Bourbaki

§ 7. Le théorème d’Ado

On rappelle que KK désigne un corps de caractéristique 0 et que toutes les algèbres de Lie sont supposées de dimension finie sur KK.

1. Coefficients d’une représentation

Soient U une algèbre associative à élément unité sur K, U* le dual de l’espace vectoriel U, et ρ une représentation de U dans un espace vectoriel E. Pour e∈Ee \in E et e′∈E∗e' \in E^*, soit θ(e,e′)∈U∗\theta(e, e') \in U^* le coefficient correspondant de ρ\rho (Alg., chap. VIII, § 13, n° 3). On rappelle que θ(e,e′)(x)=⟨ρ(x)e,e′⟩\theta(e, e')(x) = \langle \rho(x)e, e' \rangle, et que l’application e↦θ(e,e′)e \mapsto \theta(e, e') est, pour e′e' fixé, un homomorphisme du U-module E dans le U-module U* de la représentation corégulière de U (loc. cit., prop. 1); par suite, le sous-espace vectoriel de U* engendré par les coefficients de ρ\rho (sous-espace que nous noterons C(ρ) dans ce paragraphe) est un sous-U-module de U*. Si (ei′)i∈I(e'_i)_{i \in I} est une famille d’éléments engendrant E* sur K, l’application e→(θ(e,ei′))e \to (\theta(e, e'_i)) est un U-homomorphisme injectif de E dans C(ρ)I, car θ(e,ei′)=0\theta(e, e'_i) = 0 pour tout i entraîne ⟨e,ei′⟩=⟨ρ(1)e,ei′⟩=θ(e,ei′)(1)=0\langle e, e'_i \rangle = \langle \rho(1)e, e'_i \rangle = \theta(e, e'_i)(1) = 0 pour tout i, donc e=0e = 0.

En particulier, si U est l’algèbre enveloppante d’une algèbre de Lie g, et si ρ\rho est une représentation de g (identifiée à une représentation de U) dans un espace vectoriel E de dimension n, le g-module E est isomorphe à un sous-g-module de (C(ρ))n(C(\rho))^n.

2. Le théorème d’agrandissement

Soient g=h+g′g = \mathfrak{h} + g' une algèbre de Lie somme directe d’un idéal g′g' et d’une sous-algèbre h\mathfrak{h}, U l’algèbre enveloppante de g, et U′⊂UU' \subset U l’algèbre enveloppante de g′g'. Il existe une structure de g-module sur U′U' et une seule telle que : α) pour x∈g′x \in g' et u∈U′u \in U', xU′u=−uxx_{U'}u = -ux; β) pour x∈hx \in \mathfrak{h} et u∈U′u \in U', xU′u=xu−uxx_{U'}u = xu - ux (ce dernier élément est bien dans U′U', puisque la dérivation intérieure de U définie par x laisse stable g′g', donc U′U'). En effet, les conditions α) et β) définissent de manière unique une application linéaire x→xU′x \to x_{U'} de g dans LK(U′)\mathscr{L}_K(U'). Il suffit donc de vérifier que [x,y]U′=[xU′,yU′][x, y]_{U'} = [x_{U'}, y_{U'}]; on peut se borner à envisager les cas suivants :

1) x∈g′,y∈g′x \in g', y \in g': alors,

[x,y]U′u=−u(xy−yx)=(xU′yU′−yU′xU′)u; [x, y]_{U'}u = -u(xy - yx) = (x_{U'}y_{U'} - y_{U'}x_{U'})u;

2) x∈h,y∈g′x \in \mathfrak{h}, y \in g': alors,

[x,y]U′u=−u(xy−yx)=x(−uy)−(−uy)x+(xu−ux)y=(xU′yU′−yU′xU′)u; [x, y]_{U'} u = -u(xy - yx) = x(-uy) - (-uy)x + (xu - ux)y = (x_{U'}y_{U'} - y_{U'}x_{U'})u;

3) x∈h,y∈hx \in \mathfrak{h}, y \in \mathfrak{h}: alors, [x,y]U′[x, y]_{U'} et [xU′,yU′][x_{U'}, y_{U'}] sont deux dérivations de U′U' dont les restrictions à g′g' coïncident avec celles de ad⁡g[x,y]\operatorname{ad}_g [x, y] et [ad⁡gx,ad⁡gy][\operatorname{ad}_g x, \operatorname{ad}_g y]; donc ces dérivations sont égales.

Nous considérerons aussi la représentation duale x↦−txU′x \mapsto -{}^t x_{U'} de gg dans U′∗{U'}^*. Pour x∈g′x \in g', −txU′-{}^t x_{U'} est la transposée de la multiplication à droite par xx dans U′U'; la représentation correspondante de U′U' est donc la représentation corégulière de U′U'.

Définition 1

Soient gg une algèbre de Lie, g′g' une sous-algèbre de gg, et ρ′\rho' une représentation de g′g' dans V′V'. Une représentation φ\varphi de gg dans VV est appelée un agrandissement de ρ′\rho' à gg s’il existe un homomorphisme injectif du g′g'-module V′V' dans le g′g'-module VV. On dit aussi que le gg-module VV est un agrandissement du g′g'-module V′V'.

Si ρ′\rho' est de dimension finie, et si g′g' est un idéal résoluble de gg, il est nécessaire, pour l’existence d’un agrandissement de dimension finie, que [g,g′][g, g'] soit contenu dans le plus grand idéal de nilpotence de ρ′\rho' (§ 5, no 3, th. 1).

Théorème 1 (Zassenhaus)

Soient g=g′+hg = g' + \mathfrak{h} une algèbre de Lie somme directe d’un idéal g′g' et d’une sous-algèbre h\mathfrak{h}, et ρ′\rho' une représentation de dimension finie de g′g', dont le plus grand idéal de nilpotence contient [h,g′][\mathfrak{h}, g'].

a) Il existe un agrandissement de dimension finie φ\varphi de ρ′\rho' à gg dont le plus grand idéal de nilpotence contient celui de ρ′\rho'.

b) Si, pour tout x∈hx \in \mathfrak{h}, la restriction à g′g' de ad⁡gx\operatorname{ad}_g x est nilpotente, on peut choisir φ\varphi de façon qu’en outre le plus grand idéal de nilpotence de φ\varphi contienne h\mathfrak{h}.

Soit U′U' l’algèbre enveloppante de g′g'. On supposera U′U' et U′∗{U'}^* munis des structures de gg-modules définies au début de ce no.

U'* Soit I⊂U′I \subset U' le noyau de ρ′\rho' (identifiée à une représentation de U′U'). C’est un idéal bilatère de codimension finie de U′U'. Le sous-espace C(ρ′)C(\rho') de U′∗{U'}^* (cf. no 1) est orthogonal à II. Soit SS le sous-g-module de U′∗{U'}^* engendré par C(ρ′)C(\rho').

Nous allons montrer que SS est de dimension finie sur KK. Soient V′V' l’espace où opère ρ′\rho', et V′=V0′⊃V1′⊃⋯⊃Vd′={0}V' = V'_0 \supset V'_1 \supset \cdots \supset V'_d = \{0\} une suite de Jordan-Hölder du g′g'-module V′V'. Soit ρi′\rho'_i la représentation de g′g' dans Vi−1′/Vi′V'_{i-1}/V'_i déduite de ρ′\rho' (1≤i≤d1 \leq i \leq d). Soit I′⊂U′I' \subset U' l’intersection des noyaux des ρi′\rho'_i (identifiées à des représentations de U′U'). On a

I′d⊂I⊂I′ {I'}^d \subset I \subset I'

et I′∩g′I' \cap g' est le plus grand idéal de nilpotence de ρ′\rho'. D’après le § 2, no 6, cor. de la prop. 6, I′d{I'}^d est de codimension finie dans U′U'. Si x∈hx \in \mathfrak{h}, la dérivation u→xu−uxu \to xu - ux de U′U' applique g′g' dans [h,g′]⊂I′[\mathfrak{h}, g'] \subset I', donc U′U' dans I′I', donc I′d{I'}^d dans I′d{I'}^d. Par ailleurs, il est clair que I′d{I'}^d est un sous-g′g'-module de U′U'. Donc I′d{I'}^d est un sous-g-module de U′U'. L’orthogonal de I′d{I'}^d dans U′∗{U'}^* est un sous-g-module de dimension finie qui contient C(ρ′)C(\rho'), donc SS. Ceci montre bien que SS est de dimension finie sur KK. Pour x∈I′∩g′x \in I' \cap g', xdx^d est évidemment contenu dans l’annulateur du gg-module U′/I′dU'/{I'}^d, donc aussi dans l’annulateur du gg-module SS.

On a vu au no 1 que le g′g'-module V′V' est isomorphe à un sous-g′g'-module d’un produit (C(ρ′))n(C(\rho'))^n. Donc le gg-module SnS^n fournit un agrandissement de dimension finie ρ\rho de ρ′\rho' à gg. En outre, ρ(x)\rho(x) est nilpotent pour x∈I′∩g′x \in I' \cap g'; comme I′∩g′I' \cap g' est un idéal de gg (car il contient [h,g′][\mathfrak{h}, g'] par hypothèse), on voit que I′∩g′I' \cap g' est contenu dans le plus grand idéal de nilpotence de ρ\rho. On a ainsi prouvé a).

Supposons enfin que, pour tout x∈hx \in \mathfrak{h}, la restriction à g′g' de adgx\mathrm{ad}_g x soit nilpotente. Comme les éléments de h\mathfrak{h} opèrent dans U′U' par des dérivations, il existe, pour tout u∈U′u \in U' et tout x∈hx \in \mathfrak{h}, un entier ee tel que (xv′)e⋅u=0(x_{v'})^e \cdot u = 0; les endomorphismes déduits de xv′x_{v'} dans U′/I′dU'/{I'}^d et dans SS (qui sont des espaces de dimension finie) sont donc nilpotents. Ainsi, ρ(x)\rho(x) est nilpotent pour tout x∈hx \in \mathfrak{h}. On a vu plus haut qu’il en est de même pour x∈I′∩g′x \in I' \cap g'. Comme I′∩g′I' \cap g' est un idéal de g′g' contenant [h,g′][h, g'], la somme h+(I′∩g′)h + (I' \cap g') est aussi un idéal de gg. L’assertion b) du th. 1 résulte donc du lemme suivant :

Lemme 1

Soit g=g′+hg = g' + h une algèbre de Lie somme d’un idéal g′g' et d’une sous-algèbre hh. Soit σ\sigma une représentation de dimension finie de gg. On suppose que σ(x)\sigma(x) est nilpotent pour tout x∈g′x \in g' et tout x∈hx \in h. Alors, σ(x)\sigma(x) est nilpotent pour tout x∈gx \in g.

Passant au quotient par le noyau de σ\sigma, on peut supposer σ\sigma fidèle. Alors, g′g' et hh sont nilpotentes, donc gg, qui est une extension d’un quotient de hh par g′g', est résoluble. Alors, hh et g′g' sont contenus dans le plus grand idéal de nilpotence de σ\sigma (§5§ 5, no 3, cor. 6 du th. 1).

Pour une amélioration du th. 1, cf. exerc. 4.

3. Le théorème d’Ado

Proposition 1

Soient gg une algèbre de Lie, nn son plus grand idéal nilpotent, aa un idéal nilpotent de gg, et ρ\rho une représentation de dimension finie de aa telle que tout élément de ρ(a)\rho(a) soit nilpotent. Alors, ρ\rho admet un agrandissement de dimension finie σ\sigma à gg, tel que tout élément de σ(n)\sigma(n) soit nilpotent.

Soit a=n0⊂n1⊂⋯⊂np=na = n_0 \subset n_1 \subset \cdots \subset n_p = n une suite de sous-algèbres de nn, telles que ni−1n_{i-1} soit un idéal de codimension 1 de nin_i pour 1≤i≤p1 \leq i \leq p (§4§ 4, no 1, prop. 1 e)). L’algèbre nin_i est donc somme directe de ni−1n_{i-1} et d’une sous-algèbre de dimension 1. Comme adnx\mathrm{ad}_n x est nilpotent pour tout x∈nx \in n, on peut (th. 1) trouver de proche en proche des agrandissements de dimension finie ρ1,ρ2,…,ρp=ρ′\rho_1, \rho_2, \ldots, \rho_p = \rho' de ρ\rho à n1,n2,…,np=nn_1, n_2, \ldots, n_p = n, tels que tout élément de ρ′(n)\rho'(n) soit nilpotent.

Soit rr le radical de gg, et soit n=r0⊂r1⊂⋯⊂rq=rn = r_0 \subset r_1 \subset \cdots \subset r_q = r une suite de sous-algèbres de rr, telle que ri−1r_{i-1} soit un idéal de codimension 1 de rir_i, pour 1≤i≤q1 \leq i \leq q (§5§ 5, no 1, prop. 2d)). L’algèbre rir_i est donc somme directe de ri−1r_{i-1} et d’une sous-algèbre de dimension 1. Comme [r,r]⊂n[r, r] \subset n, on peut (th. 1) trouver de proche en proche des agrandissements de dimension finie ρ1′,ρ2′,…,ρq′=ρ′′\rho'_1, \rho'_2, \ldots, \rho'_q = \rho'' de ρ′\rho' à r1,r2,…,rq=rr_1, r_2, \ldots, r_q = r, tels que tout élément de ρ′′(n)\rho''(n) soit nilpotent.

Enfin, gg est somme directe de rr et d’une sous-algèbre ss (§6§ 6, n° 8, th. 5). Comme [s,r]⊂n[s, r] \subset n, on peut (th. 1) trouver un agrandissement de dimension finie σ\sigma de ρ′′\rho'' à gg tel que tout élément de σ(n)\sigma(n) soit nilpotent.

Théorème 2

Toute algèbre de Lie possède une représentation linéaire fidèle de dimension finie.

De façon plus précise :

Théorème 3 (Ado). — Soient gg une algèbre de Lie et nn son plus grand idéal nilpotent. Il existe une représentation fidèle ρ\rho de dimension finie de gg telle que tout élément de ρ(n)\rho(n) soit nilpotent.

L’algèbre de Lie KK de dimension 1 admet des représentations fidèles τ\tau de dimension finie telles que tout élément de τ(K)\tau(K) soit nilpotent, par exemple la représentation

λ↦(00λ0). \lambda \mapsto \begin{pmatrix} 0 & 0 \\ \lambda & 0 \end{pmatrix}.

On en déduit aisément que le centre cc de gg, qui est produit d’algèbres de dimension 1, admet une représentation fidèle σ\sigma de dimension finie telle que tout élément de σ(c)\sigma(c) soit nilpotent. Soit σ1\sigma_1 un agrandissement de dimension finie de σ\sigma à gg tel que tout élément de σ1(n)\sigma_1(n) soit nilpotent (prop. 1); si ff désigne le noyau de σ1\sigma_1, on a f∩c={0}f \cap c = \{0\}. Par ailleurs, soit σ2\sigma_2 la représentation adjointe de gg, dont le noyau est cc; tout élément de σ2(n)\sigma_2(n) est nilpotent. La somme directe ρ\rho de σ1\sigma_1 et σ2\sigma_2 est de dimension finie; tout élément de ρ(n)\rho(n) est nilpotent; et le noyau de ρ\rho, contenu dans ff et dans cc, est nul, de sorte que ρ\rho est fidèle.

Exercices

Les conventions du § 7 restent valables, sauf mention du contraire.

See the exercises for § 7.

Transcribed from the printed volume. Not translated.