Bourbaki

§ 4. Application aux séries à termes positifs

1. Critères de convergence des séries à termes positifs

Dans tout ce paragraphe, nous entendons (par abus de langage) par série à termes positifs une série (un)(u_n) à termes réels tels que un⩾0u_n \geqslant 0 à partir d’une certaine valeur de nn. Tout ce qui sera dit sur ces séries s’étend aussitôt par changement de signe aux séries dont tous les termes sont ⩽0\leqslant 0 à partir d’une certaine valeur de nn.

On a vu (II, p. 14, Exemple 3) qu’à toute suite (un)n⩾1(u_n)_{n \geqslant 1} de points d’un espace normé E, on associe une fonction en escalier uu définie dans [1,+∞[[1, +\infty[ par les conditions u(x)=unu(x) = u_n pour n⩽x<n+1n \leqslant x < n + 1: alors, pour que la série (un)(u_n) soit convergente, il faut et il suffit que l’intégrale ∫1+∞u(t) dt\int_1^{+\infty} u(t)\,dt soit convergente.

Soient (un)(u_n) et (vn)(v_n) deux séries à termes positifs, uu et vv les fonctions en escalier associées: la relation un⩽vnu_n \leqslant v_n pour n⩾n0n \geqslant n_0 équivaut à u(x)⩽v(x)u(x) \leqslant v(x) pour x⩾n0x \geqslant n_0. Par suite, chacune des relations un≪vnu_n \ll v_n, un≪vnu_n \ll v_n, un∼vnu_n \sim v_n est respectivement équivalente à u(x)≪v(x)u(x) \ll v(x), u(x)≪v(x)u(x) \ll v(x), u(x)∼v(x)u(x) \sim v(x); cette remarque permet de traduire comme suit les propositions 1 (V, p. 18) et 6 (V, p. 20):

Proposition 1

Soient (un)(u_n) et (vn)(v_n) deux séries à termes positifs. Si un≪vnu_n \ll v_n, et si la série (vn)(v_n) est convergente, la série (un)(u_n) est convergente; si un≫vnu_n \gg v_n et si ∑n=1∞vn=+∞\sum_{n=1}^\infty v_n = +\infty, on a ∑n=1∞un=+∞\sum_{n=1}^\infty u_n = +\infty.

Proposition 2

Soient (un)(u_n) et (vn)(v_n) deux séries à termes positifs: 1° Si la série (vn)(v_n) est convergente, la relation un≪vnu_n \ll v_n (resp. un∼vnu_n \sim v_n) entraîne ∑p=n∞up≪∑p=n∞vp\sum_{p=n}^\infty u_p \ll \sum_{p=n}^\infty v_p (resp. ∑p=n∞up∼∑p=n∞vp\sum_{p=n}^\infty u_p \sim \sum_{p=n}^\infty v_p). 2° Si ∑n=1∞vn=+∞\sum_{n=1}^\infty v_n = +\infty, la relation un≪vnu_n \ll v_n (resp. un∼vnu_n \sim v_n) entraîne ∑p=1nup≪∑p=1nvp\sum_{p=1}^n u_p \ll \sum_{p=1}^n v_p (resp. ∑p=1nup∼∑p=1nvp\sum_{p=1}^n u_p \sim \sum_{p=1}^n v_p).

On obtient des critères commodes de convergence en prenant pour série de comparaison (vn)(v_n) dans la prop. 1 une série dont les termes sont de la forme vn=f(n)v_n = f(n), où ff est une fonction ⩾0\geqslant 0, définie pour tout nombre réel x>x0x > x_0 et décroissante dans l’intervalle [x0,+∞[[x_0, +\infty[; en effet:

Proposition 3 (critère de Cauchy-Maclaurin). — Si ff est une fonction ⩾0\geqslant 0 et décroissante dans [x0,+∞[[x_0, +\infty[, pour que la série de terme général vn=f(n)v_n = f(n) soit convergente, il faut et il suffit que l’intégrale ∫x0+∞f(t) dt\int_{x_0}^{+\infty} f(t)\,dt soit convergente.

Il suffit pour le voir de remarquer que si vv est la fonction en escalier associée à la série (vn)(v_n), on a v(x+1)≤f(x)≤v(x)v(x+1) \leq f(x) \leq v(x) pour tout x≥x0x \geq x_0, puisque ff est décroissante; la proposition résulte donc du principe de comparaison (II, p. 17, prop. 3).

Comme les fonctions qui figurent dans les critères logarithmiques de convergence des intégrales (V, p. 19–20, prop. 2, 3 et 4) sont décroissantes dans un intervalle [x0,+∞[[x_0, +\infty[, l’application des prop. 1 et 3 de V, p. 27, donne les critères suivants:

Proposition 4 (critère logarithmique d’ordre 0). — Soit (un)(u_n) une série à termes positifs; si un≤nμu_n \leq n^\mu pour un μ<−1\mu < -1, la série (un)(u_n) est convergente; si un≥nμu_n \geq n^\mu pour un μ≥−1\mu \geq -1, la série (un)(u_n) a une somme infinie.

Proposition 5 (critère logarithmique d’ordre pp). — Soit (un)(u_n) une série à termes positifs. Si un≤1n.l1(n).l2(n)…lp−1(n) (lp(n))μu_n \leq \frac{1}{n.l_1(n).l_2(n)\ldots l_{p-1}(n)\,(l_p(n))^\mu} pour un μ>1\mu > 1, la série (un)(u_n) est convergente; si un≥1n.l1(n)…lp−1(n) (lp(n))μu_n \geq \frac{1}{n.l_1(n)\ldots l_{p-1}(n)\,(l_p(n))^\mu} pour un μ≤1\mu \leq 1, la série (un)(u_n) a une somme infinie.

Si 0≤q<10 \leq q < 1, on a qn≤n−μq^n \leq n^{-\mu} quel que soit μ>0\mu > 0; l’application du critère logarithmique d’ordre 0 prouve à nouveau la convergence de la série géométrique ∑n=0∞qn\sum_{n=0}^\infty q^n pour ∣q∣<1|q| < 1 (TG, IV, p. 32). Si on applique la prop. 1 en prenant vn=qnv_n = q^n on obtient un critère qui peut se mettre sous la forme suivante (critère de Cauchy): Soit (un)(u_n) une série à termes positifs; si lim sup⁡(un)1/n<1\limsup (u_n)^{1/n} < 1, la série (un)(u_n) est convergente; si lim sup⁡(un)1/n>1\limsup (u_n)^{1/n} > 1, la série (un)(u_n) a une somme infinie. En effet, si lim sup⁡(un)1/n=a<1\limsup (u_n)^{1/n} = a < 1, pour tout nombre qq tel que a<q<1a < q < 1, on a un≤qnu_n \leq q^n. Si au contraire lim sup⁡(un)1/n=a>1\limsup (u_n)^{1/n} = a > 1, pour tout qq tel que 1<q<a1 < q < a, on a un≥qn>1u_n \geq q^n > 1 pour une infinité de valeurs de nn; unu_n ne tendant pas vers 0, on a ∑n=1∞un=+∞\sum_{n=1}^\infty u_n = +\infty.

Ce critère est fort utile dans la théorie des séries entières, que nous étudierons plus tard; mais il ne permet déjà plus de décider de la convergence des séries (1/nα)(1/n^\alpha), autrement dit son champ d’application est beaucoup plus restreint que celui des critères logarithmiques.

2. Développement asymptotique des sommes partielles d’une série

Pour xx réel tendant vers +∞+\infty, soit E\mathscr{E} une échelle de comparaison formée de fonctions dont chacune est définie dans tout un intervalle [x0,+∞[[x_0, +\infty[ (dépendant de la fonction) et est ≥0\geq 0 dans cet intervalle. Soit (un)(\mathbf{u}_n) une série dont les termes appartiennent à un espace normé complet EE, telle que un\mathbf{u}_n admette un développement asymptotique à la précision gαg_\alpha par rapport à l’échelle Eα\mathscr{E}^\alpha des restrictions à N\mathbf{N} des fonctions de E\mathscr{E}:

un=∑λ≤αaλgλ(n)+rα(n). \mathbf{u}_n = \sum_{\lambda \leq \alpha} a_\lambda g_\lambda(n) + r_\alpha(n).

Supposons que toute somme partielle ∑m=1ng(m)\sum_{m=1}^{n} g(m) où g∈Eg \in \mathscr{E}, admette un développement asymptotique par rapport à E′\mathscr{E}'. On peut alors obtenir un développement asymptotique de sn=∑m=1nums_n = \sum_{m=1}^{n} u_m par rapport à E′\mathscr{E}'; nous distinguerons encore deux cas:

1∘∑n=1∞gα(n)=+∞1^\circ \sum_{n=1}^{\infty} g_{\alpha}(n) = +\infty. Alors (V, p. 27, prop. 2), on a ∑m=1nrα(m)≪∑m=1ngα(m)\sum_{m=1}^{n} r_{\alpha}(m) \ll \sum_{m=1}^{n} g_{\alpha}(m); par hypothèse, on peut obtenir un développement asymptotique de

∑λ<αaλ(∑m=1ng(m)) \sum_{\lambda < \alpha} a_{\lambda} \left( \sum_{m=1}^{n} g(m) \right)

(V, p. 13) à une certaine précision gpg_p; si cgσ(n)c g_{\sigma}(n) est la partie principale de ∑m=1ngα(m)\sum_{m=1}^{n} g_{\alpha}(m), on aura un développement asymptotique de sns_n à la précision gmin⁡(ρ,σ)g_{\min(\rho,\sigma)}.

2∘∑n=1∞gα(n)2^\circ \sum_{n=1}^{\infty} g_{\alpha}(n) est convergente; soit alors β\beta le plus petit des indices λ≤α\lambda \leq \alpha tels que aλ≠0a_{\lambda} \neq 0 et que ∑n=1∞gλ(n)\sum_{n=1}^{\infty} g_{\lambda}(n) soit convergente; la série

C=∑n=1∞(un−∑λ<βaλgλ(n)) C = \sum_{n=1}^{\infty} \left( u_n - \sum_{\lambda < \beta} a_{\lambda} g_{\lambda}(n) \right)

est alors absolument convergente, et on peut écrire

sn=∑λ<βaλ(∑m=1ngλ(m))+C−∑β≤λ≤αaλ(∑m=n+1∞gλ(m))−∑m=n+1∞rα(m). s_n = \sum_{\lambda < \beta} a_{\lambda} \left( \sum_{m=1}^{n} g_{\lambda}(m) \right) + C - \sum_{\beta \leq \lambda \leq \alpha} a_{\lambda} \left( \sum_{m=n+1}^{\infty} g_{\lambda}(m) \right) - \sum_{m=n+1}^{\infty} r_{\alpha}(m).

On a en outre ∑m=n+1∞rα(m)≪∑m=n+1∞gα(m)\sum_{m=n+1}^{\infty} r_{\alpha}(m) \ll \sum_{m=n+1}^{\infty} g_{\alpha}(m); si cgσ(n)c g_{\sigma}(n) est la partie principale de ∑m=n+1∞gα(m)\sum_{m=n+1}^{\infty} g_{\alpha}(m), et si on a un développement asymptotique de

∑λ<βaλ(∑m=1ngλ(m))+C−∑β≤λ≤αaλ(∑m=n+1∞gλ(m)) \sum_{\lambda < \beta} a_{\lambda} \left( \sum_{m=1}^{n} g_{\lambda}(m) \right) + C - \sum_{\beta \leq \lambda \leq \alpha} a_{\lambda} \left( \sum_{m=n+1}^{\infty} g_{\lambda}(m) \right)

à la précision gpg_p, on obtiendra ainsi un développement asymptotique de sns_n à la précision gmin⁡(ρ,σ)g_{\min(\rho,\sigma)}.

On est ainsi ramené au cas particulier des séries (g(n))(g(n)) où g∈Eg \in \mathscr{E}. Nous allons voir comment, moyennant certaines conditions, on peut tout d’abord obtenir une partie principale de sn=∑m=1ng(m)s_n = \sum_{m=1}^{n} g(m) (lorsque ∑n=1∞g(n)=+∞\sum_{n=1}^{\infty} g(n) = +\infty) ou de rn=∑m=n+1∞g(m)r_n = \sum_{m=n+1}^{\infty} g(m) (lorsque ∑n=1∞g(n)<+∞\sum_{n=1}^{\infty} g(n) < +\infty).

Proposition 6

Soit g une fonction numérique > 0 et monotone définie dans un intervalle [x0,+∞[[x_0, +\infty[ (où x0≤1x_0 \leq 1), et telle que log g et x soient comparables d’ordre 1.

1° Si g est d'ordre infini par rapport à exe^x, on a

(1)

sn=∑m=1ng(m)∼g(n)si ∑n=1∞g(n)=+∞; s_n = \sum_{m=1}^n g(m) \sim g(n) \quad \text{si } \sum_{n=1}^\infty g(n) = +\infty;

(2)

rn=∑m=n+1∞g(m)∼g(n+1)si ∑n=1∞g(n)<+∞. r_n = \sum_{m=n+1}^\infty g(m) \sim g(n+1) \quad \text{si } \sum_{n=1}^\infty g(n) < +\infty.

2° Si g est d'ordre fini μ\mu par rapport à exe^x, on a

(3)

sn=∑m=1ng(m)∼μ1−e−μ∫x0ng(t) dtsi ∑n=1∞g(n)=+∞; s_n = \sum_{m=1}^n g(m) \sim \frac{\mu}{1 - e^{-\mu}} \int_{x_0}^n g(t)\, dt \quad \text{si } \sum_{n=1}^\infty g(n) = +\infty;

(4)

rn=∑m=n+1∞g(m)∼μ1−e−μ∫n∞g(t) dtsi ∑n=1∞g(n)<+∞ r_n = \sum_{m=n+1}^\infty g(m) \sim \frac{\mu}{1 - e^{-\mu}} \int_n^\infty g(t)\, dt \quad \text{si } \sum_{n=1}^\infty g(n) < +\infty

(le nombre μ1−e−μ\frac{\mu}{1 - e^{-\mu}} devant être remplacé par 1 dans (3) et (4) lorsque μ=0\mu = 0).

1° Si g est d'ordre +∞+\infty par rapport à exe^x, on a log⁡g≫x\log g \gg x, d'où g′/g≫1g'/g \gg 1 ou g′≫gg' \gg g d'après l'hypothèse; g est donc croissante et tend vers +∞+\infty avec xx, d'où ∑n=1∞g(n)=+∞\sum_{n=1}^\infty g(n) = +\infty. Si u est la fonction en escalier associée à la série (g(n))(g(n)) (V, p. 27), on a u(x)⩽g(x)u(x) \leqslant g(x) à partir d'une certaine valeur de xx, donc u≪gu \ll g et par suite

sn−1=∫1nu(t) dt≪∫1ng(t) dt≪∫1ng′(t) dt∼g(n); s_{n-1} = \int_1^n u(t)\, dt \ll \int_1^n g(t)\, dt \ll \int_1^n g'(t)\, dt \sim g(n);

comme sn=sn−1+g(n)s_n = s_{n-1} + g(n), on a bien sn∼g(n)s_n \sim g(n). Démonstration analogue lorsque g est d'ordre −∞-\infty par rapport à exe^x; on a alors la formule (2).

2° Si g est d'ordre μ\mu par rapport à exe^x, on peut écrire g(x)=eμxh(x)g(x) = e^{\mu x} h(x), où h est d'ordre 0 par rapport à exe^x; en outre, par hypothèse, log⁡g∼μx\log g \sim \mu x pour μ≠0\mu \neq 0 (log⁡g≪x\log g \ll x pour μ=0\mu = 0) entraîne h′≪hh' \ll h. Supposons d'abord que ∑n=1∞g(n)=+∞\sum_{n=1}^\infty g(n) = +\infty (ce qui implique μ⩾0\mu \geqslant 0, et est réciproquement toujours vérifié si μ>0\mu > 0, puisqu'alors g(x)g(x) tend vers +∞+\infty avec xx); évaluons une partie principale de ∫n−1ng(t) dt\int_{n-1}^n g(t)\, dt. On peut écrire

∫n−1ng(t) dt=∫n−1neμth(t) dt=h(n)∫n−1neμt dt+∫n−1neμt(h(t)−h(n)) dt \int_{n-1}^n g(t)\, dt = \int_{n-1}^n e^{\mu t} h(t)\, dt = h(n) \int_{n-1}^n e^{\mu t}\, dt + \int_{n-1}^n e^{\mu t}(h(t) - h(n))\, dt
=1−e−μμg(n)+∫n−1neμt(h(t)−h(n)) dt. = \frac{1 - e^{-\mu}}{\mu} g(n) + \int_{n-1}^n e^{\mu t}(h(t) - h(n))\, dt.

Or, la relation h′≪hh' \ll h signifie que, pour tout ε>0\varepsilon > 0, il existe n0n_0 tel que la relation x⩾n0x \geqslant n_0 entraîne ∣h′(x)/h(x)∣⩽ε|h'(x)/h(x)| \leqslant \varepsilon; on en déduit, pour n−1⩽t⩽nn-1 \leqslant t \leqslant n, que −ε≤log⁡∣h(t)/h(n)∣≤ε-\varepsilon \leq \log |h(t)/h(n)| \leq \varepsilon d’après le th. des accroissements finis, si n≥n0n \geq n_0, d’où

∣h(t)−h(n)∣≤(eε−1)h(n) |h(t) - h(n)| \leq (e^\varepsilon - 1)h(n)
et par suite
∣∫n−1neut(h(t)−h(n)) dt∣≤(eε−1)eunh(n)=(eε−1)g(n) \left| \int_{n-1}^n e^{ut}(h(t) - h(n))\,dt \right| \leq (e^\varepsilon - 1)e^{un}h(n) = (e^\varepsilon - 1)g(n)
puisque eute^{ut} est croissante. Comme eε−1e^\varepsilon - 1 est arbitrairement petit avec ε\varepsilon, on voit qu’on peut écrire
∫n−1ng(t) dt=1−e−μμg(n)+o(g(n)) \int_{n-1}^n g(t)\,dt = \frac{1 - e^{-\mu}}{\mu} g(n) + o(g(n))
(1−e−μμ(\frac{1 - e^{-\mu}}{\mu} étant remplacé par 1 lorsque μ=0\mu = 0). La proposition est alors une conséquence de la prop. 2 de V, p. 27. On raisonne de même lorsque ∑n=1∞g(n)\sum_{n=1}^\infty g(n) est finie.

Par application répétée de la prop. 6 de V, p. 29, on peut parfois obtenir un développement asymptotique de sn=∑m=1ng(m)s_n = \sum_{m=1}^n g(m). Supposons d’abord que gg soit d’ordre +∞+\infty par rapport à exe^x; pour toute valeur fixe de pp, on peut écrire, d’après la prop. 6,

sn=g(n)+g(n−1)+⋯+g(n−p)+o(g(n−p)) s_n = g(n) + g(n-1) + \cdots + g(n-p) + o(g(n-p))
et il suffira de développer (relativement à exe^x) chacune des fonctions g(n−k)g(n-k) (0≤k≤p0 \leq k \leq p) en limitant la précision de ces développements à la partie principale de g(n−p)g(n-p), pour avoir un développement de sns_n.

Exemple

Soit g(x)=xx=exp⁡(xlog⁡x)g(x) = x^x = \exp(x \log x), d’ordre +∞+\infty par rapport à exe^x. En prenant p=2p = 2, on a

(n−1)log⁡(n−1)=(n−1)log⁡n−1+12n+o(1n) (n-1) \log (n-1) = (n-1) \log n - 1 + \frac{1}{2n} + o\left(\frac{1}{n}\right)
d’où (V, p. 16)
(n−1)n−1=1enn−1+12enn−2+o1(nn−2) (n-1)^{n-1} = \frac{1}{e} n^{n-1} + \frac{1}{2e} n^{n-2} + o_1(n^{n-2})
et de même
(n−2)n−2=1e2nn−2+o2(nn−2); (n-2)^{n-2} = \frac{1}{e^2} n^{n-2} + o_2(n^{n-2});
par suite
sn=nn+1enn−1+(12e+1e2)nn−2+o3(nn−2). s_n = n^n + \frac{1}{e} n^{n-1} + \left(\frac{1}{2e} + \frac{1}{e^2}\right) n^{n-2} + o_3(n^{n-2}).

On procède de même (pour rnr_n) lorsque gg est d’ordre −∞-\infty par rapport à exe^x.

Si maintenant gg est d’ordre fini μ\mu par rapport à exe^x, et si par exemple ∑n=1∞g(n)=+∞\sum_{n=1}^\infty g(n) = +\infty, on peut écrire

sn=μ1−e−μ∫1ng(t) dt+∑m=1nf1(m) s_n = \frac{\mu}{1 - e^{-\mu}} \int_1^n g(t) \, dt + \sum_{m=1}^n f_1(m)
où f1(n)=g(n)−μ1−e−μ∫n−1ng(t) dt≪g(n)f_1(n) = g(n) - \frac{\mu}{1 - e^{-\mu}} \int_{n-1}^n g(t) \, dt \ll g(n) d’après la prop. 6 de V, p. 29. Si on a une partie principale cg1(n)c g_1(n) de f1(n)f_1(n) par rapport à E′\mathscr{E}', et si on peut appliquer de nouveau la prop. 6 à la fonction g1g_1, on obtiendra une primitive équivalente à ∑m=1nf1(m)\sum_{m=1}^n f_1(m) si ∑n=1∞g1(n)=+∞\sum_{n=1}^\infty g_1(n) = +\infty, équivalente à ∑m=n+1∞f1(m)\sum_{m=n+1}^\infty f_1(m) dans le cas contraire (dans ce dernier cas, on écrit ∑m=1nf1(m)=C−∑m=n+1∞f1(m)\sum_{m=1}^n f_1(m) = C - \sum_{m=n+1}^\infty f_1(m), avec C=∑n=1∞f1(n)C = \sum_{n=1}^\infty f_1(n)).

De proche en proche, on peut obtenir ainsi éventuellement une expression de sns_n sous forme de la somme d’un certain nombre de primitives, dont chacune est négligeable devant la précédente, d’un terme restant négligeable devant la dernière primitive écrite, et éventuellement d’une constante (cas où le terme restant tend vers 0). Il reste ensuite à développer chacune des primitives obtenues relativement à E′\mathscr{E}' (cf. V, p. 25).

Exemple

Soit g(n)=1ng(n) = \frac{1}{n}; on a

sn=∑m=1n1m∼∫1ndtt=log⁡n s_n = \sum_{m=1}^n \frac{1}{m} \sim \int_1^n \frac{dt}{t} = \log n
puis
1n−(log⁡n−log⁡(n−1))∼−12n2 \frac{1}{n} - (\log n - \log (n-1)) \sim - \frac{1}{2n^2}
d’où
sn=log⁡n+γ+12n+o(1n). s_n = \log n + \gamma + \frac{1}{2n} + o\left(\frac{1}{n}\right).
La constante γ\gamma qui s’introduit dans cette formule joue un rôle important en Analyse (cf. chap. VI et VII); elle est connue sous le nom de constante d’Euler; on a
γ=0,577 215 664... \gamma = 0,577\ 215\ 664...
à 1/1081/10^8 près par défaut.

Nous verrons dans VI, p. 20, comment la formule sommatoire d’Euler-Maclaurin donne, dans les cas les plus importants, un développement asymptotique d’ordre quelconque de sns_n (ou de rnr_n).

3. Développement asymptotique des produits partiels d’un produit infini

On sait (TG, V, p. 14) que, pour que le produit infini de facteur général 1+un1 + u_n (un>−1u_n > -1) soit convergent (resp. commutativement convergent), il faut et il suffit que la série de terme général log⁡(1+un)\log (1 + u_n) soit convergente (resp. commutativement convergente), et que l’on a alors la relation

log⁡∏n=1∞(1+un)=∑n=1∞log⁡(1+un). \log \prod_{n=1}^\infty (1 + u_n) = \sum_{n=1}^\infty \log (1 + u_n).

Lorsque le produit infini est convergent, on sait que unu_n tend vers 0; on a donc log⁡(1+un)∼un\log(1 + u_n) \sim u_n; or, on sait que, pour qu’une série de nombres réels soit commutativement convergente, il faut et il suffit qu’elle soit absolument convergente (TG, IV, p. 39, prop. 5); en vertu de la prop. 1, on retrouve ainsi que, pour que le produit de facteur général 1+un1 + u_n soit commutativement convergent, il faut et il suffit que la série de terme général unu_n soit absolument convergente (TG, IV, p. 35, th. 4).

Un raisonnement analogue s’applique à un produit infini de facteur général complexe 1+un1 + u_n (un≠−1u_n \neq -1). En effet, pour qu’un tel produit soit commutativement convergent, il faut et il suffit (TG, VIII, p. 16, prop. 2) que le produit infini de facteur général ∣1+un∣|1 + u_n| le soit, et en outre, si θn\theta_n est l’amplitude de 1+un1 + u_n (comprise entre −π-\pi et +π+\pi), que la série des θn\theta_n soit commutativement convergente. Comme unu_n tend alors vers 0, log⁡(1+un)\log(1 + u_n) est défini à partir d’une certaine valeur de nn (III, p. 10) et on a

log⁡(1+un)=log⁡∣1+un∣+iθn; \log(1 + u_n) = \log |1 + u_n| + i \theta_n;
donc, pour que le produit de facteur général 1+un1 + u_n soit commutativement convergent il faut et il suffit que la série de terme général ∣log⁡(1+un)∣|\log(1 + u_n)| soit absolument convergente (TG, VII, p. 16, th. 1); or log⁡(1+un)∼un\log(1 + u_n) \sim u_n (I, p. 26, prop. 5), donc on retrouve la condition que la série de terme général unu_n soit absolument convergente (TG, VIII, p. 16, th. 1).

La relation entre produits infinis et séries de nombres réels permet parfois d’obtenir un développement asymptotique du produit partiel pn=∏k=1n(1+uk)p_n = \prod_{k=1}^n (1 + u_k); il suffit d’avoir un développement asymptotique de la somme partielle sn=∑k=1nlog⁡(1+uk)s_n = \sum_{k=1}^n \log (1 + u_k), puis de développer pn=exp⁡(sn)p_n = \exp(s_n); on est donc ramené à deux problèmes examinés antérieurement (V, p. 28, et p. 16).

Exemple : formule de Stirling. — Cherchons un développement asymptotique de n!n!; on est ramené à développer sn=∑p=1nlog⁡ps_n = \sum_{p=1}^n \log p, puis exp⁡(sn)\exp(s_n). La méthode du no 2 donne successivement

sn=∑p=1nlog⁡p∼∫1nlog⁡t dt=nlog⁡n−n+1 s_n = \sum_{p=1}^n \log p \sim \int_1^n \log t \, dt = n \log n - n + 1
puis
log⁡n−∫n−1nlog⁡t dt=log⁡n−(nlog⁡n−(n−1)log⁡(n−1)−1)∼12n \log n - \int_{n-1}^n \log t \, dt = \log n - (n \log n - (n-1) \log (n-1) - 1) \sim \frac{1}{2n}
d’où
sn=nlog⁡n−n+12log⁡n+o(log⁡n). s_n = n \log n - n + \frac{1}{2} \log n + o(\log n).
On a ensuite
log⁡n−∫n−1nlog⁡t dt−12(log⁡n−log⁡(n−1))∼−112n2 \log n - \int_{n-1}^n \log t \, dt - \frac{1}{2} (\log n - \log (n-1)) \sim - \frac{1}{12n^2}
d’où
sn=nlog⁡n−n+12log⁡n+k+112n+o1(1n)(k constante) s_n = n \log n - n + \frac{1}{2} \log n + k + \frac{1}{12n} + o_1\left(\frac{1}{n}\right) \quad (k \text{ constante})

et on tire finalement (V, p. 16)

n!=ekn+1/2e−n(1+112n+o2(1n)). n! = e^{k n + 1/2} e^{-n} \left(1 + \frac{1}{12n} + o_2 \left(\frac{1}{n}\right)\right).

Nous démontrerons dans VII, p. 17, qu’on a ex=2πe^x = \sqrt{2\pi}. La formule (5) (avec cette valeur de kk) est dite formule de Stirling. De la même manière, pour tout nombre réel aa distinct d’un entier >0> 0, on démontre que

(a+1)(a+2)…(a+n)∼K(a)nn+a+12e−n.(a+1)(a+2)\ldots(a+n) \sim K(a)n^{n+a+\frac{1}{2}}e^{-n}.

Nous déterminerons également la fonction K(a)K(a) (VII, p. 18). Des formules (5) et (6) on tire en particulier

(an)∼(−1)nφ(a)n−a−1\binom{a}{n} \sim (-1)^n \varphi(a)n^{-a-1}

pour tout nombre réel aa distinct d’un entier >0> 0, φ(a)\varphi(a) étant une fonction de aa qui sera précisée dans VII, p. 18.

4. Application : critères de convergence de seconde espèce pour les séries à termes positifs

On rencontre assez souvent des séries (un)(u_n), pour lesquelles un>0u_n > 0 à partir d’un certain rang, et un+1/unu_{n+1}/u_n a un développement asymptotique facile à déterminer. Il est commode, pour de telles séries, d’avoir des critères (dits critères de seconde espèce) permettant de déterminer si la série est convergente d’après le seul aspect de un+1/unu_{n+1}/u_n. Un tel critère est le suivant:

Proposition 7 (critère de Raabe). — Soit (un)(u_n) une série à termes >0> 0 à partir d’un certain rang. Si, à partir d’un certain rang,

un+1/un≤1−αn pour un α>1, u_{n+1}/u_n \leq 1 - \frac{\alpha}{n} \text{ pour un } \alpha > 1,
la série (un)(u_n) est convergente ; si à partir d’un certain rang,
un+1/un≥1−1n, u_{n+1}/u_n \geq 1 - \frac{1}{n},
la série (un)(u_n) a une somme infinie.

En effet, si un+1/un≤1−αnu_{n+1}/u_n \leq 1 - \frac{\alpha}{n} avec α>1\alpha > 1, pour tout n≥n0n \geq n_0, on a un≤pn=∏k=n0n(1−αk)u_n \leq p_n = \prod_{k=n_0}^n \left(1 - \frac{\alpha}{k}\right). Or, on a log⁡(1−αn)=−αn−n22n2+o(1n2)\log \left(1 - \frac{\alpha}{n}\right) = -\frac{\alpha}{n} - \frac{n^2}{2n^2} + o\left(\frac{1}{n^2}\right), d’où log⁡pn=−αlog⁡n+k+o(1/n)\log p_n = -\alpha \log n + k + o(1/n) (kk constante), et pn∼ek1nαp_n \sim e^k \frac{1}{n^\alpha}; comme α>1\alpha > 1, le critère logarithmique d’ordre 0 permet de conclure.

Si au contraire un+1/un≥1−1nu_{n+1}/u_n \geq 1 - \frac{1}{n} à partir d’un certain rang, le même calcul prouve que un≥1nu_n \geq \frac{1}{n} d’où la proposition.

On démontrerait de la même manière, en utilisant les critères logarithmiques d’ordre >0> 0, le critère de seconde espèce suivant:

Proposition 8

Soit (un)(u_n) une série à termes >0> 0 à partir d’un certain rang. Si, à partir d’un certain rang, on a

un+1un≤1−1n−1n.l1(n)−… \frac{u_{n+1}}{u_n} \leq 1 - \frac{1}{n} - \frac{1}{n.l_1(n)} - \ldots
−1n.l1(n).l2(n)…lp−1(n)−αn.l1(n).l2(n)…lp(n) - \frac{1}{n.l_1(n).l_2(n) \ldots l_{p-1}(n)} - \frac{\alpha}{n.l_1(n).l_2(n) \ldots l_p(n)}
pour un α>1\alpha > 1, la série (un)(u_n) est convergente ; si, à partir d’un certain rang, on a
un+1un≥1−1n−1n.l1(n)−…−1n.l1(n).l2(n)…lp(n) \frac{u_{n+1}}{u_n} \geq 1 - \frac{1}{n} - \frac{1}{n.l_1(n)} - \ldots - \frac{1}{n.l_1(n).l_2(n) \ldots l_p(n)}
la série (un)(u_n) a une somme infinie.

Exemple

Considérons la série hypergéométrique, de terme général

un=α(α+1)…(α+n−1)β(β+1)…(β+n−1)1.2…n.γ(γ+1)…(γ+n−1) u_n = \frac{\alpha(\alpha + 1) \ldots (\alpha + n - 1) \beta(\beta + 1) \ldots (\beta + n - 1)}{1.2 \ldots n. \gamma(\gamma + 1) \ldots (\gamma + n - 1)}
où α,β,γ\alpha, \beta, \gamma sont des nombres réels quelconques, différents des entiers ≤0\leq 0 ; il est clair que unu_n est >0> 0 à partir d’un certain rang, ou <0< 0 à partir d’un certain rang. On a
un+1un=(α+n)(β+n)(n+1)(γ+n)=(1+α+βn+αβn2)(1+γ+1n+γn2)−1 \frac{u_{n+1}}{u_n} = \frac{(\alpha + n)(\beta + n)}{(n + 1)(\gamma + n)} = \left(1 + \frac{\alpha + \beta}{n} + \frac{\alpha \beta}{n^2}\right) \left(1 + \frac{\gamma + 1}{n} + \frac{\gamma}{n^2}\right)^{-1}
=1+α+β−γ−1n+αβ−(α+β)(γ+1)+γ2+γ+1n2+o(1n2). = 1 + \frac{\alpha + \beta - \gamma - 1}{n} + \frac{\alpha \beta - (\alpha + \beta)(\gamma + 1) + \gamma^2 + \gamma + 1}{n^2} + o\left(\frac{1}{n^2}\right).

Le critère de Raabe montre donc que la série est convergente pour α+β<γ\alpha + \beta < \gamma, et a une somme infinie pour α+β>γ\alpha + \beta > \gamma ; lorsque α+β=γ\alpha + \beta = \gamma, la série a encore une somme infinie, comme le montre la prop. 8.

Remarque 1

Comme cas particulier du critère de Raabe, on voit que si lim sup⁡n→∞un+1/un<1\limsup_{n \to \infty} u_{n+1}/u_n < 1, la série (un)(u_n) est convergente ; si au contraire lim inf⁡n→∞un+1/un>1\liminf_{n \to \infty} u_{n+1}/u_n > 1, la série a une somme infinie (critère de d’Alembert).

Remarque 2

Les critères de seconde espèce ne peuvent s’appliquer qu’à des séries dont le terme général se comporte de façon très régulière lorsque nn tend vers +∞+\infty ; autrement dit, leur champ d’application est bien plus restreint que celui des critères logarithmiques, et ce serait une maladresse que de vouloir les utiliser en dehors des cas spéciaux auxquels ils sont particulièrement adaptés. Par exemple, pour la série (un)(u_n) définie par u2m=2−mu_{2m} = 2^{-m}, u2m+1=3−mu_{2m+1} = 3^{-m}, on a u2m+1/u2m=(32)mu_{2m+1}/u_{2m} = (\frac{3}{2})^m, u2m+2/u2m+1=12(32)mu_{2m+2}/u_{2m+1} = \frac{1}{2}(\frac{3}{2})^m ; le premier de ces rapports tend vers 0 et le second vers +∞+\infty lorsque mm croît indéfiniment, donc aucun critère de seconde espèce n’est applicable ; cependant, comme un≤2−n/2u_n \leq 2^{-n/2}, il est immédiat que la série est convergente.

Même lorsque un+1/unu_{n+1}/u_n a une expression simple, une évaluation directe d’une partie principale de unu_n conduit souvent au résultat aussi vite que les critères de seconde espèce. Par exemple, pour la série hypergéométrique, la formule de Stirling montre aussitôt que un∼anα+β−γ−1u_n \sim a n^{\alpha + \beta - \gamma - 1}, où aa est une constante ≠0\neq 0, et le critère logarithmique d’ordre 0 est par suite applicable.

Exercices

See the exercises for § 4.

Transcribed from the printed volume. Not translated.