∫t0tC(t0,s)⋅b(s) ds=∫t0tC(t,t0)C(t0,s)⋅b(s) dsC(t, t_0) \cdot \int_{t_0}^t C(t_0, s) \cdot \mathbf{b}(s) \, ds = \int_{t_0}^t C(t, t_0)C(t_0, s) \cdot \mathbf{b}(s) \, ds (II, p. 10, formule (9)), on obtient (en tenant compte de la première formule (6) de IV, p. 18) le résultat suivant:

Proposition 3

Avec les notations du th. 2 (IV, p. 18), pour tout point (t0,x0)(t_0, \mathbf{x}_0) de J×EJ \times E, l’intégrale de l’équation linéaire (2) définie dans JJ et égale à x0\mathbf{x}_0 au point t0t_0, est donnée par la formule

u(t)=C(t,t0)⋅x0+∫t0tC(t,s)⋅b(s) ds. \mathbf{u}(t) = C(t, t_0) \cdot \mathbf{x}_0 + \int_{t_0}^t C(t, s) \cdot \mathbf{b}(s) \, ds.

La méthode qui conduit à la formule (10), et qui consiste à prendre la fonction z\mathbf{z} comme nouvelle fonction inconnue, est souvent appelée « méthode de variation des constantes ».

4. Systèmes fondamentaux d’intégrales d’un système linéaire d’équations différentielles scalaires

Nous allons considérer dans ce n° et le suivant le cas où EE est un espace vectoriel de dimension finie nn par rapport au corps CC des nombres complexes (donc de dimension 2n2n par rapport à R\mathbf{R}), et où pour tout t∈Jt \in J, A(t)A(t) est un endomorphisme de EE pour la structure d’espace vectoriel sur CC. On peut alors identifier A(t)A(t) à sa matrice (aij(t))(a_{ij}(t)) par rapport à une base de EE (sur le corps CC), les aija_{ij} étant cette fois n2n^2 fonctions complexes définies et réglées dans JJ; xjx_j (1≤j≤n)(1 \leq j \leq n) désignant les composantes (complexes) d’un vecteur x∈E\mathbf{x} \in E par rapport à la base considérée, l’équation linéaire

dxdt=A(t)⋅x+b(t) \frac{d\mathbf{x}}{dt} = A(t) \cdot \mathbf{x} + \mathbf{b}(t)

est encore équivalente au système

(3)

dxidt=∑j=1naij(t)xj+bi(t)(1≤i≤n). \frac{dx_i}{dt} = \sum_{j=1}^n a_{ij}(t)x_j + b_i(t) \quad (1 \leq i \leq n).

Les th. 1 (IV, p. 17) et 2 (IV, p. 18) et la prop. 2 (IV, p. 20) montrent alors que, pour tout x0=(xk0)1≤k≤nx_0 = (x_{k0})_{1 \leq k \leq n} dans E, il existe une intégrale et une seule u=(uk)1≤k≤n\mathbf{u} = (u_k)_{1 \leq k \leq n} de l’équation

(4)

dxdt=A(t)⋅x \frac{d\mathbf{x}}{dt} = A(t) \cdot \mathbf{x}

définie dans E et égale à x0\mathbf{x}_0 au point t0t_0; cette intégrale peut s’écrire

u(t,t0,x0)=C(t,t0)⋅x0, \mathbf{u}(t, t_0, \mathbf{x}_0) = C(t, t_0) \cdot \mathbf{x}_0,

C(t,t0)C(t, t_0) étant une matrice carrée inversible (cij(t,t0)c_{ij}(t, t_0)) d’ordre n, dont les coefficients sont des fonctions complexes continues dans J×JJ \times J et telles que t↦cij(t,t0)t \mapsto c_{ij}(t, t_0) soit une primitive de fonction réglée dans J.

Dans le cas particulier où n=1n = 1, le système (3) se réduit à une seule équation scalaire

(11)

dxdt=a(t)x+b(t) \frac{dx}{dt} = a(t)x + b(t)

(a(t)(a(t) et b(t)b(t) fonctions complexes réglées dans J); on vérifie aussitôt que la matrice (à un élément) C(t,t0)C(t, t_0) est égale à exp⁡(∫t0ta(s) ds)\exp \left( \int_{t_0}^t a(s) \, ds \right); l’intégrale de (11) égale à x0x_0 au point t0t_0 est donc donnée explicitement par la formule

(12)

u(t)=x0exp⁡(∫t0ta(s) ds)+∫t0tb(s)exp⁡(∫t0sa(τ) dτ)ds. u(t) = x_0 \exp \left( \int_{t_0}^t a(s) \, ds \right) + \int_{t_0}^t b(s) \exp \left( \int_{t_0}^s a(\tau) \, d\tau \right) ds.

Dans l’espace C(J;E)\mathscr{C}(J; E) des applications continues de J dans E, muni de la topologie de la convergence compacte, l’ensemble I\mathscr{I} des intégrales de l’équation (4) est un sous-espace vectoriel (sur C\mathbf{C}) isomorphe à E, donc à Cn\mathbf{C}^n (IV, p. 19, cor. 1, et IV, p. 20, prop. 2). On appelle système fondamental d’intégrales de (4) une base (ui)1≤j≤n(\mathbf{u}_i)_{1 \leq j \leq n} de cet espace (sur le corps C\mathbf{C}).

Proposition 4

Pour que n intégrales uj\mathbf{u}_j (1≤j≤n1 \leq j \leq n) de l’équation (4) forment un système fondamental, il faut et il suffit que leurs valeurs uj(t0)\mathbf{u}_j(t_0) en un point t0∈Jt_0 \in J soient des vecteurs linéairement indépendants dans E.

En effet, l’application qui, à tout x0∈E\mathbf{x}_0 \in E, fait correspondre l’intégrale t↦C(t,t0)⋅x0t \mapsto C(t, t_0) \cdot \mathbf{x}_0, est un isomorphisme de E sur I\mathscr{I} (IV, p. 19, cor. 1 et IV, p. 20, prop. 2).

Si (ej)1≤j≤n(\mathbf{e}_j)_{1 \leq j \leq n} est une base quelconque de E sur C\mathbf{C}, les n intégrales

uj(t)=C(t,t0)⋅ej(1≤j≤n) \mathbf{u}_j(t) = C(t, t_0) \cdot \mathbf{e}_j \quad (1 \leq j \leq n)

forment donc un système fondamental; si on identifie C(t,t0)C(t, t_0) à sa matrice par rapport à la base (ej)(\mathbf{e}_j), les intégrales uj\mathbf{u}_j ne sont autres que les colonnes de la matrice C(t,t0)C(t, t_0). L’intégrale de (4) prenant au point t0t_0 la valeur x0=∑j=1nλjej\mathbf{x}_0 = \sum_{j=1}^n \lambda_j \mathbf{e}_j est alors

C(t,t0)⋅x0=∑k=1nλkuk(t). C(t, t_0) \cdot \mathbf{x}_0 = \sum_{k=1}^n \lambda_k \mathbf{u}_k(t).

Étant données nn intégrales quelconques uj\mathbf{u}_j (1≤j≤n1 \leq j \leq n) de (4), on appelle déterminant de ces nn intégrales en un point t∈Jt \in J, par rapport à une base (ej)1≤j≤n(\mathbf{e}_j)_{1 \leq j \leq n} de E, le déterminant

Δ(t)=(u1(t),u2(t),…,un(t)) \Delta(t) = (\mathbf{u}_1(t), \mathbf{u}_2(t), \ldots, \mathbf{u}_n(t))
des nn vecteurs uj(t)\mathbf{u}_j(t) par rapport à la base (ej)(\mathbf{e}_j) (A, III, p. 90). On a (A, III, p. 91, prop. 2)
Δ(t)=Δ(t0)det⁡(C(t,t0)). \Delta(t) = \Delta(t_0) \det (C(t, t_0)).

D’après la prop. 4 de IV, p. 22, pour que (uj)1≤j≤n(\mathbf{u}_j)_{1 \leq j \leq n} soit un système fondamental d’intégrales de (4), il faut et il suffit que le déterminant Δ(t)\Delta(t) des uj\mathbf{u}_j soit ≠0\neq 0 en un point t0t_0 de JJ; la formule (14) montre alors de nouveau que Δ(t)≠0\Delta(t) \neq 0 en tout point de JJ, autrement dit que les vecteurs uj(t)\mathbf{u}_j(t) (1≤j≤n1 \leq j \leq n) sont toujours linéairement indépendants.

Proposition 5

Le déterminant de la matrice C(t,t0)C(t, t_0) est donné par la formule*

det⁡(C(t,t0))=exp⁡(∫t0tTr⁡(A(s)) ds). \det (C(t, t_0)) = \exp \left( \int_{t_0}^t \operatorname{Tr}(A(s)) \, ds \right).

En effet, si on pose δ(t)=det⁡(C(t,t0))\delta(t) = \det (C(t, t_0)), on a, d’après la formule donnant la dérivée d’un déterminant (I, p. 8, formule (3))

dδdt=Tr⁡(dC(t,t0)dt(C(t,t0))−1)δ(t) \frac{d\delta}{dt} = \operatorname{Tr} \left( \frac{dC(t, t_0)}{dt} (C(t, t_0))^{-1} \right) \delta(t)
c’est-à-dire, en vertu de l’équation différentielle (5) de IV, p. 18 à laquelle satisfait C(t,t0)C(t, t_0)
dδdt=Tr⁡(A(t)) δ(t). \frac{d\delta}{dt} = \operatorname{Tr}(A(t)) \, \delta(t).

Comme δ(t0)=1\delta(t_0) = 1, la formule (15) se déduit de l’expression (12) (IV, p. 22) de l’intégrale d’une équation linéaire scalaire.

La donnée de nn intégrales linéairement indépendantes de (4) détermine toutes les intégrales de cette équation, comme nous venons de le voir. Nous allons maintenant montrer que pour, 1≤p≤n1 \leq p \leq n, la donnée de pp intégrales linéairement indépendantes uj\mathbf{u}_j (1≤j≤p1 \leq j \leq p) de l’équation (4) ramène l’intégration de cette équation à celle d’un système linéaire homogène de n−pn - p équations scalaires. Supposons que, dans un intervalle K⊂JK \subset J, il existe n−pn - p applications

up+k(1≤k≤n−p) \mathbf{u}_{p+k} \quad (1 \leq k \leq n-p)
de KK dans EE, primitives de fonctions réglées dans KK, et telles que, pour tout t∈Kt \in K, les nn vecteurs uj(t)\mathbf{u}_j(t) (1≤j≤n1 \leq j \leq n) forment une base de EE.

Pour tout point t1∈Jt_1 \in J, il existe toujours un intervalle KK, voisinage de t1t_1 dans JJ, dans lequel sont définies n−pn - p fonctions up+k\mathbf{u}_{p+k} (1≤k≤n−p1 \leq k \leq n-p) ayant les propriétés précédentes. En effet, soit (ei)1≤i≤n(\mathbf{e}_i)_{1 \leq i \leq n} une base de EE; il existe n−pn - p vecteurs de cette base qui forment avec les uj(t1)\mathbf{u}_j(t_1) (1≤j≤p1 \leq j \leq p) une base de EE (A, II, p. 95, th. 2); supposons par exemple que ce soient ep+1,…,en\mathbf{e}_{p+1}, \ldots, \mathbf{e}_n; comme le déterminant det⁡(u1(t),…,up(t),ep+1,…,en)\det(\mathbf{u}_1(t), \ldots, \mathbf{u}_p(t), \mathbf{e}_{p+1}, \ldots, \mathbf{e}_n) (par rapport à la base (ei)(\mathbf{e}_i)) est fonction continue de tt et n’est pas nul pour t=t1t = t_1, il existe un voisinage KK de t1t_1 dans lequel il n’est pas nul; on peut donc prendre up+k(t)=ep+k\mathbf{u}_{p+k}(t) = \mathbf{e}_{p+k} (1≤k≤n−p1 \leq k \leq n-p) pour t∈Kt \in K.

Il existe une matrice inversible B(t)B(t) d’ordre nn, dont les éléments sont des primitives de fonctions réglées dans KK, telle que B(t)⋅ej=uj(t)B(t) \cdot \mathbf{e}_j = \mathbf{u}_j(t) pour 1≤j≤n1 \leq j \leq n. Posons x=B(t)⋅y\mathbf{x} = B(t) \cdot \mathbf{y}; y\mathbf{y} satisfait à l’équation

dBdt⋅y+B(t)⋅dydt=A(t)B(t)⋅y, \frac{dB}{dt} \cdot \mathbf{y} + B(t) \cdot \frac{d\mathbf{y}}{dt} = A(t)B(t) \cdot \mathbf{y},
qui s’écrit aussi
dydt=(B(t))−1(A(t)B(t)−dBdt)⋅y=H(t)⋅y, \frac{d\mathbf{y}}{dt} = (B(t))^{-1}\left(A(t)B(t) - \frac{dB}{dt}\right) \cdot \mathbf{y} = H(t) \cdot \mathbf{y},
où H(t)=(hjk(t))H(t) = (h_{jk}(t)) est une matrice à coefficients réglés dans KK. D’après la définition de B(t)B(t), cette équation linéaire admet les pp vecteurs constants ej\mathbf{e}_j (1≤j≤p1 \leq j \leq p) comme intégrales; on en conclut aussitôt qu’on a nécessairement hjk(t)=0h_{jk}(t) = 0 pour 1≤k≤p1 \leq k \leq p; les composantes yky_k de y\mathbf{y} (par rapport à la base (ei)(\mathbf{e}_i)) d’indice k≥p+1k \geq p + 1 satisfont donc à un système linéaire homogène de n−pn - p équations; une fois déterminées les solutions de ce système, les dyj/dtdy_j/dt d’indice j≤pj \leq p sont fonctions linéaires des yky_k d’indice k≥p+1k \geq p + 1, donc sont connues, et les primitives de ces fonctions donneront les yjy_j d’indice j≤pj \leq p.

En particulier, lorsqu’on connaît n−1n - 1 intégrales linéairement indépendantes de l’équation (4) de IV, p. 22, l’intégration de cette équation est ramenée à celle d’une seule équation scalaire homogène, et par suite au calcul de nn primitives.

Remarque 1

Tout ce qui précède s’applique encore au cas où EE est de dimension nn sur le corps R\mathbf{R} et A(t)A(t) un endomorphisme de EE pour tout t∈Jt \in J: il suffit de remplacer partout C\mathbf{C} par R\mathbf{R}.

Remarque 2

Soit A(t)=(aij(t))A(t) = (a_{ij}(t)) une matrice carrée d’ordre nn dont les éléments sont des fonctions réglées réelles (resp. complexes) de tt dans JJ, et soit C(t,t0)=(cij(t,t0))C(t, t_0) = (c_{ij}(t, t_0)) la matrice résolvante du système linéaire (3) (IV, p. 22) correspondant. Soit FF un espace normé complet quelconque sur R\mathbf{R} (resp. C\mathbf{C}) et considérons le système d’équations différentielles linéaires

dyidt=∑j=1naij(t)yj, \frac{dy_i}{dt} = \sum_{j=1}^n a_{ij}(t)y_j,
où les fonctions inconnues yjy_j prennent leurs valeurs dans FF. Il est immédiat que la solution (u_j)_{1 \leq j \leq n} de ce système telle que uj(t0)=dju_j(t_0) = d_j pour 1≤j≤n1 \leq j \leq n (djd_j arbitraires dans F\mathbf{F}) est donnée par les formules

ui(t)=∑j=1ncij(t,t0)dj(1≤i≤n). u_i(t) = \sum_{j=1}^n c_{ij}(t, t_0) d_j \quad (1 \leq i \leq n).

Considérons en particulier le cas où A(t)A(t) est un endomorphisme d'un espace vectoriel EE de dimension finie nn sur C\mathbf{C}, tel qu'il existe une base de EE par rapport à laquelle la matrice de A(t)A(t) ait ses éléments réels pour tout t∈Jt \in J. Alors ce qui précède montre (en vertu du th. 1 de IV, p. 17) que la matrice résolvante C(t,t0)C(t, t_0) par rapport à la même base a aussi ses éléments réels : il suffit en effet de considérer l'espace vectoriel E0E_0 sur R\mathbf{R} engendré par la base de EE considérée, et de remarquer que la restriction de A(t)A(t) à E0E_0 est un endomorphisme de cet espace vectoriel.

5. Équation adjointe

L'espace EE étant toujours supposé être de dimension finie nn sur le corps C\mathbf{C}, soit E∗E^* son dual (A, II, p. 40), qui est un espace de dimension nn sur C\mathbf{C} (A, II, p. 102, th. 4) ; la forme bilinéaire canonique ⟨x,x∗⟩\langle x, x^* \rangle définie dans E×E∗E \times E^* (A, II, p. 41) est continue dans ce produit (étant un polynôme par rapport aux composantes de x∈Ex \in E et de x∗∈E∗x^* \in E^*).

Étant donnée une équation linéaire homogène (4) (IV, p. 22), où t↦A(t)t \mapsto A(t) est une application réglée de JJ dans L(E)\mathscr{L}(E), cherchons s'il existe une application t↦v(t)t \mapsto v(t) de JJ dans E∗E^*, primitive d'une fonction réglée dans JJ, et telle que la fonction numérique t↦⟨u(t),v(t)⟩t \mapsto \langle u(t), v(t) \rangle soit constante dans JJ lorsque uu est une solution quelconque de (4) ; il revient au même d'écrire que la dérivée de cette fonction doit être nulle en tout point où uu et vv sont dérivables, c'est-à-dire qu'on doit avoir en ces points

⟨dudt,v(t)⟩+⟨u(t),dvdt⟩=0. \left\langle \frac{du}{dt}, v(t) \right\rangle + \left\langle u(t), \frac{dv}{dt} \right\rangle = 0.

Or, d'après (4), on a ⟨dudt,v(t)⟩=⟨A(t)⋅u(t),v(t)⟩=−⟨u(t),B(t)⋅v(t)⟩\left\langle \frac{du}{dt}, v(t) \right\rangle = \langle A(t) \cdot u(t), v(t) \rangle = -\langle u(t), B(t) \cdot v(t) \rangle

où −B(t)-B(t) est la transposée de A(t)A(t) (A, II, p. 42). La relation à laquelle doit satisfaire vv s'écrit donc

⟨u(t),dvdt−B(t)⋅v(t)⟩=0 \left\langle u(t), \frac{dv}{dt} - B(t) \cdot v(t) \right\rangle = 0

en tous les points où A(t)A(t) est continue et v(t)v(t) dérivable. Or, pour un tel point tt et un point x0∈Ex_0 \in E arbitraire, il existe d'après le th. 1 de IV, p. 17, une solution uu de (4) telle que u(t)=x0u(t) = x_0; on doit donc avoir ⟨x0,dvdt−B(t)⋅v(t)⟩=0\left\langle x_0, \frac{dv}{dt} - B(t) \cdot v(t) \right\rangle = 0 pour tout x0∈Ex_0 \in E, ce qui signifie que dvdt−B(t)⋅v(t)=0\frac{dv}{dt} - B(t) \cdot v(t) = 0. Par suite:

Proposition 6

Pour qu'une application* t↦v(t)t \mapsto v(t) de JJ dans E∗E^*, primitive d'une fonction réglée dans JJ, soit telle que ⟨u(t),v(t)⟩\langle u(t), v(t) \rangle soit constante dans JJ pour toute solution uu de l’équation (4) de IV, p. 22, il faut et il suffit que v\mathbf{v} soit solution de l’équation linéaire homogène

dxdt=B(t).x \frac{d\mathbf{x}}{dt} = B(t) . \mathbf{x}

où −B(t)-B(t) est la transposée de A(t)A(t).

L’équation (16) est dite adjointe de (4); il est clair qu’inversement (4) est adjointe de (16). Les éléments de la matrice B(t)B(t) étant fonctions réglées de tt dans JJ, les résultats obtenus ci-dessus sur les équations linéaires sont applicables à l’équation (16). En particulier, l’intégrale de (16) prenant la valeur x0∗x_0^* au point t0t_0 peut s’écrire H(t,t0).x0∗H(t, t_0) . x_0^*, où H(t,t0)H(t, t_0) est une application linéaire bijective de E∗E^* sur lui-même, identique à l’intégrale de l’équation

dVdt=B(t)V \frac{dV}{dt} = B(t)V

qui prend la valeur II au point t0t_0. Il en résulte qu’on a (avec les notations de IV, p. 18)

⟨C(t,t0).x0,H(t,t0).x0∗⟩=⟨x0,x0∗⟩ \langle C(t, t_0) . x_0, H(t, t_0) . x_0^* \rangle = \langle x_0, x_0^* \rangle

quels que soient x0∈Ex_0 \in E et x0∗∈E∗x_0^* \in E^*, ce qui montre que

H(t,t0)=C~(t,t0) H(t, t_0) = \tilde{C}(t, t_0)

(contragrédiente de C(t,t0)C(t, t_0)). En particulier, si on connaît un système fondamental d’intégrales de l’équation adjointe (16), la matrice H(t,t0)H(t, t_0) est déterminée, donc aussi C(t,t0)C(t, t_0), et par suite toutes les intégrales de l’équation (4).

Remarque

Soient EE et FF deux espaces normés complets sur R\mathbf{R} (ou sur C\mathbf{C}), (x,y)↦⟨x,y⟩(\mathbf{x}, \mathbf{y}) \mapsto \langle \mathbf{x}, \mathbf{y} \rangle une forme bilinéaire continue dans E×FE \times F, telle que la relation « ⟨x,y⟩=0\langle \mathbf{x}, \mathbf{y} \rangle = 0 pour tout y∈F\mathbf{y} \in F » (resp. « ⟨x,y⟩=0\langle \mathbf{x}, \mathbf{y} \rangle = 0 pour tout x∈E\mathbf{x} \in E ») entraîne x=0\mathbf{x} = 0 (resp. y=0\mathbf{y} = 0). Supposons en outre que, pour tout t∈Jt \in J, il existe une application linéaire continue B(t)B(t) de FF dans lui-même, telle que l’on ait ⟨A(t).x,y⟩+⟨x,B(t).y⟩=0\langle A(t) . \mathbf{x}, \mathbf{y} \rangle + \langle \mathbf{x}, B(t) . \mathbf{y} \rangle = 0 pour tout (x,y)∈E×F(\mathbf{x}, \mathbf{y}) \in E \times F. Dans ces conditions, on voit comme ci-dessus que, pour qu’une application t↦v(t)t \mapsto \mathbf{v}(t) de JJ dans FF, primitive d’une fonction réglée, soit telle que ⟨u(t),v(t)⟩\langle \mathbf{u}(t), \mathbf{v}(t) \rangle soit constante pour toute intégrale u\mathbf{u} de (4), il faut et il suffit que v\mathbf{v} soit intégrale de l’équation (16), qu’on appelle encore l’adjointe de (4).

6. Équations différentielles linéaires à coefficients constants

Nous supposons de nouveau que EE est un espace normé complet quelconque sur R\mathbf{R}; soit AA un endomorphisme continu de EE, indépendant de tt, et considérons l’équation linéaire homogène

dxdt=A.x. \frac{d\mathbf{x}}{dt} = A . \mathbf{x}.

Lorsque EE est de dimension finie, l’équation (19) est équivalente à un système homogène (3) (IV, p. 22) d’équations différentielles scalaires, où les coefficients aija_{ij} sont des constantes.

D’après le th. 1 (IV, p. 17), toute intégrale de (19) est définie dans R\mathbf{R} tout entier; d’après le th. 2 (IV, p. 18), l’intégrale de (19) prenant la valeur x0x_0 en un point t0∈Rt_0 \in \mathbf{R} peut s’écrire C(t,t0)x0C(t, t_0)x_0, où C(t,t0)C(t, t_0) est une application linéaire bijective et bicontinue de EE sur lui-même, satisfaisant à l’équation

dUdt=AU \frac{dU}{dt} = AU

et telle que C(t0,t0)=IC(t_0, t_0) = I. On a en outre ici l’identité

C(t+τ,t0+τ)=C(t,t0) C(t + \tau, t_0 + \tau) = C(t, t_0)

quel que soit τ∈R\tau \in \mathbf{R}: en effet, on a dC(s,t0+τ)/ds=AC(s,t0+τ)dC(s, t_0 + \tau)/ds = AC(s, t_0 + \tau) d’après (20), et, comme AA est constant, il en résulte qu’on a aussi

dC(t+τ,t0+τ)dt=AC(t+τ,t0+τ); \frac{dC(t + \tau, t_0 + \tau)}{dt} = AC(t + \tau, t_0 + \tau);

d’autre part

C(t0+τ,t0+τ)=I=C(t0,t0), C(t_0 + \tau, t_0 + \tau) = I = C(t_0, t_0),

d’où l’identité (21), puisque l’intégrale de (20) égale à II au point t0t_0 est unique.

Si on pose C0(t)=C(t,0)C_0(t) = C(t, 0), on a donc C(t,t0)=C0(t−t0)C(t, t_0) = C_0(t - t_0); d’autre part, pour tout λ∈R\lambda \in \mathbf{R}, C0(λt)C_0(\lambda t) est identique à l’intégrale de l’équation

dUdt=λAU \frac{dU}{dt} = \lambda AU

qui prend la valeur II au point 0. Nous poserons la définition suivante:

Définition 1

Étant donné un endomorphisme continu AA de EE, on désigne par eAe^A ou exp⁡A\exp A l’automorphisme de EE égal à la valeur au point t=1t = 1 de l’intégrale de l’équation (20) qui prend la valeur II au point t=0t = 0.

Avec cette notation, les remarques qui précèdent la déf. 1 montrent que

C(t,t0)=exp⁡(A(t−t0)). C(t, t_0) = \exp (A(t - t_0)).

La notation exponentielle ainsi introduite et justifiée par les propriétés suivantes, qui sont tout à fait analogues à celles de la fonction exp⁡z\exp z, pour zz réel ou complexe (cf. III, p. 8 et 16):

Proposition 7

1° L’application X↦eXX \mapsto e^X est une application continue de L(E)\mathscr{L}(E) dans le groupe des automorphismes de EE (éléments inversibles de L(E)\mathscr{L}(E)).

2° L’application t↦extt \mapsto e^{xt} de R\mathbf{R} dans L(E)\mathscr{L}(E) est dérivable et on a

ddt(ext)=X ext=extX. \frac{d}{dt}\left(e^{xt}\right) = X\,e^{xt} = e^{xt}X.

3° Quel que soit X∈L(E)X \in \mathscr{L}(\mathbf{E}), on a

eX=∑n=0∞Xnn! e^X = \sum_{n=0}^\infty \frac{X^n}{n!}
la série du second membre étant absolument et uniformément convergente dans toute partie bornée de L(E)\mathscr{L}(\mathbf{E}); en particulier, eit=etIe^{it} = e^t I pour t∈Rt \in \mathbf{R}.

4° Si XX et YY sont permutables, YY et eXe^X sont tous deux permutables avec eXe^X, et on a

eX+Y=eXeY. e^{X+Y} = e^X e^Y.

La relation (24) résulte de l’expression (23) de C(t,0)C(t, 0) et du fait que cette fonction est intégrale de (20); de (24) on déduit par récurrence sur nn que t↦extt \mapsto e^{xt} est indéfiniment dérivable dans R\mathbf{R} et que l’on a

Dn(ext)=Xnext. \mathrm{D}^n(e^{xt}) = X^n e^{xt}.

D’après la formule de Taylor, on peut donc écrire

eX=I+X1!+X22!+⋯+Xnn!+Xn+1∫01(1−t)nn!extdt. e^X = I + \frac{X}{1!} + \frac{X^2}{2!} + \cdots + \frac{X^n}{n!} + X^{n+1} \int_0^1 \frac{(1-t)^n}{n!} e^{xt} dt.

D’autre part, le cor. 3 de IV, p. 19, montre que ∥ext∥≤exp⁡(∥X∥⋅∣t∣)\|e^{xt}\| \leq \exp (\|X\| \cdot |t|). Donc le reste rn(X)=Xn+1∫01(1−t)nn!extdtr_n(X) = X^{n+1} \int_0^1 \frac{(1-t)^n}{n!} e^{xt} dt de la formule (27) satisfait à l’inégalité

∥rn(X)∥≤∥X∥n+1(n+1)!e∥X∥ \|r_n(X)\| \leq \frac{\|X\|^{n+1}}{(n+1)!} e^{\|X\|}
d’où on déduit la formule (25), la série du second membre étant absolument et uniformément convergente dans toute partie bornée de L(E)\mathscr{L}(\mathbf{E}). Pour tout couple d’éléments X,TX, T de L(E)\mathscr{L}(\mathbf{E}), on a donc
eX+T−eX=∑n=1∞1n!((X+T)n−Xn). e^{X+T} - e^X = \sum_{n=1}^\infty \frac{1}{n!} ((X+T)^n - X^n).

Or, on peut écrire (X+T)n−Xn=∑(Vi)V1V2…Vn(X+T)^n - X^n = \sum_{(V_i)} V_1 V_2 \ldots V_n, la somme étant étendue aux 2n−12^n - 1 suites (Vi)(V_i) d’éléments de L(E)\mathscr{L}(\mathbf{E}) telles que Vi=XV_i = X ou Vi=TV_i = T pour 1≤i≤n1 \leq i \leq n, un au moins des ViV_i étant égal à TT; on en conclut aussitôt l’inégalité

∥(X+T)n−Xn∥≤(∥X∥+∥T∥)n−∥X∥n, \|(X+T)^n - X^n\| \leq (\|X\| + \|T\|)^n - \|X\|^n,
d’où
∥exp⁡(X+T)−exp⁡X∥≤exp⁡(∥X∥+∥T∥)−exp⁡∥X∥ \| \exp (X+T) - \exp X \| \leq \exp (\|X\| + \|T\|) - \exp \|X\|
ce qui établit la continuité de l’application X↦exp⁡XX \mapsto \exp X.

Enfin, si XX et YY sont permutables, YY est permutable avec exte^{xt} (IV, p. 20, prop. 2), donc on a

ddt(exteyt)=Xexteyt+ext(Yeyt)=(X+Y)exteyt. \frac{d}{dt} (e^{xt} e^{yt}) = X e^{xt} e^{yt} + e^{xt} (Ye^{yt}) = (X + Y) e^{xt} e^{yt}.

Comme d’autre part eXteYte^{Xt}e^{Yt} est égal à II pour t=0t = 0, on a eXteYt=e(X+Y)te^{Xt}e^{Yt} = e^{(X+Y)t}, d’où la formule (26). De cette dernière, on déduit en particulier que, pour ss et tt réels quelconques, on a

eX(s+t)=eXseXt e^{X(s+t)} = e^{Xs}e^{Xt}
et aussi que
e−X=(eX)−1. e^{-X} = (e^X)^{-1}.

On notera par contre que la formule (26) n’est plus exacte lorsqu’on ne suppose pas XX et YY permutables : elle entraînerait en effet que exp⁡X\exp X et exp⁡Y\exp Y sont toujours permutables, ce qui n’est pas le cas, comme le montrent des exemples simples (IV, p. 41, exerc. 3).

Supposons maintenant que EE soit un espace vectoriel de dimension finie sur le corps C\mathbf{C}, et AA un endomorphisme de EE (pour la structure d’espace vectoriel sur C\mathbf{C}) qu’on peut identifier à sa matrice par rapport à une base de EE; pour tout t∈Rt \in \mathbf{R}, eAte^{At} est alors un automorphisme de EE pour cette même structure (IV, p. 20, prop. 2). Soient rkr_k (1≤k≤q1 \leq k \leq q) les racines distinctes (dans C\mathbf{C}) du polynôme caractéristique φ(r)=det⁡(A−rI)\varphi(r) = \det(A - rI) de l’endomorphisme AA (« racines caractéristiques » de AA); si nkn_k est l’ordre de multiplicité de rkr_k, on a ∑k=1qnk=n\sum_{k=1}^q n_k = n. On sait (A, VII, § 5, no 3) qu’à chaque racine rkr_k correspond un sous-espace EkE_k de EE, de dimension nkn_k, tel que EkE_k soit stable par AA, et que EE soit somme directe des EkE_k: EkE_k peut être défini comme le sous-espace des vecteurs xx tels que

(A−rkI)nkx=0. (A - r_kI)^{n_k}x = 0.

Soit aa un vecteur quelconque de EE; on peut écrire a=∑k=1qaka = \sum_{k=1}^q a_k, où ak∈Eka_k \in E_k; l’intégrale de l’équation (19) de IV, p. 26, prenant la valeur aa au point t=0t = 0 est donc donnée par

u(t)=eAt.a=∑k=1qeAt.ak=∑k=1qerkte(A−rkI)t.ak. u(t) = e^{At}.a = \sum_{k=1}^q e^{At}.a_k = \sum_{k=1}^q e^{r_k t} e^{(A - r_k I)t}.a_k.

Mais comme ak∈Eka_k \in E_k, on a

e(A−rkI)t.ak=ak+t1!(A−rkI).ak+t22!(A−rkI)2.ak+⋯+tnk−1(nk−1)!(A−rkI)nk−1.ak. e^{(A - r_k I)t}.a_k = a_k + \frac{t}{1!}(A - r_k I).a_k + \frac{t^2}{2!}(A - r_k I)^2.a_k + \cdots + \frac{t^{n_k - 1}}{(n_k - 1)!}(A - r_k I)^{n_k - 1}.a_k.

Toute intégrale de l’équation (19) de IV, p. 26, peut donc s’écrire

u(t)=∑k=1qerktpk(t) u(t) = \sum_{k=1}^q e^{r_k t} p_k(t)
où pk(t)p_k(t) est un polynôme par rapport à tt, à coefficients dans l’espace vectoriel EkE_k, et de degré ≤nk−1\leq n_k - 1. En particulier, si toutes les racines de l’équation caractéristique de AA sont simples, les espaces EkE_k (1≤k≤n1 \leq k \leq n) sont tous de dimension 1 sur le corps C\mathbf{C}, et il existe donc nn vecteurs ckc_k tels que les nn fonctions erktcke^{r_k t}c_k (1≤k≤n1 \leq k \leq n) forment un système fondamental d’intégrales de l’équation (19) de IV, p. 26.

Les racines caractéristiques de l’endomorphisme AA sont encore appelées les racines caractéristiques de l’équation linéaire (19) de IV, p. 26. On observera qu’on obtient l’équation caractéristique de AA en exprimant que la fonction ecrtec^{rt} est intégrale de (19) pour un vecteur c≠0c \neq 0.

Lorsque l’on a déterminé explicitement les racines rkr_k (1≤k≤q1 \leq k \leq q), ainsi que l’ordre de multiplicité nkn_k de rkr_k, on obtient en pratique les intégrales de (19) en écrivant que cette équation est vérifiée par l’expression (32) de IV, p. 29, où pkp_k est un polynôme arbitraire de degré ≤nk−1\leq n_k - 1, à coefficients dans EE; en identifiant, dans les deux membres de l’équation obtenue, les coefficients de erkte^{r_k t} (pour 1≤k≤q1 \leq k \leq q), on obtient des équations linéaires par rapport aux coefficients des polynômes pkp_k: on constate aisément que ces équations déterminent les coefficients des termes de degré >0> 0 de pkp_k en fonction du terme constant, et que ce dernier est solution de l’équation (A−rkI)nkx=0(A - r_k I)^{n_k} x = 0, qui définit le sous-espace EkE_k (« méthode des coefficients indéterminés »).

Remarque

Lorsqu’il existe une base de EE telle que la matrice de AA par rapport à cette base ait ses éléments réels (cf. IV, p. 24, Remarque 2), l’équation caractéristique de AA a ses coefficients réels. Pour tout vecteur x=(ξk)1≤k≤nx = (\xi_k)_{1 \leq k \leq n} de EE, rapporté à la base considérée, soit xˉ=(ξˉk)1≤k≤n\bar{x} = (\bar{\xi}_k)_{1 \leq k \leq n}; l’application x↦xˉx \mapsto \bar{x} est une involution antilinéaire de EE. On sait (A, VII) que, si rkr_k est une racine non réelle de l’équation caractéristique de AA, EkE_k le sous-espace stable correspondant, alors rˉk\bar{r}_k est une racine caractéristique ayant même ordre de multiplicité nkn_k que rkr_k, et l’image Ek′E'_k de EkE_k par l’application x↦xˉx \mapsto \bar{x} est le sous-espace stable correspondant à rˉk\bar{r}_k. On en déduit que si uju_j (1≤j≤nk1 \leq j \leq n_k) sont nkn_k intégrales linéairement indépendantes à valeurs dans EkE_k, les 2nk2n_k intégrales uj+uˉj,i(uj−uˉj)u_j + \bar{u}_j, i(u_j - \bar{u}_j) sont linéairement indépendantes et ont, par rapport à la base choisie dans EE, des composantes qui sont des fonctions réelles de EE. Si rkr_k est une racine caractéristique réelle, la Remarque 2 de IV, p. 24, montre (avec les mêmes notations) qu’il existe nkn_k intégrales linéairement indépendantes vjv_j (1≤j≤nk1 \leq j \leq n_k) à valeurs dans EkE_k et qui ont leurs composantes réelles. On obtient de la sorte un système fondamental d’intégrales de (19) dont les composantes sont toutes réelles.

7. Équations linéaires d’ordre nn

On appelle équation différentielle linéaire d’ordre nn toute équation de la forme

Dnx−a1(t)Dn−1x−⋯−an−1(t)Dx−an(t)x=b(t) \mathrm{D}^n x - a_1(t) \mathrm{D}^{n-1} x - \cdots - a_{n-1}(t) \mathrm{D} x - a_n(t) x = b(t)

où les aka_k (1≤k≤n1 \leq k \leq n) et bb sont des fonctions scalaires (complexes) de la variable réelle tt, définies dans un intervalle JJ de R\mathbf{R}. Le procédé général de IV, p. 2, montre que cette équation équivaut au système linéaire de nn équations du premier ordre

{dxkdt=xk+1dxndt=a1(t)xn+a2(t)xn−1+⋯+an(t)x1+b(t)(1≤k≤n−1) \begin{cases} \frac{dx_k}{dt} = x_{k+1} \\ \frac{dx_n}{dt} = a_1(t)x_n + a_2(t)x_{n-1} + \cdots + a_n(t)x_1 + b(t) & (1 \leq k \leq n-1) \end{cases}

c’est-à-dire à l’équation linéaire

(35)

dxdt=A(t).x+b(t) \frac{d\mathbf{x}}{dt} = A(t).\mathbf{x} + \mathbf{b}(t)

où on a posé x=(x1,x2,…,xn)∈Cn\mathbf{x} = (x_1, x_2, \ldots, x_n) \in \mathbf{C}^n, b(t)=(0,0,…,0,b(t))\mathbf{b}(t) = (0, 0, \ldots, 0, b(t)), et où la matrice A(t)A(t) est définie par

A(t)=(010…0001…0……………000…1an(t)an−1(t)an−2(t)…a1(t)). A(t) = \begin{pmatrix} 0 & 1 & 0 & \ldots & 0 \\ 0 & 0 & 1 & \ldots & 0 \\ \ldots & \ldots & \ldots & \ldots & \ldots \\ 0 & 0 & 0 & \ldots & 1 \\ a_n(t) & a_{n-1}(t) & a_{n-2}(t) & \ldots & a_1(t) \end{pmatrix}.

L’étude de l’équation linéaire d’ordre nn consiste donc à appliquer à l’équation linéaire particulière (35) les résultats généraux qui précèdent. Pour tout intervalle JJ où les fonctions aja_j (1≤j≤n1 \leq j \leq n) et bb sont réglées, il existe une fonction et une seule uu, définie dans JJ, admettant dans cet intervalle une dérivée (n−1)(n-1)-ème continue et une dérivée nn-ème réglée (sauf aux points d’un ensemble dénombrable), satisfaisant à l’équation (33) dans le complémentaire d’une partie dénombrable de JJ, et telle que

(36)

u(t0)=x0,Du(t0)=x0′,…,Dn−1u(t0)=x0(n−1) u(t_0) = x_0, \quad Du(t_0) = x'_0, \ldots, D^{n-1}u(t_0) = x_0^{(n-1)}

où t0t_0 est un point quelconque de JJ, x0,x0′,…,x0(n−1)x_0, x'_0, \ldots, x_0^{(n-1)}, nn nombres complexes arbitraires.

Pour que pp intégrales uju_j (1≤j≤p1 \leq j \leq p) de l’équation homogène

(37)

Dnx−a1(t)Dn−1x−⋯−an−1(t)Dx−an(t)x=0 D^n x - a_1(t)D^{n-1}x - \cdots - a_{n-1}(t)Dx - a_n(t)x = 0

associée à (33), soient linéairement indépendantes (dans l’espace C(J,C)\mathscr{C}(J, \mathbf{C}) des applications continues de JJ dans C\mathbf{C}, considéré comme espace vectoriel sur C\mathbf{C}), il faut et il suffit que les pp intégrales correspondantes uj=(uj,Duj,…,Dn−1uj)\mathbf{u}_j = (u_j, Du_j, \ldots, D^{n-1}u_j) de l’équation homogène dx/dt=A(t).xdx/dt = A(t).\mathbf{x} soient linéairement indépendantes (dans l’espace C(J;Cn)\mathscr{C}(J; \mathbf{C}^n) des applications continues de JJ dans Cn\mathbf{C}^n). Il est évident en effet que la condition est nécessaire. Inversement, s’il existe nn constantes complexes λj\lambda_j non toutes nulles telles qu’on ait identiquement ∑j=1nλjuj(t)=0\sum_{j=1}^n \lambda_j u_j(t) = 0 dans JJ, on en déduit ∑j=1nλjDkuj(t)=0\sum_{j=1}^n \lambda_j D^k u_j(t) = 0 dans JJ pour tout entier kk tel que 1≤k≤n−11 \leq k \leq n-1, ce qui signifie que l’on a ∑j=1nλjuj(t)=0\sum_{j=1}^n \lambda_j \mathbf{u}_j(t) = 0 dans JJ.

Par suite (IV, p. 19, cor. 1):

Proposition 8

L’ensemble des intégrales de l’équation linéaire homogène (37), définies dans JJ, est un espace vectoriel de dimension nn sur le corps C\mathbf{C}.

Étant données n intégrales quelconques uju_j (1≤j≤n1 \leq j \leq n) de l’équation (37), on appelle wronskien de ce système d’intégrales le déterminant (par rapport à la base canonique de Cn\mathbf{C}^n) du système des n intégrales correspondantes uj\mathbf{u}_j de l’équation dx/dt=A(t)⋅xd\mathbf{x}/dt = A(t) \cdot \mathbf{x}, c’est-à-dire la fonction

W(t)=∣u1(t)u2(t)…un(t)Du1(t)Du2(t)…Dun(t)⋮⋮⋱⋮Dn−1u1(t)Dn−1u2(t)…Dn−1un(t)∣. W(t) = \begin{vmatrix} u_1(t) & u_2(t) & \ldots & u_n(t) \\ Du_1(t) & Du_2(t) & \ldots & Du_n(t) \\ \vdots & \vdots & \ddots & \vdots \\ D^{n-1}u_1(t) & D^{n-1}u_2(t) & \ldots & D^{n-1}u_n(t) \end{vmatrix}.

Pour que les n intégrales uju_j soient linéairement indépendantes, il faut et il suffit que W(t)≠0W(t) \neq 0 dans J; d’ailleurs, il suffit pour cela que W(t0)≠0W(t_0) \neq 0 en un point t0t_0 de J (IV, p. 22, prop. 4); en outre, on a (IV, p. 23, prop. 5)

W(t)=W(t0)exp⁡(∫t0ta1(s) ds). W(t) = W(t_0) \exp \left( \int_{t_0}^t a_1(s) \, ds \right).

Identifions la résolvante C(t,t0)C(t, t_0) de l’équation (35) à sa matrice par rapport à la base canonique de Cn\mathbf{C}^n; les colonnes vj(t,t0)\mathbf{v}_j(t, t_0) (1≤j≤n1 \leq j \leq n) de cette matrice sont alors n intégrales linéairement indépendantes

vj(t,t0)=(vj(t,t0),Dvj(t,t0),…,Dn−1vj(t,t0)) \mathbf{v}_j(t, t_0) = (v_j(t, t_0), Dv_j(t, t_0), \ldots, D^{n-1}v_j(t, t_0))

de l’équation homogène dx/dt=A(t)⋅xd\mathbf{x}/dt = A(t) \cdot \mathbf{x}, qui correspondent aux n intégrales linéairement indépendantes vj(t,t0)v_j(t, t_0) de l’équation (37), telles que

Dk−1vj(t0,t0)=δjk D^{k-1}v_j(t_0, t_0) = \delta_{jk}

(indice de Kronecker) pour 1≤j≤n, 1≤k≤n1 \leq j \leq n,\ 1 \leq k \leq n (en convenant de poser D0vj=vjD^0v_j = v_j). Il en résulte en particulier que la méthode de variation des constantes (IV, p. 21) appliquée à l’équation (35) donne ici comme intégrale particulière de (33), égale à 0 ainsi que ses n−1n - 1 premières dérivées au point t0t_0, la fonction

w(t)=∫t0tvn(t,s)b(s) ds. w(t) = \int_{t_0}^t v_n(t, s) b(s) \, ds.

Dans le cas particulier de l’équation Dnx=b(t)D^n x = b(t), la formule (39) redonne la formule exprimant la primitive n-ème de la fonction réglée b(t)b(t) qui s’annule ainsi que ses n−1n - 1 premières dérivées au point t0t_0

w(t)=∫t0tb(s)(t−s)n−1(n−1)! ds w(t) = \int_{t_0}^t b(s) \frac{(t-s)^{n-1}}{(n-1)!} \, ds

(II, p. 13, formule (19)): l’intégrale de Dnx=0D^n x = 0 qui est nulle ainsi que ses n−2n - 2 premières dérivées au point t0t_0, et dont la dérivée (n−1)(n-1)-ème est égale à 1 en ce point, est en effet le polynôme (t−t0)n−1/(n−1)!(t-t_0)^{n-1}/(n-1)!.

8. Equations linéaires d’ordre nn à coefficients constants

Si, dans l’équation (33), les coefficients aia_i sont constants, la matrice correspondante AA est constante; l’équation caractéristique correspondante s’obtient en écrivant que erte^{rt} est solution, ce qui donne

rn−a1rn−1−⋯−an−1r−an=0. r^n - a_1 r^{n-1} - \cdots - a_{n-1} r - a_n = 0.
Soient rjr_j (1≤j≤q1 \leq j \leq q) les racines distinctes de cette équation, njn_j (1≤j≤q1 \leq j \leq q) l’ordre de multiplicité de la racine rjr_j (∑j=1qnj=n\sum_{j=1}^q n_j = n). D’après les résultats de IV, p. 26 à 32, à chaque racine rjr_j correspond, pour l’équation homogène
Dnx−a1Dn−1x−⋯−an−1Dx−anx=0 \mathrm{D}^n x - a_1 \mathrm{D}^{n-1} x - \cdots - a_{n-1} \mathrm{D} x - a_n x = 0
un système de njn_j intégrales linéairement indépendantes
ujk(t)=erjtpjk(t), u_{jk}(t) = e^{r_j t} p_{jk}(t),
où pjkp_{jk} est un polynôme (à coefficients complexes) de degré ≤nj−1\leq n_j - 1 (1≤k≤nj1 \leq k \leq n_j); en outre, les nn intégrales ujku_{jk} (1≤j≤q,1≤k≤nj1 \leq j \leq q, 1 \leq k \leq n_j) ainsi obtenues sont linéairement indépendantes. Il en résulte que les njn_j polynômes pjkp_{jk} (1≤k≤nj1 \leq k \leq n_j) sont linéairement indépendants dans l’espace des polynômes en tt de degré ≤nj−1\leq n_j - 1, donc forment une base (sur C\mathbf{C}) de cet espace, puisque ce dernier est de dimension njn_j. Autrement dit:

Proposition 9

Soient rjr_j (1≤j≤q1 \leq j \leq q) les racines distinctes de l’équation caractéristique (40), et soit njn_j l’ordre de multiplicité de la racine rjr_j (1≤j≤q1 \leq j \leq q). Les nn fonctions tkerjtt^{k} e^{r_j t} (1≤k≤nj,1≤j≤q1 \leq k \leq n_j, 1 \leq j \leq q) sont des intégrales linéairement indépendantes de l’équation homogène (41).

On peut démontrer ce résultat directement de la façon suivante. Il résulte de l’équation (41) que la dérivée nn-ème de toute intégrale de cette équation est dérivable dans R\mathbf{R}, d’où on déduit aussitôt, par récurrence sur l’entier m>nm > n, que toute intégrale de (41) admet une dérivée d’ordre mm, autrement dit, est indéfiniment dérivable dans R\mathbf{R}. Soit D\mathscr{D} l’espace vectoriel sur C\mathbf{C} (non topologique) des fonctions complexes indéfiniment dérivables dans R\mathbf{R}; l’application x↦Dxx \mapsto \mathrm{D} x est un endomorphisme de cet espace, et l’équation (41) peut s’écrire

f(D)x=0 f(\mathrm{D}) x = 0
où f(D)=Dn−a1Dn−1−⋯−an−1D−anf(\mathrm{D}) = \mathrm{D}^n - a_1 \mathrm{D}^{n-1} - \cdots - a_{n-1} \mathrm{D} - a_n (A, IV, § 2, no 1).

Proposition 10

Soient gg et hh deux polynômes premiers entre eux tels que f=ghf = gh. Le sous-espace des solutions de (42) est somme directe des sous-espaces des solutions des deux équations*

g(D)x=0,h(D)x=0. g(\mathrm{D}) x = 0, \qquad h(\mathrm{D}) x = 0.

En effet, en vertu de l’identité de Bezout (A, VII, § 1, n° 2, th. 1), il existe deux polynômes p(D)p(D) et q(D)q(D) tels que p(D)g(D)+q(D)h(D)=1p(D)g(D) + q(D)h(D) = 1. Pour toute solution xx de (42), on peut donc écrire x=y+zx = y + z, où y=p(D)g(D)xy = p(D)g(D)x et z=q(D)h(D)xz = q(D)h(D)x, et on a h(D)y=p(D)(f(D)x)=0h(D)y = p(D)(f(D)x) = 0, et g(D)z=q(D)(f(D)x)=0g(D)z = q(D)(f(D)x) = 0. D’autre part, si on a à la fois g(D)x=0g(D)x = 0 et h(D)x=0h(D)x = 0, on en tire

x=p(D)(g(D)x)+q(D)(h(D)x)=0, x = p(D)(g(D)x) + q(D)(h(D)x) = 0,
ce qui achève la démonstration.

Avec les notations précédentes, on peut alors écrire

f(D)=∏j=1q(D−rj)nj f(D) = \prod_{j=1}^q (D - r_j)^{n_j}
et la prop. 10, appliquée par récurrence sur qq, montre que le sous-espace des solutions de (42) est somme directe des sous-espaces des solutions des qq équations
(D−rj)njx=0(1≤j≤q). (D - r_j)^{n_j}x = 0 \qquad (1 \leq j \leq q).
Or, pour tout nombre complexe rr, on a
D(ertx)=ert(D+r)x D(e^{rt}x) = e^{rt}(D + r)x
et par suite l’équation (43) équivaut à
Dnj(e−rjtx)=0 D^{n_j}(e^{-r_jt}x) = 0
et a donc pour solutions les fonctions erjtpj(t)e^{r_jt}p_j(t), où pjp_j parcourt l’ensemble des polynômes de degré ≤nj−1\leq n_j - 1; on retrouve ainsi la prop. 9 de IV, p. 33.

L’équation homogène (41) étant supposée résolue (c’est-à-dire que les racines caractéristiques sont supposées déterminées), on sait que la méthode de variation des constantes permet de trouver les solutions de l’équation non homogène

Dnx−a1Dn−1x−…−an−1Dx−anx=b(t) D^n x - a_1 D^{n-1} x - \ldots - a_{n-1} Dx - a_n x = b(t)
où b(t)b(t) est une fonction réglée quelconque (IV, p. 21); on notera que si b(t)b(t) est indéfiniment dérivable dans un intervalle JJ, toutes les intégrales de (45) sont indéfiniment dérivables dans JJ. Dans le cas particulier b(t)=eαtp(t)b(t) = e^{\alpha t} p(t), où pp est un polynôme (à coefficients complexes) et α\alpha un nombre complexe quelconque, on obtient plus simplement une intégrale de (45) de la façon suivante. Posons x=eαtyx = e^{\alpha t} y; l’équation
f(D)x=eαtp(t) f(D)x = e^{\alpha t} p(t)
s’écrit d’après (44)
f(α+D)y=p(t) f(\alpha + D)y = p(t)
ou encore, en vertu de la formule de Taylor appliquée au polynôme f(D)f(D),

(46)

f(n)(α)n!Dny+f(n−1)(α)(n−1)!Dn−1y+⋯+f′(α)1!Dy+f(α)y=p(t). \frac{f^{(n)}(\alpha)}{n!} D^n y + \frac{f^{(n-1)}(\alpha)}{(n-1)!} D^{n-1} y + \cdots + \frac{f'(\alpha)}{1!} Dy + f(\alpha)y = p(t).

Soit mm le degré du polynôme p(t)=∑k=0mλktm−kp(t) = \sum_{k=0}^m \lambda_k t^{m-k}; si f(α)≠0f(\alpha) \neq 0 (c'est-à-dire si α\alpha n'est pas racine caractéristique), il existe un polynôme et un seul u(t)=∑k=0mcktm−ku(t) = \sum_{k=0}^m c_k t^{m-k} de degré mm, solution de l'équation (46), car les coefficients ckc_k sont déterminés par le système d'équations linéaires

f(α)ck+(m−k+11)f′(α)ck−1+(m−k+22)f′′(α)ck−2+⋯+(mk)f(k)(α)c0=λk(0≤k≤m) f(\alpha)c_k + \binom{m-k+1}{1} f'(\alpha)c_{k-1} + \binom{m-k+2}{2} f''(\alpha)c_{k-2} + \cdots + \binom{m}{k} f^{(k)}(\alpha)c_0 = \lambda_k \quad (0 \leq k \leq m)
qui admet évidemment une solution et une seule. Si au contraire α\alpha est une racine caractéristique, et si hh est son ordre de multiplicité, le calcul précédent montre qu'il existe un polynôme et un seul v(t)v(t) de degré mm, tel que toute solution de Dhy=v(t)D^h y = v(t) soit une intégrale; autrement dit, tout polynôme solution de (46) est alors de degré m+hm + h (« résonance »).

9. Systèmes d'équations linéaires à coefficients constants

Avec les notations du no 8, considérons plus généralement un système de mm équations différentielles de la forme

∑k=1npjk(D)xk=bj(t)(1≤j≤m) \sum_{k=1}^n p_{jk}(D)x_k = b_j(t) \qquad (1 \leq j \leq m)
où les inconnues xkx_k (1≤k≤n1 \leq k \leq n) et les seconds membres bjb_j (1≤j≤m1 \leq j \leq m) sont des fonctions complexes de la variable réelle tt, et où les pjk(D)p_{jk}(D) sont des polynômes (de degré quelconque) à coefficients constants (complexes) par rapport à l'opérateur de dérivation DD (1≤j≤m,1≤k≤n1 \leq j \leq m, 1 \leq k \leq n).

De tels systèmes ne sont pas du même type que ceux considérés dans IV, p. 2, (formule (5)), comme le montre l'exemple suivant:

{Dx1=a(t)D2x1+Dx2+x3=b(t). \begin{cases} Dx_1 = a(t) \\ D^2x_1 + Dx_2 + x_3 = b(t). \end{cases}

Nous nous bornerons au cas où les bj(t)b_j(t) sont les fonctions indéfiniment dérivables dans un intervalle JJ, et nous chercherons seulement les solutions (xk)1≤k≤n(x_k)_{1 \leq k \leq n} indéfiniment dérivables dans JJ. En posant b(t)=(b1(t),…,bm(t))\mathbf{b}(t) = (b_1(t), \ldots, b_m(t)) (application de JJ dans Cm\mathbf{C}^m), et x=(x1,x2,…,xn)\mathbf{x} = (x_1, x_2, \ldots, x_n), le système (47) peut s'écrire

P(D)x=b(t) P(D)\mathbf{x} = \mathbf{b}(t)
où P(D)P(D) est la matrice (pjk(D))(p_{jk}(D)) à mm lignes et nn colonnes, dont les coefficients

appartiennent à l’anneau C[D]\mathbf{C}[D] des polynômes en D, à coefficients dans C\mathbf{C}. Soient fj(D)f_j(D) (1≤j≤r≤min⁡(m,n)1 \leq j \leq r \leq \min(m, n)) les invariants de similitude non nuls de la matrice P(D)P(D); on sait (A, VII, § 5, no 1) que ce sont des polynômes unitaires bien déterminés, tels que fjf_j divise fj+1f_{j+1} pour 1≤j≤r−11 \leq j \leq r - 1 (r étant le rang de P(D)P(D)); en outre, il existe deux matrices carrées U(D)U(D) et V(D)V(D), d’ordres respectifs mm et nn, inversibles (dans les anneaux de matrices carrées d’ordre mm et nn respectivement, à coefficients dans l’anneau C[D]\mathbf{C}[D] des polynômes en D à coefficients complexes), et telles que la matrice Q(D)=(qjk(D))=U(D)P(D)V(D)Q(D) = (q_{jk}(D)) = U(D)P(D)V(D) ait tous ses termes nuls, à l’exception des termes diagonaux qjj(D)=fj(D)q_{jj}(D) = f_j(D) pour 1≤j≤r1 \leq j \leq r. Posons alors y=V−1(D)xy = V^{-1}(D)x; l’équation (49) est équivalente à l’équation

U(D)(P(D)(V(D)y))=U(D)b, U(D)(P(D)(V(D)y)) = U(D)b,
c’est-à-dire à
Q(D)y=U(D)b Q(D)y = U(D)b
puisque U(D)U(D) est inversible. Or, si y=(y1,y2,…,yn)y = (y_1, y_2, \ldots, y_n), et si
U(D)b(t)=(c1(t),…,cm(t)), U(D)b(t) = (c_1(t), \ldots, c_m(t)),
l’équation (50) s’écrit
fj(D)yj=cj(t)pour 1≤j≤r f_j(D)y_j = c_j(t) \quad \text{pour } 1 \leq j \leq r
0=cj(t)pour r+1≤j≤m. 0 = c_j(t) \quad \text{pour } r + 1 \leq j \leq m.

Le système n’admet donc de solutions indéfiniment dérivables que si les conditions (52) sont vérifiées; la détermination des yjy_j d’indice j≤rj \leq r se ramène alors à l’intégration de rr équations différentielles linéaires à coefficients constants (51); les yjy_j d’indice >r> r sont des fonctions indéfiniment dérivables arbitraires. Une fois les solutions yy de l’équation (50) ainsi déterminées, on en déduit les solutions de (47) par la formule x=V(D)yx = V(D)y.

Remarque 1

Certains des polynômes fj(D)f_j(D) peuvent se réduire à des constantes non nulles; les yjy_j correspondants sont alors entièrement déterminés.

Remarque 2

Lorsque les bjb_j sont tous nuls, c’est-à-dire que le système (47) est homogène, les conditions (52) sont toujours vérifiées; si en outre r=nr = n, on voit que l’ensemble des solutions de (47) est un espace vectoriel sur C\mathbf{C}, de dimension égale à la somme des degrés des fj(D)f_j(D), c’est-à-dire au degré de det⁡(P(D))\det(P(D)).

Remarque 3

Les polynômes pjk(D)p_{jk}(D) étant donnés, un système (47) qui admet des solutions lorsque les seconds membres sont indéfiniment dérivables (ou dérivables jusqu’à un certain ordre) peut ne pas en admettre lorsque les seconds membres sont des fonctions réglées quelconques: c’est ce que montre l’exemple (48), qui n’admet pas de solution lorsque a(t)a(t) n’est pas une primitive. Nous n’entendrons pas ici de rechercher les conditions supplémentaires de possibilité qui s’introduisent ainsi lorsque les seconds membres sont des fonctions réglées quelconques.

Exercices

See the exercises for § 2.

Transcribed from the printed volume. Not translated.