§ 1. Topologies de groupes
1. Groupes topologiques
Définition 1
On appelle groupe topologique un ensemble G muni d’une structure de groupe et d’une topologie satisfaisant aux deux axiomes suivants : (GT_I) L’application de dans est continue. (GT_{II}) L’application de dans (symétrie du groupe ) est continue.
Une structure de groupe et une structure topologique étant données sur un ensemble , on dira qu’elles sont compatibles si elles satisfont à (GT_I) et (GT_{II}).
Exemple 1
Sur un groupe , la topologie discrète est compatible avec la structure du groupe ; un groupe topologique dont la topologie est discrète est appelé groupe discret. De même, la topologie la moins fine (I, p. 11) sur est compatible avec la structure de groupe de .
Exemple 2
Au chap. IV, on verra que la topologie de la droite rationnelle (resp. de la droite numérique ) est compatible avec la structure de groupe additif de (resp. ).
Exemple 3
Si est un groupe topologique, sa topologie est compatible avec la structure du groupe opposé à (A, I, p. 2g) ; on dit que , muni de cette topologie, est le groupe topologique opposé au groupe topologique .
Les axiomes (GT_I) et (GT_{II}) équivalent au suivant : (GT'). L’application de dans est continue.
En effet, et entraînent évidemment . Réciproquement, entraîne , car est alors continue, et et entraînent , car est alors continue.
Si est un élément quelconque de , la translation à gauche (resp. la translation à droite ) est continue d’après ; c’est par suite un homéomorphisme de sur lui-même. Les applications (où et parcourent ) forment donc un groupe d’homéomorphismes de ; les applications (resp. ) où parcourt , un sous-groupe de ce groupe d’homéomorphismes. De même, comme la symétrie est une permutation involutive de , montre que cette application est un homéomorphisme de sur lui-même.
Si est un ensemble ouvert (resp. fermé) dans , et un point quelconque de , les ensembles et sont ouverts (resp. fermés)\footnote{On rappelle que, si et sont deux parties d’un groupe , ou désigne l’ensemble des composés , où parcourt et parcourt ; désigne l’ensemble des éléments , où parcourt . Si se réduit à un seul élément , on écrit ou (resp. ou ) au lieu de (resp. ).}, car ils sont transformés de par un des homéomorphismes précédents. Si est ouvert et quelconque, et sont ouverts, comme réunions d’ensembles ouverts (axiome ). Si est un voisinage de dans , et une partie non vide quelconque de , et sont des voisinages de ; en effet, si est un voisinage ouvert de contenu dans , et sont ouverts et contiennent .
Par contre, n’est pas nécessairement fermé lorsque est fermé, même si est fermé (cf. III, p. 28, cor. 1).
Par exemple, dans le groupe additif de la droite numérique, le sous-groupe des entiers rationnels est fermé, et il en est de même du sous-groupe formé des multiples entiers d’un nombre irrationnel ; mais le sous-groupe de , qui est l’ensemble des nombres réels (où et prennent toutes les valeurs entières) n’est pas fermé dans , comme nous le verrons dans V, §1, no 1.
De même, considérons, dans le groupe additif , l’ensemble des couples tels que , et l’ensemble des couples ( parcourant ); ils sont fermés, mais est l’ensemble des couples tels que , et n’est pas fermé dans
Soient un espace topologique, et deux applications de dans un groupe topologique . Si et sont continues en un point , il en est de même\footnote{On rappelle que est l’application l’application ; on aura soin de ne pas confondre ces applications avec et (lorsque ces dernières sont définies) (E, II, p. 17 et p. 16).} de et , d’après le théorème des fonctions composées (I, p. 10, th. 2); en particulier, les applications continues de dans forment un sous-groupe du groupe des applications de dans .
De même, soient et deux applications d’un ensemble filtré par un filtre , dans un groupe topologique séparé . Si et existent, il en est de même de et , et l’on a (I, p. 50, cor. 1) (1)
(2)
Lorsque G est un groupe commutatif, noté additivement, l’axiome (GT’) exprime que est une application continue. Si et sont des applications d’un espace topologique E dans G, continues en , est donc continue en ce point. On transcrit de même les formules (1) et (2).
2. Voisinages d’un point dans un groupe topologique
Soit le filtre des voisinages de l’élément neutre dans un groupe topologique G, et soit un point quelconque de G; puisque et sont des homéomorphismes, le filtre des voisinages de est identique à la famille des ensembles , où V parcourt , et aussi à la famille des ensembles . On connaît donc le filtre des voisinages d’un point quelconque d’un groupe topologique quand on connaît le filtre des voisinages de l’élément neutre du groupe.
Si on exprime que et sont continues pour , on obtient (I, p. 8) les propriétés:
(GV_I) Quel que soit , il existe tel que .
(GV_{II}) Quel que soit , on a .
Tout filtre sur G vérifiant (GV_I) et (GV_{II}) vérifie aussi (GV_a) Quel que soit , il existe tel que . En effet, d’après (GV_I), il existe tel que , et d’après (GV_{II}), il existe tel que , donc et par suite
Inversement, si un filtre sur G vérifie (GV_a) on en déduit en premier lieu que appartient à tout ensemble ; car si est tel que , comme V n’est pas vide, on a, pour tout , . La condition (GV_a) entraîne alors que , ce qui prouve que pour tout . Enfin si est tel que , et est tel que , on a . On voit donc finalement que (GV_a) est équivalent à la conjonction de (GV_I) et (GV_{II}).
Enfin, comme est un homéomorphisme conservant , possède la propriété suivante: (GV_{III}) Quels que soient et , .
Ces trois propriétés du filtre sont caractéristiques. De façon précise:
Proposition 1
Soient* G un groupe, et un filtre sur G satisfaisant aux axiomes (GV_I), (GV_{II}) et (GV_{III}). Il existe une topologie et une seule compatible avec la structure de groupe de G, et pour laquelle est le filtre des voisinages de l’élément neutre e. Pour cette topologie, le filtre des voisinages d’un point quelconque est identique à chacun des deux filtres et .
S’il existe une topologie répondant à la question, le filtre des voisinages de est identique à chacun des deux filtres et d’après ce qui précède, ce qui montre l’unicité de cette topologie. Son existence sera établie si nous prouvons : 1° que les filtres sont les filtres de voisinages d’une topologie sur ; 2° que cette topologie est compatible avec la structure de groupe de .
1) Le filtre satisfait à l’axiome (I, p. 3) d’après et , comme on l’a vu ci-dessus; pour voir que c’est le filtre des voisinages de dans une topologie sur , il faut établir que l’axiome est vérifié. Soit donc un ensemble quelconque de , et un ensemble de tel que ; quel que soit , on a , autrement dit, appartient au filtre , d’où .
2) Montrons maintenant que la topologie définie par les filtres de voisinages satisfait à . Soient et deux points quelconques de ; si on pose , il faut prouver que est aussi voisin qu’on veut de dès que et sont assez voisins de . Or ; donnons-nous arbitrairement un voisinage de ; on aura si , et appartient à d’après ; mais d’après et il existe tel que ; il suffira donc de prendre pour avoir , ce qui achève la démonstration.
Un moyen fréquent de définir une topologie compatible avec une structure de groupe sur consistera à se donner un filtre satisfaisant aux axiomes , et ; les conditions correspondantes pour une base de filtre sont les suivantes :
Quel que soit , il existe tel que . Quel que soit , il existe tel que . Quels que soient et , il existe tel que .
Tout voisinage de identique à son image par la symétrie est dit symétrique; si est un voisinage quelconque de , et sont des voisinages symétriques; d’après , les voisinages symétriques forment un système fondamental de voisinages de . De même, d’après , lorsque parcourt un système fondamental de voisinages de , les ensembles (n entier fixe ) forment un système fondamental de voisinages de .
Remarque
Lorsque est commutatif, on a pour toute partie et tout élément de ; la condition (resp. ) est automatiquement vérifiée pour tout filtre (resp. toute base de filtre) sur . Au contraire, si n’est pas commutatif, n’est pas une conséquence de et (voir III, p. 67, exerc. 5).
Pour un groupe commutatif , écrit additivement, les axiomes caractérisant le filtre des voisinages de l’origine dans une topologie compatible avec la structure de groupe de , sont donc les suivants :
Quel que soit , il existe tel que . Quel que soit , on a .
Proposition 2
Pour qu’un groupe topologique G soit séparé, il faut et il suffit que l’ensemble {e} soit fermé.
La condition est évidemment nécessaire; inversement, si elle est satisfaite, la diagonale Δ de G × G, image réciproque de l’ensemble {e} par l’application continue (x, y) ↦ xy⁻¹, est un ensemble fermé, donc (I, p. 52, prop. 1) G est séparé.
Corollaire
Pour qu’un groupe topologique G soit séparé, il faut et il suffit que l’intersection des voisinages de e se réduise au point e.
La condition est évidemment nécessaire; inversement, si elle est satisfaite, l’ensemble {e} est fermé: en effet, si x ≠ e, il existe un voisinage V de e tel que x⁻¹ ∉ V, donc e ∉ xV, ce qui montre que x ne peut être adhérent à {e}.
Exemple
Définition d’une topologie de groupe par un ensemble de sous-groupes.
Si est une base de filtre sur un groupe G, formée de sous-groupes de G, il est immédiat qu’elle satisfait aux axiomes (GV₁) et (GV₂), car pour tout sous-groupe H de G, H.H⁻¹ = H. La base de filtre sera donc un système fondamental de voisinages de e dans une topologie compatible avec la structure de groupe de G, pourvu qu’elle satisfasse à (GV₃) (condition qui sera remplie en particulier si tous les sous-groupes de sont distingués, ce qui sera toujours le cas si G est commutatif). Pour que la topologie ainsi définie soit séparée, il faut et il suffit, d’après la prop. 2, que l’intersection des sous-groupes appartenant à se réduise à e. Les cas les plus intéressants sont ceux où le sous-groupe {e} n’appartient pas à (sinon la topologie définie par est la topologie discrète); si cette condition est remplie, la topologie définie par ne peut être séparée que si est un ensemble infini.
L’intersection de deux sous-groupes étant un sous-groupe, on peut définir une topologie de groupe sur G à partir d’un ensemble quelconque de sous-groupes de G; il suffit de considérer l’ensemble des sous-groupes a.H.a⁻¹, où H parcourt et a parcourt G, puis l’ensemble des intersections finies de sous-groupes appartenant à ; est une base de filtre, et satisfait à (GV₃).
En particulier, considérons le groupe additif d’un anneau A; tout ensemble d’idéaux de A (A, I, p. 98) définit une topologie compatible avec la structure de ce groupe additif; cette topologie est séparée si l’intersection des idéaux de est l’idéal nul; elle est distincte de la topologie discrète si aucune intersection finie d’idéaux de n’est l’idéal nul. Les topologies définies de cette manière jouent un grand rôle en Théorie des nombres (voir les exerc. des §§ 6 et 7 de ce chapitre).
3. Isomorphismes et isomorphismes locaux
Conformément aux définitions générales (E, IV, p. 6) un isomorphisme f d’un groupe topologique G sur un groupe topologique G’ est une application bijective de G sur G’ qui est à la fois un isomorphisme de la structure de groupe de G sur celle de G’, et un homéomorphisme de G sur G’. Autrement dit, pour que f soit un isomorphisme de G sur G’, il faut et il suffit que: 1° f soit bijective; 2° quels que soient les points x, y de G, f(xy) = f(x)f(y); 3° f soit bicontinue.
Par exemple, si a est un point quelconque de G, l’application x ↦ axa⁻¹ est un isomorphisme de G sur G, c’est-à-dire (loc. cit.) un automorphisme du groupe topologique G, qu’on appelle automorphisme intérieur.
Si une topologie est compatible avec la structure de groupe d’un groupe , et si désigne le groupe topologique obtenu en munissant le groupe opposé de de la topologie , la symétrie est un isomorphisme du groupe topologique sur le groupe topologique .
Définition 2
Étant donnés deux groupes topologiques* , on appelle isomorphisme local de à un homéomorphisme d’un voisinage de l’élément neutre de sur un voisinage de l’élément neutre de , satisfaisant aux conditions suivantes:
Pour tout couple de points de tels que .
Si est l’application réciproque de , pour tout couple de points de tels que , .
L’application* est alors un isomorphisme local de à .
On dit que deux groupes topologiques* sont localement isomorphes s’il existe un isomorphisme local de à .
Deux groupes topologiques isomorphes sont évidemment localement isomorphes; la réciproque est inexacte.
Par exemple, nous verrons (V, §1, n° 4), que les groupes topologiques* et *sont localement isomorphes, mais non isomorphes.
Toute restriction à un voisinage de l’élément neutre de d’un isomorphisme local de à , est encore un isomorphisme local de à .
Un isomorphisme local de à s’appelle encore automorphisme local de .
En général, si est un homéomorphisme d’un voisinage de l’élément neutre de sur un voisinage de l’élément neutre de , satisfaisant à la condition de la déf. 2, il ne satisfait pas nécessairement à la condition (voir III, p. 67, exerc. 7). Toutefois, et sont alors localement isomorphes; de façon précise:
Proposition 3
Soient* et deux groupes topologiques, et un homéomorphisme d’un voisinage de l’élément neutre de sur un voisinage de l’élément neutre de , satisfaisant à la condition de la définition ; est alors un prolongement d’un isomorphisme local de à .
En effet, on voit sans peine que, si est un voisinage de l’élément neutre de tel que , la restriction de à est un isomorphisme local de à .
Exercices
See the exercises for § 1.