1. Critères de convergence des séries à termes positifs
Dans tout ce paragraphe, nous entendons (par abus de langage) par série à termes positifs une série (un) à termes réels tels que un⩾0 à partir d’une certaine valeur de n. Tout ce qui sera dit sur ces séries s’étend aussitôt par changement de signe aux séries dont tous les termes sont ⩽0 à partir d’une certaine valeur de n.
On a vu (II, p. 14, Exemple 3) qu’à toute suite (un)n⩾1 de points d’un espace normé E, on associe une fonction en escalier u définie dans [1,+∞[ par les conditions u(x)=un pour n⩽x<n+1: alors, pour que la série (un) soit convergente, il faut et il suffit que l’intégrale ∫1+∞u(t)dt soit convergente.
Soient (un) et (vn) deux séries à termes positifs, u et v les fonctions en escalier associées: la relation un⩽vn pour n⩾n0 équivaut à u(x)⩽v(x) pour x⩾n0. Par suite, chacune des relations un≪vn, un≪vn, un∼vn est respectivement équivalente à u(x)≪v(x), u(x)≪v(x), u(x)∼v(x); cette remarque permet de traduire comme suit les propositions 1 (V, p. 18) et 6 (V, p. 20):
Proposition 1
Soient (un) et (vn) deux séries à termes positifs. Si un≪vn, et si la série (vn) est convergente, la série (un) est convergente; si un≫vn et si ∑n=1∞vn=+∞, on a ∑n=1∞un=+∞.
Proposition 2
Soient (un) et (vn) deux séries à termes positifs: 1° Si la série (vn) est convergente, la relation un≪vn (resp. un∼vn) entraîne ∑p=n∞up≪∑p=n∞vp (resp. ∑p=n∞up∼∑p=n∞vp). 2° Si ∑n=1∞vn=+∞, la relation un≪vn (resp. un∼vn) entraîne ∑p=1nup≪∑p=1nvp (resp. ∑p=1nup∼∑p=1nvp).
On obtient des critères commodes de convergence en prenant pour série de comparaison (vn) dans la prop. 1 une série dont les termes sont de la forme vn=f(n), où f est une fonction ⩾0, définie pour tout nombre réel x>x0 et décroissante dans l’intervalle [x0,+∞[; en effet:
Proposition 3 (critère de Cauchy-Maclaurin). — Si f est une fonction ⩾0 et décroissante dans [x0,+∞[, pour que la série de terme général vn=f(n) soit convergente, il faut et il suffit que l’intégrale ∫x0+∞f(t)dt soit convergente.
Il suffit pour le voir de remarquer que si v est la fonction en escalier associée à la série (vn), on a v(x+1)≤f(x)≤v(x) pour tout x≥x0, puisque f est décroissante; la proposition résulte donc du principe de comparaison (II, p. 17, prop. 3).
Comme les fonctions qui figurent dans les critères logarithmiques de convergence des intégrales (V, p. 19–20, prop. 2, 3 et 4) sont décroissantes dans un intervalle [x0,+∞[, l’application des prop. 1 et 3 de V, p. 27, donne les critères suivants:
Proposition 4 (critère logarithmique d’ordre 0). — Soit (un) une série à termes positifs; si un≤nμ pour un μ<−1, la série (un) est convergente; si un≥nμ pour un μ≥−1, la série (un) a une somme infinie.
Proposition 5 (critère logarithmique d’ordre p). — Soit (un) une série à termes positifs. Si un≤n.l1(n).l2(n)…lp−1(n)(lp(n))μ1 pour un μ>1, la série (un) est convergente; si un≥n.l1(n)…lp−1(n)(lp(n))μ1 pour un μ≤1, la série (un) a une somme infinie.
Si 0≤q<1, on a qn≤n−μ quel que soit μ>0; l’application du critère logarithmique d’ordre 0 prouve à nouveau la convergence de la série géométrique ∑n=0∞qn pour ∣q∣<1 (TG, IV, p. 32). Si on applique la prop. 1 en prenant vn=qn on obtient un critère qui peut se mettre sous la forme suivante (critère de Cauchy): Soit (un) une série à termes positifs; si limsup(un)1/n<1, la série (un) est convergente; si limsup(un)1/n>1, la série (un) a une somme infinie. En effet, si limsup(un)1/n=a<1, pour tout nombre q tel que a<q<1, on a un≤qn. Si au contraire limsup(un)1/n=a>1, pour tout q tel que 1<q<a, on a un≥qn>1 pour une infinité de valeurs de n; un ne tendant pas vers 0, on a ∑n=1∞un=+∞.
Ce critère est fort utile dans la théorie des séries entières, que nous étudierons plus tard; mais il ne permet déjà plus de décider de la convergence des séries (1/nα), autrement dit son champ d’application est beaucoup plus restreint que celui des critères logarithmiques.
2. Développement asymptotique des sommes partielles d’une série
Pour x réel tendant vers +∞, soit E une échelle de comparaison formée de fonctions dont chacune est définie dans tout un intervalle [x0,+∞[ (dépendant de la fonction) et est ≥0 dans cet intervalle. Soit (un) une série dont les termes appartiennent à un espace normé complet E, telle que un admette un développement asymptotique à la précision gα par rapport à l’échelle Eα des restrictions à N des fonctions de E:
un=λ≤α∑aλgλ(n)+rα(n).
Supposons que toute somme partielle ∑m=1ng(m) où g∈E, admette un développement asymptotique par rapport à E′. On peut alors obtenir un développement asymptotique de sn=∑m=1num par rapport à E′; nous distinguerons encore deux cas:
1∘∑n=1∞gα(n)=+∞. Alors (V, p. 27, prop. 2), on a ∑m=1nrα(m)≪∑m=1ngα(m); par hypothèse, on peut obtenir un développement asymptotique de
λ<α∑aλ(m=1∑ng(m))
(V, p. 13) à une certaine précision gp; si cgσ(n) est la partie principale de ∑m=1ngα(m), on aura un développement asymptotique de sn à la précision gmin(ρ,σ).
2∘∑n=1∞gα(n) est convergente; soit alors β le plus petit des indices λ≤α tels que aλ=0 et que ∑n=1∞gλ(n) soit convergente; la série
C=n=1∑∞un−λ<β∑aλgλ(n)
est alors absolument convergente, et on peut écrire
à la précision gp, on obtiendra ainsi un développement asymptotique de sn à la précision gmin(ρ,σ).
On est ainsi ramené au cas particulier des séries (g(n)) où g∈E. Nous allons voir comment, moyennant certaines conditions, on peut tout d’abord obtenir une partie principale de sn=∑m=1ng(m) (lorsque ∑n=1∞g(n)=+∞) ou de rn=∑m=n+1∞g(m) (lorsque ∑n=1∞g(n)<+∞).
Proposition 6
Soit g une fonction numérique > 0 et monotone définie dans un intervalle [x0,+∞[ (où x0≤1), et telle que log g et x soient comparables d’ordre 1.
(le nombre 1−e−μμ devant être remplacé par 1 dans (3) et (4) lorsque μ=0).
1° Si g est d'ordre +∞ par rapport à ex, on a logg≫x, d'où g′/g≫1 ou g′≫g d'après l'hypothèse; g est donc croissante et tend vers +∞ avec x, d'où ∑n=1∞g(n)=+∞. Si u est la fonction en escalier associée à la série (g(n)) (V, p. 27), on a u(x)⩽g(x) à partir d'une certaine valeur de x, donc u≪g et par suite
sn−1=∫1nu(t)dt≪∫1ng(t)dt≪∫1ng′(t)dt∼g(n);
comme sn=sn−1+g(n), on a bien sn∼g(n). Démonstration analogue lorsque g est d'ordre −∞ par rapport à ex; on a alors la formule (2).
2° Si g est d'ordre μ par rapport à ex, on peut écrire g(x)=eμxh(x), où h est d'ordre 0 par rapport à ex; en outre, par hypothèse, logg∼μx pour μ=0 (logg≪x pour μ=0) entraîne h′≪h. Supposons d'abord que ∑n=1∞g(n)=+∞ (ce qui implique μ⩾0, et est réciproquement toujours vérifié si μ>0, puisqu'alors g(x) tend vers +∞ avec x); évaluons une partie principale de ∫n−1ng(t)dt. On peut écrire
Or, la relation h′≪h signifie que, pour tout ε>0, il existe n0 tel que la relation x⩾n0 entraîne ∣h′(x)/h(x)∣⩽ε; on en déduit, pour n−1⩽t⩽n, que −ε≤log∣h(t)/h(n)∣≤ε d’après le th. des accroissements finis, si n≥n0, d’où
∣h(t)−h(n)∣≤(eε−1)h(n)
et par suite
∫n−1neut(h(t)−h(n))dt≤(eε−1)eunh(n)=(eε−1)g(n)
puisque eut est croissante. Comme eε−1 est arbitrairement petit avec ε, on voit qu’on peut écrire
∫n−1ng(t)dt=μ1−e−μg(n)+o(g(n))
(μ1−e−μ étant remplacé par 1 lorsque μ=0). La proposition est alors une conséquence de la prop. 2 de V, p. 27. On raisonne de même lorsque ∑n=1∞g(n) est finie.
Par application répétée de la prop. 6 de V, p. 29, on peut parfois obtenir un développement asymptotique de sn=∑m=1ng(m). Supposons d’abord que g soit d’ordre +∞ par rapport à ex; pour toute valeur fixe de p, on peut écrire, d’après la prop. 6,
sn=g(n)+g(n−1)+⋯+g(n−p)+o(g(n−p))
et il suffira de développer (relativement à ex) chacune des fonctions g(n−k) (0≤k≤p) en limitant la précision de ces développements à la partie principale de g(n−p), pour avoir un développement de sn.
Exemple
Soit g(x)=xx=exp(xlogx), d’ordre +∞ par rapport à ex. En prenant p=2, on a
(n−1)log(n−1)=(n−1)logn−1+2n1+o(n1)
d’où (V, p. 16)
(n−1)n−1=e1nn−1+2e1nn−2+o1(nn−2)
et de même
(n−2)n−2=e21nn−2+o2(nn−2);
par suite
sn=nn+e1nn−1+(2e1+e21)nn−2+o3(nn−2).
On procède de même (pour rn) lorsque g est d’ordre −∞ par rapport à ex.
Si maintenant g est d’ordre fini μ par rapport à ex, et si par exemple ∑n=1∞g(n)=+∞, on peut écrire
sn=1−e−μμ∫1ng(t)dt+m=1∑nf1(m)
où f1(n)=g(n)−1−e−μμ∫n−1ng(t)dt≪g(n) d’après la prop. 6 de V, p. 29. Si on a une partie principale cg1(n) de f1(n) par rapport à E′, et si on peut appliquer de nouveau la prop. 6 à la fonction g1, on obtiendra une primitive équivalente à ∑m=1nf1(m) si ∑n=1∞g1(n)=+∞, équivalente à ∑m=n+1∞f1(m) dans le cas contraire (dans ce dernier cas, on écrit ∑m=1nf1(m)=C−∑m=n+1∞f1(m), avec C=∑n=1∞f1(n)).
De proche en proche, on peut obtenir ainsi éventuellement une expression de sn sous forme de la somme d’un certain nombre de primitives, dont chacune est négligeable devant la précédente, d’un terme restant négligeable devant la dernière primitive écrite, et éventuellement d’une constante (cas où le terme restant tend vers 0). Il reste ensuite à développer chacune des primitives obtenues relativement à E′ (cf. V, p. 25).
Exemple
Soit g(n)=n1; on a
sn=m=1∑nm1∼∫1ntdt=logn
puis
n1−(logn−log(n−1))∼−2n21
d’où
sn=logn+γ+2n1+o(n1).
La constante γ qui s’introduit dans cette formule joue un rôle important en Analyse (cf. chap. VI et VII); elle est connue sous le nom de constante d’Euler; on a
γ=0,577215664...
à 1/108 près par défaut.
Nous verrons dans VI, p. 20, comment la formule sommatoire d’Euler-Maclaurin donne, dans les cas les plus importants, un développement asymptotique d’ordre quelconque de sn (ou de rn).
3. Développement asymptotique des produits partiels d’un produit infini
On sait (TG, V, p. 14) que, pour que le produit infini de facteur général 1+un (un>−1) soit convergent (resp. commutativement convergent), il faut et il suffit que la série de terme général log(1+un) soit convergente (resp. commutativement convergente), et que l’on a alors la relation
logn=1∏∞(1+un)=n=1∑∞log(1+un).
Lorsque le produit infini est convergent, on sait que un tend vers 0; on a donc log(1+un)∼un; or, on sait que, pour qu’une série de nombres réels soit commutativement convergente, il faut et il suffit qu’elle soit absolument convergente (TG, IV, p. 39, prop. 5); en vertu de la prop. 1, on retrouve ainsi que, pour que le produit de facteur général 1+un soit commutativement convergent, il faut et il suffit que la série de terme général un soit absolument convergente (TG, IV, p. 35, th. 4).
Un raisonnement analogue s’applique à un produit infini de facteur général complexe 1+un (un=−1). En effet, pour qu’un tel produit soit commutativement convergent, il faut et il suffit (TG, VIII, p. 16, prop. 2) que le produit infini de facteur général ∣1+un∣ le soit, et en outre, si θn est l’amplitude de 1+un (comprise entre −π et +π), que la série des θn soit commutativement convergente. Comme un tend alors vers 0, log(1+un) est défini à partir d’une certaine valeur de n (III, p. 10) et on a
log(1+un)=log∣1+un∣+iθn;
donc, pour que le produit de facteur général 1+un soit commutativement convergent il faut et il suffit que la série de terme général ∣log(1+un)∣ soit absolument convergente (TG, VII, p. 16, th. 1); or log(1+un)∼un (I, p. 26, prop. 5), donc on retrouve la condition que la série de terme général un soit absolument convergente (TG, VIII, p. 16, th. 1).
La relation entre produits infinis et séries de nombres réels permet parfois d’obtenir un développement asymptotique du produit partiel pn=∏k=1n(1+uk); il suffit d’avoir un développement asymptotique de la somme partielle sn=∑k=1nlog(1+uk), puis de développer pn=exp(sn); on est donc ramené à deux problèmes examinés antérieurement (V, p. 28, et p. 16).
Exemple : formule de Stirling. — Cherchons un développement asymptotique de n!; on est ramené à développer sn=∑p=1nlogp, puis exp(sn). La méthode du no 2 donne successivement
Nous démontrerons dans VII, p. 17, qu’on a ex=2π. La formule (5) (avec cette valeur de k) est dite formule de Stirling. De la même manière, pour tout nombre réel a distinct d’un entier >0, on démontre que
(a+1)(a+2)…(a+n)∼K(a)nn+a+21e−n.
Nous déterminerons également la fonction K(a) (VII, p. 18). Des formules (5) et (6) on tire en particulier
(na)∼(−1)nφ(a)n−a−1
pour tout nombre réel a distinct d’un entier >0, φ(a) étant une fonction de a qui sera précisée dans VII, p. 18.
4. Application : critères de convergence de seconde espèce pour les séries à termes positifs
On rencontre assez souvent des séries (un), pour lesquelles un>0 à partir d’un certain rang, et un+1/un a un développement asymptotique facile à déterminer. Il est commode, pour de telles séries, d’avoir des critères (dits critères de seconde espèce) permettant de déterminer si la série est convergente d’après le seul aspect de un+1/un. Un tel critère est le suivant:
Proposition 7 (critère de Raabe). — Soit(un)une série à termes>0à partir d’un certain rang. Si, à partir d’un certain rang,
un+1/un≤1−nα pour un α>1,
la série(un)est convergente ; si à partir d’un certain rang,
un+1/un≥1−n1,
la série(un)a une somme infinie.
En effet, si un+1/un≤1−nα avec α>1, pour tout n≥n0, on a un≤pn=∏k=n0n(1−kα). Or, on a log(1−nα)=−nα−2n2n2+o(n21), d’où logpn=−αlogn+k+o(1/n) (k constante), et pn∼eknα1; comme α>1, le critère logarithmique d’ordre 0 permet de conclure.
Si au contraire un+1/un≥1−n1 à partir d’un certain rang, le même calcul prouve que un≥n1 d’où la proposition.
On démontrerait de la même manière, en utilisant les critères logarithmiques d’ordre >0, le critère de seconde espèce suivant:
Proposition 8
Soit (un) une série à termes >0 à partir d’un certain rang. Si, à partir d’un certain rang, on a
où α,β,γ sont des nombres réels quelconques, différents des entiers ≤0 ; il est clair que un est >0 à partir d’un certain rang, ou <0 à partir d’un certain rang. On a
Le critère de Raabe montre donc que la série est convergente pour α+β<γ, et a une somme infinie pour α+β>γ ; lorsque α+β=γ, la série a encore une somme infinie, comme le montre la prop. 8.
Remarque 1
Comme cas particulier du critère de Raabe, on voit que si limsupn→∞un+1/un<1, la série (un) est convergente ; si au contraire liminfn→∞un+1/un>1, la série a une somme infinie (critère de d’Alembert).
Remarque 2
Les critères de seconde espèce ne peuvent s’appliquer qu’à des séries dont le terme général se comporte de façon très régulière lorsque n tend vers +∞ ; autrement dit, leur champ d’application est bien plus restreint que celui des critères logarithmiques, et ce serait une maladresse que de vouloir les utiliser en dehors des cas spéciaux auxquels ils sont particulièrement adaptés. Par exemple, pour la série (un) définie par u2m=2−m, u2m+1=3−m, on a u2m+1/u2m=(23)m, u2m+2/u2m+1=21(23)m ; le premier de ces rapports tend vers 0 et le second vers +∞ lorsque m croît indéfiniment, donc aucun critère de seconde espèce n’est applicable ; cependant, comme un≤2−n/2, il est immédiat que la série est convergente.
Même lorsque un+1/un a une expression simple, une évaluation directe d’une partie principale de un conduit souvent au résultat aussi vite que les critères de seconde espèce. Par exemple, pour la série hypergéométrique, la formule de Stirling montre aussitôt que un∼anα+β−γ−1, où a est une constante =0, et le critère logarithmique d’ordre 0 est par suite applicable.