Chapitre I
Inégalités de convexité
1. L’inégalité fondamentale de convexité
Soit X un ensemble; dans l’espace vectoriel RX de toutes les fonctions numériques finies, définies dans X, soit P l’ensemble de toutes les fonctions numériques positives dans X. Soit d’autre part M une fonction numérique finie ou non, à valeurs ⩾0, définie dans P, et telle que:
1∘ M(0)=0, et M est positivement homogène, c’est-à-dire que, pour tout nombre réel λ fini et >0, M(λf)=λM(f).
2∘ M est croissante dans P, autrement dit, la relation f⩽g entraîne M(f)⩽M(g).
3∘ M est convexe dans P, autrement dit (\emph{Esp. vect. top.}, chap. II, 2e éd., § 2, n° 8) satisfait à la relation M(f+g)⩽M(f)+M(g).
\emph{Exemple.} — Supposons que X soit un ensemble fini, par exemple l’intervalle [1,n] de N; en désignant par xi (1⩽i⩽n) les coordonnées d’un vecteur x∈Rn, les fonctions M1(x)=∑i=1nxi et M∞(x)=sup1⩽i⩽nxi satisfont aux conditions précédentes dans l’ensemble P des x de coordonnées ⩾0.
\emph{Remarque.} — Soit S un cône convexe pointé contenu dans P (c’est-à-dire un ensemble tel que S+S⊂S et λS⊂S pour λ>0; cf. \emph{Esp. vect. top.}, chap. II, 2e éd., § 2, n° 4); soit M une fonction numérique finie ou non, à valeurs ⩾0, définie dans S et satisfaisant dans S aux conditions 1∘, 2∘ et 3∘ ci-dessus. On peut alors prolonger M à l’ensemble P tout entier, de façon que la fonction prolongée (que nous noterons encore M) satisfasse aux mêmes conditions: il suffit, pour toute fonction f∈P, de poser M(f)=+∞ s’il n’existe aucune fonction g∈S telle que f⩽g, et M(f)=infg∈S,f⩽gM(g) dans le cas contraire. Ce procédé sera appliqué au chap. IV, § 1, pour définir l’intégrale supérieure d’une fonction positive.
PROPOSITION 1. — Soit φ(t1,t2,…,tn) une fonction numérique finie, définie et continue pour ti≥0 (1≤i≤n), et telle que : 1° les relations ti>0 (1≤i≤n) entraînent φ(t1,t2,…,tn)>0; 2° la fonction φ est positivement homogène; 3° l’ensemble K⊂Rn défini par les relations ti≥0 (1≤i≤n), φ(t1,t2,…,tn)≥1, est convexe. Dans ces conditions, si f1,f2,…,fn sont n fonctions finies et ≥0, définies dans X, et telles que M(fi)<+∞ pour 1≤i≤n, on a
M(φ(f1,f2,…,fn))≤φ(M(f1),M(f2),…,M(fn)). On sait en effet, en vertu du th. de Hahn-Banach (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 5) que K est l’intersection des n demi-espaces ti≥0 (1≤i≤n) et d’une famille de demi-espaces fermés (Uι)ι∈I, Uι étant défini par une relation de la forme αι1t1+αι2t2+⋯+αιntn−βι≥0 où les αιk ne sont pas tous nuls. Par hypothèse, si t=(ti) est tel que ti>0 pour 1≤i≤n, on a φ(t1,…,tn)>0, donc il existe λ0>0 tel que la relation λ≥λ0 entraîne λt∈K; cela montre que, pour chaque ι∈I, les relations ti≥0 (1≤i≤n) entraînent αι1t1+⋯+αιntn≥0, et par suite qu’on a αιk≥0 pour 1≤k≤n; il est clair alors que K est aussi l’intersection des demi-espaces ti≥0 (1≤i≤n) et des Uι tels que βι≥0; en outre, comme l’origine n’appartient pas à K, il existe au moins un indice ι tel que βι>0. Soit alors C le cône convexe dans Rn+1 défini par les relations ti≥0 (1≤i≤n+1), tn+1≤φ(t1,t2,…,tn) (adhérence du cône convexe engendré dans Rn+1 par l’ensemble convexe K×{1}); il est immédiat que C est aussi défini par les relations ti≥0 (1≤i≤n+1) et βιtn+1≤αι1t1+⋯+αιntn(ι∈I,βι≥0). Pour tout x∈E, on a donc βιφ(f1(x),…,fn(x))≤αι1f1(x)+⋯+αιnfn(x) pour tout ι∈I. Pour tout indice ι tel que βι>0, il résulte de (4) et des hypothèses sur M que M(φ(f1,f2,…,fn)) est fini et qu’on a βιM(φ(f1,f2,…,fn))≤αι1M(f1)+αι2M(f2)+⋯+αιnM(fn) et cette relation est aussi vérifiée de façon évidente si βι=0. On voit donc que le point de coordonnées M(f1),M(f2),…,M(fn),M(φ(f1,f2,…,fn)) appartient à C, ce qui démontre la proposition.
2. Les inégalités de Hölder et de Minkowski
Dans ce numéro et le suivant, X et P ont la même signification que dans le n° 1, et M désigne une fonction définie dans P et satisfaisant aux conditions énumérées au n° 1.
PROPOSITION 2. — Soient α et β deux nombres tels que 0<α<1, 0<β<1, α+β=1. Si f et g sont deux fonctions finies et ⩾0, définies dans X, et si M(f) et M(g) sont finis, on a
M(fαgβ)⩽(M(f))α(M(g))β (inégalité de Hölder).
D’après la prop. 1, tout revient à prouver que, dans R2, l’ensemble défini par les relations t1⩾0, t2⩾0, t1αt2β⩾1 est convexe, ou encore (Fonct. var. réelle, chap. I, §4, n° 1, déf. 1) que la fonction u(t)=t−α/β est convexe pour 0<t<+∞. Or, en posant r=α/β, on a D2u(t)=r(r+1)t−r−2, et comme r>0, D2u(t)>0 dans ]0,+∞[, ce que démontre la proposition (Fonct. var. réelle, chap. I, § 4, n° 4, cor. de la prop. 8).
COROLLAIRE. — Soient αi (1⩽i⩽n) n nombres ⩾0 tels que ∑i=1nαi=1, fi (1⩽i⩽n) n fonctions finies et ⩾0, définies dans X et telles que M(fi) soit fini pour 1⩽i⩽n. Dans ces conditions, on a
M(f1α1f2α2…fnαn)⩽(M(f1))α1(M(f2))α2…(M(fn))αn. On peut se borner au cas où αi>0 pour tout i. Il suffit de raisonner par récurrence sur n, en appliquant l’inégalité (5) aux nombres α=α1 et β=∑i=2nαi, et aux fonctions f=f1,g=(f2α2f3α3…fnαn)1/β.
PROPOSITION 3. — Soit p un nombre fini et ⩾1. Si f et g sont deux fonctions finies et ⩾0, définies dans X, on a
(M((f+g)p))1/p⩽(M(fp))1/p+(M(gp))1/p (inégalité de Minkowski).
On peut se borner au cas où M(fp) et M(gp) sont finis. D’après la prop. 1, tout revient à prouver que, dans R2, l’ensemble défini par les relations t1⩾0, t2⩾0, t11/p+t21/p⩾1 est convexe, ou encore que la fonction u(t)=(1−t1/p)p est convexe pour 0≤t≤1. Or, on a
D2u(t)=(1−p1)t1/p−2(1−t1/p)p−2≥0 pour 0<t≤1, d’où la proposition.
3. Les semi-normes Np
Soit p un nombre réel fini et ≥1, et soit Fp(X,M) l’ensemble des fonctions numériques finies f, définies dans X et telles que M(∣f∣p) soit fini. Il est évident que, si g est une fonction appartenant à Fp(X,M), et si ∣f∣≤∣g∣, f appartient aussi à Fp(X,M); cette remarque et l’inégalité de Minkowski montrent que la somme de deux fonctions de Fp(X,M) appartient encore à cet ensemble ; compte tenu du fait que M est positivement homogène on voit donc que Fp(X,M) est un sous-espace vectoriel de l’espace RX de toutes les fonctions numérique finies définies dans X.
Pour tout nombre p>0 et toute fonction numérique finie f définie dans X, on pose
Np(f)=(M(∣f∣p))1/p; on a Np(λf)=∣λ∣Np(f) pour tout scalaire λ; en outre, si p≥1, on a, d’après (7) Np(f+g)≤Np(f)+Np(g) ce qui prouve que Np est une semi-norme sur l’espace vectoriel Fp(X,M) (Esp. vect. top., chap. II, 2e éd., § 1).
Proposition 4. — Soient p et q deux nombres finis et >0, et posons 1/r=1/p+1/q. Quelles que soient les fonctions numériques finies f,g définies dans X, on a
Nr(fg)≤Np(f)Nq(g), si Np(f) et Nq(g) sont finis.
En effet, la relation (9) s’écrit
M(∣f∣r∣g∣r)≤(M(∣f∣p))r/p(M(∣g∣q))r/q et n’est autre que l’inégalité de Hölder (5) appliquée aux nombres α=r/p et β=r/q et aux fonctions ∣f∣p et ∣g∣q.
COROLLAIRE. — On suppose que M(1)=1; alors, pour toute fonction numérique finie f, définie dans X, l’application p↦Np(f) est croissante dans ]0,+∞[.
En effet, en appliquant l’inégalité (9) au cas où g=1, on voit que Nr(f)≤Np(f) quel que soit q>0; comme le nombre r défini par 1/r=1/p+1/q parcourt l’ensemble des nombres tels que 0<r<p lorsque q parcourt l’ensemble des nombres >0, le corollaire est démontré.
PROPOSITION 5. — Pour toute fonction numérique finie f définie dans X, l’ensemble I des valeurs de 1/p (p>0) telles que Np(f) soit fini est vide ou est un intervalle ; si I n’est pas réduit à un point, l’application α↦logN1/α(f) est convexe dans I, ou égale à −∞ dans l’intérieur de I.
Soient r et s deux nombres >0 distincts et tels que 1/r et 1/s appartiennent à I; tout revient à prouver que, si
p1=rt+s1−t,
avec 0<t<1, on a
logNp(f)≤t⋅logNr(f)+(1−t)logNs(f)
ou, ce qui revient au même,
Np(f)≤(Nr(f))t(Ns(f))1−t
relation qui s’écrit, d’après la définition de Np,
M(∣f∣p)≤(M(∣f∣r))tp/r(M(∣f∣s))(1−t)p/s.
Si on pose α=tp/r, on a 1−α=(1−t)p/s, d’après la relation qui définit p en fonction de t,r,s; d’où p=αr+(1−α)s. Or, l’inégalité de Hölder donne
M(∣f∣rα∣f∣s(1−α))≤(M(∣f∣r))α(M(∣f∣s))1−α
ce qui n’est autre que l’inégalité (12).
EXERCICES
1) Avec les hypothèses du n° 1, montrer que l’ensemble des fonctions bornées dans X et telles que M(∣f∣) soit fini, est une sous-algèbre A de RX, et que l’ensemble des fonctions bornées dans X et telles que M(∣f∣)=0 est un idéal dans A. Si en outre M(1) est fini, montrer que l’application f↦M(f) est continue quand on munit A de la topologie de la convergence uniforme dans X.
2) Soient X l’intervalle [0,+∞[ de R, S le cône convexe formé des fonctions définies dans X et telles que 0≤f(x)≤kx dans X (pour un nombre fini k>0 dépendant de f). On pose M(f)=0 pour f∈S, et M(f)=+∞ pour toute fonction positive f définie dans X et n’appartenant pas à S. Montrer que M satisfait aux conditions du n° 1, et qu’on a M(x)=0, et M(xr)=+∞ pour tout nombre r>0 distinct de 1.
3) Donner un exemple où X est un ensemble de deux éléments, où Np(x) est fini pour tout p>0 et tout x∈R2, mais où il existe des valeurs de p telles que l’application p↦Np(x) ne soit pas dérivable en ces points.
4) Déduire l’inégalité (6) de l’inégalité de la moyenne géométrique
z1α1z2α2⋯znαn≤α1z1+⋯+αnzn(ouˋ i=1∑nαi=1) (Fonct. var. réelle, chap. III, §1, n° 1, prop. 2) (se ramener au cas où M(fi)=1 pour 1≤i≤n).
5) Soit α un nombre réel >1, et soit β=1−α<0. Soit g une fonction finie, définie dans X, telle que g(x)>0 pour tout x∈X et que M(g)>0; montrer que pour toute fonction f finie et ≥0 définie dans X, et telle que M(f) soit fini, on a
M(fαgβ)≥(M(f))α(M(g))β (appliquer convenablement l’inégalité de Hölder).
6) Déduire l’inégalité de Minkowski de l’inégalité de Hölder (majorer M(f(f+g)p−1) à l’aide de l’inégalité de Hölder). Si l’on suppose que M(f+g)=M(f)+M(g) pour tout couple de fonctions f,g, définies et ≥0 dans X, déduire de même de l’exerc. 5 l’inégalité
(M((f+g)p))1/p≥(M(fp))1/p+(M(gp))1/p dans les cas suivants: a) 0<p<1, f et g fonctions finies et ≥0 définies dans X, telles que f(x)+g(x)>0 pour tout x∈X et que M(fp) et M(gp) soient finis; b) p<0, f et g fonctions finies, définies dans X, telles que f(x)>0 et g(x)>0 pour tout x∈X, que M(fp) et M(gp) soient finis et M((f+g)p)>0.